M. Belfons avait un défaut, il était impatient. Ce hussard avait voulu
brusquer l'attaque, il fut vivement ramené. Il ne se tint pas pour
battu; il était ardent, il était tenace; il se promit de recommencer,
mais moins à la chaude, avec plus de méthode; sur ces entrefaites, il
était parti pour Nice, où sa mère passait l'hiver. Son absence avait
duré deux mois; dès le lendemain de son retour, il revit Mlle Vanesse.
L'aveugle à laquelle s'intéressait Mme Sauvigny était une ancienne
lingère, Mlle Antoinette Racot, qui, avant de perdre la vue, avait
souvent travaillé pour elle. Sa cécité était, selon le docteur Oserel,
la juste peine d'un stupide entêtement. Pourquoi ne s'était-elle pas
prêtée à une opération dont il lui garantissait la réussite? Les gens
qui refusent de se laisser opérer étaient à son avis les plus
méprisables des humains. Il reprochait à Mme Sauvigny d'avoir trop de
bontés pour cette inepte créature, de prouver une fois de plus qu'elle
se plaisait à semer en terre ingrate.
Mlle Racot était fort à plaindre. Enjôlée par un fripon et ne se
défiant pas assez des gouffres, elle avait aventuré dans une spéculation
sur les mines d'or toutes ses petites épargnes. Dans l'espace d'une
année, ses yeux, son petit magot, un mauvais vent avait tout emporté. En
attendant qu'elle eut l'âge requis pour entrer à l'Asile, Mme Sauvigny
l'avait mise en pension chez un fermier de M. Belfons. Bien logée, bien
nourrie, on avait grand soin d'elle, et en hiver tout allait bien, elle
trouvait toujours à qui parler. Mais dans la saison où tout le monde
travaille aux champs, elle restait sous la garde du père de la fermière;
ce vieillard taciturne était pour elle une maigre société. Il fumait sa
pipe et ne sonnait mot. Elle lui criait de temps à autres:
«Père Hugues, êtes-vous là?
--Bien sûr que je ne suis pas ailleurs», répondait-il.
Et c'était tout. Elle avait tenté de se faire lire par lui le journal;
il ânonnait péniblement. Se piquant d'avoir reçu de l'éducation, elle
s'était appliquée à faire celle du bonhomme, à lui enseigner l'art de
lire, de marquer les repos, de bien ponctuer ses phrases. Il avait fait
une belle résistance; elle avait bientôt découvert qu'à laver la tête
d'un âne, on perd sa lessive.
«Nous sommes convenues, avait dit Mlle Vanesse à Mme Sauvigny, que vous
me donneriez à faire quelque chose de très ennuyeux, que le poisson
serait plein d'arêtes, que je l'avalerais sans broncher et sans
m'étrangler.
--J'ai votre affaire, répondit-elle, et vous pourrez vous vanter d'être
bien servie. Une ou deux fois chaque semaine, vous vous ferez conduire
en voiture dans une ferme située à deux kilomètres d'ici; vous y
trouverez une pauvre aveugle, que vous distrairez pendant quelques
heures et à qui vous ferez la lecture. Mlle Racot est la meilleure
créature du monde, mais elle est fort ennuyeuse. Elle se répète
volontiers; elle ne se lassera pas de vous raconter ses malheurs, elle
vous assassinera de ses doléances. Elle est indiscrète, familière. Soyez
patiente, et vous serez sûre de faire une heureuse. Elle a beaucoup
d'amour-propre; l'idée d'avoir pour lectrice la petite-fille d'un
marquis, laquelle lit à merveille, lui mettra du baume dans le sang, et
corps et âme, elle s'en portera mieux.
--Présentez-moi dès aujourd'hui à cette rabâcheuse», avait reparti
Jacquine.
Dans l'après-midi de ce même jour, Mme Sauvigny disait à Mlle Racot:
«Ma bonne Antoinette, je vous présente une jeune personne de mes amies,
qui s'intéresse à vous; elle viendra de temps en temps vous tenir
compagnie, vous désennuyer.
--Que le bon Dieu la bénisse! Comment l'appelez-vous?
--Mlle Jacquine Vanesse.
--Mlle Vanesse! s'écria l'aveugle. C'est un nom que je connais. On
raconte qu'un certain soir, au bord de la rivière.... Eh! vraiment,
est-ce la demoiselle qui....
