Elle confessait son erreur, dont elle était honteuse, et pourtant elle
ne se rendait pas encore, tant il lui répugnait de se donner, de faire
cette violence à sa nature.
«Oui, se disait-elle, j'avais fait des suppositions en l'air, mes
conjectures étaient absurdes et ridicules. C'est entendu, elle n'a
jamais péché et selon toute apparence elle ne péchera jamais. Elle a
pour M. Saintis une pure et tranquille amitié, et dans la simplicité de
son âme, cette colombe ne s'aperçoit pas que l'épervier la regarde
amoureusement, car je ne m'en dédis pas, il est amoureux d'elle. Il lui
fait l'honneur de la prendre pour son oracle, pour sa conscience, mais
sa chère conscience a un visage, et ce visage est de ceux qu'on peut ne
pas aimer, mais qu'il est impossible de n'aimer qu'à moitié. Pourquoi ne
se déclare-t-il pas? Pour la posséder, il faudrait l'épouser, et ce
grand coureur de femmes pense sans doute que la liberté est l'état
naturel de l'homme, le mariage lui fait peur. Peut-être aussi a-t-il
reconnu qu'elle a trop de bon sens pour consentir à se remarier; quand
on est raisonnable, on n'aime pas à courir deux fois de périlleuses
aventures. Quoi qu'il en soit, elle n'a point de tare elle est sans
tache et sans reproche. Mon Dieu, a-t-elle grand mérite à être une
sainte? La blancheur des lis est une vertu dont la nature fait tous les
frais. Si elle est restée chaste, c'est qu'étant née avec une
imagination calme et froide, elle n'a pas connu les tentations. Si elle
n'a pas le coeur haineux et vindicatif, c'est qu'elle n'a jamais eu
d'ennemis. Si elle a du charme et beaucoup d'aménité, cela prouve
qu'elle n'eut jamais à se plaindre de la vie et des hommes. Si sa
douceur ne se dément jamais, il faut s'en prendre à la pâte dont elle
est faite. Si elle est charitable, regardez le fond de ses yeux, vous y
lirez qu'elle a du plaisir à donner et le goût de s'occuper: ses bonnes
oeuvres lui procurent d'agréables passe-temps, qu'elle ne peut demander
aux passions qu'elle n'a pas. Pour savoir exactement ce qu'elle vaut, il
faudrait l'éprouver, la placer dans une de ces situations critiques et
délicates où il y a quelque danger à s'acquitter de son devoir. Quelle
figure y ferait-elle? Peut-être découvrirait-on que ce diamant a une
faille. C'est vraiment une expérience à faire. Le hasard nous aide quand
nous l'aidons, il m'a parfois bien servi. Provisoirement j'aurai pour
elle les meilleurs procédés, de grands égards, et je l'admirerai comme
j'admire la blancheur immaculée du lis».
Cette vierge noire, passionnée pour la méthode expérimentale, avait
raison de compter sur la complaisance du hasard; cette fois encore, il
la servit bien; lui facilita les moyens de satisfaire sa curiosité.
Le comte Krassing, à qui Mme Vanesse avait signifié son congé, était
revenu depuis peu dans le pays. Un jour que Mme Sauvigny était allée
prendre des nouvelles d'un malade qui l'intéressait, elle eut le
désagrément de rencontrer sur son chemin l'homme qu'elle se souciait le
moins de revoir. À peine l'eut-il aperçue, il vint se poster au milieu
de la route, et il l'attendait, chapeau bas, dans une humble contenance.
La voiture l'eut écrasé, si le cocher n'avait vivement détourné ses
chevaux. Le soir même, elle recevait de lui une longue lettre, par
laquelle il lui demandait une audience. Elle n'alla pas jusqu'au bout de
cette épître écrite d'un style échauffé et alambiqué; elle hésitait sur
le sens qu'elle devait donner à ce prétentieux tortillage. Était-ce une
déclaration ou une simple demande de secours? Après lui avoir exposé en
termes aussi vagues que pathétiques «les mortelles détresses contre
lesquelles il se débattait héroïquement», le comte parlait «de
l'ineffaçable souvenir que lui avait laissé sa première rencontre avec
la seule femme qui eut assez d'âme pour le comprendre et la main assez
douce pour panser la profonde blessure de son coeur». Elle ne répondit
pas. Le surlendemain, seconde lettre plus courte, mais fort pressante,
destinée à lui représenter qu'elle tenait dans ses blanches et adorables
mains le sort d'un homme qui s'était promis de vivre pour elle, et qui
souhaiterait la mort s'il venait à découvrir que ses espérances
n'avaient été qu'un beau rêve.
Elle montra les deux lettres à Jacquine en lui disant:
«J'avais vu jusqu'ici bien des sortes de mendiants, je ne connaissais
pas encore le mendiant amoureux.»
Jacquine se mit à rire:
«Ne vous laisserez-vous pas toucher, madame? Il est si beau et si
parfumé!
--Le comte Krassing, répondit-elle, fait sur moi la même impression que
les serpents; j'éprouve en le voyant un dégoût mêlé d'une insurmontable
angoisse que je ne puis définir.
