Le soir de ce même jour, Mme Sauvigny eut à dîner le docteur Oserel, M.
Saintis et M. André Belfons, ce jeune et riche propriétaire que Mme
Leyrol avait signalé à son frère comme un rival dangereux. M. Belfons
s'était destiné dès l'enfance au métier d'ingénieur. Entré en bon rang à
l'École polytechnique, il en était brillamment sorti. Mais la mort
subite de son père avait bouleversé ses plans; il s'était rendu aux
instances de sa mère, qui désirait qu'il prît en main l'administration
du grand domaine dont il venait d'hériter. Il avait un bon caractère, il
s'était résigné, et fort intelligent, il était devenu en peu de temps un
habile agriculteur. Il pensait que quelque métier qu'on fasse, c'est la
sauce qui fait manger le poisson; il avait soigné la sienne, et
désormais il y trempait volontiers son pain.
Ne payant pas de mine, maigrelet, de courte taille, mais souple et
vigoureux, l'air éveillé, la physionomie mobile, le nez retroussé, de
petits yeux gris tirant sur le rose comme ceux des furets, le regard
tantôt très vif, tantôt doux et caressant, l'humeur franche, le coeur sur
la main, il plaisait beaucoup. Mme Leyrol l'accusait, à tort et sans
cause, d'avoir des vues sur Mme Sauvigny. Plus jeune qu'elle de sept ou
huit ans, il lui avait voué la plus respectueuse affection, un vrai
culte de dulie. Mais, quoi que pût lui dire sa mère, il était déterminé
à ne faire qu'un mariage d'inclination passionnée, et il tenait que le
respect n'a rien à démêler avec la passion, que l'amour est un accident
déraisonnable et inexplicable, que du moment qu'il s'explique, ce n'est
plus de l'amour. Il attendait le coup de foudre, et le coup de foudre
s'était fait attendre jusqu'au jour où un concert, donné dans une
grange, lui avait fourni l'occasion de rencontrer et de contempler de
près Mlle Jacquine Vanesse. Il n'y avait sans doute rien d'étonnant à ce
qu'un homme de goût s'éprît à première vue d'une aussi jolie fille; mais
ce qui l'avait séduit, subjugué, ce n'était pas tant la merveilleuse
finesse de son visage qu'une grâce étrange dont toute sa personne lui
avait paru enveloppée. Pour la première fois, il s'était passé dans son
coeur quelque chose d'inexplicable. Un mois s'était écoulé sans qu'il la
revît; cependant il n'avait pu l'oublier, elle lui apparaissait sans
cesse comme une figure de rêve, et en apprenant qu'elle avait tenté de
se tuer, il s'était senti plus que jamais sous l'empire de
l'inexplicable charme. Devenu malgré lui bon agronome, mais fidèle dans
sa nouvelle vie à ses premiers penchants, il avait conservé le goût des
mathématiques, et, sans en avoir l'air, les mathématiciens ont souvent
l'esprit romanesque.
Le dîner fut agréable; on mangeait bien chez Mme Sauvigny, et en sa
présence on ne se querellait jamais. Quelque antipathie qu'ils eussent
l'un pour l'autre, le docteur Oserel et M. Saintis se faisaient bon
visage, ne se montraient point les dents. Le docteur disserta savamment
sur une question médicale qui le préoccupait, et M. Saintis parut
l'écouter de toutes ses oreilles; M. Saintis raconta des commérages de
théâtre, des anecdotes de coulisses, et le docteur sembla y prendre un
extrême plaisir. Pour Mme Sauvigny, anecdotes et dissertations
l'intéressaient également; cette abeille faisait son miel de tout. Selon
la coutume, on prit le café dans la logette vitrée, qui servait de
fumoir: la maîtresse de la maison exigeait qu'on fumât devant elle, et
pour mettre ses invités à l'aise, elle allumait parfois une cigarette,
dont elle tirait quelques bouffées.
