2 février.

«À qui donnerons-nous le lit de Louis Frivaz? J'ai déjà reçu plusieurs

demandes....

«Depuis une semaine, elle est insupportable; elle me tracasse, elle me

chagrine à ce point que je tâche désormais d'éviter les tête-à-tête. Je

m'étais imaginé que les glaces fondaient, j'avais vu monter le

thermomètre, il est redescendu à zéro. Ce qui m'agace le plus, c'est le

ton débonnaire et placide sur lequel elle me récite des aphorismes qui

m'exaspèrent. On lui avait vanté ma douceur; elle a juré d'en avoir

raison, de voir le bout de ma patience. Elle n'aura pas le plaisir de

fâcher Mme Sauvigny; je suis sûre de moi.

«Elle m'a dit ce soir que si, dans le paradis terrestre créé par les

musiciens et les poètes, dans ce monde enchanté où les hommes

ressemblent à des papillons, l'amour nous apparaît comme une chose

noble, charmante, délicate ou sublime, il n'est, dans la vie réelle,

qu'un vil appétit, un sentiment bas et grossier, une souillure de l'âme,

que c'est l'opinion bien arrêtée de sa Diane. Oh! madame Vanesse,

mademoiselle Brehms, monsieur Lunil, que ne peut-elle vous oublier! Vous

êtes pour elle tout l'univers et elle juge de la pièce par

l'échantillon. Je donnerais beaucoup pour lui faire dégorger ses

souvenirs et son passé.

«Elle m'a dit aussi qu'il n'était point d'hommes ni de femmes qui

n'eussent quelque chose à cacher, que toutes les âmes ont leur tare.

«Je croyais, lui ai-je dit, que vous aviez toujours tenu votre

grand-père pour un homme irréprochable, pour un diamant sans paille.

«--Mon grand-père était un être exceptionnel, unique. Il avait cependant

une regrettable faiblesse: il pardonnait.

«--Mademoiselle votre tante avait-elle sa tare?

«--Un vieux monsieur qui l'avait beaucoup connue m'a assuré que sa

jeunesse s'annonçait mal, que, comme toutes les Salicourt, elle était de

garde difficile et semblait née pour mener une existence orageuse, qu'a

vingt ans elle fit une maladie grave et vit la mort de près, que dès

lors l'amour de la vie, accompagné d'une prévoyance inquiète de tous les

accidents, devint sa passion dominante, qui peu à peu tua toutes les

autres.

«--Et vous, mademoiselle, peut-on savoir....

«--Je me pique de n'avoir point de vices: mais on n'est pas parfaite,

j'ai du penchant pour le crime, et quand le diable me berce.... Vous

voilà prévenue, prenez vos précautions.

«--Et moi-même enfin, qui suis-je?

«--Mon père, a-t-elle répondu de l'air bénin d'une chatte qui mange de

la crème, mon père, qui deux ou trois fois chaque année se souvient

qu'il a une fille, m'a envoyé six magnifiques papillons du Brésil, ce

sont les plus beaux de ma collection. Malheureusement, il avait négligé

de les étiqueter, et il en est un dont je n'ai pu trouver le nom dans

mes livres. Vous êtes, chère madame, un papillon exotique comme je n'en

ai jamais vu; je vous admire beaucoup, mais je n'ai pas encore mis

l'étiquette.»

«Je l'aurais souffletée, si ce talent ne me manquait, mais je cassai mon

aiguille.

«Quand vous aurez découvert, lui-dis-je, mon nom et ma tare secrète, je

vous serai fort obligée de me faire part de votre science; j'aime à

m'instruire.»

«Bon Dieu! j'ai comme tout le monde mes faiblesses, mes inconséquences,

mes petites misères; mais là, franchement, je n'ai pas de tare. À la

vérité, depuis quelques mois, ma vie a son mystère; il est bien

innocent; une femme doit-elle rougir de vouloir épouser un musicien

qu'elle aime? Il faut que ma conscience se soit endurcie, je ne sens pas

ma souillure.

«J'ai des heures de profond découragement. Le jour du patinage, je

croyais l'avoir gagnée; il me semble aujourd'hui qu'après trois mois de

vie commune, je lui suis plus indifférente que le soir où, l'ayant

ramassée sous un saule, je l'emportai à demi morte sur mes genoux.»

Mme Sauvigny se trompait. Le charme commençait à opérer. Jacquine

sentait son coeur se prendre, et elle se débattait avec fureur comme un

fauve qui a donné dans un piège.

X

Dans les derniers jours de l'automne, M. Saintis, qui était un habile

tireur, avait trouvé à louer près de son ermitage une petite chasse

assez giboyeuse, moitié plaine, moitié bois, où il avait tué nombre de

perdrix et de lapins. Il aurait voulu tuer aussi quelques lièvres. Son

rabatteur lui expliqua que jadis ils foisonnaient dans le pays, que les

lapins les en avaient délogés, que ces deux espèces de léporidés ont

l'une pour l'autre une inimitié héréditaire et se livrent, partout où

elles se rencontrent, des combats acharnés, que le lièvre a toujours le

dessous et ne tarde pas à disparaître. M. Saintis avait des idées

nettes, l'esprit lucide dans les affaires de ce monde comme en musique.

Dès la première soirée qu'il avait eu le chagrin de passer au Chalet

avec Mlle Vanesse, il lui avait paru clair comme le jour que cette jeune

personne lui était aussi antipathique que peut l'être un lièvre à un

lapin; qu'elle était de trop dans la maison qui lui était chère, qu'il

la forcerait à déloger; qu'il serait le lapin, que, quoiqu'elle n'eût

pas l'âme timide, elle serait le lièvre.

Cette créature énigmatique, qu'il déclarait inexplicable, lui

déplaisait souverainement. Il était si prévenu contre elle qu'il

contestait son évidente beauté. Ni la finesse de ses traits, ni les

charmantes rondeurs de son visage, ni l'éclat de son teint, ni ses

cheveux abondants, qui avaient l'agréable pâleur du vieil or éteint, ne

trouvaient grâce devant lui. Tout cela lui paraissait gâté par les

inquiétantes métamorphoses d'un regard, tantôt vague et fuyant comme une

fumée, tantôt fixe, acéré et pointu.