--C'est de fait un homme dangereux, repartit Jacquine, qui n'avait garde
de la rassurer. Ce joueur décavé, ce chevalier d'industrie, ce
pique-assiette apocalyptique est un sot doublé d'un fou, dont il faut se
défier. Quand ses quintes le tiennent, il devient capable de tout. Si
vous m'en croyez, vous ferez bien de le ménager, de lui accorder
l'audience et l'aumône qu'il sollicite; je crains seulement qu'il n'ait
de grands besoins et de grandes exigences.
--Grandes ou petites, je ne lui accorderai rien, répliqua résolument Mme
Sauvigny. Donner aux chevaliers d'industrie, c'est voler les bons
pauvres, et quand il m'écrirait cent lettres, je me suis fait une loi de
ne jamais céder à l'obsession.
--C'est une chose à voir», pensa Jacquine.
Le jour suivant, par une douce matinée d'avril, elle était sortie de
bonne heure, pour prendre l'air dans la partie du parc que Mme Sauvigny
s'était réservée. Assise sur un banc, elle relisait _Don Quichotte_.
C'était de tous les livres celui qui l'amusait le plus, parce que les
récits de mystifications y abondent et que les coups de bâton y
pleuvent. Elle tournait un feuillet et levait un instant le nez,
lorsqu'elle vit venir le comte Krassing, qui se dirigeait vers le
Chalet. Elle se dressa aussitôt sur ses fines jambes, et son livre à la
main, elle fit quelques pas au-devant de lui. Il sembla marri de cette
rencontre; ce n'était pas Mlle Jacquine Vanesse qu'il cherchait. La
saluant sans la regarder, il se détourna de son chemin pour l'éviter.
«Voilà donc comme vous traitez vos amis! lui dit-elle en lui barrant le
passage. Mais je ne vous en veux pas, je vous plains de toute mon âme.
Vous avez l'air triste et minable d'un chien qui a perdu son maître et
n'est pas sûr d'en trouver un autre. Vous avez sans doute commis quelque
imprudence. Ne saviez-vous pas que ma mère est inconstante, qu'elle
guettait le moment de se brouiller avec vous? Le malheur vous rend
maussade et impoli.... Parlez-moi donc! Je suis dans le fond une bonne
fille, dont vous avez tort de vous méfier. Je veux vous épargner une
inutile démarche, l'humiliation de frapper à une porte qui ne s'ouvrira
pas. Mme Sauvigny est décidée à ne pas vous recevoir. Elle m'a montré
vos lettres. Si vous aviez daigné me consulter, je vous aurais averti
que vous faisiez fausse route, qu'il fallait lui écrire dans un autre
style. Mais vous avez voulu vous passer de moi. Vous suis-je donc
devenue si étrangère? Il fut un temps où vous m'honoriez de vos plus
flatteuses attentions.»
Il consentit à desserrer les dents et répondit d'une voix caverneuse:
«À qui parlez-vous, mademoiselle? Le comte Krassing que vous avez connu
n'existe plus.
--Tant pis, répliqua Jacquine. Je m'intéressais à lui, je lui voulais du
bien, je lui aurais donné des avis utiles à ses affaires. Je lui aurais
dit qu'il faut savoir varier ses moyens, que, dans le cas présent, il ne
pouvait rien espérer de son irrésistible beauté, que la reine et
maîtresse de ce parc est rebelle à ce genre d'arguments, que c'est
sottise de lui parler d'amour, mais que je la crois facile à intimider,
et le comte Krassing qui n'est plus n'était pas seulement le plus beau
des hommes; quand il voulait s'en donner la peine, il était terrible.»
Il affectait de ne pas l'écouter, il ne perdait pas un mot.
«Mon cher comte, poursuivit-elle d'un ton débonnaire, vous donneriez
beaucoup pour avoir accès auprès de Mme Sauvigny, pour l'entretenir un
instant tête à tête de vos petites et grandes misères. Nous nous
proposons, elle et moi, de profiter de ce beau jour de printemps pour
aller cet après-midi nous promener à pied en forêt. Je la conduirai dans
un endroit fort solitaire que vous connaissez bien; vous y avez fait
jadis un faux pas, vous en faites quelquefois, et peu s'en faut que vous
ne vous soyez rompu le cou. Voyez comme je suis bonne! Je m'arrangerai
pour la laisser un moment seule. Tâchez de lui arracher une promesse,
elle la tiendra, elle est esclave de sa parole. À bon entendeur salut!»
Elle s'en allait; elle se retourna pour lui crier:
«Soyez farouche, soyez sinistre, soyez terrible, mais ne touchez pas à
un seul de ses cheveux, ou vous aurez affaire à moi.»
Il était trois heures environ quand Mme Sauvigny et Jacquine
atteignirent le lieu solitaire où le comte Krassing avait failli se
casser le cou. À l'extrémité d'une crête dénudée, premier contrefort
d'un vaste plateau rocheux, une sorte de promontoire en surplomb domine
une pente abrupte, où s'entassent en désordre d'énormes blocs de grès
éboulés, dont quelques-uns ont des figures d'animaux, d'ours,
d'éléphants, de mandrilles ou de mammouths. Par endroits, des coulées de
sable fin, d'une éblouissante blancheur, sillonnent un sol rugueux; ça
et là croissent de maigres bouleaux. Au bas de la pente, s'arrondit une
combe herbue, fraîche, boisée; si abritée qu'elle soit, une échancrure
des coteaux qui l'enferment lui procure une échappée de vue sur la
vallée, où serpente une rivière et que terminent à l'horizon des
collines d'un relief fortement accusé, qui se donnent des airs de
montagnes. Mme Sauvigny avait pris en goût cette combe; elle avait une
préférence pour les lieux tranquilles et à demi clos, d'où le regard
embrasse de grands espaces: c'était ainsi qu'elle entendait la vie.
