Le lendemain était le premier jeudi d'octobre, et le premier jeudi de
chaque mois, Mme Sauvigny faisait l'inspection de la lingerie de
l'Asile. La religieuse chargée de ce service constata que, contre sa
coutume, elle se contentait d'un examen superficiel et rapide, qu'elle
n'entrait dans aucun détail, qu'elle semblait distraite, que ses pensées
étaient ailleurs. Au sortir de l'Asile, elle se dirigea vers la maison
de santé, et comme elle allait y entrer, elle aperçut de loin Mlle
Vanesse, qui était descendue au jardin et se promenait le long d'une
avenue de tilleuls, déjà jaunis par l'automne. Elle marchait d'un pas
languissant: ce n'était pas Diane, c'était une chevrette qui a reçu du
plomb.
Mme Sauvigny arrivait-elle en temps opportun? Avait-elle bien choisi son
moment pour réussir dans sa négociation? Les auspices étaient-ils
favorables? Il y avait du pour et du contre. D'une part, Jacquine était
depuis quelques heures mal disposée à son endroit. Soeur Eulalie, qui
avait voué la plus chaude affection à cette fondatrice d'établissements
de bienfaisance, et qui, plus coulante que l'abbé Blandès en matière de
dogmes, l'admirait sans restriction et sans réserve, avait eu
l'imprudence de faire son éloge ou plutôt son panégyrique à Mlle
Vanesse. Elle avait conclu, en disant:
«Soyez sûre que c'est une sainte, que, quand elle sera morte, vous
pourrez la prier.»
Mlle Vanesse, qui était payée pour ne croire ni aux saints ni surtout
aux saintes, avait secoué les oreilles; il lui avait paru clair que Mme
Sauvigny était une habile femme et soeur Eulalie une niaise.
Mais, d'autre part, elle se trouvait dans un de ces embarras d'esprit où
les expédients sont les bienvenus, vous fussent-ils proposés par une
habile comédienne. Le docteur Oserel venait de lui signifier d'un ton
bourru qu'elle n'avait plus besoin de ses bons offices, qu'elle eût à
s'arranger pour prendre dès le lendemain matin la clef des champs et
céder sa chambre à une malade plus intéressante. Qu'allait-elle faire de
sa triste personne? Elle balançait entre deux partis, presque aussi
déplaisants l'un que l'autre: ou elle retournerait chez sa mère, qu'elle
mettrait en demeure de renvoyer de Mon-Refuge le comte Krassing dans le
plus bref délai, ou bien elle partirait pour le Brésil, où son père lui
proposait d'aller tenir son ménage. Dans une lettre qu'elle avait reçue
la veille, il lui fournissait quelques vagues renseignements sur le
genre de vie qu'il menait près de Bahia, en face de la baie de
Tous-les-Saints; pour l'allécher, il lui déclarait que le Brésil est la
patrie des plus beaux papillons du monde, et il lui donnait à entendre
subsidiairement que sa maison était propre, qu'elle n'y trouverait rien
qui pût offusquer ses yeux.
«J'ai juste assez de confiance en lui, pensait-elle, pour croire que sa
maison était propre le jour où il me l'écrivait; mais depuis? mais
aujourd'hui? mais demain?»
Encore un coup, qu'allait-elle faire? à quoi se décider? Dans sa peine
d'esprit, qui était presque une détresse, elle aurait voulu pousser le
temps avec l'épaule, avoir au moins quelques jours à elle pour
délibérer, pour fixer ses incertitudes, et c'est à cela qu'elle songeait
en se promenant dans son allée de tilleuls. Arrivée au bout, elle se
retourna et se trouva face à face avec Mme Sauvigny, qui lui dit, en lui
tendant la main:
«Mademoiselle, voulez-vous me permettre de causer quelques instants avec
vous?»
Dans le train ordinaire de sa vie, elle eut reçu froidement cette
avance, se fût montrée avare de ses paroles; mais elle avait l'esprit
perplexe, le coeur serré, et comme la joie, l'angoisse fait chanter
l'oiseau.
«Vous êtes, madame, mille fois aimable d'avoir bien voulu venir me
trouver; croyez que je ne serais pas partie d'ici sans m'être présentée
chez vous pour vous remercier de vos bontés. Quoique je n'attache pas un
très grand prix au service que vous m'avez rendu, je suis sensible à
votre intention et aux peines que vous vous êtes données pour moi. C'est
vous qui m'avez ramassée sous mon saule, et je ne sais ce qui serait
arrivé si, au sortir de mon évanouissement, je m'étais trouvée toute
seule, près d'une rivière.... Vous êtes sans doute curieuse de savoir à
qui vous avez sauvé la vie et pour quelle raison j'ai essayé de me tuer.
En deux mots, est-ce ma faute, est-ce la faute des autres? je suis ou je
me crois très malheureuse. Un matin, en revenant de la forêt, comme je
passais près d'un cimetière.... Eh! tenez, on l'aperçoit d'ici. Il y a
dans ce cimetière une tombe qui porte cette inscription: «Rosine
Cleydox, morte à vingt-deux ans.» Le sort de Mlle Rosine Cleydox me
parut très enviable, et je décidai que le jour où j'entrerais dans ma
vingt-troisième année....