Rien n'est plus propre qu'une aversion commune à rapprocher deux hommes

qui ne s'aiment pas. Il dit un jour au docteur Oserel, qui depuis peu

lui agréait par comparaison, et à qui il faisait des confidences:

«Cette petite fille et sa longue natte me donnent sur les nerfs. Mme

Sauvigny s'extasie sur sa figure. Tout bien considéré, elle n'a qu'un

joli minois et la beauté du diable.

--Eh! eh! la beauté du diable! répondit le docteur. Dites plutôt qu'elle

a une beauté diabolique. Je plains de tout mon coeur le pauvre fou qui

s'en coiffera.

--C'est un accident qui ne m'arrivera jamais, repartit M. Saintis. Elle

n'a rien de ce qui prend les hommes.»

Il avait une autre raison de ne pas l'aimer: il s'était aperçu tout de

suite qu'elle l'aimait peu. Elle avait pour le musicien une grande

admiration, qu'elle témoignait rarement, et pour l'homme une médiocre

estime. Elle avait rencontré chez ses parents beaucoup d'artistes et

d'écrivains connus, et elle s'était convaincue, en observant leurs

manèges, que, si admirables que fussent leurs oeuvres, ils avaient l'âme

petite, qu'ils calculaient toutes leurs démarches, toutes leurs paroles,

que l'intérêt et la vanité étaient les seuls mobiles de leurs actions,

que le génie se développe aux dépens du caractère, que, comme les

perles, les grands talents sont le produit d'une affection morbide, que

plus l'huître est malade, plus la perle est d'un bel orient. Au reste,

eût-elle fait à M. Saintis l'honneur de le regarder comme une huître

saine, il n'aurait pu lui pardonner d'être une intruse fort gênante, de

le déranger souvent dans ses entretiens particuliers avec Mme Sauvigny,

de tenir trop de place dans une maison où il prétendait régner et dans

un coeur qu'il voulait à lui. Je l'ai dit, il avait l'humeur, les

susceptibilités et les rancunes d'un dieu jaloux.

Il essayait de se consoler en caressant l'espoir qu'il ne tarderait pas

à être débarrassé de son ennemie, que l'ennui la ferait partir ou que la

patience de Mme Sauvigny se lasserait, qu'un mariage si mal assorti

finirait par un divorce. Mais les mois s'écoulaient, et Mlle Vanesse ne

partait pas. Le ciel ne l'aidant pas, il résolut de s'aider, de faire

naître quelque incident qui mettrait Mme Sauvigny dans la nécessité de

sacrifier à l'homme qu'elle aimait son ingrate pensionnaire. Il

entendait toutefois ne rien précipiter, cacher son jeu, sauver les

apparences; il voulait que Mlle Vanesse eût tous les torts, et tout en

guettant l'occasion, il la traitait avec une irréprochable courtoisie,

dont Mme Sauvigny lui était reconnaissante, et pour ne pas être en

reste, Mlle Vanesse, de son côté, ne se départait jamais dans leurs

fréquentes rencontres d'une civilité froide, mais correcte, qui le

désolait, tant il était désireux d'avoir une affaire avec elle et des

griefs à redresser. Il semblait qu'elle eût pénétré son dessein et se

fît un plaisir de le déjouer.

Depuis le commencement du mois de novembre, deux soirs par semaine, de

six à sept heures, dans un grand kiosque construit à cet effet et

chauffé dès le matin, M. Saintis, fidèle à sa promesse, enseignait le

chant à vingt jeunes villageoises. Que la nuit fût claire ou obscure,

qu'il ventât, qu'il plût ou qu'il neigeât, qu'une bise perçante lui

cinglât la figure ou que le grésil lui raidît la moustache, il

enfourchait sa bicyclette ou son cheval blanc, et on le voyait arriver

gaillard et dispos, sans que ses élèves pussent se plaindre que jamais

il les eût fait attendre. En vain Mme Sauvigny, confuse de lui imposer

une telle corvée, avait voulu le délier de son voeu; il avait répondu à

Rachel que sa corvée lui plaisait, qu'il ne s'exemptait que des devoirs

désagréables.

Tout d'abord, on avait témoigné peu d'empressement à suivre ses leçons;

c'est une entreprise laborieuse que d'introduire des nouveautés dans un

village. Plusieurs mères, moins convaincues que Mme Sauvigny de

l'utilité de l'inutile, se demandaient si, pour avoir appris d'un

compositeur d'opéras à roucouler des romances, leurs filles en auraient

la jambe mieux faite ou seraient plus faciles à caser. L'abbé Blandès et

M. Moron, l'instituteur primaire, l'un par reconnaissance, l'autre par

entraînement de dilettante, secondèrent les désirs de Mme Sauvigny et

firent campagne pour l'inutile; c'était la première fois qu'ils se

trouvaient d'accord. Ils remontraient aux mères récalcitrantes que,

depuis la création de l'homme, on n'avait jamais vu un grand musicien

daignant initier de petites villageoises aux rudiments de son art, qu'il

avait fallu pour cela un concours de circonstances extraordinaires, que

c'était un événement unique qui ne se reverrait pas et une gloire pour

la commune, qu'elles seraient inexcusables de refuser la manne qui

tombait sur elles. Ils parlèrent si bien qu'on courut se faire

inscrire; ce fut une fureur, on dut refuser du monde. M. Saintis avait

déclaré qu'il n'accepterait que vingt élèves, choisies, sur la

présentation de l'institutrice, parmi les plus douées. La liste fut

bientôt close, les retardataires furent éconduites, ce qui donna lieu à

des mécontentements, à des zizanies, que Mme Sauvigny tâcha d'apaiser,

en se disant que les meilleures choses ont leurs inconvénients et qu'il

est dangereux de trop réussir.