Tout à coup le docteur s'écria:
«Nous sommes entre amis, nous pouvons parler librement. Je veux,
messieurs, vous soumettre un cas encore plus bizarre, ce me semble, que
la maladie dont je vous parlais à table, vous en serez les juges. Malgré
son air de parfaite innocence, Mme Sauvigny, telle que vous la voyez, a
formé le plus absurde, le plus extravagant, le plus chimérique de tous
les projets. Elle ne m'a point mis dans sa confidence, mais il m'était
venu des soupçons, qui se sont changés en certitude. Vous êtes au fait,
comme moi, de l'aventure de Mlle Vanesse et du coup de pistolet qu'elle
s'est tiré de l'autre côté de l'eau, juste en face de cette fenêtre. Je
l'ai raccommodée, et je n'en fais point gloire, le dégât n'était pas
grand. Demain je lui signerai sa feuille de route. Eh bien! messieurs,
ou je suis un idiot, ou Mme Sauvigny s'est mis en tête de la garder chez
elle. Ai-je raison, chère madame?»
Elle fut déconcertée par cette brusque attaque à laquelle elle ne
s'attendait point.
«En quoi mon projet est-il absurde?» répondit-elle, rougissante et
confuse comme une jeune pensionnaire qu'on a surprise lisant un mauvais
livre ou écrivant une lettre amoureuse.
«Avant toute chose, reprit-il, soyez assez bonne pour répondre à la
question que voici; que comptez-vous faire de cette demoiselle?
--Conjurer, s'il est possible, le malheur de sa naissance,
répliqua-t-elle d'une voix plus ferme, l'arracher à sa triste destinée,
à son vilain entourage, à ses dégoûts, à ses idées noires, mettre un peu
d'ordre dans sa conscience, un peu de bonheur dans sa vie, la
réconcilier avec ce pauvre monde et, le moment venu, la marier à un
honnête homme.... Puisqu'on me met sur la sellette, ajouta-t-elle en se
tournant vers M. Belfons, me trouvez-vous si extravagante?»
M. Belfons ne se prononça pas, mais il lui témoigna par une inclination
de tête et un sourire velouté combien sa folie lui plaisait.
«Nous ne sommes pas ici pour nous faire des compliments, reprit M.
Oserel en fronçant le sourcil. Une femme, à laquelle nous sommes
profondément attachés, est près de commettre une grave imprudence; le
meilleur de ses amis sera celui qui l'avertira du danger avec le plus de
franchise. Je traite d'extravagante une entreprise qui peut avoir des
suites funestes pour l'entrepreneur, lui causer de grands ennuis, de
grands chagrins, sans aucun profit pour personne. Madame, si vous vous
flattez de faire l'éducation de Mlle Vanesse, que n'ai-je la tête
couverte, j'ôterais mon chapeau à votre démence!»
Elle se tourna vers M. Belfons, le seul de ses juges qui lui parût bien
disposé, et elle lui dit:
«Vous voyez comme on me traite!»
Puis, s'adressant au docteur:
«J'avais un rosier qui ne fleurissait jamais. Je l'ai fait transplanter
dans un endroit bien exposé, en pleine lumière, et dans une couche de
pur terreau. Il m'a donné cette année vingt belles roses.
--J'en suis fâché, madame, votre comparaison boite. Les rosiers ont été
faits pour donner des roses, mais Mlle Vanesse n'a rien de commun avec
les plantes qui décorent votre jardin. Transplantez dans une couche de
terreau une petite ortie, je ne doute pas qu'elle n'y prospère; mais
elle ne deviendra jamais qu'une grande ortie, que vous ne pourrez
toucher sans vous piquer les doigts.... Je l'ai étudiée quelque peu,
cette jeune blonde, avant, pendant et après sa fièvre; mais vous
récuserez mon témoignage. Vous avez longuement causé avec soeur Eulalie,
qui, à votre demande, lui a prodigué ses soins. Que vous a dit soeur
Eulalie?
--Je veux être tout à fait sincère. Soeur Eulalie n'a pas été
encourageante: elle m'a confessé qu'elle avait eu beaucoup de peine à
tirer trois paroles de sa malade, qu'elle la croyait hautaine, ingrate,
méprisante, et pour citer ses propres expressions: «Cette jeune fille,
m'a-t-elle dit, a le coeur haut, mais dur comme un caillou; en revanche,
je suis persuadée qu'elle est restée pure et chaste.»
--Soeur Eulalie est une personne de grand sens. Eh! oui, je crois comme
elle que cette araignée aquatique, cette argyronète, réfugiée sous sa
cloche de plongeur, est restée propre sur elle au milieu des souillures
de sa mare. Mais, de grâce, défiez-vous de son immaculée chasteté. J'ai
soigné longtemps, moi qui vous parle, une vieille demoiselle qui avait
vécu chastement et virginalement dans un monde où l'on s'amusait
beaucoup. Bien qu'elle affectât de mépriser les plaisirs que sa pruderie
lui avait interdits, elle éprouvait, j'imagine, une secrète envie pour
les pécheurs et les pécheresses, et comme il faut que chacun ait son
divertissement, le sien était de décharger sa bile sur tout le genre
humain. Elle ne se contentait pas d'être méchante, elle était
mauvaise.... Voulez-vous savoir, madame, qui est Mlle Vanesse?