Elle contempla tour à tour le panorama qui se déployait sous ses yeux,
le cours sinueux de la rivière bordée de peupliers et le long de
laquelle une locomotive promenait son panache de fumée, une plaine qui
semblait dormir, ses champs, ses villages, ses clochers, se chauffant à
un soleil doux, et du côté opposé, la grande forêt sévère et recueillie,
où régnaient cette paix profonde qui surpassent l'homme et les longs
silences qui l'étonnent. Ils n'étaient interrompus que par le
gémissement lointain d'un chêne qu'abattait la cognée d'un bûcheron, et
par le cri rauque d'un geai se chamaillant avec des ramiers. L'hiver
avait été rude et tenace; la nature était en retard, la feuillaison
commençait à peine. C'était le premier printemps, celui qui fait sortir
les bourgeons et ne fleurit pas encore les jardins et les déserts, le
printemps qu'on ne voit pas, mais qu'on devine, qu'on sent, qu'on
respire, qu'on hume, dont on se grise, qui entre dans la peau, réchauffe
le sang, comme une espérance, chatouille le coeur et l'incline à croire
que la mort est un rajeunissement, dont Dieu seul a le secret.
«Qu'on est bien ici! s'écria-t-elle, en s'asseyant sur un rocher bas,
qui ressemblait à un morse rampant, au gros museau renflé, armé de
défenses. Quelle fête pour les yeux! Et quelle délicieuse odeur! On
dirait le fin parfum d'un baume à la violette.
--Mais quelle solitude! dit Jacquine. Quel endroit perdu! pas un être
vivant, sauf cet invisible bûcheron qui cogne contre son arbre. Si
quelqu'un nous attaquait, madame, qui viendrait à notre secours?
--Je croyais vous avoir dit qu'en votre compagnie je n'avais peur de
rien.
--Vous avez donc une grande confiance en moi? Vous pensez que j'ai la
figure et la poigne d'un bon gendarme?
--Je pense, ma chère, que vous m'aimez assez pour ne pas souffrir qu'on
attente à ma vie.
--C'est la seule marque d'affection que vous attendez de moi?
--Eh! c'est bien quelque chose, dit en riant Mme Sauvigny; c'est un bon
commencement.
--Permettez à votre gendarme, reprit Jacquine, de vous quitter une
minute, j'ai aperçu en venant ici un amas de mousses et de feuilles
mortes, sous lesquelles je suis sûre que je trouverai des chenilles et
des chrysalides.... Vous me promettez de n'avoir pas peur en mon
absence?
--Je vous le promets; allez chercher vos chrysalides.»
Cependant elle la vit partir à regret et fut prise d'une vague
inquiétude. Comme M. Saintis, mais pour une autre raison, elle n'aimait
que les lieux solitaires où l'on n'est pas seul. Elle la chercha des
yeux et lui cria:
«Ne vous éloignez pas trop.
--Soyez tranquille, répondit-elle, je reviens à l'instant.»
Mme Sauvigny oublia bientôt son inquiétude; elle venait d'apercevoir au
pied du rocher où elle était assise une pâle violette des chiens, la
première qui se fût épanouie. Les fleurs étaient pour elle des
personnes, et elle leur trouvait une physionomie rassurante. Elle se
pencha pour cueillir sa violette, gratta la mousse dans l'espoir d'en
découvrir une autre. Comme elle se redressait, elle vit s'avancer vers
elle l'homme qui lui avait demandé une audience. Le moyen de l'éviter!
Il lui coupait le chemin, et elle était au bord d'un précipice. Pour
surcroît de malheur, plus de Jacquine! Le bon gendarme avait disparu. Un
frisson la saisit. Elle avait retenu ce mot: «Quand ses quintes le
tiennent, il est capable de tout».
Après l'avoir saluée avec une politesse révérencieuse, s'étant assis en
face d'elle sur le tronc d'un bouleau que le vent avait déraciné et
couché en travers du sentier:
«Il est, madame, dit-il, des hasards providentiels. J'avais sollicité en
vain l'honneur d'être reçu par vous, mes lettres étaient restées sans
réponse. Je m'étonnais de votre silence; je sais combien vous êtes
bonne, miséricordieuse, et que les malheureux qui frappent à votre porte
ne l'ont jamais trouvée close. Vous refusiez de m'entendre, et pourtant
j'étais sûr qu'après m'avoir entendu, vous vous seriez intéressée à mes
souffrances. Tout à l'heure je me promenais tristement dans la forêt; je
vous aperçus de loin, de très loin, et je vous ai aussitôt reconnue.
Vous êtes si facile à reconnaître! Quelle femme pourrait se vanter de
vous ressembler?»
Il avait commencé sur un ton très doux, il ménageait ses effets. Aussi
bien, le sermon que lui avait fait Jacquine ne l'avait convaincu qu'à
moitié, tant il avait peine à admettre qu'un coeur de femme pût résister
à sa faconde, à sa beauté et à la puissance magnétique de son regard.