Plein d'ardeur, de feu, et sûr de sa méthode, M. Valery Saintis était un

admirable maître. Il s'expliquait avec tant de clarté, il possédait à un

si haut point l'art de simplifier les questions, de débrouiller les

écheveaux emmêlés, qu'il faisait vraiment des prodiges. Il prouvait que,

comme on l'a dit, les grands savants sont seuls capables d'enseigner les

éléments de leur science. Ce maître ingénieux était aussi le plus

véhément, le plus terrible, le plus absolu des despotes. Il menait son

troupeau à la baguette; rencontrait-il quelque résistance, lui

disait-on: «Je ne peux pas», il sautait au plafond, il bondissait, il

tempêtait; il bouleversait ses écolières par ses virulentes sorties, par

les éclats de sa voix, par les éclairs de ses yeux. Il ne s'emportait

pas toujours, il affectait quelquefois un profond découragement, se

laissait couler à bas de son tabouret, et les épaules pliées, tout

courbé, l'air aussi douloureux que si on l'eût meurtri de coups, il

gagnait la porte, en disant que puisqu'on prenait plaisir à l'abreuver

de chagrins, de dégoûts, il s'en allait, qu'on ne le reverrait plus;

mais il ne faisait jamais que de fausses sorties, il ne tardait pas à se

rasseoir devant son piano, et d'une voix mourante se déclarait prêt à

vider son calice jusqu'à la lie; ce n'était plus un Jupiter tonnant, ni

le Jéhovah du Sinaï, c'était un Christ portant sa croix; et, pour lui

adoucir son supplice, ces demoiselles faisaient l'impossible. Elles

tremblaient devant lui; prenait-il l'une ou l'autre à partie, elle

perdait contenance: Colette devenait rouge comme braise, Zoé était aussi

pâle qu'une morte, Germaine voyait tout danser autour d'elle, Céline

sentait la terre s'entr'ouvrir, Marthe ne savait que faire de ses mains

et Gervaise de ses yeux, la blonde Gertrude cherchait sa voix et ne

pouvait la retrouver, Catherine éperdue fondait en larmes. Constatant

d'un air de satisfaction l'empire qu'il exerçait sur ces âmes

obéissantes, il s'amusait à les mettre en émoi, et les contorsions de

ces petites mouches, comme il les appelait, le payaient de ses peines.

Elles tremblaient devant lui et elles l'admiraient; elles le tenaient

pour un être extraordinaire, descendu du ciel à la seule fin de leur

procurer des sensations qu'elles n'avaient jamais éprouvées, de leur

infliger des tourments dont elles aimeraient à se souvenir.

Quelques-unes mêlaient à leur culte superstitieux un sentiment plus

tendre: les femmes ont un faible pour les despotes intelligents, et au

village comme ailleurs, il y a des imaginations romanesques. La fille du

maréchal ferrant, Catherine, cette grosse Catau qui avait la larme

facile et la sensibilité exaltée qu'ont souvent les laiderons, s'était

avisée de découvrir dans un journal illustré un portrait de l'être

extraordinaire. Elle l'avait découpé avec soin, encadré tant bien que

mal, accroché au fond d'un placard, dont elle s'était approprié la clef,

et avant de se coucher, elle le contemplait longuement, son bougeoir à

la main, jusqu'à ce que cette figure céleste lui fût comme entrée dans

les chairs. Lorsqu'on fait des entreprises, on ne songe pas toujours

aux conséquences; Mme Sauvigny n'avait pas prévu celle-là; mais elle

pouvait se rassurer: Catherine aurait mieux aimé se casser bras et

jambes ou commettre un crime, comparaître en cour d'assises, que de

confesser au dieu sa folie et les rites que célébrait chaque soir, dans

un placard transformé en chapelle, une rousse sans beauté, sans grâce et

sans tournure. Si Catherine était laide, plusieurs de ses compagnes

étaient jolies ou avenantes. Quand elles l'auraient osé, l'idée ne leur

serait pas venue de coqueter avec leur maître; elles devinaient

instinctivement qu'elles n'avaient pas pour lui de visage, qu'elles

étaient des gosiers rustiques, qu'il avait juré d'assouplir et de

discipliner. Quelques mois plus tôt, il se serait peut-être humanisé,

peut-être eût-il daigné s'apercevoir que Gertrude était une blonde fort

agréable. Désormais une image, incrustée dans ses yeux et dans son coeur,

le préservait de toutes les surprises des sens; cette amulette, qui le

rendait invulnérable aux tentations, l'accompagnait partout. Que lui

importait le reste de la terre?

Quoiqu'il prit plaisir à malmener ses écolières, à leur faire des

scènes, à leur prouver qu'il excellait dans le tragique, il était

content d'elles. L'instituteur et l'institutrice primaires, qui, à la

demande de Mme Sauvigny, leur avaient enseigné à lire la musique et à

solfier couramment, les avaient bien commencées. Sous la rude et savante

discipline de leur nouveau professeur, leurs progrès furent si rapides

qu'il les jugea bientôt dignes de passer à des exercices plus relevés.

Il avait formé un projet. Il savait que le 3 août Mme Sauvigny entrerait

dans sa trente-septième année, et dix ans auparavant, c'était au mois

d'août qu'elle avait ouvert son asile. Il voulait fêter ce double

anniversaire, excellente occasion de produire ses élèves en public et de

montrer quels miracles peuvent opérer une bonne méthode et un maître

expert en son métier. Il venait de composer à cette fin une cantate d'un

style clair, simple, facile; dès le commencement de février, il la mit à

l'étude. De ce jour, il devint plus impérieux encore et plus rigide; il

exigeait qu'on respectât religieusement son écriture, il déclara à ces

demoiselles qu'elles n'auraient l'honneur de chanter sa cantate que s'il

était sûr de la parfaite justesse de l'exécution. Jusqu'alors, Mme

Sauvigny assistait aux leçons; il entendait lui ménager une surprise,

l'entrée du kiosque lui fut interdite, il lui défendit même d'en

approcher.

Mme Sauvigny était convaincue que toute occupation qui aiderait Mlle

Vanesse à s'oublier lui serait salutaire, que son malheur était de vivre

repliée sur elle-même, sur ses souvenirs, sur ses chagrins, tristes oeufs

que cette poule couvait avec amour. Les papillons étaient sa seule

distraction: on ne les chasse pas en hiver. Elle avait autrefois joué du

piano et chanté; Mme Sauvigny cherchait à lui persuader de se remettre à

la musique. Jacquine consentit un soir à lui chanter une romance de

Schubert. Elle fut frappée de la pureté, de l'éclat et de l'étendue de

sa voix d'un timbre exquis. M. Saintis entra sur ces entrefaites.

