IV

L'abbé Blandès avait un gros souci: l'abside de son église était

endommagée, il avait besoin de trois mille francs au moins pour la

réparer, et le conseil municipal les lui avait refusés. Il aimait

tendrement son église; il se plaisait à dire qu'il l'avait épousée, et

il était aussi chagrin qu'un mari amoureux, mais nécessiteux, qui ne

peut payer une robe à sa femme. Homme de ressource et fort avisé, il

s'était dit que, par un hasard providentiel, un grand musicien était

venu s'établir dans le pays, que, si ce grand musicien daignait donner

un concert au bénéfice de son abside, il ne serait pas loin d'avoir ses

trois mille francs, qu'une quête lui procurerait le reste, mais qu'il

n'y avait qu'une seule personne qui pût décider M. Saintis à lui faire

cette grâce. Il s'en fut trouver Mme Sauvigny, la supplia d'intercéder

auprès de son ami d'enfance. Après une courte discussion, elle fit

atteler et alla relancer l'ermite dans sa bicoque, qui n'était pas aussi

bicoque qu'il le prétendait. À peine lui eut-elle présenté sa requête:

«Je consens, dit-il, à tout ce que vous voulez; mais je fais mes

conditions. La première est que, pour la rareté du fait, je donnerai

mon concert dans une grange, une véritable grange. La seconde est que je

jouerai sur votre piano; non seulement c'est un Pleyel juste à son point

de maturité, mais jadis, quand vous cultiviez encore les beaux-arts,

vous en avez touché quelquefois, et il y a dans ce piano un peu de

vous.»

Séance tenante, ils composèrent un programme. Restait à trouver la

grange; deux fermiers offrirent la leur; on choisit la plus grande, qui

était aussi la mieux tenue. Mme Sauvigny se chargea de la mettre en

état, de la garnir de bancs et de chaises, d'y dresser une estrade. Puis

elle rédigea une circulaire, et programmes, circulaires, billets furent

expédiés par ses soins partie au sous-préfet de l'arrondissement, qui

était de ses amis et en plaça beaucoup, partie dans les villas et les

châteaux des environs.

«Vous avez mis vos billets à un prix extravagant, lui dit le docteur

Oserel, qui ne manquait guère une occasion de grogner; vous verrez qu'on

vous les renverra tous.»

On en renvoya très peu, tant on était désireux de lui être agréable

ainsi que d'entendre et surtout de voir le jeune et célèbre maëstro,

qui, depuis le prodigieux succès de son opéra, ne s'était jamais produit

en public.

Quand le grand jour fut arrivé, la vieille grange, étonnée de sa gloire,

se trouva comble; il n'y avait pas un siège vide; les billets restés en

compte, qu'on vendait sous le porche, furent tous enlevés. Le chemin de

fer du Bourbonnais avait amené les bourgeois des petites villes

avoisinantes, les châtelains étaient venus dans leurs voitures; jamais

le village n'avait vu circuler dans ses rues tant de landaus, tant de

victorias, tant de livrées, de galons et de si brillantes toilettes. Le

jeune maître se surpassa; il joua avec une égale perfection du Bach, du

Mozart, du Beethoven, du Chopin, du Schumann et du Saintis; il fut fêté,

acclamé. Ceux qui tenaient surtout à le voir étaient aussi satisfaits

que ceux qui désiraient l'entendre. Les cheveux en désordre, le front

moite, l'oeil étincelant, il ressemblait à un jeune dieu qui a la tête

échauffée par de trop copieuses libations de nectar, et son ivresse

céleste le rendait beau. Lorsqu'il eut frappé ses derniers accords et

que, descendu de son estrade, il enfila le long couloir ménagé entre les

deux rangées de bancs, il y eut presse pour rapprocher; de jeunes femmes

étaient montées sur leurs chaises et lui envoyaient des sourires. Mme

Sauvigny ressentit comme un chatouillement d'orgueil.

«Elles ne savent pas qu'il est à moi», pensait-elle.

Et vraiment il était bien à elle, c'est à elle seule qu'il en avait. Ils

sortirent ensemble, et il attendit que la foule se fût écoulée, pour lui

dire tout bas:

«Eh bien! Lolotte est-elle contente?

--Oui, répondit-elle, Lolotte est très contente, et elle se rengorge

comme le sonneur de cloches qui s'écriait: Que nous avons bien prêché ce

matin!»

Elle ne lui avoua pas que, si passionnée qu'elle fût pour la musique,

elle avait eu de fréquentes distractions pendant le concert. Peu

d'instants avant qu'il se mît au piano, elle avait vu entrer Mme Vanesse

et le comte Krassing, qu'elle ne connaissait pas, suivis d'une jeune

fille qu'elle connaissait; et, en revoyant cette tête blonde et ce frais

visage, une idée, qu'elle avait tenté de chasser, lui était revenue,

plus obsédante que jamais. À plusieurs reprises, elle avait cru sentir

sur elle le regard de Jacquine: pure illusion; la charité s'en fait

comme l'amour, et ce n'était pas Mlle Vanesse qui la regardait, c'était

son idée.