--Oui, interrompit Jacquine, c'est la demoiselle qui....»
Deux ou trois semaines plus tard, M. Belfons, arrivé de Nice la veille,
faisait le tour de son domaine, lorsque en passant devant la ferme où
logeait Mlle Racot, il se crut tenu de s'y arrêter pour rendre ses
devoirs à la protégée de Mme Sauvigny. S'étant dirigé vers une salle
basse du rez-de-chaussée, il entendit le gazouillement d'une voix
flexible et légère qu'il crut reconnaître. Il poussa doucement la porte
et demeura comme pétrifié de surprise, tant Mlle Vanesse, lisant _le
Petit Journal_ à une vieille aveugle, lui parut différente de la jeune
fille hautaine qui avait si mal répondu à ses avances. Elles étaient
toutes les deux remarquablement jolies; mais l'une avait le coeur aride
et comme un long passé derrière elle; l'autre était toute jeune et aussi
fraîche qu'un beau fruit qui n'a pas encore perdu son duvet. Il
cherchait à superposer, à combiner les deux images, à les réduire à une
seule, et ce problème lui parut plus insoluble que la quadrature du
cercle. Ce qui lui paraissait certain, c'est que Mme Sauvigny avait le
don des miracles.
Le journal était fort intéressant ce jour-là; il contenait le récit
circonstancié d'un crime passionnel, qui faisait du bruit. Le meurtrier
et sa victime, appartenaient au grand monde, et Mlle Racot, n'ayant que
des notions confuses sur le grand monde et sur les crimes passionnels,
demandait des éclaircissements, que Mlle Vanesse lui fournissait avec
une infatigable patience. Le héros de l'aventure, après avoir tué sa
maîtresse, avait tenté de se brûler la cervelle. L'aveugle en prit
occasion pour poser à sa lectrice une question qu'elle avait depuis
longtemps sur le bout de la langue.
«Je n'ai jamais compris qu'on ait le courage de se détruire. Mais il
paraît que vous-même, mademoiselle.... Vous allez me trouver bien
curieuse; je meurs d'envie de savoir pour quelles raisons....
--Ce serait trop long à vous expliquer, interrompit Jacquine sans se
fâcher. Le monde me semblait un endroit déplaisant, et je me flattais
d'en trouver ailleurs un autre plus agréable.»
Mlle Racot étant aussi friande de sucreries que d'histoires, Jacquine
lui apportait toujours soit des dragées, soit du sucre d'orge. Elle
ouvrit une boîte carrée en métal, d'où elle tira un berlingot de Morel,
qu'elle lui mit dans la main, en disant:
«Croquez-moi ce bonbon, ma chère Antoinette; cela vaudra mieux que de
faire des questions oiseuses.»
À ces mots, ayant levé les yeux, elle aperçut M. Belfons, qui, immobile
dans l'embrasure de la porte, s'acharnait à résoudre son insoluble
problème. Il rougit, s'avança, s'excusa et dit à Mlle Racot:
«Je suis un trouble-fête, je me sauve.»
Elle ne le laissa point partir, elle tenait à ce qu'il la contemplât
dans sa gloire.
«Qu'en pensez-vous, monsieur Belfons? s'écria-t-elle en faisant la roue.
Comme on me gâte! Qui m'eût dit qu'un jour j'aurais une lectrice, et que
ma lectrice serait la petite-fille du marquis de Salicourt? Je n'ai
qu'un chagrin: je l'entends, mais je ne vois pas. Je voudrais tant
savoir à quoi elle ressemble! Je l'ai priée de me faire son portrait;
elle a refusé, elle m'a soutenu qu'elle avait une figure fort
insignifiante. Monsieur Belfons, est-elle brune ou blonde?
--M'autorisez-vous à répondre?» demanda-t-il à Jacquine.
Sa bouche dit non, son regard disait oui. Elle avait en ce moment l'air
d'une très bonne fille. Il osa se fier de nouveau à cette mer perfide et
dure, qui l'avait secoué, mais qui avait ses bonaces. Il s'embarqua.
«On me défend de parler, mais la défense n'est pas formelle, dit-il à
Mlle Racot. Les cheveux de Mlle Vanesse sont d'un blond très doux, de la
nuance que je préfère à toutes les autres, celle de l'or pâle, de l'or
éteint.