Jacquine, qui était dans un de ses bons jours, lui fit la grâce de

recommencer sa romance. Quand elle eut fini:

«L'instrument est admirable, dit le grand juge; mais Mlle Vanesse ne

sait ni émettre, ni poser le son.... Qui vous a appris à chanter?

--Mon institutrice, Mlle Brehms.

--Mlle Brehms était une oie.

--Croyez, monsieur, que c'était son moindre défaut.

--Ne pensez-vous pas, Valery, demanda Mme Sauvigny, qu'elle se

trouverait bien de suivre votre cours, ne fût-ce que comme simple

assistante?»

Et comme il ne répondait mot, se tournant vers Jacquine:

«Cette proposition vous sourit-elle?

--J'attendrai pour l'accepter, répliqua Jacquine, que M. Saintis me la

fasse lui-même.

--Mademoiselle, dit-il d'un ton glacial, me ferez-vous l'honneur

d'assister dès demain à mon cours?»

Évidemment il désirait qu'elle refusât; elle s'empressa d'accepter.

Le lendemain, son arrivée imprévue dans le kiosque fit une grande

sensation. On avait souvent glosé sur elle, on l'avait surnommée dans le

village «la demoiselle qui a voulu se détruire». On était infiniment

curieux de la contempler de près. Était-il bien certain qu'elle eût le

nez au milieu du visage? Gertrude, qui ne l'avait jamais rencontrée,

constatait avec étonnement que cette héroïne était une blonde aux yeux

gris; elle ne se représentait pas ainsi les demoiselles qui veulent se

détruire. Zoé ne cessait de l'examiner dans l'espoir de découvrir

quelque part une cicatrice de sa tragique blessure. Accablée de

mélancolie, la bonne et romanesque Catherine lui enviait sa beauté et se

disait: «Si j'étais faite comme elle, que sait-on?»

M. Saintis, pour la première fois, sentit qu'il ne tenait plus son

monde, que Marthe, Céline et Germaine avaient l'esprit partagé entre

leur professeur et la nouvelle venue, qu'elles ne l'écoutaient que d'une

oreille. Pour ramener à leur devoir ces attentions envolées, il lui

aurait suffi de se fâcher. Il ne se fâcha point, ne fit point gronder

son tonnerre, n'exécuta aucune fausse sortie. Durant un quart d'heure,

il eut l'air de se résigner, de prendre son mal en patience. Tout à coup

on le vit se lever et s'approcher de Mlle Vanesse, qui était seule avec

lui sur l'estrade où il avait installé son piano. Il lui parla à voix

basse, mais avec animation. Gertrude, qui se targuait d'avoir du coup

d'oeil, remarqua que Mlle Vanesse avait paru un instant interloquée,

qu'elle avait légèrement rougi, froncé le sourcil, s'était mordu les

lèvres, mais que, commandant à son dépit, elle avait réussi à sourire

agréablement et s'était inclinée en signe d'adhésion. On sut bientôt de

quoi il retournait. Elle s'avança jusqu'au bord de l'estrade et dit en

souriant de nouveau:

«Mesdemoiselles, on me représente que je suis une bête curieuse, qui

vous cause de grandes distractions. Je me fais un devoir de rendre les

élèves à leur professeur, le professeur à ses élèves, et je m'en vais.»

Puis les ayant saluées du menton, elle partit.

«Il a voulu me faire un affront, pensait-elle en s'en allant. Il se

flattait de me mettre en colère; il ne sait pas que je ne me pique

jamais quand on veut me piquer. Mais quelles sont ses intentions? Que me

reproche-t-il? Qu'y a-t-il là-dessous? Il y a sûrement quelque chose.»

Elle se rappela qu'à plusieurs reprises elle l'avait dérangé dans ses

entretiens particuliers avec Mme Sauvigny, et que, ne sachant pas comme

elle maîtriser ses émotions, il avait laissé percer une vive

contrariété. Elle se remémora plusieurs incidents, auxquels elle avait

attaché peu d'importance. Prompte à conclure, elle se persuada qu'elle

tenait le fil d'une intrigue et se promit de le suivre jusqu'au bout.

Eh! oui, il y avait sûrement quelque chose. Son imagination chercheuse

avait désormais de quoi s'occuper. En arrivant au Chalet, elle raconta

gaîment à Mme Sauvigny que M. Saintis l'avait mise sans façons à la

porte d'un kiosque, où son arrivée subite avait apporté autant de

trouble qu'en pouvait causer l'apparition d'une pie dans un colombier.

Elle ajouta qu'il avait eu raison, que chacun doit se tenir à sa place.

Dans la seconde quinzaine de mars, Mme Sauvigny et Mlle Vanesse

s'étaient rendues un matin à Paris. Elles avaient toutes deux besoin de

robes et plus d'une emplette à faire. L'une aimait à consulter, elle

était bien aise qu'on approuvât ses choix; l'autre ne demandait jamais

de conseils, mais il ne lui déplaisait pas d'en donner. Après une longue

séance chez la couturière, elles coururent les magasins; puis elles

dînèrent au Grand-Hôtel, et allèrent finir leur journée à

l'Opéra-Comique, où Mme Sauvigny avait fait retenir une loge. On donnait

_Don Juan_, et elle adorait Mozart: c'était pour elle celui des grands

musiciens qui s'entend le mieux à dégager la pure essence des choses, à

nous révéler les délices que peuvent savourer des ombres bienheureuses

dans des prés blancs d'asphodèles et cette éternelle jeunesse qui est le

partage des morts. Mais, ce soir-là, elle ne se sentait pas portée au

mysticisme, et Mozart lui procura des joies plus terrestres. Elle était

très contente de sa journée; Jacquine avait eu l'oeil et l'esprit gais,

avait paru se plaire dans sa compagnie. Elle désirait compléter et fêter

son bonheur en prenant «un bain de son». Qui pouvait mieux le lui servir

que Mozart?

Ce qui diminua son plaisir, c'est qu'à peine le rideau se fut-il levé,

le visage de Jacquine s'allongea, elle devint grave et taciturne.