Écoutez-moi bien, c'est une vierge noire, et je n'aime les vierges que
lorsqu'elles sont blanches.»
Ce mot, prononcé d'un ton doctoral, fit sensation, et il y eut un moment
de silence. M. Belfons jeta à Mme Sauvigny un regard furtif et
suppliant, comme pour lui dire:
«Ne vous laissez pas décourager; les arrêts de la Faculté ne sont pas
infaillibles, et les vierges qui sont étranges ont tant de charme!
--Je ne sais, reprit-elle enfin, si Mlle Vanesse, qui a les cheveux d'un
blond si doux, est une vierge blanche ou noire; mais je sais, docteur,
que vous êtes un homme sans entrailles et sans miséricorde. Vous ne
croyez donc pas aux métamorphoses? Vous tenez pour impossible la
régénération d'une pauvre créature mutilée par la vie? Notez, que, comme
moi, soeur Eulalie la croit très intelligente, et il y a toujours de la
ressource avec les êtres intelligents.
--À quoi vous servent donc mes leçons? s'écria-t-il. Que vous êtes
encore peu versée dans les lois et les secrets de la biologie! Vous vous
imaginez que plus un être a d'intelligence, plus il lui est facile de se
régénérer. Erreur grossière! La biologie nous enseigne qu'il ne tient
qu'aux vers de terre de régénérer leur queue et quelquefois leur tête,
que les escargots reproduisent à volonté leurs tentacules, les crabes
leurs pattes, les myriapodes leurs antennes, que, quand on coupe le bras
à un triton, ce bras repousse. Mais la biologie nous enseigne aussi que
la régénération n'est une puissance active que dans les êtres inférieurs
et très inintelligents, dans les mollusques, dans les infusoires,
qu'elle est faible et presque nulle chez les poissons, les reptiles, les
oiseaux, les mammifères. Un naturaliste parle à la vérité d'une cigogne
qui avait régénéré son bec; j'attendrai de l'avoir vu pour le croire.
Mais, dès aujourd'hui, je crois et j'affirme que, si Mlle Vanesse était
une jeune holothurie et qu'elle eût perdu son tube digestif, neuf jours
lui suffiraient pour s'en refaire un autre, et j'affirme aussi
péremptoirement que, n'étant pas une holothurie, cette petite-fille d'un
marquis aurait beau s'appliquer, aidée de vos conseils, à se refaire la
conscience et le coeur qu'elle a perdus, elle échouerait misérablement
dans son entreprise, avec cette consolation toutefois qu'il est plus
facile de se passer de conscience que d'un tube digestif.
--Docteur, vous m'étourdissez de vos grands mots; je ne me connais ni en
holothuries ni en tritons. Mais je sais par expérience que moyennant une
opération très simple, qu'au besoin je me chargerais de pratiquer
moi-même on transforme un poirier sauvage et on lui fait produire des
poires savoureuses.
--Oh! les femmes, les femmes! ne leur demandez pas de résoudre les
difficultés, elles les esquivent, en déplaçant le point de la question.
Tout à l'heure Mlle Vanesse était pour vous une pauvre créature mutilée
par la vie, qu'il s'agissait de régénérer; à présent ce n'est plus
qu'une jeune sauvagesse, que vous civiliserez en la greffant. Eh bien!