«J'ai toujours cru, madame, reprit-il, aux avertissements intérieurs,
vous m'avez prouvé que j'avais raison d'y croire. J'ai fait un triste
emploi de ma jeunesse, j'ai connu le désir de la chair, la convoitise
des yeux et l'orgueil de la vie, et entraîné par mes passions, étourdi
par mes plaisirs, j'ai laissé en friche les talents que j'avais reçus du
ciel. Le pis est que dans cet état honteux ma conscience me laissait
parfaitement tranquille; je n'éprouvais aucun remords ni même aucune
inquiétude. J'étais heureux; il n'est pas pour l'homme de plus grand
danger que le faux bonheur; le mien me plaisait, et m'arrivait-il, à de
longs intervalles, de rentrer en moi-même, quand je m'examinais, quand
je me citais devant mon propre tribunal, avec quelque sévérité que
j'épluchasse mes actions, je finissais toujours par m'absoudre. J'étais
mon propre accusateur, mon propre défenseur et mon propre juge, et mon
juge m'acquittait. «Le seul homme contre qui tu as péché, me disait-il,
c'est toi-même, et c'est à toi seul que tu as des comptes à rendre. Si
le comte Krassing te remet ta dette, tu ne dois rien, et tu peux marcher
parmi les hommes la tête haute. Que t'importe l'opinion d'un sol
vulgaire, incapable de te comprendre?»
Il lui récitait encore une leçon apprise; dans leur première entrevue,
il lui avait servi du Tolstoï, il lui servait cette fois de l'Ibsen;
mais elle n'avait pas lu _Jean-Gabriel Borkman_.
«Je vivais dans cette paix trompeuse et funeste, poursuivit-il, en
chassant de la main une mouche dont le bourdonnement indiscret lui
faisait perdre le fil de son discours. Tout à coup.... Ah! madame, que
vous dirai-je? Le hasard conduit par la Providence a voulu.... Oui,
madame, je suivais ma route fangeuse, que mon imagination pervertie
transformait en un chemin délicieux et fleuri, lorsque un jour je me
trouvai en présence d'une femme qui ne ressemblait guère à celles que
j'avais connues, d'une femme qu'on est étonné de rencontrer sur la
terre, d'un de ces esprits de lumière qui révèlent le ciel aux enfants
des hommes. Cette femme n'avait fait que passer, mais il m'avait suffi
de la voir, un trouble mystérieux s'était emparé de moi. Son souvenir me
poursuivait, me hantait. Un ange avait traversé ma vie et me faisait
prendre mes ténèbres en horreur. Par moments, je croyais entendre sa
voix, qui me criait: «Brebis perdue, quand reviendras-tu de tes
égarements? Le bon berger t'appelle. Un homme est tombé sous une
voiture, on le relève évanoui, après quoi il recommence à vivre, comme
si rien n'était arrivé. Relève-toi, une vie nouvelle t'attend.» Et je
répondais à cette voix, qui mêlait les consolations aux reproches: «Je
me repens, mais que veux-tu que je fasse?--De quoi sert le repentir, me
disait-elle, si l'action ne le suit pas? Le travail, le travail dur,
opiniâtre, supporté comme une pénitence, aimé comme un plaisir, peut
seul réparer le passé.» Madame, je ne crois pas seulement aux
avertissements intérieurs, je crois à la suggestion qui s'exerce à
distance. Je suis demeuré de longs mois sans vous voir, et vous n'avez
cessé de me parler.»
Elle ressentait un malaise nerveux, causé par le dégoût plus que par
l'effroi. Elle s'agitait, la sueur lui venait au front. Il se méprit,
crut l'avoir attendrie par son onctueuse éloquence, il lui parut que ses
affaires allaient bien, qu'il ne lui restait plus qu'à conclure le
marché.
«Ce sont les femmes qui nous corrompent, continua-t-il, ce sont les
femmes qui nous régénèrent; à leur gré, elles nous perdent ou elles nous
sauvent. Je vivais avec votre pensée, avec votre image; je ne voulais
reparaître devant vous que purifié par le repentir; j'ai lavé mes péchés
avec mes larmes, et je viens vous demander aide et conseil. Vous
disposez de ma destinée; il ne tient qu'à vous que le comte Krassing
dépouille entièrement le vieil homme et remonte à la lumière du jour.
Cette oeuvre, que vous pouvez seule accomplir, n'est-elle pas digne de
tenter un coeur amoureux des belles et nobles entreprises?»
Elle se sentait au bout de sa patience; elle s'était promis de ne pas
lui parler, mais on ne peut se taire toujours. Elle se leva et lui dit:
«Jusqu'ici, monsieur, j'ai eu souvent à faire à des mendiants de
profession, à des infirmes hors d'état de gagner leur vie, quelquefois
aussi à des esprits tourmentés, qui me demandaient des conseils. Leur
cas me semblait clair, et j'ai fait ce que j'ai pu, mais le vôtre me
paraît fort embrouillé, fort obscur. J'ajoute que je ne puis
m'intéresser à des souffrances auxquelles je ne crois qu'à demi.»
Elle se disposait à partir, il ne lui en laissa pas le temps. La gagnant
de vitesse, il se planta devant elle et lui barra le chemin. Il n'avait
plus l'air apocalyptique; comme le lui avait recommandé Mlle Vanesse, il
était farouche, terrible, et son regard jetait des flammes. Il ne
sortait plus de la grotte de Pathmos, on n'eût pas été surpris
d'apprendre qu'il sortait d'une caverne de brigands.