L'irrésistible magicien l'avait prise dans son filet, et elle

s'indignait de s'être laissé prendre, séduire; elle se défendait, elle

protestait; elle était sous le charme, et à son front crispé, à son

regard sombre, on aurait pu croire qu'elle subissait une opération

douloureuse. Dans les courts instants où elle parvenait à se ressaisir,

à rompre l'enchantement, elle disputait avec Mozart; elle lui disait:

«Tu es un divin imposteur. Tu t'amuses à glorifier l'amour, la passion;

tu promets à notre coeur des monts d'or; ceux qui t'en croiront seront

bien attrapés. Je connais la vie, moi qui te parle, et je sais comment

les choses s'y passent et le peu qu'elle vaut. Tu enrichis de broderies

magnifiques une vile étoffe, une misérable guenille achetée dans la

boutique d'un fripier. Langue dorée, tu ne me persuaderas pas, je ne

suis pas dupe de tes mensonges.»

D'acte en acte, de tableau en tableau, elle prenait tous les personnages

à partie, leur disait mentalement leur fait.

«Elvire, vous vous moquez de nous. Le divin imposteur vous représente

comme une folle sublime, comme une céleste furie. Vous n'êtes ni

céleste, ni sublime: je vous connais, je vous ai rencontrée un jour chez

mes parents. Tu es, ma chère, la vieille maîtresse abandonnée, qui a

l'impudeur de réclamer son bien et de raconter sa honte à l'univers. De

quoi te plains-tu? Qui a fait la faute doit la boire, se cacher et se

taire... Vous, donna Clara, je n'ai pas eu le bonheur de vous

rencontrer, et vraiment votre cas est rare; les hommes, j'imagine,

n'essaient de faire violence aux femmes que lorsqu'ils ont de bonnes

raisons de croire qu'elles prendront cette aventure en douceur. Je

devine votre secret: vous regrettez amèrement de vous être trop bien

défendue, il vous est venu à l'esprit que le noble cavalier, «qui vous

tenait les bras en croix», était fort beau, et vous mourez d'envie de le

voir à la lumière du soleil. Il a tué votre père, dites-vous, et vous

avez soif du sang de l'assassin. Non, ce n'est pas là ce qui vous

occupe, vous ne songez qu'à satisfaire votre curiosité malsaine, et il

se pourrait qu'une autre fois vous fussiez d'humeur plus facile.»

Zerline eut son tour:

«Tu es unique dans ton espèce; tu es une grande artiste et le ciel t'a

comblée. Ta voix est une merveille; on dirait un clair ruisseau coulant

sous de frais ombrages, entre des rives fleuries, et qui dans ses crues

soudaines répand au loin son eau débordée. Comme les oiseaux, tu es née

pour chanter; c'est ton parler naturel. Mais tu ne m'abuses point, et je

sais qui tu es. Tu te vantes de posséder un doux remède, qui guérit tous

les maux:

C'est un baume

Ou quelque arome,

Plein de douceur.

C'est mieux encore,

Car c'est mon coeur.

Tiens, le voilà!

Oh! comme il bat!

«Tu dis cela si bien qu'on passerait sa vie à te l'entendre dire. Mais

tu mens, le coeur n'a rien à voir dans cette sorte de plaisirs, et, au

surplus, es-tu bien certaine d'en avoir un? Ne t'en déplaise, tu es une

de ces effrontées à qui les préliminaires paraissent si doux qu'elles se

fâchent contre les séducteurs qui veulent aller trop vite: elles les

prient de ne point se hâter; qu'ils attendent! ils sont sûrs de leur

affaire, au bout du fossé la culbute. Zerline à la voix d'or, Mazetto

t'a appelée de ton vrai nom: tu es une coquine.... Pour vous, noble

cavalier, qui l'honorez de vos attentions et daignez la trouvez

désirable, vous êtes le plus grand menteur de la bande. Vous avez la

prestance et les attitudes d'un héros d'épopée, et vous espérez que nous

vous prendrons pour un dieu tombé du ciel. Triste dieu, fait de boue et

de crachat! Quoi qu'en disent les airs que vous roucoulez à vos

maîtresses, vous n'êtes, don Juan, qu'un plat et grossier libertin et,

comme l'affirme avec raison le fastidieux Ottavio, un insupportable fat.

Ce qui me chagrine, c'est qu'on vous fera mourir avant l'âge, dans la

fleur de votre insolente jeunesse, sans que vous ayez connu les amers

regrets, les mortels ennuis, les désolations d'une vieillesse froide et

languissante. La terre vous fera trop d'honneur en s'ouvrant pour vous

engloutir dans ses étangs de feu et de soufre, c'est une trop belle fin

pour vous, et le Commandeur est un imbécile: il se vengerait plus

sûrement en vous condamnant à vivre. J'avais dix-huit ans, monseigneur,

quand je vis se promenant dans le parc d'une villa un petit vieillard

usé, décrépit, racorni, qui était toujours en pantoufles de lisière,

seule chaussure que pût supporter sa goutte. Sec et jaune, il marchait

appuyé sur une béquille; il avait un visage de parchemin, un faux toupet

et des yeux morts, qui ressuscitèrent un instant en contemplant ma jupe.

Et mon père me dit: «Tel qu'il est, ce fut un don Juan, qui passait pour

n'avoir point trouvé de cruelles. Le voilà bien décati; il se console,

dit-on, avec sa cuisinière.» Héros de la vile débauche, puissiez-vous

vivre tous jusqu'à cent ans! Ô poésie de l'amour! ô mensonges de

l'art!... Vous me demandez, madame, si je m'ennuie? Non, certes, je ne

m'ennuie pas, mais les mascarades m'ont toujours attristée. Ce que

j'entends me ravit, ce que je vois m'exaspère; cette musique est divine,

mais je voudrais l'écouter de mon lit, les yeux fermés, sans penser à

rien.»

Il y avait au troisième rang des fauteuils d'orchestre deux artistes de

grand renom, MM. Siral et Landaigue, l'un sculpteur, l'autre paysagiste,

pour qui Mme Sauvigny était une connaissance de vieille date.

«Comment appelez-vous la jolie blonde qui est avec elle? demanda M.

Siral à son ami.

--Ce ne peut être que Mlle Vanesse», répondit M. Landaigue.

Il savait toutes les histoires et s'était fait conter celle-là par M.