--J'ose espérer, interrompit Mme Sauvigny, que désormais....
--Oh! madame, quand pour son coup d'essai on ne s'est tuée qu'à moitié,
on ne se retue pas de sitôt. Le suicide demande un état d'esprit tout
particulier, une exaltation de tête qu'on ne se procure pas à volonté,
une sorte de fièvre, causée par le travail d'une idée fixe qui exclut
toutes les idées de traverse. C'est un acte d'irréflexion, et d'habitude
je réfléchis beaucoup, et dans le fond c'est une lâcheté, et je suis
courageuse.... Mais je vous assure que j'ai besoin de tout mon courage
pour recommencer à vivre. J'ai amèrement regretté, pendant mes jours
d'hôpital, de n'avoir pas donné suite à un projet que j'avais formé, il
y a quatre ou cinq ans: je voulais entrer en religion. Aujourd'hui, il
est trop tard, j'ai changé d'humeur, tandis qu'alors.... Telle que vous
me voyez, je suis une assez bonne garde-malade. J'ai très bien soigné
les rhumatismes de mon grand-père, parce que je l'aimais, et la maladie
de coeur de ma tante, Mlle de Salicourt, parce qu'elle m'avait promis une
pension qui m'assurerait l'indépendance. Oui, j'aurais été une bonne
soeur hospitalière, si je ne m'étais laissé détourner de mon idée par de
sottes objections que je me suis faites à moi-même. Je n'avais pas la
foi; la belle affaire! Je crois à l'empire des habitudes. Je serais
devenue une petite machine marchant au doigt et à l'oeil, ne pensant à
rien, et je pense trop. Mon imagination, qui me tracasse, se serait
assoupie, éteinte; quand on s'abêtit, on est heureux. En ce moment, je
verrais devant moi mon chemin tout tracé, jusqu'au grand fossé où l'on
fait la culbute, et je n'aurais pas à me demander ce que je dois faire.
Je suis très embarrassée; de deux choses l'une, ou je retournerai chez
ma mère....
À ce mot, Mme Sauvigny eut un sursaut.
«Je vois, madame, que ce parti vous agrée peu, il me déplaît encore plus
qu'à vous. Je n'en ai pas d'autre à prendre que de partir pour le
Brésil, où mon père m'engage à le rejoindre. Il désire m'avoir auprès de
lui; il le désirait du moins le 20 septembre de cette année, c'est la
date de sa lettre. Le désire-t-il encore? Je crois à sa sincérité, il
dit toujours ce qu'il pense; le malheur est qu'il ne pense pas de même
deux jours de suite; c'est un homme à lubies, qui vit de fumée. En tout
cas, avant de m'embarquer, je voudrais savoir exactement quelle est sa
situation là-bas, quelle vie m'attend dans sa maison, et il va sans dire
que je lui ferai mes conditions. Tout cela demande du temps, et le
docteur Oserel, qui est un brutal, ne veut m'accorder aucun sursis. Il a
hâte de se débarrasser de moi, de me remplacer, dit-il, par une malade
plus intéressante. Tout dépend du point de vue, je me trouve très
intéressante; vrai, madame, je me ressens de mon accident, je ne suis
pas dans mon assiette. Qu'il me laisse ma chambre pendant trois semaines
encore; je la lui paierai aussi cher qu'il lui plaira. On m'a dit qu'il
vous avait de grandes obligations, que vous étiez en droit de tout lui
demander. Faites-moi la grâce d'appuyer ma requête.»
Dès ce moment, Mme Sauvigny fut convaincue que «le grand inconnu le
voulait», puisqu'il se chargeait lui-même d'ouvrir et de dégager les
voies. Elle représenta à Jacquine que la maison de santé était surtout
destinée aux malades dont le cas exigeait un traitement chirurgical, que
la place manquait, qu'elle craignait d'essuyer un refus.
«Heureusement, mademoiselle, j'ai autre chose à vous offrir.
--Quoi donc, madame?
--Ma maison n'est qu'un chalet, mais mon chalet est grand, et je serais
charmée de vous y recevoir.
--En vérité! s'écria Mlle Vanesse, qui était loin de s'attendre à une
telle proposition, c'est trop de bonté, et je vous suis très
reconnaissante. Si vous consentiez à me donner l'hospitalité pendant
quelques jours, je tâcherais de hâter les affaires, et je demanderais à
mon père de me répondre courrier par courrier. À votre tour, vous seriez
bientôt débarrassée de moi. Mais je ne sais si j'ose....
--Osez, interrompit Mme Sauvigny. Je veux être tout à fait sincère; je
suis plus ambitieuse que vous ne le pensez; je souhaite que vous vous
trouviez assez bien chez moi pour avoir envie d'y rester longtemps. Ce
grand Brésil me fait peur.»