--Quelle couleur ont ses yeux?
--Pour vous répondre pertinemment, il faudrait qu'on me permît de les
regarder de près.... Sont-ils bleus? sont-ils gris? Je ne puis les
comparer qu'à un ciel léger, vaporeux, de printemps.
--Parlez-moi de son nez, poursuivit l'interrogante aveugle. Je gagerais
qu'il est charmant.
--Tout ce qu'on peut dire, fit Jacquine, c'est qu'il est situé à peu
près au milieu de mon visage; c'est là qu'on les met d'ordinaire.
--Le nez, la bouche, les oreilles, reprit M. Belfons, sont d'une
merveilleuse finesse.
--Je savais bien que ma lectrice était fort jolie, reprit Mlle Racot en
se rengorgeant et gonflant ses joues.
--Adorablement jolie, soupira-t-il.
--Et adorablement bonne, aussi bonne qu'un petit agneau», ajouta-t-elle
en s'attendrissant.
M. Belfons ne répondit pas: ce second point lui semblait plus discutable
que le premier, et il eût trouvé plus naturel de comparer Mlle Vanesse à
une chèvre qu'à un agneau; mais il était disposé à tout mettre au mieux.
Il eût volontiers embrassé l'aveugle pour lui avoir procuré l'occasion
de faire à haute et intelligible voix sa profession de foi, et il se
jugeait le plus heureux des hommes parce que Mlle Vanesse l'avait
entendue et ne s'en était point formalisée.
«Là-dessus, revenons à notre fait divers, dit-elle en rouvrant le
journal.
--Mais l'histoire est finie, dit Mlle Racot. Il a tué sa maîtresse et il
s'est tué.
--Il a voulu se tuer; mais, comme il arrive quelquefois, le pistolet
rata», repartit Jacquine d'un ton si impassible qu'on eût pu douter
qu'il se fût passé rien de semblable dans sa vie.
«Que Dieu bénisse les pistolets qui ratent!» s'écria M. Belfons d'un air
pénétré et avec un tremblement dans la voix.
Elle reprit sa lecture où elle l'avait laissée. Assis derrière elle, il
ne l'écoutait pas, mais il dévorait des yeux sa taille svelte, le fin
contour de ses épaules, sa longue natte pendante, sa petite nuque
penchée, qui semblait s'offrir aux baisers. L'imagination de ce jeune
homme au coeur inflammable battait la campagne. Il se disait:
«Elle est trop jolie pour moi, mais je connais des hommes fort laids,
que de jolies femmes ont pris en goût. Elle est la petite-fille d'un
marquis, mais la fille d'un bourgeois ruiné, et j'ai cent mille livres
de rente à mettre à ses pieds. Ma mère jettera les hauts cris. Épouser
une jeune fille qui a voulu se tuer! Devenir le gendre d'une Mme
Vanesse!... Bah! elle a une si grande envie de me marier qu'elle passera
sur tout. Et puis je compte sur l'amitié de Mme Sauvigny, qui plaidera
ma cause. L'affaire est en bon chemin, je la crois à moitié faite.»
Et pendant qu'il raisonnait ainsi, Jacquine, qui sentait rôder, vaguer
autour d'elle un regard indiscrètement amoureux, pensait tout en lisant:
«Mon Dieu! que les hommes sont bêtes et faciles à prendre!»
Elle regarda sa montre, se leva et dit à Mlle Racot:
«Il se fait tard; sans doute la voiture est venue me chercher. À samedi,
ma chère Antoinette. Ce jour-là nous serons seules et nous emploierons
mieux notre temps; nous ne le perdrons plus à disserter sur mes yeux
gris, aussi vaporeux qu'un beau ciel du mois d'avril.»
