VI

Le soir de ce même jour, Mme Sauvigny eut à dîner le docteur Oserel, M.

Saintis et M. André Belfons, ce jeune et riche propriétaire que Mme

Leyrol avait signalé à son frère comme un rival dangereux. M. Belfons

s'était destiné dès l'enfance au métier d'ingénieur. Entré en bon rang à

l'École polytechnique, il en était brillamment sorti. Mais la mort

subite de son père avait bouleversé ses plans; il s'était rendu aux

instances de sa mère, qui désirait qu'il prît en main l'administration

du grand domaine dont il venait d'hériter. Il avait un bon caractère, il

s'était résigné, et fort intelligent, il était devenu en peu de temps un

habile agriculteur. Il pensait que quelque métier qu'on fasse, c'est la

sauce qui fait manger le poisson; il avait soigné la sienne, et

désormais il y trempait volontiers son pain.

Ne payant pas de mine, maigrelet, de courte taille, mais souple et

vigoureux, l'air éveillé, la physionomie mobile, le nez retroussé, de

petits yeux gris tirant sur le rose comme ceux des furets, le regard

tantôt très vif, tantôt doux et caressant, l'humeur franche, le coeur sur

la main, il plaisait beaucoup. Mme Leyrol l'accusait, à tort et sans

cause, d'avoir des vues sur Mme Sauvigny. Plus jeune qu'elle de sept ou

huit ans, il lui avait voué la plus respectueuse affection, un vrai

culte de dulie. Mais, quoi que pût lui dire sa mère, il était déterminé

à ne faire qu'un mariage d'inclination passionnée, et il tenait que le

respect n'a rien à démêler avec la passion, que l'amour est un accident

déraisonnable et inexplicable, que du moment qu'il s'explique, ce n'est

plus de l'amour. Il attendait le coup de foudre, et le coup de foudre

s'était fait attendre jusqu'au jour où un concert, donné dans une

grange, lui avait fourni l'occasion de rencontrer et de contempler de

près Mlle Jacquine Vanesse. Il n'y avait sans doute rien d'étonnant à ce

qu'un homme de goût s'éprît à première vue d'une aussi jolie fille; mais

ce qui l'avait séduit, subjugué, ce n'était pas tant la merveilleuse

finesse de son visage qu'une grâce étrange dont toute sa personne lui

avait paru enveloppée. Pour la première fois, il s'était passé dans son

coeur quelque chose d'inexplicable. Un mois s'était écoulé sans qu'il la

revît; cependant il n'avait pu l'oublier, elle lui apparaissait sans

cesse comme une figure de rêve, et en apprenant qu'elle avait tenté de

se tuer, il s'était senti plus que jamais sous l'empire de

l'inexplicable charme. Devenu malgré lui bon agronome, mais fidèle dans

sa nouvelle vie à ses premiers penchants, il avait conservé le goût des

mathématiques, et, sans en avoir l'air, les mathématiciens ont souvent

l'esprit romanesque.

Le dîner fut agréable; on mangeait bien chez Mme Sauvigny, et en sa

présence on ne se querellait jamais. Quelque antipathie qu'ils eussent

l'un pour l'autre, le docteur Oserel et M. Saintis se faisaient bon

visage, ne se montraient point les dents. Le docteur disserta savamment

sur une question médicale qui le préoccupait, et M. Saintis parut

l'écouter de toutes ses oreilles; M. Saintis raconta des commérages de

théâtre, des anecdotes de coulisses, et le docteur sembla y prendre un

extrême plaisir. Pour Mme Sauvigny, anecdotes et dissertations

l'intéressaient également; cette abeille faisait son miel de tout. Selon

la coutume, on prit le café dans la logette vitrée, qui servait de

fumoir: la maîtresse de la maison exigeait qu'on fumât devant elle, et

pour mettre ses invités à l'aise, elle allumait parfois une cigarette,

dont elle tirait quelques bouffées.