Jacquine, de plus en plus étonnée, lui jeta un de ces regards perçants
qui fouillaient dans les coeurs. Puis, se mettant à rire:
«Vous avez peur du Brésil et vous n'avez pas peur de moi. Il faut
pourtant que je vous mette au fait. Bien qu'en définitive je sois une
assez bonne fille, on prétend que je n'ai pas le caractère commode, et
je dois confesser que lorsqu'on m'exaspère, je deviens terrible.
--J'éviterai soigneusement de vous exaspérer», repartit Mme Sauvigny en
souriant.
Mais elle cessa de sourire, quand Mlle Vanesse, le front plissé et d'une
voix rêche:
«Non, je ne veux pas vous prendre en traître. Depuis que je suis au
monde, je n'ai jamais aimé personne, à l'exception de mon grand-père,
que j'adorais. Il en est de mon coeur comme de la maison Oserel, la place
y manque, et il ne sera jamais habité que par un mort.
--Ah! mademoiselle, répliqua Mme Sauvigny avec un accent de douce
ironie, vous vous défendez avant qu'on vous attaque. Il serait bien
étrange que, dès notre premier entretien, j'eusse la ridicule prétention
de me faire aimer de Mlle Vanesse.
--Mais enfin quelle raison pouvez vous avoir pour m'attirer chez vous?
--Chacune de nous a sa toquade. La mienne est un sot, mais obstiné
regret de n'avoir pas d'enfants. Tout récemment, encore je me disais:
«Si j'avais une fille, m'étant mariée très jeune, elle aurait peut-être
dix-huit ans....»
--Je dois vous prévenir que je ne vous entends pas, que vous me parlez
une langue étrangère, interrompit Jacquine d'un ton glacial.
--Vous vous méprenez sur ma pensée; Dieu me garde de faire du sentiment!
J'allais vous dire, quand vous m'avez interrompue, que si j'avais une
fille de votre âge ou un peu plus jeune, ce serait pour moi une agréable
distraction. J'ai d'excellents amis, que je vois presque tous les jours,
mais il est des choses qu'une femme n'aime à dire qu'à une femme, parce
qu'elle est sûre d'être comprise à demi-mot et qu'il faut tout expliquer
aux hommes, et encore ces malheureux ne comprennent-ils pas toujours ce
qu'on leur explique.»
Jacquine s'était remise de son émoi.
«Il paraît, répondit-elle plus gaiement, que vous aimez les menus
propos, les ragots, les potins.... Je ne les déteste pas.»
En ce moment, elle aperçut, traversant l'allée, une belle chenille
verte, aux anneaux noirs ponctués de rouge. Elle s'arrêta pour la
regarder, et changeant de ton:
«Madame, je vous prie, vous connaissez-vous en chenilles? Celle-ci est
une larve de papillon machaon ou grand porte-queue. Elle a résolu de
faire sa retraite, et elle cherche son endroit.... Aimez vous les
chenilles, madame?
--Franchement parlant, je les crains plus que je ne les aime.»
Elle partit d'un éclat de rire.
«Vous êtes donc comme ma tante de Salicourt? Le Brésil, les chenilles,
vous avez peur de tout. Et pourquoi vous font-elles peur?
--J'ai une répulsion naturelle pour tout ce qui rampe.
--Elles ne rampent pas, elles marchent, elles ont jusqu'à quatorze ou
seize pattes.
--Je ne sais que vous dire, elles m'ont toujours fait l'effet d'êtres
immondes.
--Immondes! les chenilles!... Je ne connais pas d'autres animaux
immondes que l'homme.
--Vous ne nierez pas du moins qu'elles ne soient venimeuses.
--Autre calomnie. Voulez-vous que je vous explique ce qui leur a valu
cette réputation? Vous n'ignorez pas qu'elles se dépouillent plusieurs
fois avant de se changer en chrysalides.
--Je l'ignorais. Vous voyez que quand nous ne potinerons pas, il ne
tiendra qu'à vous de m'apprendre beaucoup de choses. Je suis curieuse.
--Oh! pas autant que moi. Mais, de bonne foi, est-ce leur faute si leurs
vieux poils, secs et fins, s'envolent à tout vent et, nous entrant dans
la peau, y déterminent une cuisson? Là, est-ce un crime? Et plût à Dieu
qu'il n'y eût pas dans la vie de maux plus cuisants!»
Elle se baissa, ramassa délicatement cette larve de machaon, qui, fort
intimidée, se pelotonna dans le creux de sa main.
«Nigaude, on ne veut point te faire de mal. Je tenais à prouver que tu
n'es pas venimeuse.»