Saintis. Il expliqua à M. Siral dans un entr'acte par quel bizarre

concours de circonstances Mlle Jacquine Vanesse, dont on disait plus de

mal que de bien, était devenue en quelque sorte la fille adoptive de Mme

Sauvigny.

«Ces deux visages font contraste, dit M. Siral, après avoir braqué sa

lorgnette sur la loge. Mlle Vanesse est une beauté; mais, si vous me

demandez mon avis, ce n'est pas à elle que je donne la préférence, et la

tutrice de cette jeune désespérée ferait mieux mon affaire. Il faut

absolument que Mme Sauvigny vienne poser un jour dans mon atelier. C'est

une vraie tête de madone tranquille et sérieuse, un charmant type de

vierge-mère.

--À cela près qu'elle n'a pas d'enfants, repartit M. Landaigue. En ce

qui me concerne, sa figure me fait penser à ces paysages dont le premier

plan très agréable et très écrit semble tout proche, et dont les fonds,

qui baignent dans la vapeur, sont très lointains. Je veux revoir de près

ce paysage.»

Ils montèrent saluer Mme Sauvigny, et l'entretien qui s'engagea parut

intéresser Jacquine, qu'il tira de sa rêverie. Elle oublia qu'elle était

en querelle avec Mozart, elle ouvrit l'oreille. Elle était si attentive

qu'elle ne s'aperçut pas que M. Siral la regardait souvent en coulisse:

ce n'est pas seulement au village qu'on est curieux de savoir comment

sont faites «les demoiselles qui ont voulu se détruire».

«Pour l'amour de Dieu, s'était écrié M. Landaigue, que devient notre ami

Saintis? L'avez-vous nommé économe de votre asile, et est-il retenu

là-bas par les fonctions de son nouvel état? Je ne le plains pas,

puisqu'il a le bonheur de vivre dans votre voisinage; mais personne ne

l'avait jamais soupçonné de chercher la retraite, et sa disparition

subite a fait jaser ses belles amies, qu'il néglige. Il ne reparaît plus

à Paris qu'à de longs intervalles, il touche barres et décampe. Je l'ai

rencontré par hasard l'autre jour, j'avais été cinq mois sans le voir.

Donnez-moi le mot de cette énigme. A-t-il fait un voeu ou un pari? Je

croirais plutôt.... Et d'abord vit-il seul dans son trou? Il n'a jamais

aimé la solitude qu'à la condition d'y être en douce compagnie. Chère

madame, les vieux paysagistes sont secrets comme la tombe, c'est une de

leurs vertus professionnelles. Convenez qu'il y a une femme dans cette

affaire et dites-moi à l'oreille comment elle se nomme.»

Mme Sauvigny avait eu un instant de grande confusion. Jacquine constata

que, selon sa coutume en pareil cas, elle avait légèrement pâli et tordu

doucement dans sa main droite deux doigts de sa main gauche. Elle se

remit très vite et répondit gaiement:

«Je veux vous révéler le grand secret: elle s'appelle la Roussalka.

C'est une nymphe des eaux, une sirène du Nord. Malheur aux hommes qui

ont l'imprudence de l'aimer! Elle les croque.

--Quoi donc, madame, vous prétendez que Saintis s'est enterré tout vif

pour travailler d'arrache-pied à son opéra! Je le déclare incapable d'un

tel acte d'héroïsme.

--Vous avez tort, il est plus héroïque que vous ne le pensez, et il ne

retournera à Paris qu'après en avoir fini avec la Roussalka. Il a bien

voulu me la présenter; elle a tant de charmes que ses belles amies

doivent l'excuser de les négliger un peu.

--Excusez-moi, madame, je ne vous crois pas. Je connais le pèlerin; il a

toujours mené de front le travail et le plaisir, et les nymphes des eaux

n'ont jamais suffi à son bonheur. Parlez-nous franchement. M. Siral vous

comparait tout à l'heure à une madone. Est-ce vrai, Siral?

--À une madone tranquille et sérieuse, répondit le sculpteur, et si vous

me faisiez un jour la grâce de venir poser dans mon atelier....

--Ceci est une autre affaire, interrompit M. Landaigue, ne sortons pas

de la question. Les madones se font une loi de dire toujours la vérité,

et quelque indulgence qu'elles puissent avoir pour les fredaines de

leurs amis.... Voyons, chère madame, soyez bonne: comment se

nomme-t-elle?»

En ce moment on frappa les trois coups, et les deux artistes durent

prendre congé pour regagner leurs places, sans savoir comment elle se

nommait. Que n'avaient-ils interrogé Mlle Vanesse? Elle le savait, elle

s'en flattait du moins. Elle eut des distractions pendant le dernier

acte; à peine écouta-t-elle le terrible, l'infernal finale, «avec ces

gammes tranquilles, a dit un excellent critique, ce rythme impassible

comme une loi qui s'accomplit, cette marche harmonique sans relâche et

sans colère, sans bruit, sans hâte surtout, où paraît quelque chose de

l'éternité, quelque chose d'invariable et de calme comme elle».

«Non vraiment, pensait Jacquine, il ne méritait pas une fin si tragique

et ce châtiment à grand orchestre. Faut-il que le ciel et la terre se

dérangent pour faire justice d'un fat? Que la goutte le travaille! Ce

supplice obscur et lent est digne de lui.... Mme Sauvigny, pensait-elle

un instant après, a été sérieusement embarrassée; elle s'est assez bien

tirée d'affaire, elle est fine et adroite. Il n'est que de savoir

attendre; tôt ou tard le pot aux roses se découvre.»

Et elle s'applaudissait de sa clairvoyance. À vrai dire, elle n'avait

encore que des soupçons; un incident les changea en de quasi-certitudes.

Vingt minutes plus tard, Mme Sauvigny, suivie de sa pensionnaire,

traversait le quai de la gare de Lyon. Doublant le pas comme si elle

avait eu peur de manquer le train, elle se dirigea vers un compartiment

dont la portière était ouverte. Un voyageur venait de s'y installer:

c'était M. Saintis. Ayant une affaire importante à traiter avec sa soeur,

il avait, lui aussi, passé sa journée à Paris. En apercevant Mme

Sauvigny, il poussa un cri le joie.