Elle prononça ces dures paroles avec une ironie emphatique, qui
consterna M. Belfons et lui prouva que son mariage ressemblait à celui
d'Arlequin, lequel était à moitié fait, puisqu'il ne manquait que le
consentement de la future. Il la salua d'un air cérémonieux et la laissa
partir; mais il se ravisa aussitôt, la suivit, la rejoignit et quoiqu'il
eût hâte de la quitter, il l'accompagna tout le long d'un chemin vert
jusqu'à la route où la voiture l'attendait: il arrive quelquefois qu'on
veut s'en aller et qu'on ne s'en va pas. Mais il ne savait que lui dire,
ni sur quel ton il devait lui parler. Le voyant morne et silencieux,
elle craignit de l'avoir trop découragé; elle voulut lui rendre quelque
espoir. Il était de tous les jeunes gens qu'elle avait rencontrés celui
qu'elle méprisait le moins. Elle le trouvait gentil, intelligent,
agréable; elle lui savait gré de se croire malin et d'être sincère
jusqu'à la candeur, de découvrir maladroitement son jeu, d'avoir une
figure qui le trahissait, des yeux où on lisait comme à livre ouvert
toutes ses impressions, tous ses sentiments. Elle se promettait de le
faire passer par des alternatives de peine et de plaisir, de le désoler
tour à tour par ses froideurs ou de l'amuser de vaines espérances, de
jouer avec cette souris, digne de servir à son divertissement. Elle
avait juré une éternelle et tendre fidélité à Mme Sauvigny, cette femme
unique, cet être parfait et sacré; mais elle n'avait pris aucun
engagement envers le reste des humains, et bien qu'elle parût changée,
elle se plaisait aux jeux cruels.
Le chemin vert se terminait par une rampe douce, du haut de laquelle le
regard embrassait dans toute leur étendue les biens-fonds de M. Belfons,
vaste et riche propriété, appelée la Givrine, du nom d'un ruisseau qui
la traversait. Mlle Vanesse s'arrêta pour contempler ces champs, ces
vignes et ces bois.
«Quel beau domaine! Jusqu'où va-t-il?
--Jusqu'à ce groupe de noyers, que vous apercevez là-haut, sur la
colline.
--Si j'étais homme, s'écria-t-elle, je voudrais être agriculteur.»
Il se redressa comme une plante rafraîchie par la rosée; il ne lui en
fallait qu'une goutte pour le rafraîchir.
«En vérité, dit-il, ce métier vous plaît? Ce n'est pourtant pas celui
que j'avais choisi. Je me croyais né pour être ingénieur des ponts et
chaussées; les circonstances ne l'ont pas voulu, la terre m'a pris et
m'a gardé. Le prince de Ligne disait que la philosophie et l'agriculture
sont deux retraites honorables, où, si l'on est encore trompé, on ne
l'est plus par les hommes.
--Ni par les femmes, dit-elle.
--Ah! permettez, la terre est une femme qui trompe les plus fins; bien
fou qui se fie à ses promesses et à ses sourires!
--Que, vu d'ici, votre château se présente bien! Quelle fière tournure a
sa terrasse, ombragée de beaux platanes!
--Mon château a un défaut grave, il est trop grand. Quand ma mère m'y
tient compagnie, comme ces jours-ci, elle y attire beaucoup de monde;
mais elle est plus souvent chez ma soeur, en Normandie, et je me sens
perdu dans mon désert.
--Que faites-vous pour amuser vos soirées?
--En vrai polytechnicien, j'ai la passion des mathématiques. Oh! je ne
suis qu'un simple amateur, je n'inventerai jamais rien; j'étudie les
savants mémoires de mes maîtres et je refais leurs calculs. C'est après
tout un plaisir plus noble que celui de deviner des rébus. Les
mathématiques pures sont la plus romanesque des sciences; elles n'ont
rien à démêler avec les réalités de la vie, elles nous transportent dans
le monde des suppositions et des rêves. Le calcul infinitésimal est un
abîme où j'aime à me plonger; j'y perds la notion du temps et j'oublie
jusqu'à ma propre existence. Quand je sors de mon gouffre, je me dis: «À
propos, quelle heure est-il?» Et le chant du coq m'avertit qu'il est
l'heure où les agriculteurs se lèvent et que j'ai oublié de me coucher.
--Autant dire que votre goût est une fureur et que vous êtes
parfaitement heureux.
--Vous vous trompez bien. Un homme heureux ne cherche pas à oublier sa
propre existence; qu'est-ce qu'un bonheur qui éprouve le besoin de
s'étourdir et de se consoler?»
Il hésita un instant; puis, franchissant le pas:
«Ce qui me manque?... C'est _elle_. Je suis seul et je voudrais être
deux; ne vous ai-je pas dit que ma maison était trop grande?»