Tout à coup le docteur s'écria:

«Nous sommes entre amis, nous pouvons parler librement. Je veux,

messieurs, vous soumettre un cas encore plus bizarre, ce me semble, que

la maladie dont je vous parlais à table, vous en serez les juges. Malgré

son air de parfaite innocence, Mme Sauvigny, telle que vous la voyez, a

formé le plus absurde, le plus extravagant, le plus chimérique de tous

les projets. Elle ne m'a point mis dans sa confidence, mais il m'était

venu des soupçons, qui se sont changés en certitude. Vous êtes au fait,

comme moi, de l'aventure de Mlle Vanesse et du coup de pistolet qu'elle

s'est tiré de l'autre côté de l'eau, juste en face de cette fenêtre. Je

l'ai raccommodée, et je n'en fais point gloire, le dégât n'était pas

grand. Demain je lui signerai sa feuille de route. Eh bien! messieurs,

ou je suis un idiot, ou Mme Sauvigny s'est mis en tête de la garder chez

elle. Ai-je raison, chère madame?»

Elle fut déconcertée par cette brusque attaque à laquelle elle ne

s'attendait point.

«En quoi mon projet est-il absurde?» répondit-elle, rougissante et

confuse comme une jeune pensionnaire qu'on a surprise lisant un mauvais

livre ou écrivant une lettre amoureuse.

«Avant toute chose, reprit-il, soyez assez bonne pour répondre à la

question que voici; que comptez-vous faire de cette demoiselle?

--Conjurer, s'il est possible, le malheur de sa naissance,

répliqua-t-elle d'une voix plus ferme, l'arracher à sa triste destinée,

à son vilain entourage, à ses dégoûts, à ses idées noires, mettre un peu

d'ordre dans sa conscience, un peu de bonheur dans sa vie, la

réconcilier avec ce pauvre monde et, le moment venu, la marier à un

honnête homme.... Puisqu'on me met sur la sellette, ajouta-t-elle en se

tournant vers M. Belfons, me trouvez-vous si extravagante?»

M. Belfons ne se prononça pas, mais il lui témoigna par une inclination

de tête et un sourire velouté combien sa folie lui plaisait.

«Nous ne sommes pas ici pour nous faire des compliments, reprit M.

Oserel en fronçant le sourcil. Une femme, à laquelle nous sommes

profondément attachés, est près de commettre une grave imprudence; le

meilleur de ses amis sera celui qui l'avertira du danger avec le plus de

franchise. Je traite d'extravagante une entreprise qui peut avoir des

suites funestes pour l'entrepreneur, lui causer de grands ennuis, de

grands chagrins, sans aucun profit pour personne. Madame, si vous vous

flattez de faire l'éducation de Mlle Vanesse, que n'ai-je la tête

couverte, j'ôterais mon chapeau à votre démence!»

Elle se tourna vers M. Belfons, le seul de ses juges qui lui parût bien

disposé, et elle lui dit:

«Vous voyez comme on me traite!»

Puis, s'adressant au docteur:

«J'avais un rosier qui ne fleurissait jamais. Je l'ai fait transplanter

dans un endroit bien exposé, en pleine lumière, et dans une couche de

pur terreau. Il m'a donné cette année vingt belles roses.

--J'en suis fâché, madame, votre comparaison boite. Les rosiers ont été

faits pour donner des roses, mais Mlle Vanesse n'a rien de commun avec

les plantes qui décorent votre jardin. Transplantez dans une couche de

terreau une petite ortie, je ne doute pas qu'elle n'y prospère; mais

elle ne deviendra jamais qu'une grande ortie, que vous ne pourrez

toucher sans vous piquer les doigts.... Je l'ai étudiée quelque peu,

cette jeune blonde, avant, pendant et après sa fièvre; mais vous

récuserez mon témoignage. Vous avez longuement causé avec soeur Eulalie,

qui, à votre demande, lui a prodigué ses soins. Que vous a dit soeur

Eulalie?

--Je veux être tout à fait sincère. Soeur Eulalie n'a pas été

encourageante: elle m'a confessé qu'elle avait eu beaucoup de peine à

tirer trois paroles de sa malade, qu'elle la croyait hautaine, ingrate,

méprisante, et pour citer ses propres expressions: «Cette jeune fille,

m'a-t-elle dit, a le coeur haut, mais dur comme un caillou; en revanche,

je suis persuadée qu'elle est restée pure et chaste.»

--Soeur Eulalie est une personne de grand sens. Eh! oui, je crois comme

elle que cette araignée aquatique, cette argyronète, réfugiée sous sa

cloche de plongeur, est restée propre sur elle au milieu des souillures

de sa mare. Mais, de grâce, défiez-vous de son immaculée chasteté. J'ai

soigné longtemps, moi qui vous parle, une vieille demoiselle qui avait

vécu chastement et virginalement dans un monde où l'on s'amusait

beaucoup. Bien qu'elle affectât de mépriser les plaisirs que sa pruderie

lui avait interdits, elle éprouvait, j'imagine, une secrète envie pour

les pécheurs et les pécheresses, et comme il faut que chacun ait son

divertissement, le sien était de décharger sa bile sur tout le genre

humain. Elle ne se contentait pas d'être méchante, elle était

mauvaise.... Voulez-vous savoir, madame, qui est Mlle Vanesse?