Cette fille si mûre, désabusée du monde, revenue de tout, avait
subitement rajeuni. Dépouillant ses années comme les chenilles
dépouillent leur peau, elle n'avait plus que vingt-deux printemps, dont
elle ne sentait guère le poids. Elle venait de découvrir dans ce laid
univers quelque chose qui l'enchantait, et elle avait oublié tout le
reste, Mon-Refuge, sa mère et le comte Krassing, sa tentative de
suicide, le vieux pistolet de son grand-père qui lui avait éclaté dans
la main, la violence qu'elle se faisait pour recommencer à vivre, les
offres de Mme Sauvigny et les perplexités de Mlle Vanesse. Son visage
s'était transformé; elle n'avait plus le teint brouillé, ses joues
avaient repris leur fraîcheur, le pli creusé entre ses deux sourcils
s'était évanoui, son front rayonnait, ses yeux couleur de nuage avaient
l'éclat, la gaîté, la jeunesse, le sourire d'un joli ciel d'avril.
Et pendant qu'elle contemplait sa chenille, Mme Sauvigny lui disait à
part soi en la regardant:--Me voilà rassurée, tu as beau traiter tous
les humains d'animaux immondes, tu as beau me dire insolemment que
lorsque je t'offre mon amitié, je ne te parle pas français, tu as beau
prétendre qu'il n'y a de place dans ton coeur que pour le mort qui
l'habite, en dépit de la farouche misanthropie, tu es restée jeune. Si
c'est à ce mort que tu le dois, qu'il soit béni! Oui, tu es fière, tu es
franche, tu es pure, tu es jeune, et on ose me soutenir qu'il n'y a plus
de ressource!
Jacquine avait posé la chenille à terre.
«Va ton chemin, petite, lui dit-elle. Tu sais où tu veux aller, tu es
plus savante que moi, qui ne sais pas ce que je veux faire.»
Et après un court silence:
«Mon Dieu! oui, je le sais. J'accepte votre offre, madame. Après tout,
nous ne nous engageons à rien; c'est un essai que nous ferons. Puisque
vous voulez bien m'assurer que je serai pour vous une agréable
distraction, je ne me presserai pas d'écrire à mon père. Si nous venons
à découvrir qu'il y a entre nous une incompatibilité d'humeur, j'aurai
bientôt fait de plier mon paquet.... Une fois décidée, j'aime à aller
vite en besogne. Quand pouvez-vous me recevoir?
--Mais tout de suite, dès aujourd'hui, il y a dans mon chalet un
appartement réservé aux amis en demeure; ce sera jusqu'à nouvel ordre
l'appartement de Mlle Vanesse. Il se compose d'un vestibule, d'un petit
salon, d'une chambre à coucher et d'un cabinet de bains. Il est au
second étage et ses fenêtres donnent sur la campagne. J'espère qu'il
vous plaira.»
Comme Mme Vanesse, Jacquine prenait dans l'occasion de grands airs, que
son père, qui en avait pâti, appelait les airs Salicourt. Dressant la
tête:
«Il est bien convenu, madame, que vous me prenez en pension; j'entends
payer ma dépense et celle de Rosalie, ma femme de chambre. Vous me
taxerez d'office, je suis solvable.»
Elle ajouta sur un ton de royale condescendance:
«Cela n'ôtera rien aux sentiments de gratitude que je vous dois.»
Mme Sauvigny lui signifia par une légère inclination du menton qu'elle
en passerait par où il lui plairait.
«Il ne me reste plus qu'à m'habiller pour aller annoncer à ma mère....»
Mme Sauvigny eut un nouveau sursaut.
«Comme le Brésil, comme les chenilles, elle vous fait peur?
--Vous vous trompez, mademoiselle. Vous m'avez dit tout à l'heure que
vous ne vous sentiez pas dans votre assiette, et si vous m'y autorisez,
j'irai voir moi-même Mme Vanesse et lui expliquer l'accord que nous
venons de conclure. Je désire qu'elle ne me prenne pas pour une voleuse
d'enfants.... Mais peut-être est-il trop tôt pour me présenter chez
elle.
--Soyez sûre qu'elle se dérangera pour vous, que vous serez reçue; mais
soyez sûre aussi qu'elle vous recevra mal. Je vais bien vous étonner,
figurez-vous que tout compté, tout rabattu, elle tient à me garder. Elle
a découvert que sa villa était logeable, et elle se propose d'y passer
l'hiver: mais elle n'y peut rester décemment seule à seul avec le comte
Krassing. J'étais leur chaperon, j'étais aussi sa pensionnaire, et je
payais grassement. Ne vous apitoyez pas sur son sort; je suis au courant
de ses petites affaires, sa pauvreté est plus cossue qu'elle ne le dit.
Elle a ses morceaux taillés, mais il ne tiendrait qu'à elle de se les
tailler moins courts. Dites-lui, je vous prie, que j'enverrai chercher
tantôt mon petit bagage qui n'est pas bien lourd, mon linge, mes robes,
l'armoire qui contient mes vitrines à papillons.... Non, ne lui dites
rien. Rosalie est venue prendre de mes nouvelles, elle est encore ici.
Je lui donnerai mes ordres; c'est une fille de tête, elle veillera au
grain.»
Et tout à coup, laissant là ses grands airs, elle lui tendit les deux
mains, en lui disant avec un sourire bon enfant:
«Merci, madame. Vous m'avez rendu ce matin un plus précieux service que
le soir où vous m'avez sauvé la vie.»