Elle retourna dans la grange, une heure plus tard, pour s'assurer qu'on

avait grand soin de son piano, qui désormais lui était doublement

précieux, qu'on le lui ramènerait sain et sauf. En entrant, elle aperçut

à terre, sous une des chaises qu'avait occupées le trio qui faisait

parler de lui, un joli carnet en maroquin agrémenté d'ivoire. Elle le

ramassa et y vit un chiffre gravé, qu'elle n'eut pas de peine à

déchiffrer. Ce carnet lui parut de bonne prise; elle le glissa dans sa

poche.

Le lendemain, vers le milieu de la matinée, elle se présentait au

presbytère. L'abbé Blandès arpentait une des allées de son petit jardin,

dont il s'occupait beaucoup. Elle lui annonça que la recette du concert

se montait à près de deux mille quatre cents francs, qu'elle s'était

donné le plaisir de compléter la somme dont il avait besoin pour être

tout à fait heureux, et elle lui remit un pli cacheté, contenant trois

billets. Il la remercia avec effusion. Ayant été autrefois professeur de

rhétorique dans un petit séminaire, il avait l'esprit fleuri et le goût

des citations.

«Ah! madame, s'écria-t-il d'une voix émue, je ne dirai jamais comme

Cornélie: «Que de vertus vous me faites haïr!» Mais vous savez ce que je

vous souhaite, ce que je demande à Dieu dans mes prières. Le jour où

vous aurez la vraie foi, vous serez parfaite, et ce jour viendra, j'en

ai l'assurance. Pour tout vous dire, je soupçonne que dès maintenant,

dans le fond de votre coeur, vous êtes à nous.»

Elle détestait la controverse et il l'aimait beaucoup: c'était le seul

défaut qu'elle lui trouvât.

«Vous présumez trop de moi, dit-elle. Hélas! mon erreur m'est chère. On

aime la religion qu'on a sucée avec le lait comme on aime son pays

natal; c'est une fatalité.

--Singulière patrie, riposta-t-il, qu'une église où l'on ne s'entend sur

rien, où règne la discorde, où l'on se chamaille sans cesse! Le

caractère de la vérité divine est l'unité, et dans l'église qu'elle a

créée à son image, il n'y a qu'un chef, qu'une discipline, qu'une règle

de foi.

--En êtes-vous bien sûr! Cette unité est-elle aussi réelle que vous le

dites? Je suis portée à croire que, dans votre église comme dans la

nôtre, il y a beaucoup de dissidences, que plus un catholique a de vrai

zèle, plus il est enclin à avoir ses opinions particulières. Il en est

des dogmes, à ce qu'il me semble, comme de la musique, que chacun, sauf

les indifférents, interprète à sa façon et au gré de son coeur. Pour que

le dogme ait une action sur la vie, il doit se convertir en sentiment,

et nos sentiments nous sont très personnels, nous y mettons notre

marque. Monsieur le curé, ai-je tort de m'imaginer que les plus grands

saints ont eu leurs petites hérésies? Il n'y a que les indifférents qui

n'en aient point.... Mais Dieu me garde de discuter avec vous! Beaucoup

plus fort, beaucoup plus savant que moi, vous finiriez peut-être par me

convaincre, et les femmes sont si déraisonnables que, lorsqu'on les a

convaincues, on ne les a pas persuadées.»

Il allait s'échauffer, quand ses yeux se portèrent sur le pli cacheté

qu'il tenait dans sa main droite. Il pensa à ses trois billets de mille

francs, à l'abside de sa pauvre église, à la joie qu'il éprouverait en

rhabillant sa femme, et il se calma comme par enchantement.

«Madame, reprit-il, ce qui me paraît aussi certain qu'un dogme, c'est

que vous êtes la femme la plus généreuse, la plus obligeante que je

connaisse, et vous pouvez m'en croire, je voudrais trouver une occasion

de vous rendre à mon tour un grand ou un petit service.

--Précisément, dit-elle, je venais vous en demander un.»

Il ne manquait point de finesse; il reconnut sur-le-champ à son air

qu'elle avait une commission désagréable à lui donner, et il regretta de

s'être trop avancé. Elle lui parla de Mon-Refuge, de la jeune fille dont

le sort la préoccupait, de son vif désir d'en avoir le coeur net,

d'éclaircir ses doutes par une enquête dont elle le priait de vouloir

bien se charger.

«Eh! madame, qui peut la faire mieux que vous? Vous avez l'esprit si

délié! Vous savez si bien forcer l'entrée des coeurs!»

Elle rougit: «Je veux vous confesser ma faiblesse, répondit-elle, cette

maison mal habitée me fait l'effet d'une caverne, et les cavernes me

font peur.