Écoutez-moi bien, c'est une vierge noire, et je n'aime les vierges que

lorsqu'elles sont blanches.»

Ce mot, prononcé d'un ton doctoral, fit sensation, et il y eut un moment

de silence. M. Belfons jeta à Mme Sauvigny un regard furtif et

suppliant, comme pour lui dire:

«Ne vous laissez pas décourager; les arrêts de la Faculté ne sont pas

infaillibles, et les vierges qui sont étranges ont tant de charme!

--Je ne sais, reprit-elle enfin, si Mlle Vanesse, qui a les cheveux d'un

blond si doux, est une vierge blanche ou noire; mais je sais, docteur,

que vous êtes un homme sans entrailles et sans miséricorde. Vous ne

croyez donc pas aux métamorphoses? Vous tenez pour impossible la

régénération d'une pauvre créature mutilée par la vie? Notez, que, comme

moi, soeur Eulalie la croit très intelligente, et il y a toujours de la

ressource avec les êtres intelligents.

--À quoi vous servent donc mes leçons? s'écria-t-il. Que vous êtes

encore peu versée dans les lois et les secrets de la biologie! Vous vous

imaginez que plus un être a d'intelligence, plus il lui est facile de se

régénérer. Erreur grossière! La biologie nous enseigne qu'il ne tient

qu'aux vers de terre de régénérer leur queue et quelquefois leur tête,

que les escargots reproduisent à volonté leurs tentacules, les crabes

leurs pattes, les myriapodes leurs antennes, que, quand on coupe le bras

à un triton, ce bras repousse. Mais la biologie nous enseigne aussi que

la régénération n'est une puissance active que dans les êtres inférieurs

et très inintelligents, dans les mollusques, dans les infusoires,

qu'elle est faible et presque nulle chez les poissons, les reptiles, les

oiseaux, les mammifères. Un naturaliste parle à la vérité d'une cigogne

qui avait régénéré son bec; j'attendrai de l'avoir vu pour le croire.

Mais, dès aujourd'hui, je crois et j'affirme que, si Mlle Vanesse était

une jeune holothurie et qu'elle eût perdu son tube digestif, neuf jours

lui suffiraient pour s'en refaire un autre, et j'affirme aussi

péremptoirement que, n'étant pas une holothurie, cette petite-fille d'un

marquis aurait beau s'appliquer, aidée de vos conseils, à se refaire la

conscience et le coeur qu'elle a perdus, elle échouerait misérablement

dans son entreprise, avec cette consolation toutefois qu'il est plus

facile de se passer de conscience que d'un tube digestif.

--Docteur, vous m'étourdissez de vos grands mots; je ne me connais ni en

holothuries ni en tritons. Mais je sais par expérience que moyennant une

opération très simple, qu'au besoin je me chargerais de pratiquer

moi-même on transforme un poirier sauvage et on lui fait produire des

poires savoureuses.

--Oh! les femmes, les femmes! ne leur demandez pas de résoudre les

difficultés, elles les esquivent, en déplaçant le point de la question.

Tout à l'heure Mlle Vanesse était pour vous une pauvre créature mutilée

par la vie, qu'il s'agissait de régénérer; à présent ce n'est plus

qu'une jeune sauvagesse, que vous civiliserez en la greffant. Eh bien!