Elle pensa qu'elle l'avait trop encouragé, qu'il devenait audacieux.
«Vous avez tort, monsieur, dit-elle du bout des lèvres. Un mathématicien
qui se respecte ne doit pas se marier; les femmes exigent quelquefois
que deux fois deux fassent cinq.»
Le moment d'après, elle montait en voiture. Comme elle aimait à
conduire, elle prit des mains du cocher les guides et le fouet; mais,
avant de toucher, elle fit à son adorateur morfondu un petit salut assez
gracieux, et cette goutte de rosée suffit de nouveau pour lui rafraîchir
le sang.
«Ne le désespérons point. Que sait-on? il pourra nous être, le cas
échéant, d'une grande utilité, pensait-elle en pressant le pas de son
cheval. Mais quelle duperie que l'amour! Cet intelligent nigaud, qui se
croirait le plus heureux des hommes s'il possédait ma précieuse
personne, ne se doute point que le gros bonheur après lequel il soupire,
la première venue peut le lui donner aussi bien que Mlle Jacquine
Vanesse. Si ses mathématiques ne lui suffisent pas, qu'il y ajoute le
ragoût d'une jolie dindonnière!»
Durant plusieurs semaines, M. Belfons se conduisit d'une manière fort
sage, fort discrète. Les jours où Jacquine venait faire la lecture à
Mlle Racot, il n'avait garde de la guetter, il ne l'attendait point au
passage dans le chemin vert, et soit qu'il craignit de l'offenser ou de
l'exposer aux médisances de l'aveugle, soit qu'il se fit un scrupule de
troubler leur tête-à-tête, de la distraire de son oeuvre de miséricorde,
il ne remit pas les pieds dans la salle basse. Il s'occupait de ses
champs, de ses prés, de ses vignes, il cultivait son immense jardin;
mais il délaissait les mathématiques: le calcul infinitésimal ne lui
paraissait plus le plus beau des romans.
Sa mère, qui depuis longtemps l'exhortait à se marier et qu'il
désespérait par ses refus, lui causa un jour une agréable surprise. Elle
profita d'un instant où ils étaient seuls pour lui dire à
brûle-pourpoint:
«Je suis allée voir tout à l'heure Mme Sauvigny, qui m'a présenté Mlle
Vanesse. J'avais de grandes préventions contre cette jeune folle, dont
l'aventure a fait esclandre; j'en suis bien revenue. Le croirais-tu?
elle a tant de coeur que deux fois par semaine, elle vient tenir
compagnie à cette pauvre demoiselle Racot. Elle est si raisonnable que
Mme Sauvigny lui a confié depuis peu le gouvernement de sa maison et les
clefs de tout; elle a, paraît-il, beaucoup d'ordre; elle avait fait son
apprentissage de ménagère chez sa tante, Mlle de Salicourt. Et puis,
qu'elle est jolie!... Grand calculateur, l'as-tu jamais regardée? André,
as-tu des yeux?
--Vos attaques sont chaudes, répondit-il en tressaillant d'aise. Chère
madame, que vous êtes vive! que vous êtes prompte! Vous croyez à
l'entière guérison de cet esprit malade. Qui vous en répond?
--J'ai la garantie de Mme Sauvigny; en connais-tu de plus sûre?
--Vous pardonnez à Mlle Vanesse d'être la fille de sa mère?
--Pauvre enfant! Ce n'est pas sa faute, et elle ne la voit plus.
--Il ne suffit pas de demander pour obtenir. Voudrait-elle de moi?
--Tu as l'oeil doux, persuasif, une terre bien plantée, bien bâtie, et tu
t'engageras par serment à brûler tous les livres de mathématiques.
--Peste! comme vous y allez! si je vous entends, vous exigez que dès
demain je sois follement amoureux de cette énigmatique créature. On
tâchera de vous contenter. Suis-je un fils soumis?»
Quelques jours après, la mère, le fils et leurs hôtes, qui étaient tous
de la connaissance de Mme Sauvigny, dînèrent au Chalet. Mme Belfons
constata que Mlle Vanesse n'était pas seulement une habile ménagère,
mais possédait toutes les qualités d'une maîtresse de maison accomplie,
qu'elle était gracieuse, avenante, qu'elle trouvait un mot à dire à
chacun, qu'elle avait de la race, beaucoup de monde, de distinction.