«Eh! quoi, madame, s'écria-t-il, ne seriez-vous pas cette femme tendre
et compatissante, de qui j'attendais mon salut? Malheur à moi, malheur à
vous, si je n'emportais d'ici que la plus amère des déceptions!»
Et, s'inspirant de nouveau du grand dramaturge norvégien:
«Vous lisez souvent la Bible. Rappelez-vous que le livre divin parle
d'un péché mystérieux pour lequel il n'est pas de pardon. Cet
irrémissible péché est celui que commet une femme quand elle tue dans un
homme la vie du coeur, la vie de l'amour. Sera-t-il dit qu'un pécheur
touché de remords a imploré votre assistance, qu'il allait sortir de son
abîme et que froidement, résolument, vous l'y avez laissé retomber?...
Prenez-y garde, le vieil homme n'est pas mort; il me semble qu'il y a en
moi un loup malade, ne le réduisez pas au désespoir.... Madame, je sens
un nuage de folie dans ma tête.»
Et l'air égaré:
«Si vous refusez de me venir en aide, je me brûle la cervelle sous vos
yeux. Que ma mort soit sur vous!»
À ces mots, il tira brusquement de sa poche un pistolet, que, dans son
trouble simulé, il ne braquait pas contre lui, mais contre elle.
Mme Sauvigny se figura un instant qu'elle était sur le point de lui
crier:--Combien vous faut-il?--Elle se trompait, il n'était pas au
pouvoir d'un comte Krassing de lui arracher ce cri. Les caractères ont
leurs fatalités, qui résistent à tous les accidents de la vie, et
quelque violente que fût son angoisse, elle était sous la garde de sa
fierté. En vain ses nerfs effarés lui donnaient de lâches conseils, ils
trouvaient à qui parler. Quoiqu'elle eût les lèvres pâles, quoique les
mains lui tremblassent, quoique l'épouvante lui serrât le coeur et la
prit à la gorge, elle fixa sur le fou qui la tenait au bout d'un
pistolet ses beaux yeux calmes et purs, et elle réussit à dire d'une
voix nette, ferme, distincte:
«Tirez, monsieur. Vous n'obtiendrez rien de moi.»
Il lui sembla qu'au même moment un libérateur inespéré lui tombait du
ciel. Jacquine, qu'elle n'avait pas vue venir, s'était élancée entre
elle et le comte, qui à peine l'eut-il aperçue, retourna vivement son
arme contre lui-même et l'appuya sur son front.
«Grand comédien, lui dit Jacquine en ricanant, gageons que votre
revolver n'est pas chargé.»
Elle le lui arracha des mains, mais il parvint à le reprendre et
s'enfuit précipitamment. Mme Sauvigny, dont les jambes vacillantes
fléchissaient, se laissa choir sur son siège de grès; elle était hors de
péril, sa fierté n'avait plus besoin de la garder.
«Ma peur, murmura-t-elle, en s'efforçant de sourire, a dû vous paraître
bien ridicule. Qu'allez-vous penser de moi?
--Je pense, madame, que vous êtes mille fois plus admirable que les gens
qui n'ont peur de rien; je pense que la figure que vous aviez quand vous
avez dit: Tirez! ne me sortira jamais des yeux. Mais je dois vous faire
une confession: j'avais prévenu le comte et je savais qu'il viendrait
vous trouver ici.»
Aussi émue qu'indignée de cette perfidie:
«Quelle était votre intention, mademoiselle? demanda Mme Sauvigny.
--Je voulais prendre la mesure de votre courage.»
Elle baissa tristement la tête. Il lui parut certain, manifeste, évident
que cette ingrate, que cette dangereuse vierge noire ne lui serait
jamais de rien, qu'elle l'abandonnait pour toujours à ses instincts
pervers, à son mauvais sort, qu'elle en avait assez, qu'elle avait tenté
l'impossible, qu'elle renonçait à sa folle entreprise, qu'elle avait
perdu son procès et n'irait pas en appel. Elle se redressa, et, la
regardant de travers, lui dit d'un ton glacial:
«J'ose espérer, mademoiselle, que c'est la dernière expérience que vous
faites sur mon humble personne. Autrement....»
Elle ne put achever. Jacquine venait de s'agenouiller devant elle, en
disant:
«Ne voyez-vous donc pas que c'en est fait? Ne voyez-vous donc pas que je
vous adore?»
Et, les genoux en terre, la vierge noire lui baisait le bas de sa robe.
Puis, relevant la tête, elle contempla longuement la femme qu'elle avait
résolu d'aimer. Elle ne lui proposait plus des énigmes; ses yeux gris,
au regard lointain, étaient sortis de leur brouillard et lui parlaient
de tout près; ils lui annonçaient dans un langage limpide et tendre
qu'une place imprenable s'était rendue, lui ouvrait ses portes, lui
remettait ses clefs. Après les yeux, la bouche parla.
«Mon Dieu! oui, comme saint Thomas, je ne puis croire sans avoir vu, et
je vous ai fait souffrir. Je ne suis pas née méchante; ce n'est pas la
nature qui nous fait, c'est la vie. J'ai eu si peu d'occasions d'aimer!