madame, je vous suis sur ce terrain, et de nouveau la biologie

démontrera l'extravagance de votre projet. Mon Dieu! oui, la greffe fait

des merveilles, puisqu'on a réussi à faire vivre et prospérer des

queues de rat sous la peau d'un surmulot, et nous autres chirurgiens,

nous obtenons d'assez beaux résultats par la greffe épidermique et la

rhinoplastie. Mais tout biologiste sérieux vous dira que la greffe ne

réussit qu'entre les variétés d'une même espèce, quelquefois aussi entre

les espèces d'un même genre, que du genre à genre on n'obtient jamais

qu'une soudure temporaire, mais que lorsque les deux sujets

appartiennent à des familles différentes, le greffeur est condamné

d'avance à un pitoyable et humiliant échec. Or Mme Sauvigny et Mlle

Vanesse ne représentent pas deux variétés d'une seule espèce, ni même

deux espèces d'un seul genre, elles diffèrent entre elles autant qu'une

légumineuse peut différer d'une rosacée; je n'en dis pas assez, elles

appartiennent à deux familles d'âmes et d'esprits aussi étrangères,

aussi opposées l'une à l'autre que le blanc l'est au noir, et je vous

défie, madame, de greffer sur ce sauvageon un seul de vos sentiments,

une seule de vos idées, la moindre particule de votre être. Si, contre

toute attente, le greffon prenait, il serait bientôt résorbé, éliminé,

il ne tiendrait pas, ou ce serait un miracle, et si je crois à la greffe

des queues de rat sur le surmulot, je ne crois pas aux miracles.

--Il s'en fait pourtant, docteur, il s'en fait, et sans sortir de mon

jardin....

--Oh! de grâce, interrompit-il, sortez-en.

--Que voulez-vous? la botanique est la seule science que je possède un

peu, et mon jardin est mon école; on apprend beaucoup de choses dans les

jardins. Figurez-vous que, l'an dernier, je n'avais dans mes

plates-bandes qu'une variété de pavots, une seule. Cette année, à ma

vive surprise, j'en ai compté cinq. Mon jardinier, à qui j'exprimais

mon étonnement, m'a répondu: «Eh! madame, c'est bien simple, vous les

devez à la mouche à miel.» Et il a ajouté, je ne le lui fais pas dire,

docteur, il a ajouté: «Madame ne sait donc pas que la mouche fait des

miracles?»

--Le mysticisme, riposta-t-il en faisant une affreuse grimace, est pour

moi un gaz irrespirable. Votre jardinier m'a toujours déplu, mais je ne

le savais pas mystique, cela l'achève, et puisque ses décisions font

autorité, je lui tire ma révérence et lui quitte la place.»

Là-dessus, il se réfugia dans le fond de la loge, pendant qu'elle lui

disait:

«Un jour que vous ne grognerez pas, vous m'expliquerez pourquoi j'ai

cinq variétés de pavots, et je vous promets de vous croire.»

Pendant ce débat, M. Saintis avait gardé le silence, mais il semblait

fort ému et s'agitait beaucoup. Il tordait entre ses doigts le cordon de

son monocle, il avait des inquiétudes dans les jambes, il étendait les

bras, allongeait le cou comme si le col de sa chemise l'eût gêné, et dix

fois il avait laissé s'éteindre son cigare et l'avait fiévreusement

rallumé. Il traitait le docteur Oserel de vieux jaloux; pour être jeune,

sa jalousie n'en était que plus féroce. Ce musicien, qui avait aimé bien

des femmes, n'aimait véritablement que depuis un mois, et la parole

qu'il n'osait prononcer, mais que murmurait sans cesse son âme

d'artiste, était le mot de Jéhovah: «Tu n'auras pas d'autre Dieu devant

ma face!» C'était lui faire outrage que de le préférer, il entendait

régner seul, et les distractions étaient à ses yeux des crimes comme les

infidélités. Il se sentait âprement jaloux de Mlle Jacquine Vanesse,

jaloux de ses cheveux d'un blond que Mme Sauvigny trouvait si doux,

jaloux du coup de pistolet qui l'avait métamorphosée en héroïne de

roman, jaloux de la pitié qu'elle inspirait à une femme qui aurait dû ne

s'occuper que de lui, jaloux de la place qu'un jour peut-être cette

intruse usurperait dans un coeur qu'il voulait posséder tout entier. Il

l'avait prise en grippe, en aversion; il y paraissait à son air, il y

parut à son discours.

S'étant levé brusquement, ayant remis et assujetti son menaçant monocle

dans le coin de son oeil droit, il vint se poster devant Mme Sauvigny, et

d'une voix vibrante:

