M. Saintis la regarda, et lui baisant le bout des ongles:

«Je vous admire, même quand je ne vous comprends pas.»

M. Belfons s'inclina devant elle, sans rien lui dire; mais il se disait

à lui-même:

«J'ai beaucoup de plaisir à venir dans cette maison; elle me plaira

davantage encore du jour où j'aurai quelque chance d'y rencontrer Mlle

Vanesse.»

Restée seule, Mme Sauvigny alla se tapir dans l'angle le moins éclairé

de son salon, elle mit devant elle un écran, et, assise sur un fauteuil

à bascule, où elle se balança doucement, les yeux à demi fermés, elle se

plongea dans une méditation. Elle voulait se rendre un compte exact des

raisons qu'elle pouvait avoir de s'obstiner dans un projet qui

contrariait vivement deux de ses amis, qu'elle n'aimait pas également,

mais qu'elle tenait à ménager l'un et l'autre. La première de ces

raisons était sans contredit la pitié qu'elle ressentait pour Mlle

Vanesse; pourtant, comme le disait M. Saintis, il faut se défier

quelquefois des séductions du malheur et réserver ses soins, ses secours

aux misères qu'on est sûr de pouvoir guérir. Lui était-il vraiment

possible de guérir cette jeune fille de son dégoût de la vie, de sauver

du naufrage cette existence désemparée? Elle en doutait, mais elle se

faisait un crime d'en douter.

Quelque respect qu'elle eût pour la science et les aphorismes

biologiques du docteur Oserel, elle cherchait plus volontiers ses règles

de conduite dans sa petite théologie particulière, dont elle ne parlait

jamais à personne, et qui pouvait se résumer ainsi: Dieu est le grand

inconnu, dont notre petitesse est incapable de prendre la mesure; il

nous est facile de croire à sa sagesse, à sa puissance, à sa bonté, à

toutes ses perfections, mais nous ne verrons jamais jusqu'au fond de cet

abîme. Pascal, qu'elle vénérait beaucoup, lui avait appris «que Dieu est

demeuré caché sous le voile de la nature qui nous le couvre, jusqu'à

l'incarnation, et que quand il a fallu qu'il ait paru, il s'est encore

plus caché en se couvrant de l'humanité». Mais si la nature, où il vit

dans l'abaissement, dans une servitude volontaire, le cache et le

déforme, si la religion révélée n'est elle-même qu'un voile à demi

transparent, si l'être indéfinissable, que nous devons aimer sans le

connaître, se refuse à notre intelligence, il se communique

généreusement à notre coeur; il nous fait sentir son invisible présence

en se mêlant à nos fêtes, qui sans lui seraient incomplètes, à nos

douleurs, qui sans lui seraient inconsolables. Parfois il se manifeste à

nos sens par de grands spectacles, des effets extraordinaires, des

images symboliques. La splendeur et l'infini des nuits étoilées, la

magnificence des levers et des couchers de soleil, les grâces

pénétrantes du premier printemps, l'éclat et le parfum des fleurs, l'art

aussi, et surtout la musique, cet art divin auquel les réalités de ce

monde, qui sont des ombres et des songes, ont dit leur secret, tous ces

véridiques témoins certifient qu'il y a dans l'univers quelque chose qui

surpasse l'univers. Si, par ses prestiges, l'être sans visage et sans

nom nous fait rêver de lui, il se découvre plus directement à chacun de

nous par l'action de sa grâce sur nos consciences, par des

avertissements intérieurs, par des désirs qu'il peut seul inspirer, par

des idées qui ne viennent pas de nous, par de mystérieux appels auxquels

nous ne saurions résister, sans nous exposer aux tourments d'une

inguérissable inquiétude.

Ainsi raisonnait cette mystique, qui dans le détail de la vie n'avait

d'autre guide que son bon sens exquis et tranquille, et qui toutefois ne

se lançait jamais dans une entreprise avant que le grand inconnu lui en

eût parlé. Or il venait de parler nettement. Après une tentative

timide, elle s'était laissé décourager par le fâcheux rapport de l'abbé

Blandès; elle avait résolu de se désister, de ne plus penser à Mlle

Vanesse, d'effacer son souvenir, et un soir, au bord d'une rivière, un

visage pâle, argenté par la lune, lui avait reproché son renoncement

précipité et son criminel oubli. Décidément, il le voulait, et quand il

veut, il n'y a pas d'objections qui tiennent; et il faut savoir au

besoin contrarier ses amis.