Le visage de Mme Sauvigny, qui s'était contracté, s'épanouit, et elle
s'empressa de partir sur cette bonne parole.
«Après la pluie le beau temps, pensait-elle; c'est, je le prévois, un
proverbe que je me répéterai souvent. Quand l'averse m'aura trempée, je
croirai au soleil et je l'attendrai.»
Mais avant tout, puisqu'elle l'avait voulu, elle devait s'acquitter
d'une mission qui lui était amère, aller en visite dans une maison
qu'elle comparait à une caverne. Entre deux maux, elle avait choisi le
moindre. Mlle Vanesse pouvait-elle sans danger revoir, sitôt après
l'évènement, l'endroit où elle avait conçu son sinistre dessein?
N'était-il pas à craindre qu'elle n'y fût reprise de ses visions noires,
ressaisie par son passé, que son coeur ne se retrouvât le même dans les
mêmes lieux? Mme Sauvigny s'était sacrifiée pour la soustraire à cette
épreuve. Aussi bien elle avait une affaire à traiter avec Mme Vanesse.
Elle songeait à l'avenir. Ne croyant qu'aux leçons de choses, elle
comptait sur l'influence bienfaisante d'un milieu tout nouveau pour
renouveler et assainir l'âme si jeune et si vieille qu'elle avait prise
sous sa garde. Elle aurait voulu éloigner de sa pensionnaire tout ce qui
pouvait réveiller de fâcheux souvenirs; elle souhaitait ardemment que,
dans ses promenades, Jacquine pût espérer de rencontrer sur son chemin
des chenilles vertes ou brunes, mais fût certaine du ne rencontrer
jamais ni sa mère, ni le comte Krassing. Elle se flattait d'en avoir
trouvé le moyen.
L'abbé Blandès s'était introduit à Mon-Refuge par la petite porte: elle
y entra par la grande, traversa une cour dallée et, en arrivant sous la
marquise, au moment de franchir le seuil, elle ressentit le malaise que
peut éprouver une hermine, condamnée à promener la blancheur de sa robe
dans une soute au charbon. Dès qu'elle se fut annoncée, Mme Vanesse la
fit prier de l'attendre un instant, et on la conduisit au salon où, pour
son malheur, le premier objet qu'elle aperçut fut le comte Krassing,
occupé à lire un journal scandinave. Il se leva précipitamment,
bruyamment, il aimait le bruit, courut à sa rencontre, lui avança un
fauteuil, s'assit en face d'elle, la contempla un quart de minute sans
mot dire, car, s'il aimait le bruit, il connaissait le prix du silence,
et après l'avoir suffisamment contemplée, il lui fit la sanglante injure
de la trouver fort à son goût.
«Ah! madame, s'écria-t-il, soyez la bienvenue, et croyez que je m'estime
heureux d'être dans ce salon juste à point pour avoir l'honneur de vous
y recevoir. Vous nous apportez sans doute des nouvelles de la
malheureuse enfant qui cause à sa mère de si mortels chagrins. Quel coup
de tête! quelle aberration! comment peut-il se faire qu'un soir, sans
motif, sans prétexte, une jeune fille entourée d'égards, des plus
tendres soins.... Elle vous a sûrement expliqué à sa façon son
inconcevable équipée. Ne l'écoutez que d'une oreille, elle est sujette à
de véritables hallucinations et prend ses chimères pour des réalités.»
Mme Sauvigny demeurait immobile et silencieuse comme une souche. Il
pensa qu'il lui imposait; pour la mettre à l'aise, il adoucit sa voix,
emmiella ses regards, et passant ses deux mains sur sa barbe noire,
qu'il aimait à caresser:
«Madame, reprit-il, je bénis l'occasion qui s'offre à moi de vous
témoigner mon respect et mon admiration. Je sais qui vous êtes, il n'est
question dans ce pays que de votre incomparable charité, de vos oeuvres,
de votre vie de sacrifices et de dévouement.»
Puis, s'exaltant:
«Vous pratiquez, madame, le véritable amour qui est l'aspiration au bien
des autres et le renoncement à son propre bien. Qui de nous ne connaît,
pour l'avoir éprouvé au moins une fois, surtout dans notre enfance, ce
sentiment de félicité et de tendresse qui nous pousse à tout aimer, et
nos proches, et nos frères et les méchants eux-mêmes, et le chien et le
cheval, et le brin d'herbe? C'est là le véritable amour, et l'amour vrai
est la vraie vie de l'homme.--Ah! répondra-t-on, vivre d'amour est
absurde, impossible, c'est de la sentimentalité.--Malheureux qui ne
savez pas qu'aimer, c'est vivre, et qui jouissez d'une vie qui est une
mort, vous découvrirez un jour que vos plaisirs sont un pur néant, qu'en
vain vous les multipliez, tout le bien que peut produire l'existence
charnelle est égal à zéro, et qu'un zéro multiplié par cent, multiplié
par mille, reste toujours égal à n'importe quel autre zéro!»