--Et vous y envoyez les curés, dit-il en riant, dussent-ils y

compromettre leur soutane!

--Les curés ont le droit d'entrer partout, et quand ils vous

ressemblent, leur soutane n'est jamais compromise.

--Ah! permettez, quoique ces dames soient venues une ou deux fois à la

messe, ce sont des étrangères de passage que je ne compte point parmi

mes ouailles. Nous vivons dans un temps où les prêtres ne sauraient être

trop circonspects; on est si prompt à les accuser d'indiscrétion!»

Et comme elle insistait, il ajouta imprudemment:

«Encore faudrait-il un prétexte.

--Le voici», dit-elle, en lui tendant le carnet qu'elle avait ramassé la

veille. Et elle lui représenta que Mme Vanesse l'avait perdu dans un

concert donné au bénéfice d'une église: n'était-il pas juste que le

desservant de cette église se chargeât de lui rapporter son bien?

«Et d'ailleurs, continua-t-elle, Mme Vanesse se lève si tard que, selon

toute apparence, elle ne pourra vous recevoir. Si vous désirez me

plaire, vous demanderez à parler à sa fille, et, sagace comme vous

l'êtes....

--Mais enfin, interrompit-il, quel résultat espérez-vous de ma démarche

et de mon entretien avec cette jeune personne?

--De deux choses l'une: peut-être s'accommode-t-elle du milieu où elle

vit, peut-être aussi aspire-t-elle à en sortir. Si elle est heureuse, il

n'y a rien à faire; si elle ne l'est pas, je réussirai peut-être à faire

quelque chose.»

Il se trouvait pris; il s'exécuta de bonne grâce.

«Madame, dit-il, retournez dans votre chalet; je me rends de ce pas dans

la caverne; si j'en sors vivant, j'irai sans retard vous porter des

nouvelles de mon expédition plus fâcheuse que lointaine.»

Elle était si pressée d'en avoir qu'elle lui dit:

«Avec votre agrément, je les attendrai dans votre jardin. Vous avez de

si beaux oeillets, monsieur le curé!...»

Il partit d'un bon pas, comme il l'avait promis; mais il ralentit

bientôt sa marche; sa mission lui pesait. Il faut compter avec les

accidents et avec l'humeur contrariante des femmes: ne pouvait-il pas se

faire que ce jour-là, tout exprès. Mme Vanesse se fût levée une heure

plus tôt que d'habitude à la seule fin de se montrer dans sa gloire à

un curé qui se souciait peu de la contempler de près? Elle lui imposait

beaucoup; il lui avait paru que son impériale et impérieuse beauté, sa

grande tournure, ses grands airs la rendaient redoutable. Il maugréait à

part lui contre Mme Sauvigny et l'intempérance de son zèle.

«De quoi se mêle-t-elle? pensait-il. Sa charité dégénère parfois en

manie. Ne soyons excessifs en rien: _medio tutissimus ibis_. À quoi bon

se créer des devoirs de fantaisie? Eh! vraiment c'est assez des devoirs

évidents pour remplir les heures et les journées.»

Lorsqu'il atteignit la grille de Mon-Refuge, il s'avisa qu'elle était

hermétiquement close et que, pour se la faire ouvrir il fallait tirer

une sonnette grosse comme une cloche. Il lui répugnait de s'introduire

dans ce vilain endroit avec tant de fracas. Il prit le plus long, poussa

jusqu'à une porte bâtarde ouvrant dans le parc, qui lui parut plus

rassurante. Il entra, et, après avoir traversé des bosquets changés en

halliers, il longea un jardin peu fleuri, mal tenu, et il se dit que,

lorsqu'on néglige de nettoyer ses plates-bandes, on est sans doute peu

disposé à nettoyer sa conscience. Puis il suivit une avenue verte de

mousse, qu'envahissaient par endroits les ronces et les orties, et il se

dit encore que quand on laisse pousser des orties dans ses allées, on en

laisse pousser dans son âme, que le désordre appelle le désordre, que

l'abîme appelle l'abîme, et il le disait en latin: _Abyssus abyssum

vocat_.

Enfin il aperçut la maison, qu'il abordait par ses derrières, et si

forte était sa prévention qu'il trouva à cette maison une face de

réprouvé. Il aurait suffi cependant de la regretter, de boucher quelques

lézardes pour lui donner bon air: c'est ainsi qu'en jugeait Mme

Sauvigny, puisqu'elle voulait l'acheter.

Il n'eut pas la peine de sonner. Une femme de chambre accorte et

délurée, qui s'occupait de cueillir une rose pour en orner son corsage,

vint au-devant de lui. Il s'informa si Mme Vanesse était visible.

«Madame aura bien du regret, elle n'est pas encore levée.

--Et puis-je causer un instant avec Mlle Vanesse?

--Mademoiselle est en promenade; c'est le jour des papillons.»