«Vous ici, Charlotte! Quelle bonne fortune! Le train des spectacles est

aussi lent qu'une limace, je vous aurai à moi tout seul pendant plus de

deux heures.»

Au même instant, il vit paraître une tête blonde qu'il croyait à douze

lieues de là, et il se mordit la langue. Mme Sauvigny savait que Mlle

Vanesse avait l'ouïe très fine et ne douta pas qu'elle n'eût happé au

passage l'imprudente parole. À son air, on aurait pu en douter. Elle

salua gracieusement M. Saintis, lui dit sur un ton de parfaite

innocence:

«Il y a des jours où les montagnes se rencontrent.»

Et elle se disait à elle-même: «C'était un cri du coeur; les amis

d'enfance n'ont pas de tels accents». Quoique le train des spectacles

chemine comme une limace, elle ne trouva pas le temps long. Le juge

travaillait à l'instruction du procès, relevait impitoyablement tous les

faits à la charge de l'accusée. Quelques jours auparavant, M. Saintis,

qui venait de terminer les trois premiers actes de sa _Roussalka_, avait

voulu que Mme Sauvigny en eût l'étrenne; il l'avait fait venir dans son

ermitage pour les lui chanter à demi-voix, en s'accompagnant sur le

piano. Elle était restée toute une après-midi dans ce lieu suspect; on

peut faire bien des choses en quatre heures! Autre circonstance grave:

depuis quelque temps Mme Sauvigny rendait de fréquentes visites à une

vieille aveugle, qui était une proche voisine de M. Saintis. Quel

endroit propice aux rendez-vous que la maison d'une vieille aveugle!

Quoiqu'elle n'eût gardé qu'un souvenir confus des dernières scènes de

_Don Juan_, deux exécrables vers chantés par le Commandeur lui étaient

restés dans l'oreille:

À quoi sert la substance mortelle

Pour qui vit de la manne éternelle?

Elle pensait que ce sot Commandeur ne connaissait guère le monde, qu'on

peut vivre de la manne céleste sans refuser certaines douceurs à sa

substance mortelle.

Lorsqu'elle se mit au lit vers quatre heures du matin, elle n'avait pas

encore formulé ses dernières conclusions. Il lui restait un doute: M.

Saintis était-il l'amant de Mme Sauvigny, ou en étaient-ils encore au

simple flirtage? Il importait peu, ce n'était qu'une question de temps.

Un point lui paraissait bien établi; elle tenait pour constant qu'il y a

des madones qui s'amusent et se servent de leur angélique sourire pour

cacher leur jeu, que telle femme allie des vertus austères aux

faiblesses du coeur, emploie les oeuvres de miséricorde à acheter du ciel

et des hommes le pardon de ses pêchés mignons.

M. Saintis vint trouver un matin Mme Sauvigny pour l'entretenir de la

question d'intérêt qu'il débattait depuis quelque temps avec sa soeur,

sans réussir à lui faire entendre raison. Une parente éloignée, morte

récemment, les avait institués ses héritiers, en leur laissant le soin

de se partager également sa succession, qui avait quelque importance.

Très coulant en affaires, M. Saintis avait chargé Mme Leyrol et son mari

de régler ce partage avec leur notaire. Ils s'étaient fort bien traités,

s'adjugeant les meilleures valeurs, lui en passant de douteuses. Il

avait refusé de souscrire à cet arrangement: il se souciait peu,

disait-il, de vingt mille écus, mais il se souciait beaucoup de la

justice, il n'entendait pas qu'on le volât. Sa soeur avait mal accueilli

sa plainte, il était déterminé à défendre son droit.

«Soit! s'écriait-il, nous plaiderons.»

Mme Sauvigny se récria. Un frère plaidant contre sa soeur! Elle s'efforça

de le calmer, lui rappela toutes les occasions où Mme Leyrol lui avait

rendu service. Il n'en démordit pas, s'emporta, allégua que cette

question d'intérêt était pour lui une question d'honneur, qu'on le

prenait pour un niais, qu'il prouverait qu'il avait bec et ongles. Comme

il lui arrivait quelquefois, il outrait ses sentiments, affectait de se

montrer plus raide et plus violent qu'il ne l'était. Quand on compose

des opéras, on est sujet à transporter dans la vie réelle les

exagérations de l'optique théâtrale et à mêler aux entretiens familiers

des couplets bons pour être chantés. Il avait un autre motif de forcer

ses effets et de paraître intraitable. Résolu d'avance à suivre les

conseils de Mme Sauvigny, il désirait s'en faire un mérite auprès

d'elle, lui persuader qu'en lui sacrifiant sa colère, il faisait un

prodigieux effort sur lui-même, dont elle était tenue de le récompenser.

Il avait en poche le projet de partage; elle l'examina avec soin, lui

soumit les termes d'une transaction, qu'il repoussa, la déclarant trop

désavantageuse pour lui, et il déclama de plus belle, tempêta. Elle le

prêcha longtemps, lui répéta vingt fois qu'un médiocre accommodement

vaut mieux que le meilleur procès, et qu'on ne plaide pas contre sa

soeur. Il partit sans avoir dit son dernier mot, se donnant l'air de ne

pas savoir quel parti il prendrait, quoiqu'il le sût fort bien.

En traversant le vestibule pour descendre au jardin, Jacquine entendit

des éclats de voix; elle reconnut sans peine le timbre métallique et le

tonnerre de M. Saintis. Elle aurait bien voulu savoir ce qu'il disait,

mais elle passa son chemin: elle se respectait trop pour écouter aux

portes, sa fierté méprisait les moyens bas, elle ne goûtait que les

ruses savantes et les trahisons qui ont grand air.

«Il avait le ton d'un amant qui fait une scène à sa maîtresse,

pensait-elle en s'éloignant. Que peut-il lui reprocher? Elle est si

bonne pour lui!»

Et comme elle voyait tout à travers ses souvenirs et son passé, elle se

rappela avoir entendu dire à son père qu'aussi vrai que la gelée

blanche brûle et fait tomber les feuilles des arbres, le meilleur moyen

de réduire une femme qui vous résiste est de lui faire une injuste

querelle et de la forcer à se justifier, qu'une femme qui s'explique

s'attendrit, et qu'une femme qui s'attendrit est perdue.