Il continua longtemps sur ce ton. Mme Sauvigny croyait se souvenir
vaguement d'avoir lu quelque part les sentences qu'il lui débitait, en
les déclamant comme des tirades de tragédie. Elle ne se trompait pas: il
lui récitait du Tolstoï; les meilleurs maîtres sont exposés à avoir des
disciples compromettants.
«Cet homme, pensait-elle, me fera prendre la charité en horreur.»
Il avait tout ce qu'il fallait pour lui déplaire. Il était trop beau et
trop certain de l'être, sa barbe noire comme du jais était trop soignée,
ses ongles étaient taillés avec trop d'art, il portait trop de bagues,
qu'il étalait avec ostentation comme des trophées amoureux, et, ce qui
était pire encore, il exhalait une forte odeur de musc, parfum qu'elle
détestait. Si elle avait de l'aversion pour les serpents, c'est qu'ils
sont des animaux rampants et musqués; mais elle leur trouvait en ce
moment une grande qualité: ils ne prêchent pas. Son long tête-à-tête
avec ce filandreux prédicateur, qu'elle avait défini un fat ténébreux,
la mettait au supplice, et comme tout est relatif dans ce monde,
lorsqu'elle vit enfin paraître Mme Vanesse, son carlin sous son bras,
elle lui montra un visage ami, l'accueillit comme une libératrice.
Toutefois, sa délivrance fut incomplète; le comte Krassing ne sortit
point du salon, il se retira dans l'embrasure d'une fenêtre, où, armé
d'une petite brosse de poche, il s'occupa de lustrer sa barbe, qu'il
polissait et repolissait.
«Je crains, dit d'entrée Mme Vanesse, que vous n'ayez une mauvaise
nouvelle à me donner, puisque vous l'apportez vous-même.»
À ce propos d'une bienveillance équivoque, Mme Sauvigny répondit, avec
un peu d'embarras, qu'elle n'apportait que de bonnes nouvelles, que Mlle
Vanesse, sans être entièrement rétablie, allait aussi bien qu'on pouvait
le souhaiter, que le docteur Oserel, dont la maison était comble, ne
pouvant la garder plus longtemps chez lui, Mme Sauvigny avait proposé à
cette convalescente de venir passer quelques jours dans un chalet où
elle jouirait du précieux avantage d'avoir son médecin sous la main, que
Mlle Vanesse avait accepté cette proposition et avait chargé Mme
Sauvigny d'en informer sa mère. Ce n'était ni toute la vérité ni rien
que la vérité, et en prononçant son petit discours, elle avait changé de
couleur, comme il lui arrivait lorsqu'elle se voyait contrainte de
déguiser un fait ou de gauchir dans une de ses réponses. Hélas!
quoiqu'on aime à aller droit, le monde est ainsi bâti qu'il faut biaiser
quelquefois. Mme Vanesse avait peu d'idées générales; mais dès que ses
intérêts et sa personne étaient en jeu, elle avait l'esprit fort alerte.
Elle devina sur-le-champ la gravité du cas.
«Vous ne doutez pas, répliqua-t-elle, qu'en une pareille circonstance,
il ne me soit dur et amer de me séparer de ma fille et de la savoir
soignée par d'autres que moi. J'espère que cette séparation sera de
courte durée.
--Libre à Mlle Vanesse, repartit Mme Sauvigny en raffermissant sa voix,
de rester chez moi aussi longtemps qu'elle s'y plaira, je ne la
renverrai point; mais vous pouvez être certaine que du jour où elle sera
disposée à me quitter, je ne chercherai pas à la retenir. Dès maintenant
je la connais assez pour savoir qu'il n'est pas facile de contraindre
son humeur et sa volonté.»
«C'est évidemment une conspiration», pensa Mme Vanesse.
Et montant sur ses ergots:
«Ce qui m'étonne dans cette affaire.... Oui, madame, j'ai peine à
m'expliquer l'intérêt si tendre, si extraordinaire que vous portez à ma
fille. Il y a quelques jours encore, elle n'était pour vous qu'une
jeune inconnue, et je ne pense pas qu'elle vous ait séduite à première
vue par l'angélique douceur de son caractère.
--Quoique le hasard ait tout fait, elle prétend que je lui ai sauvé la
vie; mais elle ne m'en sait aucun gré et ne me remercie que du bout des
lèvres. Cela me désole, je me pique au jeu. Je voudrais que le jour où
nous nous quitterons, elle me confessât de bonne foi qu'elle est
heureuse d'être encore au monde. Ne pensez-vous pas comme moi que, pour
changer le cours de ses idées, il lui sera bon de vivre quelque temps
avec des visages étrangers? La jeunesse a l'esprit mobile et vit
d'impressions. Mon remède vous semble peut-être anodin. Jadis mon
médecin m'a guérie d'une gastrite invétérée, que je croyais incurable,
en me prescrivant une simple cure de petit-lait. C'est une cure de
petit-lait que mademoiselle votre fille fera chez moi.»