L'abbé se sentit fort soulagé, bénit la Providence de la grâce qu'elle

lui faisait et de l'heureux tour que prenait son aventure, tira de sa

poche le carnet et pria la femme de chambre de le rendre à sa maîtresse,

à qui sûrement il appartenait.

«Ne doutez pas, dit-elle, qu'il ne lui appartienne et qu'elle ne soit

ravie de le retrouver. Elle le conserve comme la prunelle de ses yeux.»

Puis d'un ton de mystère:

«Il y a, dans ce carnet, une pochette où elle serre son fétiche.»

L'abbé fit un saut en arrière. Eh! quoi, cette odieuse femme ne se

contentait pas de scandaliser une paroisse par son inconduite notoire et

d'être une abominable mère; elle adorait les dieux fétiches! Son

effarement fit sourire la femme de chambre.

«Je vois bien que M. le curé n'est pas au fait. Le fétiche de Madame est

un petit bout de ficelle, détaché de la corde d'un pendu. Il paraît que

c'est souverain pour gagner au jeu. Aussi Madame ne perd-elle jamais.

--Vous lui en ferez, répliqua-t-il, mon très sincère compliment.»

Et, tournant les talons, il s'en alla comme il était venu. Oui, son

aventure avait bien fini, il en était quitte à bon compte. Mais au

moment d'atteindre la porte bâtarde, il vit surgir soudain devant lui,

sous une voûte de sombre verdure à la physionomie sinistre, une jeune

fille en blouse, qui, alerte et toute pimpante, revenait d'un autre

monde: pendant trois heures, elle avait couru les bois, où elle avait

trouvé l'oubli. Elle s'effaça gentiment pour le laisser passer en lui

disant.... Ce qu'elle lui dit fit sur l'abbé Blandès une telle

impression qu'il ne lui fallut que cinq minutes pour regagner son

jardin.

«Eh bien, lui demanda Mme Sauvigny, vous l'avez vue?

--Je l'ai non seulement vue, mais entendue, répondit-il. Madame,

laissez-moi recueillir mes esprits; je tiens à vous répéter sa phrase

mot pour mot; il ne faut pas gâter les belles choses. Elle m'a dit....

Et notez qu'elle avait le ton fort badin, le visage fort enjoué et un

sourire agréable sur les lèvres.... «Monsieur le curé, m'a-t-elle dit,

que venez-vous faire ici? Allez-vous-en bien vite. On ne reçoit dans

cette maison que les sept péchés capitaux.» Ah! madame, je vous l'avoue

sincèrement et tristement, je la tiens pour une âme perdue, qu'un

miracle seul peut sauver, et il n'y a que Dieu qui en fasse. Vous

vouliez savoir, vous savez. Croyez bien qu'elle est heureuse, qu'il ne

manque rien à son bonheur, que vous la désobligeriez beaucoup en

l'empêchant de vivre dans l'aimable société de l'orgueil, de la colère,

de l'envie, de la gourmandise, de l'avarice, de la paresse et de la

luxure.»

Mme Sauvigny se retira consternée.

V

Vers la fin de septembre, Mme Sauvigny était allée un soir, en compagnie

du docteur Oserel, dîner chez des amis, à deux lieues de son chalet. Ils

s'en retournaient entre onze heures et minuit, et leur voiture allait

grand train, lorsque, arrivés à l'endroit où la route serre de près la

rivière, dont les abondantes vapeurs avaient comme submergé ses rives

plates, ils se trouvèrent plongés dans un brouillard si épais qu'on

voyait difficilement à se conduire. Crainte d'accident, Mme Sauvigny

ordonna à son cocher de mettre les chevaux au pas; elle se défiait

d'eux, elle les savait sujets à fringuer, à se faire des fantômes de

rien. Tout à coup, comme on approchait du pont, elle entendit dans la

direction du petit promontoire qui faisait face au Chalet, le bruit

d'une détonation, suivi d'un grand cri.

«On assassine quelqu'un», dit-elle au docteur en lui serrant le bras.

Il avait bien dîné et sommeillait.

«Bah! dit-il en se frottant les yeux, c'est quelque nigaud qui revient

de la chasse aux canards; son fusil s'est accroché à un buisson, et le

coup lui est parti entre les jambes. Rassurez-vous, il a eu plus de

peur que de mal.

--On ne revient pas de la chasse si tard, répondit-elle, et le cri que

j'ai entendu était sûrement un cri de femme.»

Malgré ses protestations, elle mit pied à terre, et tâchant de se

réveiller, il suivit machinalement son exemple. Le groom prit une des

lanternes de la voiture, et, précédés par lui, ils descendirent dans une

prairie que traversait un sentier sinueux. Quoiqu'ils eussent de la

peine à se guider, ils atteignirent bientôt la berge de la rivière. Ils

cherchaient et désespéraient de rien trouver, tant la nuit était sombre,

tant le brouillard était épais.

«Y a-t-il ici quelqu'un qui ait besoin de secours?» demanda le docteur

de sa plus grosse voix.

Personne ne répondit.