Je suis toute neuve dans ce métier-là; peut-être, l'habitude aidant, y
deviendrai-je habile. Mais j'entends n'aimer que vous seule; vous ne me
guérirez pas de ma misanthropie; vous êtes une femme comme il n'y en a
point; le reste des humains me sera toujours suspect. Mon coeur est un
vieil avare; il fut toujours si ménager de ses petits sous, il regardait
tant à la dépense qu'il a dû amasser à la longue des trésors de
tendresse; ils seront pour vous seule; vous voilà riche, vous toucherez
le montant de mes économies. Mon grand-père se plaignait de n'avoir que
l'eau de ses citernes pour arroser ses fleurs et ses légumes. Il y avait
près de son château un terrain sec, sablonneux, où il imagina de faire
creuser un puits; il en fut pour son argent, pour ses peines. Il fit
venir un sourcier et sa baguette divinatoire; la baguette ne s'agita
pas. Cette affaire lui semblait désespérée, lorsque, un jour, il
remarqua dans un coin de cette vilaine lande une place où l'herbe
poussait plus dru qu'ailleurs; parfois aussi on y voyait danser une nuée
de moucherons. Il creusa, l'eau était presque à fleur de terre. Et voilà
ce que c'est que d'avoir des yeux! Mon coeur est un jardin aussi aride
que la friche de mon grand-père. Creusez; vous y découvrirez peut-être
une fontaine miraculeuse, prête à jaillir: depuis que je vous connais,
votre sourire et vous, j'ai vu parfois danser les moucherons....»
Elle se tut un instant, elle réfléchissait. «Ce n'est pas tout d'aimer,
reprit-elle, il faut prouver qu'on aime. Je vous dois une réparation; je
vous ai fait injure, et je veux que la satisfaction soit proportionnée à
l'offense. Que puis-je bien faire pour réparer?... Eh! voici, dès
aujourd'hui je ne vous paierai plus de pension. Cela vous ravit,
n'est-ce pas? Oui, je m'engage solennellement, à ne plus être votre
pensionnaire; je serai une amie en visite, une de ces amies qui ne s'en
vont pas. J'en dis trop peu. N'ayant pas de fille, vous vous étiez mis
dans la tête que je pourrais vous en tenir lieu. C'était absurde; mais
pour flatter votre lubie, quand je serai très contente de vous, je vous
appellerai ma petite maman. Le plus souvent, je me regarderai comme
votre soeur cadette, et je vous appellerai ma grande et crédule
Charlotte, car, si fine, si avisée que vous soyez, soit douceur d'âme,
soit besoin d'être heureuse, vous êtes trop confiante, vous croyez trop
facilement.... Ce n'est pas encore tout. Ne vous payant plus pension, il
faudra que je m'acquitte autrement. Quoique vos pauvres soient peu
dignes des bontés que vous avez pour eux, vous mettrez à leur profit une
grosse taxe sur ma petite cassette. Mieux que tout cela, entre vos
bonnes oeuvres vous choisirez la plus insipide, la plus fastidieuse, et
vous vous en déchargerez sur moi. Si je ne réussis pas à vous cacher mon
ennui, eh! bien, vous me chasserez de votre maison et de votre grand
coeur, auquel je ne reproche que d'être trop grand et trop hospitalier:
je voudrais le rogner, le diminuer un peu, et qu'il n'y eut de place que
pour Jacquine Vanesse.»
Mme Sauvigny ne revenait pas de son étonnement, elle ne trouvait rien à
dire. Pour toute réponse, elle se pencha, lui prit la tête entre ses
mains, attira doucement vers elle un petit front bas encadré par des
cheveux d'or pâle, l'effleura de ses lèvres. Elle voulut la contraindre
à se relever. «Pas encore!» lui dit Jacquine. Et, saisissant un des plis
de la jupe qu'elle avait baisée, elle s'y cacha le visage. Elle désirait
demeurer un moment dans la nuit. Quelle révolution venait de s'accomplir
dans sa vie! Était-ce bien vrai? était-ce vraiment arrivé? Elle n'en
pouvait douter: après s'être défendu avec acharnement, son coeur venait
de s'offrir, son coeur s'était donné. Elle était languissante et comme
brisée de fatigue, et sa fatigue la réconfortait, et sa langueur lui
plaisait, et elle constatait que les défaites sont quelquefois plus
douces que les victoires, que la servitude a ses délices.
Cependant la fraîcheur du soir se faisait sentir, et le silence s'était
accru. L'invisible bûcheron laissait reposer sa cognée, il avait abattu
son chêne. Le geai et les ramiers ne sonnaient plus mot, ils avaient
reconnu la vanité de leur querelle. Le soleil, qui commençait à
décliner, colorait la plaine de teintes plus chaudes, mêlait un peu de
pourpre aux fumées des champs, de la rivière et des villages.
«Il faut partir, dit Mme Sauvigny, je crains que nos gens ne
s'inquiètent.»
Une voix grondeuse, qui sortait du pays des songes, lui répondit:
«Oh! ma grande et crédule Charlotte, quand cesserez-vous de croire à
leurs inquiétudes? Leur sommes-nous donc si chères?»
Et Jacquine se releva en se frottant les yeux; il lui semblait avoir
dormi et rêvé. Elles partirent; quoique le sentier fût étroit, elles
s'en allaient la main dans la main, et, leurs pensées se reflétant sur
tout ce qui les entourait, elles s'imaginaient que les choses, les
pierres, les arbres avaient changé d'aspect et de figure.