Le carlin de Mme Vanesse s'était accroupi sur le bord de sa robe; elle
le prit sur ses genoux, et caressant ce museau noir et écrasé:
«Vous aurez un moyen bien simple de vous concilier l'affection de
Jacquine; vous la plaindrez d'avoir eu tant à souffrir des brutalités du
sa mère.»
Mme Sauvigny la regarda fixement:
«Ah! madame, personne, que je sache, ne vous a accusée de brutaliser
mademoiselle votre fille.»
Mme Vanesse perdit un instant contenance; elle constata, une fois
encore, que cette timide était intimidante; elle n'en avait pas les
gants, d'autres avant elle avaient fait cette découverte. Son usage
étant de déguiser son trouble sous des dehors arrogants:
«En voilà assez sur ce sujet, dit-elle avec hauteur. J'interrogerai ma
fille; vous ne m'en voudrez pas si, avant d'ajouter foi à l'étrange
nouvelle que vous avez mis un si gracieux empressement à me
communiquer, j'attends qu'elle me l'ait confirmée de sa propre bouche.
Et vraiment je m'étonne qu'elle ait chargé une étrangère....
--Elle voulait venir, interrompit Mme Sauvigny; mais je tenais à vous
voir, madame; j'ai à coeur de vous entretenir d'une affaire dont nous
avons traité autrefois, qui à mon vif regret n'a pas abouti... et qui ne
concerne que vous et moi», ajouta-t-elle en regardant le comte Krassing,
dont la présence lui était d'autant plus insupportable qu'à plusieurs
reprises, par-dessus l'épaule de Mme Vanesse, il lui avait témoigné par
des gestes, pendant qu'elle parlait, la profonde admiration qu'il
ressentait pour son éloquence et ses vertus.
Au mot d'affaire, Mme Vanesse avait tressailli, et sa physionomie
s'était adoucie; elle avait compris tout de suite qu'elle allait
conclure avec une femme qui avait quelque chose à se faire pardonner un
marché avantageux, que ce serait pour elle, faute de mieux, une fiche de
consolation. Comme on change! durant de longues années les affaires et
les marchés lui avaient paru si peu intéressants! Elle tourna
majestueusement la tête, ses yeux d'impératrice notifièrent au comte
Krassing qu'il était de trop. Elle lui passa le carlin, qu'il emporta,
et dès qu'il fut sorti, il sembla à Mme Sauvigny qu'elle avait un poids
de moins sur la poitrine, que le salon avait changé d'aspect.
On commença à débattre la grande affaire, qui ce jour-là devait aboutir.
Elle s'était dit en venant: «Je lui achèterai sa maison, et je
m'imposerai un sacrifice pour l'obliger à s'en aller au plus vite». La
chose se trouva plus facile qu'elle ne pensait, elle arrivait dans un
moment propice, Mme Vanesse était disposée à vendre. L'esclandre causé
par ce qu'elle appelait la frasque de sa fille, les commentaires, les
réflexions qu'on avait faites, un commencement d'enquête ordonnée par le
maire, les informations prises par des gendarmes trop curieux, l'avaient
dégoûtée du pays et de Mon-Refuge. Ce n'était pas tout, elle aspirait à se
débarrasser de son aventurier, cause première de tout le mal. Prompte à
s'engouer, prompte à se déprendre, elle était la plus fantasque des
femmes, et on pouvait prévoir que d'inconstance en inconstance, de
lassitude en lassitude, elle chercherait jusqu'à la fin et ne trouverait
jamais. La ténébreuse fatuité d'un bellâtre l'avait subjuguée quelque
temps; s'étant imaginé que sa fille projetait de le lui ravir, elle
avait défendu du bec et de l'ongle le bien qu'on disputait à sa
jalousie; mais à peine s'était-elle avisée que Jacquine s'amusait d'elle
et de lui, le comte Krassing avait perdu subitement tout son prestige;
elle avait percé ce masque de théâtre, reconnu que son idole sonnait
creux. Bref, elle guettait l'occasion d'éconduire, de renvoyer à sa
besace un hôte indiscret, qui depuis quelques jours l'ennuyait
mortellement; Mme Sauvigny la lui offrait.
On ne disputait plus que sur le prix. Le vendeur, pour prouver à
l'acheteur que ses prétentions n'étaient pas exorbitantes, lui fit faire
le tour de la maison, dont le gros oeuvre, il faut en convenir, était
intact; on visita aussi le parc, le jardin, qui n'avaient rien
d'attrayant.
Après quelques dits et contredits:
«Je serais charmée de pouvoir m'arranger avec vous, conclut Mme
Sauvigny. Je vous avais fait offrir dans le temps soixante mille francs,
et ce prix me semblait avantageux pour vous. Je consens à en donner dix
mille de plus, mais à une condition. Je me propose, en acquérant
Mon-Refuge, d'en faire une annexe de la maison Oserel, qui regorge;
avant que je puisse livrer à mon locataire le terrain et la maison, je
devrai faire de grands travaux d'aménagement et de réparation. Nous
sommes très pressés; nous désirons que notre architecte et nos ouvriers
puissent se mettre sans retard à l'ouvrage.»