«Après tout, madame, dit-il, sommes-nous bien certains, vous et moi,

d'avoir entendu ce cri? J'ai cru l'entendre, mais je dormais et mon

témoignage a peu de poids. Le vôtre assurément en a davantage. Cependant

les femmes ont un appareil nerveux si prompt à s'ébranler, tant de goût

pour ce qui tient du roman, que les plus raisonnables sont sujettes à

caution.»

Il finissait sa phrase quand se produisit un changement à vue, opéré,

pouvait-on croire, par la baguette d'une fée. Le brouillard dense, mais

bas, rampant, dont la hauteur dépassait à peine trois mètres, fut frappé

tout à coup par les rayons de la lune en décours, qui venait de se

lever. Cette fumée grise et opaque, devenue subitement diaphane, s'était

comme imprégnée d'une clarté laiteuse, et Mme Sauvigny aperçut quelque

chose qu'elle montra du doigt au docteur. Trois ou quatre pas plus

loin, au pied d'un vieux saule creux à qui elle avait naguère envoyé un

baiser discret, gisait tout de son long, étendue sur le dos, endormie ou

morte, une jeune fille dont le corps et les vêtements en désordre

semblaient baigner dans une rosée de lumière magique; son visage et ses

mains étaient d'argent.

«Ma parole! dit M. Oserel, la nature s'amuse quelquefois à singer des

effets d'opéra, et si votre grand compositeur était ici....

--Voyez plutôt, interrompit Mme Sauvigny, j'en étais sûre, c'est elle.»

En effet, c'était elle, et déjà le docteur, agenouillé dans l'herbe,

l'examinait, l'auscultait.

«Ah! lui disait Mme Sauvigny d'une voix sourde, en couvrant sa figure de

ses mains, ne m'apprenez pas qu'elle est morte.

--Rassurez-vous, elle n'est qu'évanouie; mais j'ai bien du mal à lui

ôter d'entre les doigts la crosse de son pistolet. Qu'est devenu le

reste? le diable seul pourrait nous le dire.... Je ne sais en vérité

comme est bâtie cette demoiselle. Elle a tout fait pour se massacrer,

elle en est quitte pour une égratignure au pouce et une bosse à la tête.

--Ainsi vous me répondez de sa vie?

--Je vous en réponds, quoique, à vrai dire, je n'en sois pas

responsable; je compte l'examiner tantôt, plus à mon aise et dans un

lieu plus commode, car je ne pense pas que votre intention soit de la

laisser ici.... Mais ne vous dérangez pas, je n'ai pas besoin qu'on

m'aide à la soulever et mon paquet me pèsera peu. Elle est légère comme

une plume.»

Après lui avoir desserré ses vêtements, il l'emporta dans ses robustes

bras. Cinq minutes plus tard, ils étaient remontés en voiture, et

Jacquine était couchée sur leurs genoux. On lui avait fait respirer des

sels; bien que ses yeux fussent toujours clos, elle semblait se ranimer.

«Quelle étrange créature! murmurait le docteur. Son évanouissement n'est

pas sérieux; c'est une simple lipothymie.... Voyez plutôt, tâtez-la, le

coeur s'est remis à battre, et elle respire.»

Mme Sauvigny ne parlait pas; mais elle disait tacitement:

«Pauvre petite! comme on te calomniait! On osait prétendre que tu étais

heureuse!

Et, se penchant sur ce visage livide, sur ces cheveux blonds trempés par

le brouillard, couvant des yeux cette proie qu'elle avait convoitée:

«C'est la Providence qui te donne à moi. Je te tiens, et ils auront

dire, je te garderai.»

Cependant le docteur, dont l'esprit actif avait déjà reconstitué la

scène telle qu'elle avait dû se passer, lui donnait des explications

qu'elle n'écoutait que d'une oreille.

«Voulez-vous savoir exactement, madame, comment la chose est arrivée?

Pour être plus sûre de son fait, cette jeune folle avait fait son plan

de se brûler d'abord la cervelle et de se noyer ensuite. Elle était

venue se poster à l'extrémité du petit promontoire, dans l'espérance

que, le coup parti, elle tomberait dans l'eau, et que les gens dont elle

a peut-être à se plaindre auraient le plaisir de l'y chercher. Soit que

son pistolet fût hors de service, soit qu'elle l'eût mal chargé, il lui

a éclaté dans la main. Selon toutes les règles de la logique humaine et

divine, elle aurait dû se mutiler horriblement; je vous l'ai dit, elle

en est quitte pour une égratignure. Dans la surprise que lui a causée

l'explosion, et qui lui a fait pousser un cri, elle a pivoté sur

elle-même; au lieu de choir dans l'eau, ses pieds ayant glissé sur

l'herbe humide, elle est tombée lourdement sur une des racines traçantes

du saule et elle n'a point de plaie. Je vous répète qu'elle est bâtie à

chaux et à ciment. La moralité de cette histoire est que lorsqu'on a la

vie dure et qu'on veut se tuer, il faut se procurer des pistolets en bon

état. Rien n'est plus désagréable que de se rater: il faut recommencer à

vivre, et c'est une habitude qui se perd très vite, on ne sait plus

comment s'y prendre.