Elles marchaient d'un pas si léger et si rapide que lorsqu'elles
atteignirent la grille du parc, elles s'en croyaient encore loin. À
peine l'avaient-elles dépassée, elles rencontrèrent le docteur Oserel et
M. Saintis au milieu d'un carrefour. Ils arrivaient du Chalet; en
apprenant que Mme Sauvigny n'était pas rentrée, quoi qu'en eût dit Mlle
Vanesse, ils s'étaient inquiétés: ils n'aimaient pas à la savoir dans la
forêt, seule avec sa pensionnaire, qui leur inspirait peu de confiance.
Quand ils la virent paraître, ils remarquèrent qu'elle avait le visage
radieux, et M. Oserel lui cria:
«Arrivez donc, madame. Vous avez fait, paraît-il, une agréable
promenade; mais, foi de docteur, vous vous attardez trop. Vous avez eu,
il y a trois semaines, une amygdalite, qui sans moi et mes soins
préventifs, aurait pu se tourner en angine. Quand on a la gorge
délicate, on se défie du serein des soirées de printemps.
--Excusez-moi, mon bon docteur, répondit-elle. Il ne m'est pas arrivé
souvent de rencontrer un brigand dans la forêt; quand on a cette bonne
fortune, on tient à en jouir jusqu'au bout.»
Là-dessus, elle coula brièvement l'histoire, en chantant les louanges de
Mlle Vanesse qui l'avait, disait-elle, tirée de la gueule du loup. Dès
qu'elles se furent éloignées, le docteur dit à M. Saintis:
«Voulez-vous savoir mon opinion? Il y a du louche dans cette aventure.
Ce matin, comme je traversais le carrefour où nous sommes, j'ai aperçu
au bout de cette allée, Mlle Vanesse, qui était en conférence avec le
comte Krassing, et j'ai entendu distinctement ces mots: «Mon cher comte,
soyez terrible!» Elle a sûrement joué à Mme Sauvigny un tour de sa
façon. Certain médecin, dit-on, avait deux portes à sa maison; il
sortait par l'une pour assaillir les passants, l'épée à la main, par
l'autre pour les panser. Je soupçonne Mlle Vanesse d'avoir fait coup
double, de s'être donné le plaisir d'effrayer Mme Sauvigny et de
mystifier le comte Krassing. Je l'ai toujours tenue pour une
déséquilibrée, pour une irresponsable; quand le diable la possède,
aucune considération ne l'arrête. Ce serait rendre un service essentiel
à notre amie que de la débarrasser de sa dangereuse pensionnaire; mais
elle ne veut rien écouter.
--Elle m'écoutera! dit M. Saintis, d'un air délibéré, en enfonçant son
chapeau. J'en fais mon affaire; l'occasion me semble bonne, je la prends
au toupet.»
Cela dit, ils se quittèrent, l'un pour aller visiter une de ses opérées
qui lui donnait du souci, l'autre pour se rendre dans le kiosque où
l'attendaient ses élèves. Elles apprirent de lui avec chagrin, avec
consternation, qu'il partait en voyage, qu'elles seraient tout un mois
sans le voir, sans être houspillées, rabrouées, tourmentées, par le plus
orageux des maîtres, par l'être extraordinaire qui était descendu du
ciel pour fournir d'émotions leur monotone existence et leur âme
endormie: grâce à lui, elles étaient assurées de sentir leur pouls
battre quatre-vingts fois par minute, et qu'on soit paysanne ou
duchesse, il est des angoisses dont on se fait une douce habitude. Il
avait reçu de Copenhague la nouvelle que l'_Alcade de Zalamea_ y serait
prochainement représenté, et des lettres par lesquelles un musicien
danois de ses amis le pressait d'assister aux dernières répétitions et
de conduire lui-même l'orchestre. On lui écrivait aussi de Stockholm
pour l'engager à y donner des concerts; il était question d'organiser en
son honneur un grand festival, où il exécuterait ses dernières
compositions pour piano, encore inédites. Avant d'accepter il avait
soumis le cas à Mme Sauvigny. Considérait-elle ce voyage comme une
infraction à leur traité?
«Je vous en fais juge, lui avait-il dit. Décidez, prononcez.»
Elle l'avait mis fort à l'aise:
«La lettre tue, lui avait-elle répondu, et l'esprit vivifie. Parlez bien
vite, bel oiseau bleu; allez chanter aux Scandinaves vos plus beaux airs
et jouir de votre gloire. Vous avez bien mérité vos vacances. Je n'exige
qu'une chose, écrivez-moi quelquefois.»
Il devait se mettre en route au premier jour, et il pensait qu'il aurait
en partant le coeur plus léger si au préalable il chassait le loup de la
bergerie, s'il parvenait à évincer de la maison qu'il aimait une
intruse qu'il avait en aversion, et qui lui inspirait de
superstitieuses inquiétudes.
Après avoir pris congé de ces demoiselles et donné ses dernières
instructions à l'instituteur primaire, qui, pendant son absence, devait
les faire répéter et les tenir en haleine, il courut au Chalet. Il y
entra bouillant d'impatience, la tête fumante. Mlle Vanesse était seule
au salon, assise sur un pouf. Au premier regard qu'il lui lança, elle
comprit quelles étaient ses intentions, qu'il venait lui chercher
querelle, que, comme un autre soir dans le kiosque, il avait juré de
mettre le feu aux poudres.
