IX

Dès le jour où son château s'était converti en hospice, Mme Sauvigny

avait tenu un journal quotidien et circonstancié de tout ce qui s'y

passait. Elle y consignait, avec les menus détails qu'elle craignait

d'oublier, un résumé de ses expériences heureuses ou fâcheuses et des

remarques sur le caractère de ses quatre-vingts vieillards des deux

sexes, valides ou infirmes, payants ou non payants, qu'elle connaissait

tous et avec qui elle avait de fréquents entretiens. Son journal leur

était exclusivement consacré; mais cette année-là, à partir du mois

d'octobre, il lui arriva de loin en loin d'y insérer des notes et des

réflexions qui ne les concernaient point, et qui prouvaient que leur

bonheur n'était plus son unique souci, qu'une complication survenue dans

sa vie l'occupait beaucoup.

Elle écrivait, par exemple, le 5 novembre:

«Quand Doubleix, ancien couvreur, soixante-seize ans, est entré à

l'asile, il avait été convenu qu'il paierait la demi-pension de 250

francs. L'une de ses brus est venue crier misère et m'a demandé de le

recevoir parmi les non-payants. Informations prises, il se trouve que

son fils aîné, mécanicien à Paris, gagne dix francs par jour, que le

cadet, coquetier à Nemours, a récemment acheté un jardin. Après avoir

consulté notre trésorier, j'ai refusé et je tiendrai bon. Il ne faut pas

dispenser facilement des enfants de contribuer à l'entretien de leur

père. Ce serait d'un mauvais exemple, et dispenser les hommes de leurs

devoirs, c'est leur ôter l'honneur....

«Ce soir, pour la première fois, le docteur m'a parlé d'elle:

«Avouez que vos amis avaient raison et que vous regrettez de n'avoir pas

suivi nos conseils; que cette demoiselle répond mal à vos avances,

qu'elle vous désole par ses froideurs, que vous ne dégèlerez jamais ce

glaçon. Mais vous n'avouerez rien; les femmes n'avouent jamais qu'elles

se sont trompées.»

«En effet, je n'ai rien avoué. Je lui ai dit: «Convenez de votre côté

que si elle s'en allait, mon chalet perdrait son plus bel ornement; elle

est si jolie, si élégante!

«--Eh! oui, c'est une jolie diablesse, qui se fera une joie de vous

tourmenter. Quand on a une maladie chronique, il faut la prendre en

patience; mais s'en donner une de propos délibéré, de gaîté de coeur,

pour le seul plaisir de l'avoir, c'est un excès de déraison dont vous

êtes seule capable.

«--Ne me plaignez pas, lui ai-je répliqué, j'aime mon mal.»

«J'en disais trop, mon mal me fait souffrir, et il est certain qu'elle

me désole par ses froideurs.

«Il faut pourtant qu'elle se trouve bien chez moi, puisqu'elle ne parle

point de s'en aller.

«Espérons et patientons. Le monde est aux patients, disait mon père. Je

n'aspire pas à conquérir le monde; mon ambition se borne à vouloir

forcer l'entrée d'un coeur qui se garde et se ferme. La sentinelle crie:

«Passez au large!» Que sait-on? je finirai peut-être par entrer.»

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Jacquine Vanesse · 第 16 / 31 题