Elle éprouva une agréable surprise, quand Mme Vanesse, faisant la moitié
du chemin, l'interrompit pour lui dire:
«Qu'à cela ne tienne, j'aurai vidé les lieux dans quatre ou cinq jours,
et j'espère que les malades qui guériront ici me sauront gré de la
facilité d'humeur dont je fais preuve aujourd'hui. Les paroles sont
échangées, madame; nos notaires feront le reste.»
Puis, lui montrant l'avenue qui conduisait à la petite porte par où
l'abbé Blandès était entré: «Voilà votre plus court».
Elle se disposait à la reconduire; Mme Sauvigny la pria de s'épargner
cette peine et ne tarda pas à s'en repentir, car à peine avait-elle fait
cent pas qu'elle vit sortir de derrière un buisson le comte Krassing
qui, la happant au passage et se collant à sa jupe:
«Ah! madame, s'écria-t-il, il y a longtemps que je vous admire, et je
croyais savoir tout ce que vous valez; je ne le sais que d'aujourd'hui.
S'il est beau d'assister des vieillards dans leurs besoins, il est
encore plus beau de sauver des âmes. C'est un art où vous excellez.
Soyez bénie, madame! Vous avez formé le noble dessein de rendre la paix
et le repos à l'âme tourmentée d'une jeune fille qui nous intéresse
également, vous et moi.»
Si modeste qu'elle fût, ce _nous_ lui parut insolent, l'exaspéra, la
suffoqua. Le comte Krassing et Mme Sauvigny faisant un _nous_!
«J'avais tenté moi-même, poursuivit-il, d'initier au culte de l'idéal ce
jeune coeur impatient de toute règle, fermé jusqu'ici à toutes les
inspirations d'en haut. Vous serez plus heureuse que moi; il y a en vous
une céleste douceur, capable d'attendrir les coeurs les plus durs. Et que
sait-on? votre sublime entreprise sera peut-être moins laborieuse que
nous ne le pensons. Qui pénétrera le mystère des âmes? Notre vie
terrestre m'apparaît comme un segment de cône, dont je n'aperçois ni le
sommet ni la base, et j'en conclus que notre vie visible n'est qu'une
portion de notre véritable vie, laquelle a commencé avant notre
apparition dans ce monde et se prolongera après notre mort. Ne
croyez-vous pas comme moi, madame, que Mlle Vanesse a vécu avant sa
naissance charnelle? Peut-être ses existences antérieures ont-elles
laissé dans son âme des prédispositions, des virtualités secrètes qui ne
se sont pas encore révélées, et qui vous faciliteront votre tâche. Quand
je vois passer un homme sous ma fenêtre, je sais incontestablement,
quelle que soit son allure, qu'il existait avant de se montrer à moi,
qu'il continuera d'exister après que je l'aurai perdu de vue. Nous
voyons Mlle Vanesse telle qu'elle est dans cet instant si court que nous
appelons follement notre vie, nous ne savons pas ce qu'elle fut avant de
naître, nous ignorons ce qu'elle sera. Ah! madame, nous le savons,
puisque, par une dispensation providentielle, ce sont vos blanches mains
qui façonneront cette cire. Oui, vous déciderez de ses éternelles
destinées. J'ai en vous une confiance absolue; vous n'êtes pas de ces
femmes qui font les choses à demi. Vous êtes divinement bonne, vous
serez divinement patiente. Vous n'abandonnerez votre ouvrage qu'après
l'avoir parachevé. Vous ressemblerez au forgeron qui brise et rejette au
feu le fer de cheval, jusqu'à ce qu'il soit à point.»
C'était encore du Tolstoï. Heureusement Mme Sauvigny avait tant pressé
le pas qu'elle venait d'atteindre la petite porte, et elle se hâta de
prendre le large. Hélas! elle emportait avec elle, comme souvenir du
comte Krassing, un odieux parfum de musc, qui la poursuivit pendant
plusieurs heures. Sa seule consolation était de penser que, si elle
avait été contrainte de l'entendre, elle était partie sans lui avoir une
seule fois adressé la parole; elle se flattait que sa taciturnité
méprisante lui aurait fait sentir la répulsion qu'elle éprouvait pour un
homme qui offensait également sa conscience, ses yeux, ses oreilles et
son odorat. Elle se trompait; ce grand fascinateur, certain de lui avoir
jeté un charme, attribuait son obstiné silence à une de ces fortes
émotions qui paralysent la langue. En la regardant s'éloigner, il se
disait qu'il n'avait pas perdu sa journée, que cette guérisseuse d'âmes,
qui lui avait paru fort attirante et qu'il savait très riche, serait, le
cas échéant, sa ressource, son suprême recours. N'avait-il pas, lui
aussi, une âme digne d'être sauvée? Peut-être pressentait-il vaguement
que Mme Vanesse ne tarderait pas à le débarquer. Les sots ont
quelquefois des lueurs.