«Tenons-nous bien, pensa-t-elle; ne lui faisons pas beau jeu, prenons le
contre-pied de ce qu'il désire.»
Il était allé s'adosser à la cheminée, et tour à tour il balançait sa
canne, ou en frappait de petits coups secs sur le talon d'une de ses
bottines.
«Mademoiselle, dit-il d'une voix stridente, il court d'étranges bruits.
On assure que ce matin vous avez eu un entretien secret avec le
soi-disant comte Krassing, que c'est d'accord avec vous et à votre
instigation qu'il est allé surprendre Mme Sauvigny dans la forêt. Qu'en
pensez-vous?»
Elle avait froncé le sourcil, mais elle ne répondit pas. Elle tenait ses
yeux fixés sur l'âtre, où flambait un feu de sarments.
«Votre silence, reprit-il, est un aveu; je me permets du moins de
l'interpréter ainsi. Vous n'avez pas voulu que l'affaire allât trop
loin, et il faut croire, puisque Mme Sauvigny l'affirme, qu'au dernier
moment votre intervention a mis ce drôle en déroute. Il vous avait suffi
de procurer à notre amie une cruelle émotion. Vous vous donnez en vérité
de singuliers divertissements.»
Elle persistait à se taire; ce silence prolongé l'exaspéra.
«Puisque j'ai trouvé l'occasion de m'expliquer avec vous une fois pour
toutes, poursuivit-il en s'échauffant, apprenez que s'il n'avait tenu
qu'à moi, vous seriez sortie depuis longtemps de cette maison. Mme
Sauvigny a quelquefois un bandeau sur les yeux, elle ne vous voit pas
telle que vous êtes. Vous dirai-je ce que je pense de vous? Je considère
Mlle Jacquine Vanesse comme une jeune fille d'autant plus dangereuse
qu'elle n'est qu'à demi responsable, et que sa conscience ne lui
reproche jamais rien. Mais il n'importe! Mme Sauvigny est pour ses amis
un être sacré, et ils ne souffriront pas que personne lui manque
d'égards.»
Elle ne desserrait pas les dents. Il éclata.
«Mademoiselle, on m'a apporté cet hiver un fagot où dormait une vipère;
quand je l'ai délié pour le brûler, elle s'est réveillée et a tenté de
me mordre; je ne lui en ai pas laissé le temps, je lui ai écrasé la tête
sous mon talon. M'écoutez-vous, mademoiselle? S'il vous arrivait de
causer de sérieux chagrins à cette femme adorablement bonne, qui a eu
l'imprudence de vous recevoir chez elle, ah! croyez-moi, j'aurais
bientôt fait d'écraser la vipère.»
Elle quitta brusquement son pouf; le rouge lui était monté au visage, et
son premier mouvement fut de souffleter M. Saintis sur les deux joues.
Mais elle se dit: «Cela lui ferait plaisir». L'instant d'après, il lui
vint une autre idée, qui lui parut infiniment meilleure que la première.
Elle se recueillit, se contint, se calma, et son regard, qui était une
flamme, s'éteignit par degrés.
«Monsieur, dit-elle, avant de vous répondre, permettez-moi de vous
rendre un léger service. Je vois courir sur une des manches de votre
redingote une punaise des bois, qui semble s'y trouver à l'aise; il me
paraît indécent qu'un si vil insecte prenne de telles privautés avec un
grand musicien.»
Et, d'une chiquenaude adroitement donnée, elle envoya le vil insecte
dans le feu de sarments. Puis, d'un ton doux:
«Monsieur, soyez indulgent pour la vipère; elle a confessé son forfait
et sa victime lui a pardonné.»
Et d'un ton plus doux encore:
«Votre remontrance a été dure, elle était méritée. Monsieur Saintis,
faisons la paix.»
L'événement avait trompé son attente, l'entretien avait tourné tout
autrement qu'il ne pensait. L'ennemi lui ayant démonté ses batteries, il
restait sot, déconfit, ahuri.
«Je vous en prie, monsieur Saintis, répétait-elle, pour l'amour de Mme
Sauvigny, faisons la paix.»
Elle lui tendit ses deux mains, que, sans trop savoir ce qu'il faisait,
il pressa gauchement dans les siennes. La maîtresse de la maison entra
et parut ravie de les voir en si bons termes. Pendant toute la soirée,
il observa avec une curiosité étonnée cette jeune irresponsable, qui se
montrait charmante pour Mme Sauvigny, fort gracieuse pour lui, et peu
s'en fallait qu'il ne s'attribuât l'honneur de cette métamorphose.
«M'étais-je abusé? pensait-il. Cette prétendue vipère ne serait-elle
qu'une malicieuse, mais inoffensive couleuvre? Laissons-la vivre.»
Avant de se coucher, Mme Sauvigny écrivit dans son journal:
«Oh! l'heureuse, l'étonnante journée! Les glaces ont subitement fondu,
et pour qu'il ne manquât rien à mon bonheur, elle s'est rapatriée avec
Valery. Mais je songe à l'avenir; je ne serai sûre de sa pleine guérison
que quand je l'aurai décidée à se marier. J'ai un si bon parti à lui
proposer! Si elle épousait André Belfons, vivant presque porte à porte,
nous ne nous quitterions pas. Est-ce une chimère? J'ai trop le coeur à la
joie pour n'être pas tentée de croire qu'en ce pauvre bas monde, qu'on
calomnie, l'espérance a toujours raison.»