«Nous avons enterré ce matin Louis Frivaz. Il est mort d'une embolie à
l'âge de quatre-vingt-deux ans, trois semaines et deux jours. Je ne
dirai pas que, de tous mes vieillards, c'était celui que je préférais;
je ne dois préférer personne, mais je lui étais fort attachée. Cet
ancien terrassier, qui ne savait ni lire ni écrire, avait une
remarquable netteté dans les idées et dans son sourire une secrète et
innocente malice qui me plaisait. Avec cela, beaucoup d'usage, des
raffinements de savoir-vivre; je connais des gens du monde à qui il
aurait pu en donner des leçons. Il s'affaiblissait depuis peu, sans
qu'on le crût en danger. Il avait senti venir sa fin; il m'avait fait
demander, il désirait que je fusse là. On m'a avertie trop tard; quand
je suis arrivée, il n'était plus. Valery, à qui j'ai dit que je
regrettais beaucoup cet octogénaire, a voulu tenir l'orgue. Il a prouvé
qu'il n'est pas de mauvais outils pour un grand ouvrier: il m'a
profondément émue.
«Je me suis souvent demandé pourquoi j'aimais tant la musique. À
l'ordinaire, je l'aime parce que je l'aime, parce qu'elle me délasse, me
détend, me repose, me rajeunit; c'est un bain rafraîchissant.
«Vous êtes la femme, me disait Valery, qui aime le plus passionnément
les bains de son.»
«Mais, dans la triste cérémonie de ce matin, son orgue a rafraîchi mon
esprit plus encore que mes nerfs. Il m'a paru que la musique était une
soeur de la mort, qui lui a fait ses confidences et dont elle nous révèle
les secrets. Qu'est-ce que la mort? un divin distillateur, qui fait
tomber au fond de l'alambic les principes lourds qui doivent y rester,
et en dégage ce qui doit s'envoler, cette huile subtile qui est notre
vrai moi, notre moi complet, sans les altérations que lui font subir les
hasards de la destinée. Par ses soins, par son mystérieux travail, nous
devenons tout ce que nous pouvons être; ce n'est plus le romarin, c'est
son essence. Nous savons ce que la mort nous ôte, nous sommes incapables
de savoir ce qu'elle nous donnera; ce matin, j'ai cru le deviner en
entendant chanter cet orgue, je me suis dit que la musique est un art
céleste, qui s'entend comme la mort à distiller, et qui, réduisant nos
sentiments à l'état d'essences, nous initie ici-bas aux joies, aux
mystères, aux visions de la vie d'outre-tombe.
«Jacquine m'a confessé qu'elle aimait beaucoup la musique, mais elle
l'aime autrement que moi.
«Quand j'entends un air qui me plaît, me disait-elle, je me sens
transportée dans un paradis terrestre, où les hommes sont des êtres
aériens, aussi beaux et aussi estimables que des papillons. Les grands
musiciens sont pour moi de délicieux imposteurs, qui me débitent des
contes bleus, et qui savent si bien mentir que, dans le moment, je crois
à tout ce qu'ils me disent. Ce qui me gâte le plaisir que je leur dois,
c'est que je sais d'avance que je le paierai; plus le rêve est beau,
plus le réveil est triste.»
«La musique est sa morphine, qui engourdit ses chagrins; lorsque Valery
se met au piano, elle a beau ne pas aimer l'homme, elle dit au musicien:
«Mon bon docteur, faites-moi ma piqûre.»
«Je lui avais confié que, quoique la faute n'en fût pas à moi, je m'en
voulais de n'avoir pu me rendre à l'appel d'un mourant, qui désirait que
je le visse mourir. Tout le jour, elle m'a beaucoup ménagée. Elle me
disait tout à l'heure:
«Puisque aimer, c'est souffrir, ne pourriez-vous pas vous arranger pour
aimer un peu moins?»
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