«Eh! vraiment, madame, M. Oserel a mille fois raison et votre projet est

insensé. À quoi bon compliquer encore votre vie déjà si occupée, si

affairée? Gardez-vous d'ajouter à toutes vos tâches la plus laborieuse,

la plus stérile, la plus ingrate des besognes, en vous chargeant

d'élever une jeune fille qui ne vous est de rien, et que vous ne

changerez pas, qui mourra dans sa peau. Elle est blonde et son visage

vous a plu. Défiez-vous et de vos yeux et des entraînements

déraisonnables de votre pitié. Il y a sous le soleil de très jolis

petits monstres, et si jolis qu'ils soient, les monstres sont des

monstres!... J'en conviens, je n'ai vu Mlle Vanesse qu'en passant; je ne

la connais, je vous l'ai dit, que pour avoir autrefois dîné avec elle en

grand gala chez sa mère. Cela m'a suffi, je la sais par coeur, et comme

soeur Eulalie, je vous donne ma parole qu'elle n'en a point, que si elle

n'est pas vicieuse, elle n'en vaut guère mieux, qu'elle a le caractère

sournois, vindicatif, haineux. Vous vous attendrissez sur son sort; vous

vous dites que pour qu'elle ait tenté de se tuer, elle doit avoir

beaucoup souffert. J'admets qu'elle soit malheureuse. Croyez-moi, son

principal malheur est d'être ce qu'elle est, et ce malheur, qui est

entré dans ses chairs, elle le portera partout avec elle. Ah! madame,

votre maison est pour vous et pour vos amis un lieu de paix; n'y

installez pas le diable.... Franchement, vous vous sacrifiez trop, et

votre altruisme dégénère en fureur. Soyez humaine, charitable,

bienfaisante, mais, de grâce, vivez un peu pour vous. Comme la charité,

l'esthétique est une science divine, et une voix d'en haut nous dit:

«Cultive tous les goûts, les talents; ne laisse pas la vigne en friche

et mange quelquefois de tes raisins; ordonne harmonieusement ton

existence; qu'elle soit une belle statue, un beau tableau, une belle

sonate!» Vous êtes née musicienne, madame; vous avez une voix charmante

et très juste; vous ne chantez plus. Vous avez peint jadis de jolies et

fines aquarelles, vous ne touchez plus à vos pinceaux, et, encore un

coup, l'altruisme mange votre vie. Vous êtes, je le répète, trop

sensible aux séductions du malheur et de la pitié. J'admire vos vertus,

mais n'en soyez pas la dupe et la victime. Laissez cette jeune étrangère

régler comme elle l'entend son procès avec la destinée, et pour l'amour

de Dieu, qui nous commande d'orner sa maison et de fleurir ses autels,

je vous en conjure....»

Il s'arrêta tout court; elle lui avait caressé la main du bout de son

éventail, et en attachant sur lui des yeux encore plus doux à regarder

que les cheveux de Mlle Vanesse, elle avait dit:

«Valery, je suis heureuse; ne faut-il pas que je paie mon bonheur?»

Cette parole, accompagnée d'un regard qui la traduisait et dont il

démêlait seul le sens mystérieux, lui remua délicieusement le coeur et

fit tomber en même temps son monocle et sa colère.

«Madame, dit à son tour M. Belfons, je veux, moi aussi, faire

publiquement ma profession de foi. Je crois que la raison est une

admirable chose, mais que l'instinct d'une femme aussi femme que vous

l'êtes est une chose plus admirable encore. Je crois qu'on vous reproche

à tort de ne pas cultiver vos talents et vos goûts, attendu que votre

charité est un goût et un talent et qu'artiste à votre manière, non

seulement vous faites le bien, mais vous avez l'art de le bien faire. Je

crois que j'avais renvoyé de chez moi une ouvrière à la journée qui

joignait à de bonnes qualités un faible trop prononcé pour l'alcool, que

vous l'avez prise à votre service, que vous l'employez dans l'infirmerie

de votre asile, et qu'elle n'a donné jusqu'ici aucun sujet de plainte à

vos religieuses. Je crois que d'autres raisonnent, ou moralisent, ou

grondent, ou se fâchent, que vous ne grondez point, que vous ne

moralisez pas, que vous raisonnez rarement, mais que votre douceur et

votre sourire ont une puissance secrète, à laquelle ne résistent ni les

alcooliques ni les vierges noires. Je crois, madame, aux miracles de la

mouche et je crois aux vôtres.

--Oh! vous, dit-elle en lui tendant la main, vous avez toujours été très

gentil pour moi.

--Vil flatteur!» grommela M. Oserel, qui avait sauté sur ses pieds et

venait de prendre son chapeau.

En sortant, il dit à Mme Sauvigny, sans la regarder: «Règle générale:

dans la conduite de la vie, les nerveuses tranquilles sont de douces

entêtées. Que le ciel bénisse votre jardin et votre jardinier!»

Jacquine Vanesse · 第 12 / 31 题