C'était là, dans cette circonstance comme dans beaucoup d'autres, sa

grande raison, son grand mobile; mais était-ce le seul? Comme elle ne se

faisait point d'illusions sur elle-même, son examen de conscience la

conduisit à reconnaître qu'à sa raison déterminante s'en joignaient

d'autres, plus personnelles et plus humaines, que si Mlle Vanesse

sortait des mains de soeur Eulalie, pour rentrer dans une maison impure

et mal famée, Mme Sauvigny en éprouverait comme une douleur physique,

qu'elle en serait malade, que cette bonne dormeuse ne dormirait plus,

qu'elle était ainsi faite que tout désordre, une chambre en confusion,

une armoire mal rangée, une fausse note, une porte qui grinçait ou qu'on

claquait, une toilette aux tons criards, une tache de graisse sur une

nappe.... Oh! les taches surtout lui étaient insupportables, et quelle

tache sur la terre qu'une maison où vivaient côte à côte une mère, son

amant et sa fille! Ces taches-là ne s'en vont pas avec de l'eau de

javelle.

«Un poète n'a-t-il pas dit que quand Dieu fit la femme, il prit une

argile trop fine? J'ai des nerfs trop sensibles, trop subtils, trop

délicats, et ils jouent peut-être un rôle dans cette affaire; c'est par

leur secrète instigation que j'apporte tant de zèle à ma louable, mais

douteuse entreprise. Bah! ne médisons pas de nos nerfs lorsqu'ils nous

poussent au bien. Selon les cas, ils sont une faiblesse et ils sont une

force; ils nous aident à souffrir, ils nous aident à vouloir.»

Mais ce n'était pas encore tout. Quoiqu'elle aimât beaucoup son chalet,

elle ne pouvait s'empêcher de trouver qu'il y manquait quelque chose.

Elle s'était difficilement consolée de n'avoir point d'enfants.

Maintenant encore, de loin en loin, il lui arrivait de regretter la

fille qu'elle n'avait pas; elle la voyait en imagination, elle se la

figurait jolie, mais surtout très élégante, et le jour qu'elle avait

rencontré pour la première fois Mlle Vanesse, avant de la comparer à une

Diane, elle s'était dit: «Pourtant, si c'était elle!» Et dans ce moment,

elle se disait:

«À la vérité, il faudrait lui ôter quelques années pour qu'elle pût être

ma fille. Eh! qu'importe? Les femmes sont ingénieuses à tromper leurs

regrets, et si Mlle Vanesse.... Oui vraiment, ce serait le plus joli

meuble de ma maison, et il ne manquerait plus rien à mon chalet.»

Elle cessa de raisonner, dans la crainte de découvrir que ses petites

raisons prévalaient sur la grande, que dans tout cela elle songeait

surtout à elle-même, que le bonheur de Mlle Vanesse lui importait moins

que le sien, qu'elle était une parfaite égoïste. Elle pencha la tête, et

sans trop savoir ce qu'elle faisait, joignant ses deux mains en forme de

coupe et les soulevant à la hauteur de ses yeux, elle dit mentalement à

quelqu'un qui tour à tour se montre ou se cache, mais dont elle était

sûre d'être écoutée:

«Sépare le grain de la paille; telle qu'elle est, je t'offre ma bonne

action; elle vaut ce qu'elle vaut; tu es indulgent, bénis-la!»

Puis, tout à coup, une pensée lui vint, qui la fit sourire. Son La

Fontaine, pour qui elle avait autant d'amitié qu'elle avait de respect

pour Pascal, lui étant revenu en mémoire, elle récita gaiement ces

quatre vers:

C'était le roi des ours au compte de ces gens,

Le marchand à sa peau devait faire fortune;

Elle garantirait des froids les plus cuisants;

On en pourrait fourrer plutôt deux robes qu'une.

«Mon Dieu, oui, il ne reste plus qu'à tuer l'ours, et les ours, comme

dit la fable, ne se laissent pas toujours mettre par terre. Si Mlle

Vanesse se doutait de mes projets, elle trouverait que je dispose

cavalièrement de sa personne. Il se peut qu'elle refuse; cela prouvera

que je m'étais trompée, et ils seront contents, le docteur et lui.»

Jacquine Vanesse · 第 13 / 31 题