Cette tendre mère, qui n'aimait pas à prévoir les difficultés et croyait
facilement qu'il suffit de désirer les choses pour les avoir, constata
avec un égal plaisir que son fils lui avait tenu parole, qu'il
s'occupait beaucoup de Mlle Vanesse et que ses attentions ne
déplaisaient point.
«Elle s'habille à ravir, pensait-elle, et elle sera parfaite quand elle
aura appris à se coiffer. Dès que nos affaires seront plus avancées,
j'exigerai qu'elle me sacrifie sa longue natte de petite fille, qui ne
rime à rien.»
Après le dîner, on vint à parler des concerts de l'Opéra et des danses
anciennes qu'on y avait exécutées avec un grand succès. Mlle Vanesse dit
à ce propos que son grand-père, qui savait tout, même la chorégraphie,
lui avait appris à danser la gavotte. On la supplia de donner un
échantillon de son savoir-faire.
«Je le veux bien, dit-elle, si M. le docteur Oserel consent à me servir
de cavalier.»
Le docteur fit une horrible grimace et ne daigna pas répondre. Elle se
tourna vers M. Belfons en lui disant:
«Résignez-vous.»
Il la soupçonna de lui tendre un piège, de vouloir se moquer de lui; il
allégua qu'il n'avait plus ses jambes de quinze ans et que d'ailleurs il
n'avait jamais dansé la gavotte.
«Vous verrez, reprit-elle, que c'est une science moins compliquée que le
calcul infinitésimal et que je suis un excellent professeur. J'aurai
bientôt fait votre éducation.»
Elle avait cette fois encore la figure d'une bonne fille; il se risqua.
Mme Sauvigny se mit au piano, joua un air à deux temps, d'un mouvement
modéré, et la leçon commença. Mlle Vanesse, souple et légère, dansait
aussi bien qu'elle patinait, avec une grâce rythmée et la joie de se
sentir des ailes. Mme Belfons, qui ne se lassait pas de la regarder, se
confirma dans la conviction que sa future bru, garantie par Mme
Sauvigny, était une perle, une merveille. Jacquine lui prouva qu'elle
joignait à tous ses talents le don d'enseigner. Son élève n'était pas un
lourdaud, il avait été autrefois un assez bon valseur; il se débrouilla;
intelligent, appliqué, désireux de bien faire, il étonna toute
l'assistance par la rapidité de ses progrès. Son courage fut récompensé;
on lui fit de grands compliments; mais il fut plus sensible encore à
l'admiration qu'on témoignait à son professeur.
Il aurait voulu que cette leçon délicieuse durât éternellement; tout
finit. Cet imaginatif se figurait qu'en lui apprenant la gavotte, Mlle
Vanesse s'était engagée, lui avait donné des arrhes. L'oeil luisant, le
coeur débordant de joie, il prit le bras de Mme Sauvigny, et, l'ayant
emmenée à l'autre bout du salon, il la rencogna dans une croisée, lui
débita à voix basse mille douceurs, la traita de fée bienfaisante, de
faiseuse de miracles, lui fit le dénombrement de ses angéliques
perfections. Elle se mit à rire.
«Pourquoi riez-vous, chère madame?
--Je pense à ma chatte. Lorsqu'elle est contente de Mlle Vanesse, qui
lui a donné une gimblette, n'osant pas caresser cette reine, c'est à ma
jupe qu'elle vient se frotter.»
Il joignit les mains.
«Je vous en conjure, donnez-la-moi.
--Laquelle de mes deux chattes me demandez-vous?
--Celle qui danse si bien la gavotte.
--Croyez-vous donc que je dispose de sa volonté? Je vous aiderai de mes
conseils, mais c'est à vous de la persuader. Ne vous pressez pas, ne
brûlez pas les étapes. Profitez de mon expérience; j'ai été patiente, et
je m'en trouve bien.»
