17 janvier.

«La bonne, la charmante journée! Et tout d'abord, soeur Agnès m'a dit un

mot qui m'est allé au coeur. Notre buanderie demande à être entièrement

refaite et le dallage de la chapelle a besoin d'une réparation sérieuse.

Je disais à soeur Agnès que j'avais dressé mon budget, que je désirais

renvoyer à l'an prochain l'une ou l'autre de ces deux dépenses

extraordinaires. Par laquelle devais-je commencer? Elle m'a répondu sans

hésiter:

«Commencez par la buanderie. Il ne faut pas prendre aux pauvres pour

donner à Dieu; cela ne lui ferait pas plaisir et je le connais assez

pour savoir qu'il attendra volontiers.»

«Nous nous faisons la même idée du grand inconnu.

«Une heure plus tard, je conduisais Jacquine à l'étang de Serly qui

depuis huit jours est entièrement gelé. Elle m'avait dit qu'elle

patinait; elle ne s'était pas vantée d'être une virtuose, que dis-je?

une grande artiste, une étoile; enveloppée dans mes fourrures, assise

sur une planche, oubliant le froid qui pinçait et mes pieds morts, je me

suis délectée à la voir partir comme un trait, fendre le vent, la tête

haute, l'air aisé et vainqueur, plus déesse que sa Diane, puis s'arrêter

brusquement, faire une double pirouette, décrire des ronds, des huit,

des entrelacs, et ce qui me touchait davantage, me chercher quelquefois

des yeux, et quand elle se rapprochait de la berge, me lancer un regard

où je croyais découvrir une joie de vivre. Il y avait beaucoup de monde,

on était venu de Paris; on l'observait, on l'admirait, on ne voyait

qu'elle, on disait:--Savez-vous qui c'est? Et je me rengorgeais, mon

coeur se gonflait d'orgueil, comme si je l'avais inventée. Où

l'amour-propre va-t-il se nicher?

«Je causais un instant avec Mme Potier, qui m'est fort obligée d'avoir

procuré à son mari une place de garde champêtre, quand je vis arriver la

déesse, remorquant un petit traîneau, où elle me somma de m'installer.

«Je vous pousserai par derrière, me dit-elle, cela m'amusera beaucoup.

«--Je n'en doute pas, lui dis-je: mais m'amuserai-je?»

«Je lui reproche son caractère soupçonneux, et dans ce moment j'étais

moi-même fort méfiante; je lui attribuais de mauvaises intentions,

j'aurais juré qu'elle tramait quelque perfidie. Je me défendis quelque

temps, mais je me fis honte de ma pusillanimité, et je m'embarquai.

«N'allez pas me l'endommager! lui cria Mme Potier. Quel malheur!

«--Bah! répondit-elle, les morceaux en seront bons.»

«Je m'abandonnai à mon destin, intimement persuadée que je touchais à ma

dernière heure, que j'allais disparaître dans un gouffre. Il y avait au

milieu de l'étang un endroit où la glace moins épaisse portait mal, et

que les patineurs évitaient avec soin. J'avais prévu que c'était là

qu'elle me conduirait. Je fermai les yeux; quand je les rouvris, nous

étions à deux pas de l'endroit dangereux; je ne pus retenir un cri

d'effroi, et mes ongles s'enfoncèrent dans les bras du traîneau; charmée

de m'avoir fait peur, elle le détourna adroitement et me débarqua saine

et sauve.

«Nous avions apporté dans le caisson du break un panier couvert; je fis

servir notre déjeuner dans une cantine improvisée, que chauffait un

grand feu de coke. J'ai souvent des appétits de paysanne, des faims de

loup, de vraies fringales, surtout quand je viens de faire quelque chose

que je ne fais pas tous les jours. Lorsque je vis s'étaler sur mon

assiette une large tranche de pâté de faisan, mon coeur se dilata, et je

m'écriai sur un ton lyrique, prétend-elle:

«Il faut avouer qu'il y a de bons moments dans la vie.»

«Elle partit d'un éclat de rire, elle se disait sans doute: Ils sont

tous à l'encenser; elle n'est à tout prendre qu'une bonne petite femme

bien ordinaire.

«Quel enthousiasme, fit-elle, pour une tranche de pâté!»

«Elle a raison, je ne suis qu'une femme bien ordinaire. Cependant, si

elle me connaissait mieux, elle saurait que mes plaisirs de gourmande

affamée sont plus compliqués qu'elle ne le pense, qu'il y entre d'autres

ingrédients qui les ennoblissent, je m'en flatte du moins. Il m'arrive

d'éprouver des sensations très agréables et très vives, qui en

réveillent d'autres, et il s'y joint des sentiments, des idées, fort

disparates en apparence, qui ne laissent pas de former un ensemble

indivisible. Tout cela se mélange, s'amalgame, se combine, et il en

résulte une grosse joie, qui me fait croire et dire que la vie est

bonne. Tandis que je caressais des yeux mon assiette, je songeais au

plaisir que j'avais éprouvé en regardant patiner Jacquine, à

l'admiration qu'elle s'était attirée sans le savoir, à certains regards

qu'elle m'avait lancés et qui semblaient dire que désormais j'étais

quelque chose pour elle, au grand effort que j'avais dû faire sur

moi-même pour m'embarquer dans le traîneau, au gouffre où je n'étais pas

tombée, au soin qu'une déesse avait eu de ma fragile personne, et pour

brocher sur le tout, je me souvenais que ce matin-là, à mon réveil,

j'avais reçu d'un grand compositeur un petit billet où j'avais lu ceci:

«Vous êtes très réservée, très avare de vos démonstrations, et vous avez

au plus haut degré la pudeur du sentiment. Ce qui est délicieux, c'est

que les gens qui vous aiment se sentent aimés sans que vous preniez la

peine de le leur dire.»

«Est-il donc faux qu'il y ait de bons moments dans la vie? Et n'y

avait-il pas là de quoi ennoblir ma gourmandise et donner quelque gloire

à ma tranche de pâté?»

* * * * *

Jacquine Vanesse · 第 20 / 31 题