Elle eut tout le long du jour un air de triomphe et le regard provocant.

Elle trouva son moment pour dire à Mme Sauvigny d'un ton compatissant et

superbe:

«Je ne sais quel grief M. Saintis peut avoir contre vous; mais vous

devriez l'engager à modérer ses emportements. Je me promenais dans le

jardin et les éclats de sa foudre arrivaient jusqu'à moi. Qu'il bourre

Gertrude et Catherine, je n'y vois pas d'inconvénient, mais comment

pouvez-vous souffrir qu'il vous parle si haut?

--Les artistes, répondit-elle tranquillement, ne sont pas toujours

maîtres de leurs nerfs, et ils exagèrent souvent les choses, soit en

bien, soit en mal.»

Elle avait deviné sa pensée, et tout ce qui se passait dans la tête de

cette ingrate, dans l'imagination de cette folle, et que ses yeux lui

disaient: «J'ai découvert votre tare, et me voilà délivrée de l'onéreuse

obligation de vous respecter.» Pour la première fois, elle sentait peser

sur elle d'injurieux soupçons. Elle avait le coeur gros et lourd et

renfonçait des larmes. Il y a quelque chose de plus dur que

l'ingratitude, c'est la méconnaissance. Elle était profondément

découragée. Que n'avait-elle écouté les conseils de ses amis! Elle

s'était imposé une tâche au-dessus de ses forces; le coeur qu'elle avait

entrepris de guérir était incurable; cette jeune fille qui avait le

génie des interprétations malignes et malsaines était condamnée à jeter

toute sa vie son venin; cette âme pure, mais perverse, croyait

invinciblement et passionnément au mal. Il fallait se rendre à la

vérité, le cas était désespéré, et pourtant, malgré tout, elle espérait

encore.

Le lendemain matin, comme elle était seule dans son salon, occupée à

dépouiller son courrier et à reviser des comptes, elle vit entrer

Jacquine, qui lui remit une lettre, en disant:

«Le valet de chambre de M. Saintis vient de l'apporter.»

Elle gagnait déjà la porte; Mme Sauvigny la rappela et lui demanda

pourquoi elle s'en allait.

«Je veux vous laisser lire votre lettre», répondit-elle avec un mauvais

sourire.

Mme Sauvigny prit incontinent un grand parti, paya d'audace.

«Si vous n'avez rien de mieux à faire, dit-elle, rendez-moi un service,

en me lisant cette lettre. J'en ai tant lu tout à l'heure que les yeux

me cuisent. M. Saintis écrit comme un chat; vous vous êtes vantée un

jour de déchiffrer couramment toutes les écritures; je ne serai pas

fâchée de vous mettre à l'épreuve.»

Elle osait beaucoup, elle jouait gros jeu. Quoique M. Valery Saintis,

fidèle à sa parole, s'abstînt de faire dans ses lettres aucune allusion

à la promesse qu'il lui avait arrachée, il y glissait parfois des

expressions fort tendres. Cela ne l'arrêta point: s'il se trouvait dans

celle-ci un mot qui demandât explication, quoi qu'il lui en coûtât, elle

s'expliquerait. Elle avait résolu d'en finir à tout prix, de sortir

d'une situation qui lui était insupportable. Le vilain abcès était mûr,

elle voulait le percer.

Jacquine, fort étonnée, hésitait à prendre sa proposition au sérieux.

«Y pensez-vous, madame? M. Saintis ne serait pas content s'il se doutait

que vous me chargez de vous lire ses lettres.

--Une fois n'est pas coutume, répliqua-t-elle, et je vous sais très

discrète. Il m'écrit sans doute au sujet d'une affaire d'héritage, qu'il

a prise à coeur et qui a mis quelque froid entre sa soeur et lui; si

désintéressé qu'il soit, il ne souffre pas qu'on lui fasse tort. Il

était venu hier me raconter ses griefs; je l'ai exhorté à transiger, et

il me tarde de savoir s'il a suivi mon conseil.... Lisez, mais lisez

donc.»

À l'étonnement qu'éprouvait Jacquine se mêlait un peu d'émotion. Elle se

piquait de connaître à fond le coeur humain, d'en avoir sondé les plis et

les replis, et un tel acte de confiance bouleversait toutes ses idées.

Quelque haut que remontassent ses souvenirs, elle n'avait jamais rien vu

de pareil, et ce fait unique dans sa vie y faisait événement. Son

grand-père lui-même qui n'avait rien à cacher, prenait plus de

précautions, ne laissait pas voir si facilement le dessous de ses

cartes: quelque lettre qu'il reçut, il ne l'aurait pas montrée avant de

l'avoir lue. Il y avait dans la généreuse imprudence de Mme Sauvigny

quelque chose de surnaturel que sa vieille expérience du monde renonçait

à expliquer. Elle déchiffra sans trop de peine le griffonnage de M.

Saintis, dont le billet fort court, qu'elle lut à haute voix, était

ainsi conçu:

«Chère madame, ma sage et bonne Charlotte, je suis retourné hier soir

chez ma soeur, qui n'a pu refuser son assentiment à une transaction

minutée et conseillée par vous; il y a des conseils qui sont des

arrêts. Cette transaction me plaît, parce que vous la trouvez bonne, et

je renonce au procès, parce que vous aimez la paix. Quand on a le

privilège d'avoir une sainte pour amie, on doit tirer parti d'un

avantage si extraordinaire. J'entends que vous soyez à jamais ma

conscience, et je ferai tout ce que ma chère conscience ordonnera à

celui qui a pour vous autant de respect que de chaude affection.»

«N'avais-je pas raison de vous dire que les artistes exagèrent toujours?

murmura Mme Sauvigny, en rougissant de confusion et de plaisir. Quoi

qu'il en dise, je crains que ma canonisation ne souffre de grandes

difficultés.»

Le visage de Jacquine s'était transformé.

«Dans ce cas-ci, M. Saintis n'exagère point, répondit-elle d'un air

pénétré et d'une voix douce, caressante. Oui, madame, vous êtes une

sainte, et si je connaissais une jeune fille qui se permit d'en douter,

je lui déclarerais tout net qu'elle est une imbécile.»

Jacquine Vanesse · 第 22 / 31 题