--Théodore, disait Mme Sauvigny à son cocher, poussez donc vos chevaux,

nous n'arriverons jamais.»

Elle ne craignait plus qu'ils se cabrassent, et six minutes lui parurent

un siècle. Le docteur se moquait de son impatience, les docteurs seuls

ne perdent jamais la notion du temps réel. On arriva bientôt, et ce fut

assez d'un petit quart d'heure pour que Jacquine fût transportée dans

une chambre vacante de la maison de santé, déshabillée par la religieuse

de service, couchée dans un lit moelleux, examinée à nouveau par le

docteur, qui à son diagnostic joignit un pronostic.

»Chère madame, dit-il, je vous affirme que durant deux ou trois jours

cette jeune personne aura une forte fièvre, qui vous causera une

mortelle inquiétude, que cette fièvre tombera brusquement et qu'avant la

fin de la semaine, elle pourra retourner chez elle et s'y rendre à

cloche-pied, si le coeur lui en dit.

--Retourner dans cette caverne! pensa Mme Sauvigny. Elle en est sortie,

elle n'y rentrera pas.»

Jacquine avait rouvert les yeux. Elle les tint fixés un instant au ciel

de son lit, puis les laissant vaguer dans la chambre:

«Où puis-je bien être?» murmura-t-elle.

Mme Sauvigny s'avança vivement, en disant:

«Vous êtes, mon enfant, dans un endroit où vous serez soignée et aimée.»

Elle n'en put dire davantage, le docteur lui avait saisi le bras droit

dans l'une de ses grosses pinces de homard.

«Pour l'amour de Dieu, pas un mot et surtout pas de sentiment! Le

sentiment et la médecine ne furent jamais bien ensemble.... Mais,

vraiment, je ne vous reconnais pas. Il faut que cette scène ait

terriblement pris sur vos nerfs, dont vous êtes d'habitude dame et

maîtresse.... Allez-vous-en, je vous prie, allez-vous-en. Laissez-moi

panser ma malade.»

Et il la poussait vers la porte. Elle consentit à se retirer, après

avoir fait promettre à la soeur que, s'il survenait la moindre

complication, on s'empresserait de l'en informer. Elle se mit au lit et

ne tarda pas à s'endormir; elle dormait toujours, mais elle dormit mal.

Elle se leva de très bonne heure et griffona en hâte un petit billet

ainsi conçu: «Mlle Vanesse a tenté hier soir de se tuer; elle a été

trouvée évanouie au bord de la rivière par M. le docteur Oserel et Mme

Sauvigny, qui l'ont transportée dans la maison de santé, où elle recevra

tous les soins qu'exige son état, qui pour le moment n'a rien de grave».

Elle fit aussitôt porter ce billet à Mon-Refuge.

Mme Vanesse ressentit une vive surprise lorsqu'à son réveil, dont sa

femme de chambre, vu la circonstance, se permit d'avancer l'heure, elle

apprit l'escapade nocturne de sa fille et cette extraordinaire tentative

de suicide, à laquelle rien ne l'avait préparée. Depuis leur violente

querelle, promptement assoupie, tout était rentré dans l'ordre, la paix

n'avait plus été troublée. Le comte Krassing, devenu circonspect, avait

fait de prudentes réflexions; quoiqu'il fût très infatué de son mérite

et de sa personne, et que la fatuité obscurcisse l'entendement, il avait

fini par comprendre que Jacquine s'amusait à le mystifier: il s'était

fait une loi de ne plus s'occuper d'elle, et elle-même ne s'occupait

plus de lui. Ayant arrêté sa résolution, en se promettant d'attendre

pour l'exécuter le jour où elle entrerait dans sa vingt-troisième année,

dont elle entendait faire une page blanche, les choses de ce monde la

laissaient dans la plus complète indifférence; elle était sortie du jeu;

taciturne, mais souriante, elle semblait dire: «Rien ne m'est plus de

rien». Qu'elle eût conçu pour sa mère un dégoût qui, par un choc en

retour, lui inspirait le dégoût d'elle-même et de la vie, cette bonne

mère était à mille lieues de s'en douter. Il manquait à Mme Vanesse un

certain nombre d'idées, et partant, certains états d'esprit étaient pour

elle d'incompréhensibles mystères.