Quand on a un tempérament chaud, on promet d'être patient et on ne l'est
pas. Il voulut brûler l'étape et mal lui on prit. La semaine suivante,
Mme Belfons rendit sa politesse à Mme Sauvigny, qui, accompagnée de Mlle
Vanesse, alla déjeuner à la Givrine en nombreuse société. Le temps était
gris, mais il ne pleuvait pas. En sortant de table, on se répandit dans
le parc, et M. Belfons manoeuvra si bien qu'il réussit à se trouver seul
avec Jacquine dans une allée ombreuse, à laquelle on avait ménagé des
échappées de vue, l'une sur des prairies où se promenait un ruisseau,
l'autre sur le château et sa terrasse. Jacquine admira ces deux
perspectives; terrasse, château, prairies, le regard de M. Belfons lui
offrait tout, et il s'imagina qu'elle acceptait. Il résolut de faire le
saut, d'être audacieux; mais son audace l'épouvantait, il atermoyait. Il
se disait:
«Ne partons pas trop tôt.... Quand nous passerons près de ce grand
massif de thuyas d'Amérique, je prononcerai la parole décisive.»
Ils venaient d'atteindre le massif et Mlle Vanesse s'apprêtait à
rejoindre Mme Sauvigny qu'elle avait aperçue sur la terrasse, lorsque se
plantant devant elle, il lui dit d'une voix sourde et frémissante:
«Mademoiselle....»
Il n'alla pas plus loin, la parole s'était subitement glacée dans sa
bouche, et le reste de sa phrase lui était demeuré dans la gorge. Elle
le regardait fixement; ses yeux ne ressemblaient plus à un ciel d'avril,
ils étaient froids, durs comme l'hiver, et ses lèvres se tendaient comme
un arc qui va lancer sa flèche. Elle avait deviné ce qui se passait dans
la tête de ce mathématicien et répondait à ce qu'il n'avait pas dit.
«Mademoiselle, fit-il, en pliant les épaules, il me semble que quelques
gouttes de pluie commencent à tomber, que nous ferions bien de rentrer.»
Il employa sa soirée à chercher l'équation d'une courbe très compliquée;
il la cherchait péniblement et ne la trouvait pas. Il avait de
fréquentes distractions, mais il se répétait sans cesse ce que Zulietta
avait dit à Jean-Jacques: _Zanetto, studio la matematica!_
À la même heure, Mlle Vanesse ruminait sur une affaire qui n'était pas
une équation, et qui absorbait toutes ces pensées. Elle n'avait pas
voulu quitter la Givrine sans donner le bonjour à Mlle Racot, et Mlle
Racot, toujours pleine d'informations, lui avait appris que dès le
lendemain un grand musicien, parti pour les pays brumeux, serait de
retour dans son ermitage. Cette nouvelle, que l'aveugle tenait de la
cuisinière de M. Saintis, avait profondément troublé Jacquine.
Comme on croit facilement ce qu'on désire et que l'absence de M. Saintis
était prolongée au delà du terme fixé par lui, elle s'était logé dans la
tête qu'il était retenu là-bas par quelque sirène du Nord, que, si
jamais il avait été amoureux de Mme Sauvigny, il l'avait oubliée, que la
fièvre du monde et des dissipations l'avait repris, qu'il ne reviendrait
que pour se réinstaller à Paris, que son ermitage ne le reverrait pas.
Et sa cuisinière l'attendait et se disposait à rallumer ses fourneaux.
Un amour sérieux pouvait seul le ramener dans son désert. Est-ce que par
hasard...? À cette pensée son sang bouillonnait.
En se faisant violence à elle-même, elle s'était, contre toute attente,
réconciliée avec la vie. Elle avait rencontré une femme, qui lui
inspirait une tendresse passionnée, à laquelle, après une longue
résistance, elle rendait un culte. Elle se berçait de l'espoir de ne
plus la quitter, de vivre à jamais heureuse dans une maison dont elle
avait depuis peu toutes les clefs. Elle se sentait transformée; une
huile d'onction s'était répandue sur son âme, et quoiqu'elle s'amusât
encore à des jeux cruels, désormais il lui semblait plus doux d'aimer
que de haïr. M. Saintis revenait! Cela changeait tout. Son avenir était
remis en question, un danger la menaçait.
Jusqu'à minuit elle retourna la même idée, et tandis que M. Belfons
répétait mélancoliquement le mot de Zulietta: _Studia la matematica!_
elle se disait:
«Si l'homme qui m'a traitée de vipère s'avisait de troubler mon repos,
de toucher à mon bonheur, malheur à lui!»