24 janvier.

«Nous avons enterré ce matin Louis Frivaz. Il est mort d'une embolie à

l'âge de quatre-vingt-deux ans, trois semaines et deux jours. Je ne

dirai pas que, de tous mes vieillards, c'était celui que je préférais;

je ne dois préférer personne, mais je lui étais fort attachée. Cet

ancien terrassier, qui ne savait ni lire ni écrire, avait une

remarquable netteté dans les idées et dans son sourire une secrète et

innocente malice qui me plaisait. Avec cela, beaucoup d'usage, des

raffinements de savoir-vivre; je connais des gens du monde à qui il

aurait pu en donner des leçons. Il s'affaiblissait depuis peu, sans

qu'on le crût en danger. Il avait senti venir sa fin; il m'avait fait

demander, il désirait que je fusse là. On m'a avertie trop tard; quand

je suis arrivée, il n'était plus. Valery, à qui j'ai dit que je

regrettais beaucoup cet octogénaire, a voulu tenir l'orgue. Il a prouvé

qu'il n'est pas de mauvais outils pour un grand ouvrier: il m'a

profondément émue.

«Je me suis souvent demandé pourquoi j'aimais tant la musique. À

l'ordinaire, je l'aime parce que je l'aime, parce qu'elle me délasse, me

détend, me repose, me rajeunit; c'est un bain rafraîchissant.

«Vous êtes la femme, me disait Valery, qui aime le plus passionnément

les bains de son.»

«Mais, dans la triste cérémonie de ce matin, son orgue a rafraîchi mon

esprit plus encore que mes nerfs. Il m'a paru que la musique était une

soeur de la mort, qui lui a fait ses confidences et dont elle nous révèle

les secrets. Qu'est-ce que la mort? un divin distillateur, qui fait

tomber au fond de l'alambic les principes lourds qui doivent y rester,

et en dégage ce qui doit s'envoler, cette huile subtile qui est notre

vrai moi, notre moi complet, sans les altérations que lui font subir les

hasards de la destinée. Par ses soins, par son mystérieux travail, nous

devenons tout ce que nous pouvons être; ce n'est plus le romarin, c'est

son essence. Nous savons ce que la mort nous ôte, nous sommes incapables

de savoir ce qu'elle nous donnera; ce matin, j'ai cru le deviner en

entendant chanter cet orgue, je me suis dit que la musique est un art

céleste, qui s'entend comme la mort à distiller, et qui, réduisant nos

sentiments à l'état d'essences, nous initie ici-bas aux joies, aux

mystères, aux visions de la vie d'outre-tombe.

«Jacquine m'a confessé qu'elle aimait beaucoup la musique, mais elle

l'aime autrement que moi.

«Quand j'entends un air qui me plaît, me disait-elle, je me sens

transportée dans un paradis terrestre, où les hommes sont des êtres

aériens, aussi beaux et aussi estimables que des papillons. Les grands

musiciens sont pour moi de délicieux imposteurs, qui me débitent des

contes bleus, et qui savent si bien mentir que, dans le moment, je crois

à tout ce qu'ils me disent. Ce qui me gâte le plaisir que je leur dois,

c'est que je sais d'avance que je le paierai; plus le rêve est beau,

plus le réveil est triste.»

«La musique est sa morphine, qui engourdit ses chagrins; lorsque Valery

se met au piano, elle a beau ne pas aimer l'homme, elle dit au musicien:

«Mon bon docteur, faites-moi ma piqûre.»

«Je lui avais confié que, quoique la faute n'en fût pas à moi, je m'en

voulais de n'avoir pu me rendre à l'appel d'un mourant, qui désirait que

je le visse mourir. Tout le jour, elle m'a beaucoup ménagée. Elle me

disait tout à l'heure:

«Puisque aimer, c'est souffrir, ne pourriez-vous pas vous arranger pour

aimer un peu moins?»

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Jacquine Vanesse · 第 21 / 31 题