Elle s'expliqua le coup de désespoir que lui annonçait Mme Sauvigny par

un accès de folie, dont l'éclat de rire qui l'avait épouvantée avait été

le signe précurseur. Peut-être y avait-il de l'hérédité dans cette

affaire; elle se souvint qu'un de ses grands-oncles s'était tué sans

qu'on sût pourquoi. Son étonnement était mêlé d'inquiétude et de

chagrin. Elle pensait au bruit que cette sotte aventure allait faire

dans le pays, et elle n'aimait plus le bruit: sa nouvelle philosophie

lui enseignait qu'à son âge et déchue de ses grandeurs, elle devait se

contenter désormais des bonheurs silencieux, que le silence a sa

douceur. Mais ce qui la touchait encore plus, c'était la rente viagère

laissée par Mlle de Salicourt à sa petite-nièce, et dont le capital,

par la volonté expresse de la testatrice, devait, l'usufruitière venant

à mourir, faire retour à un orphelinat. Elle voyait dans cette pension

un précieux appoint à ses propres ressources: Jacquine s'était engagée à

prendre à sa charge, tant qu'elle vivrait avec sa mère, la moitié de la

dépense du ménage, et au risque d'enrichir des orphelins, cette folle

venait d'attenter à sa vie! En vérité, cet incident était aussi

désagréable qu'étrange.

Elle se livrait à ces réflexions chagrines, en se faisant coiffer à la

hâte par sa femme de chambre, qu'elle accusa ce jour-là de n'être pas

assez expéditive. À dix heures sonnantes, elle arrivait au parloir de la

maison Oserel. Au moment où elle y entrait, Mme Sauvigny se disposait à

en sortir. Elle l'arrêta au passage pour lui demander des nouvelles de

sa fille. On lui avait parlé de Mme Sauvigny comme d'une femme

extraordinaire qui, par l'emploi qu'elle faisait de sa fortune, s'était

acquis une grande considération, était devenue une puissance. Elle avait

toujours posé en principe que les puissances se reconnaissent à un air

de majesté répandu dans toute leur personne, et en ce qui la concernait,

elle avait joint la pratique à la théorie. Mme Sauvigny, qu'elle voyait

de près pour la première fois, lui sembla peu majestueuse. Il lui parut

même qu'elle l'intimidait; elle en conclut que cette riche bourgeoise se

sentait pénétrée de respect en présence de la fille d'un marquis.

«Je vous fais mille excuses, madame, lui dit-elle avec une politesse

hautaine, pour tout le dérangement que vous a causé cette malheureuse

enfant; mais permettez-moi de m'étonner qu'on l'ait transportée ici au

lieu de la ramener chez moi.

--Le docteur était pressé de l'examiner à fond, et d'ailleurs où

pourrait-elle être mieux soignée qu'ici?

--Rien ne remplace, madame, les soins d'une mère», répondit

audacieusement Mme Vanesse.

Mme Sauvigny ne répliqua pas; mais le regard qu'elle lui jeta et qui

venait de très loin la troubla un peu; c'était la bourgeoise qui à son

tour intimidait la fille de marquis. Elle cacha son embarras d'un

instant sous un redoublement de morgue.

«S'il tardait au docteur d'ausculter ma fille, reprit-elle, peut-être

étiez-vous impatiente de vous faire expliquer par elle les raisons de

son inexplicable coup de tête. Vous l'avez, sans doute interrogée? Que

vous a-t-elle répondu?

--Hélas! je n'ai pu encore satisfaire, mon indiscrète curiosité. Mlle

Vanesse a une forte fièvre, et M. Oserel a interdit l'entrée de sa

chambre à toute autre personne qu'à la religieuse qui la soigne.

--Ainsi vous pensez que moi-même....

--Oui, je crains que vous-même, interrompit Mme Sauvigny en pesant sur

ces deux derniers mots, ne vous heurtiez contre une impitoyable

consigne. Le docteur est très autoritaire, et il n'a d'autre règle de

conduite que l'intérêt de ses malades.

--Soit! j'attendrai que la consigne soit levée.... Mais si vous n'avez

pas eu le plaisir de faire causer ma fille, vous avez sûrement formé

quelque conjecture. Pensez-vous que cette tentative de suicide ait été

bien sérieuse? Les jeunes filles aiment à se rendre intéressantes et

elles sont quelquefois d'assez bonnes comédiennes.

--Ah! madame, quelle prévoyance vous supposez à Mlle Vanesse! Elle avait

deviné que son pistolet lui éclaterait dans les mains et que, par un

vrai miracle, elle en serait quitte pour une légère blessure et une

syncope! Elle avait deviné aussi qu'un docteur passerait à point nommé

sur la grande route, la chercherait à travers un épais brouillard et

l'emporterait évanouie chez lui! Jamais comédienne ne fut si avisée.»

L'ironie était de toutes les figures de rhétorique celle qui plaisait le

moins à Mme Vanesse; Jacquine en avait fait l'expérience, et la douceur

de l'accent la lui rendait plus désagréable encore. On lui avait dépeint

Mme Sauvigny comme une personne très débonnaire; sa bonté avait donc des

griffes! Elle fut sur le point de se fâcher; toutefois la prudence

prévalut sur l'indignation.