madame, je vous suis sur ce terrain, et de nouveau la biologie
démontrera l'extravagance de votre projet. Mon Dieu! oui, la greffe fait
des merveilles, puisqu'on a réussi à faire vivre et prospérer des
queues de rat sous la peau d'un surmulot, et nous autres chirurgiens,
nous obtenons d'assez beaux résultats par la greffe épidermique et la
rhinoplastie. Mais tout biologiste sérieux vous dira que la greffe ne
réussit qu'entre les variétés d'une même espèce, quelquefois aussi entre
les espèces d'un même genre, que du genre à genre on n'obtient jamais
qu'une soudure temporaire, mais que lorsque les deux sujets
appartiennent à des familles différentes, le greffeur est condamné
d'avance à un pitoyable et humiliant échec. Or Mme Sauvigny et Mlle
Vanesse ne représentent pas deux variétés d'une seule espèce, ni même
deux espèces d'un seul genre, elles diffèrent entre elles autant qu'une
légumineuse peut différer d'une rosacée; je n'en dis pas assez, elles
appartiennent à deux familles d'âmes et d'esprits aussi étrangères,
aussi opposées l'une à l'autre que le blanc l'est au noir, et je vous
défie, madame, de greffer sur ce sauvageon un seul de vos sentiments,
une seule de vos idées, la moindre particule de votre être. Si, contre
toute attente, le greffon prenait, il serait bientôt résorbé, éliminé,
il ne tiendrait pas, ou ce serait un miracle, et si je crois à la greffe
des queues de rat sur le surmulot, je ne crois pas aux miracles.
--Il s'en fait pourtant, docteur, il s'en fait, et sans sortir de mon
jardin....
--Oh! de grâce, interrompit-il, sortez-en.
--Que voulez-vous? la botanique est la seule science que je possède un
peu, et mon jardin est mon école; on apprend beaucoup de choses dans les
jardins. Figurez-vous que, l'an dernier, je n'avais dans mes
plates-bandes qu'une variété de pavots, une seule. Cette année, à ma
vive surprise, j'en ai compté cinq. Mon jardinier, à qui j'exprimais
mon étonnement, m'a répondu: «Eh! madame, c'est bien simple, vous les
devez à la mouche à miel.» Et il a ajouté, je ne le lui fais pas dire,
docteur, il a ajouté: «Madame ne sait donc pas que la mouche fait des
miracles?»
--Le mysticisme, riposta-t-il en faisant une affreuse grimace, est pour
moi un gaz irrespirable. Votre jardinier m'a toujours déplu, mais je ne
le savais pas mystique, cela l'achève, et puisque ses décisions font
autorité, je lui tire ma révérence et lui quitte la place.»
Là-dessus, il se réfugia dans le fond de la loge, pendant qu'elle lui
disait:
«Un jour que vous ne grognerez pas, vous m'expliquerez pourquoi j'ai
cinq variétés de pavots, et je vous promets de vous croire.»
Pendant ce débat, M. Saintis avait gardé le silence, mais il semblait
fort ému et s'agitait beaucoup. Il tordait entre ses doigts le cordon de
son monocle, il avait des inquiétudes dans les jambes, il étendait les
bras, allongeait le cou comme si le col de sa chemise l'eût gêné, et dix
fois il avait laissé s'éteindre son cigare et l'avait fiévreusement
rallumé. Il traitait le docteur Oserel de vieux jaloux; pour être jeune,
sa jalousie n'en était que plus féroce. Ce musicien, qui avait aimé bien
des femmes, n'aimait véritablement que depuis un mois, et la parole
qu'il n'osait prononcer, mais que murmurait sans cesse son âme
d'artiste, était le mot de Jéhovah: «Tu n'auras pas d'autre Dieu devant
ma face!» C'était lui faire outrage que de le préférer, il entendait
régner seul, et les distractions étaient à ses yeux des crimes comme les
infidélités. Il se sentait âprement jaloux de Mlle Jacquine Vanesse,
jaloux de ses cheveux d'un blond que Mme Sauvigny trouvait si doux,
jaloux du coup de pistolet qui l'avait métamorphosée en héroïne de
roman, jaloux de la pitié qu'elle inspirait à une femme qui aurait dû ne
s'occuper que de lui, jaloux de la place qu'un jour peut-être cette
intruse usurperait dans un coeur qu'il voulait posséder tout entier. Il
l'avait prise en grippe, en aversion; il y paraissait à son air, il y
parut à son discours.
S'étant levé brusquement, ayant remis et assujetti son menaçant monocle
dans le coin de son oeil droit, il vint se poster devant Mme Sauvigny, et
d'une voix vibrante:
«Eh! vraiment, madame, M. Oserel a mille fois raison et votre projet est
insensé. À quoi bon compliquer encore votre vie déjà si occupée, si
affairée? Gardez-vous d'ajouter à toutes vos tâches la plus laborieuse,
la plus stérile, la plus ingrate des besognes, en vous chargeant
d'élever une jeune fille qui ne vous est de rien, et que vous ne
changerez pas, qui mourra dans sa peau. Elle est blonde et son visage
vous a plu. Défiez-vous et de vos yeux et des entraînements
déraisonnables de votre pitié. Il y a sous le soleil de très jolis
petits monstres, et si jolis qu'ils soient, les monstres sont des
monstres!... J'en conviens, je n'ai vu Mlle Vanesse qu'en passant; je ne
la connais, je vous l'ai dit, que pour avoir autrefois dîné avec elle en
grand gala chez sa mère. Cela m'a suffi, je la sais par coeur, et comme
soeur Eulalie, je vous donne ma parole qu'elle n'en a point, que si elle
n'est pas vicieuse, elle n'en vaut guère mieux, qu'elle a le caractère
sournois, vindicatif, haineux. Vous vous attendrissez sur son sort; vous
vous dites que pour qu'elle ait tenté de se tuer, elle doit avoir
beaucoup souffert. J'admets qu'elle soit malheureuse. Croyez-moi, son
principal malheur est d'être ce qu'elle est, et ce malheur, qui est
entré dans ses chairs, elle le portera partout avec elle. Ah! madame,
votre maison est pour vous et pour vos amis un lieu de paix; n'y
installez pas le diable.... Franchement, vous vous sacrifiez trop, et
votre altruisme dégénère en fureur. Soyez humaine, charitable,
bienfaisante, mais, de grâce, vivez un peu pour vous. Comme la charité,
l'esthétique est une science divine, et une voix d'en haut nous dit:
«Cultive tous les goûts, les talents; ne laisse pas la vigne en friche
et mange quelquefois de tes raisins; ordonne harmonieusement ton
existence; qu'elle soit une belle statue, un beau tableau, une belle
sonate!» Vous êtes née musicienne, madame; vous avez une voix charmante
et très juste; vous ne chantez plus. Vous avez peint jadis de jolies et
fines aquarelles, vous ne touchez plus à vos pinceaux, et, encore un
coup, l'altruisme mange votre vie. Vous êtes, je le répète, trop
sensible aux séductions du malheur et de la pitié. J'admire vos vertus,
mais n'en soyez pas la dupe et la victime. Laissez cette jeune étrangère
régler comme elle l'entend son procès avec la destinée, et pour l'amour
de Dieu, qui nous commande d'orner sa maison et de fleurir ses autels,
je vous en conjure....»
Il s'arrêta tout court; elle lui avait caressé la main du bout de son
éventail, et en attachant sur lui des yeux encore plus doux à regarder
que les cheveux de Mlle Vanesse, elle avait dit:
«Valery, je suis heureuse; ne faut-il pas que je paie mon bonheur?»
Cette parole, accompagnée d'un regard qui la traduisait et dont il
démêlait seul le sens mystérieux, lui remua délicieusement le coeur et
fit tomber en même temps son monocle et sa colère.
«Madame, dit à son tour M. Belfons, je veux, moi aussi, faire
publiquement ma profession de foi. Je crois que la raison est une
admirable chose, mais que l'instinct d'une femme aussi femme que vous
l'êtes est une chose plus admirable encore. Je crois qu'on vous reproche
à tort de ne pas cultiver vos talents et vos goûts, attendu que votre
charité est un goût et un talent et qu'artiste à votre manière, non
seulement vous faites le bien, mais vous avez l'art de le bien faire. Je
crois que j'avais renvoyé de chez moi une ouvrière à la journée qui
joignait à de bonnes qualités un faible trop prononcé pour l'alcool, que
vous l'avez prise à votre service, que vous l'employez dans l'infirmerie
de votre asile, et qu'elle n'a donné jusqu'ici aucun sujet de plainte à
vos religieuses. Je crois que d'autres raisonnent, ou moralisent, ou
grondent, ou se fâchent, que vous ne grondez point, que vous ne
moralisez pas, que vous raisonnez rarement, mais que votre douceur et
votre sourire ont une puissance secrète, à laquelle ne résistent ni les
alcooliques ni les vierges noires. Je crois, madame, aux miracles de la
mouche et je crois aux vôtres.
--Oh! vous, dit-elle en lui tendant la main, vous avez toujours été très
gentil pour moi.
--Vil flatteur!» grommela M. Oserel, qui avait sauté sur ses pieds et
venait de prendre son chapeau.
En sortant, il dit à Mme Sauvigny, sans la regarder: «Règle générale:
dans la conduite de la vie, les nerveuses tranquilles sont de douces
entêtées. Que le ciel bénisse votre jardin et votre jardinier!»