«Si, comme il vous plaît de le croire, Jacquine a sérieusement songé à

se tuer, cela ne peut s'expliquer que par un accès d'aliénation mentale.

Je dois avouer que j'avais cru découvrir en elle des symptômes de

dérangement d'esprit.

--Et vous ne l'avez pas surveillée? demanda doucement Mme Sauvigny.

--Que vous êtes bonne de travailler à mon éducation, en me rappelant à

mes devoirs de mère! Je veux en retour vous donner un petit conseil.

Défiez-vous des histoires que pourra vous conter ma fille; nous avons

tous nos défauts; le sien est d'aimer quelquefois à mystifier son

prochain.... Puis-je espérer du moins, ajouta-t-elle, qu'il me sera

permis de venir prendre de ses nouvelles?

--Soyez sûre que cette peine vous sera épargnée, je verrai à ce qu'un

bulletin de sa santé vous soit envoyé chaque matin et chaque soir.

--Vous me comblez, madame», répondit-elle.

Et elle partit de son air le plus Salicourt, mais mécontente

d'elle-même, furieuse de s'être laissé déconcerter par cette mince et

insignifiante bourgeoise, de n'avoir pas su remettre à sa place cette

puissance dépourvue de tout prestige.

Le pronostic du docteur se vérifia de point en point. Jacquine eut une

forte fièvre, accompagnée d'un peu de délire, qui tomba le quatrième

jour, et M. Oserel autorisa Mme Sauvigny à entrer dans la chambre de la

convalescente, mais il la pria d'y rester peu et de ne pas la faire

causer. En s'approchant du lit, elle constata que Jacquine avait déjà

repris des couleurs, et comme pour l'en remercier, elle la regarda

quelques instants en silence, le sourire aux lèvres. Jacquine parut

étonnée; cette savante observatrice n'avait pas encore vu dans le monde

quelque chose qui ressemblât à ce sourire; rien de pareil ne figurait

dans ses amples collections de souvenirs ni dans son musée d'histoire

naturelle: c'était une nouveauté, et cette nouveauté était une énigme

dont elle ne trouvait pas le mot.

«Eh! oui, madame, dit-elle d'une voix âpre et sèche, je recommence à

vivre. J'ai été une fière maladroite; tout métier demande un

apprentissage, nous ferons mieux une autre fois.»

À ce propos malsonnant, Mme Sauvigny eut un tressaillement; mais, se

rappelant la recommandation du docteur:

«Je vous répondrai plus tard, dit-elle; on m'a enjoint de ne pas vous

fatiguer.»

Jacquine lui montra du doigt une chaise au pied de son lit, lui fit

signe de s'y asseoir et se mit à la regarder fixement. Il sembla à Mme

Sauvigny que ce regard perçant et dur pénétrait dans sa chair et jusque

dans la moelle de ses os, furetait, fouillait dans son coeur. Elle

ressentait un indéfinissable malaise; pour se donner une contenance,

elle gratta une petite tache qu'elle venait d'apercevoir sur une des

franges de la courtepointe. Quand elle releva les yeux, Jacquine ne la

regardait plus et commençait à s'assoupir.

Elle se leva et à son tour se donna le plaisir de l'examiner à son aise.

«Dès maintenant, pensait-elle, je la connais assez pour savoir qu'elle

ne sera pas facile à apprivoiser; mais si je ne suis pas, moi aussi, une

fière maladroite, un jour nous serons de bonnes amies.» Les femmes sont

plus artistes que nous dans les choses de la vie; le fond ne leur fait

jamais oublier la forme, et entre toutes les bonnes oeuvres, elles ont

une préférence secrète pour celles dont le visage est agréable à

regarder. Mme Sauvigny se pencha sur cette jeune tête, dont elle

admirait la finesse, et elle disait à ces cheveux d'un blond pâle: «Je

remplacerai votre natte par une coiffure de mon goût». Elle disait à ces

yeux clos, aux longs cils frisants: «Vous avez vu beaucoup de vilaines

choses; nous veillerons à ce que vous n'en voyiez point chez moi», et à

cette petite bouche contractée, qui semblait bouder la vie: «Vous avez

prononcé tout à l'heure une mauvaise parole, nous vous apprendrons à

mieux parler». Puis elle lui effleura le front de ses lèvres, et dans

son sommeil Jacquine fut saisie d'un frisson: ce baiser lui semblait

sans doute aussi nouveau que le sourire qu'elle n'avait pu déchiffrer.

Le jour suivant, le docteur dit à Mme Sauvigny:

«Cette petite fille n'a plus besoin de nous, et nous avons besoin de sa

chambre. Demain elle sera sur pied; je l'enverrai se promener dans le

jardin. Après-demain, nous lui donnerons la clef des champs et elle ira

retrouver l'auguste sultane de Mon-Refuge.

--Oh! ceci est une autre affaire, pensa Mme Sauvigny, et une affaire qui

ne regarde que moi.»

Jacquine Vanesse · 第 11 / 31 题