III

Quoique la charité de Mme Sauvigny s'imposât la loi de ne faire comme la

justice aucune acception de personnes et d'accueillir avec une égale

sollicitude tous les genres de malheur, ne pouvant les soulager tous,

les misères qui lui paraissaient les plus intéressantes étaient celles

qu'elle avait vues, auxquelles elle pouvait donner un visage: tous les

hommes en sont là comme les femmes, mais les femmes encore plus que les

hommes. Peu avant la mort de son père, un vieil ouvrier, qui avait

longtemps travaillé pour lui, était devenu subitement infirme. On avait

négligé de s'enquérir et de lui venir en aide; il n'aimait pas à

demander, il était fier. Réduit aux extrémités, il avait résolu d'en

finir. Un soir, sa femme et lui avaient hermétiquement clos leur porte

et leur fenêtre et allumé un réchaud. Cette catastrophe avait laissé à

Mme Sauvigny un souvenir aigu comme un remords. Il en était résulté que,

de toutes les oeuvres entre lesquelles elle pouvait choisir, c'était

l'assistance de la vieillesse qui l'avait le plus attirée, et qu'elle

avait converti son château en un asile de vieillards.

Quelques jours après son entretien avec M. Saintis, une misère d'une

tout autre espèce lui apparut sous les traits d'une jeune fille qu'elle

rencontra dans un chemin creux, et que, bon gré, mal gré, il lui fut

impossible d'oublier.

À trois ou quatre cents pas des dernières maisons du village et presque

à la lisière de la forêt se trouvait une villa, nommée Mon-Refuge, jadis

fort élégante et maintenant quelque peu délabrée. Cette habitation, avec

le jardin et le petit parc attenant, était le triste débris d'un beau

domaine, qui avait appartenu à M. Vanesse, riche fabricant de papiers

peints, et après sa mort à son fils, grand mangeur d'argent, lequel, ne

fabriquant rien et dépensant beaucoup, avait dans ses embarras démembré,

aliéné sa terre par parcelles. Le peu qui en restait avait été cédé par

lui à sa femme, à titre de restitution partielle de dot. Séparée de

biens depuis plusieurs années, Mme Vanesse n'avait jamais habité sa

villa déchue, qu'elle traitait dédaigneusement de cabane à lapins: elle

en tirait parti en la louant très cher à des Parisiens en villégiature;

mais s'étant refusée à faire les frais d'urgentes réparations

d'entretien, elle avait perdu ses locataires et n'avait pas trouvé à les

remplacer. Mme Sauvigny avait conçu un instant la pensée d'acheter

Mon-Refuge, pour y établir une succursale de la Maison Oserel, qui ne

suffisait plus à loger commodément les malades qu'attirait de partout la

vogue croissante du grand opérateur. Elle avait prié son notaire de

s'aboucher avec Mme Vanesse, dont les propositions et les exigences

furent si extravagantes qu'elle battit promptement en retraite. Elle

n'eût pas été la fille de son père si elle avait consenti à conclure un

marché ridicule et souscrit à des conditions léonines. Elle s'était dit

une fois de plus: «Sachons attendre, nous finirons peut-être par

cueillir.»

Désespérant de louer cette année sa cabane à lapins, qu'il eût suffi de

réparer et d'entretenir pour la transformer en une demeure des plus

sortables, Mme Vanesse s'était résolue à y faire un séjour de quelques

mois. Elle était apparue dans les premiers jours d'août, accompagnée de

sa fille âgée de vingt-deux ans, et, une semaine plus tard, un homme

très beau et très barbu était venu les rejoindre. Les innocents et les

simples l'avaient pris d'abord pour M. Vanesse; mais les gens bien

informés leur apprirent que le dissipateur était parti pour le Brésil,

dans l'espérance de s'y refaire une fortune. Dès ce moment, Mon-Refuge

et le trio qui venait de s'y installer devinrent l'objet de la curiosité

publique et de plus d'un entretien; on aurait donné beaucoup pour

connaître le fond des choses. Cette maison avait un air de mystère;

quoiqu'elle fût proche de la route, un inextricable fourré de hauts

buissons et de grands arbres, qui n'avaient jamais été émondés,

l'abritait contre les regards indiscrets. On n'y recevait personne, a

l'exception des fournisseurs, et les gens de service, une cuisinière

grondeuse et une femme de chambre qui passait pour une fine mouche,

avaient l'ordre de ne prononcer jamais une parole inutile. Cependant les

fournisseurs ont l'art de faire parler les murailles. Le boucher et

l'épicier donnèrent quelques renseignements. On apprit d'eux que ce

ménage était bizarrement conduit, que c'était «une vraie billebaude»,

que Mme Vanesse alliait les prodigalités à la lésinerie, qu'elle faisait

jeter quelquefois au fumier des gigots à peine entamés, que souvent

aussi elle coupait un liard en deux, que le bel homme à la barbe noire

était un étranger, un Russe ou un Suédois, qu'il s'appelait le comte

Krassing, qu'il était sur sa bouche et que c'était lui qui réglait les

menus; ils ajoutaient en clignant de l'oeil qu'on aurait tort de

s'imaginer qu'il fût le prétendu de Mlle Jacquine, qu'il s'occupait

beaucoup plus de Madame.

D'habitude, pendant toute la matinée, Mon-Refuge semblait mort; dans

l'après-midi, il se ranimait, et ses habitants sortaient quelquefois,

montés sur des ânes, et s'acheminaient vers la forêt en file indienne.

Le soir, quand les fenêtres étaient ouvertes, les passants entendaient

le ronflement continu d'une voix de basse-taille, et, sans être

sorciers, ils en inféraient que l'étranger faisait la lecture à ces

dames. De temps en temps, une autre voix limpide, pure comme un cristal,

fredonnait une chanson, qu'elle n'achevait jamais. Il arriva qu'une

nuit, un valet de ferme qui s'était oublié au cabaret, si pressé qu'il

fût de regagner sa soupente, s'arrêta à la grille de cette villa

paisible, on se disant: «Quel sabbat font-ils donc?» Évidemment on se

querellait et de minute en minute la bataille s'échauffait, quand tout à

coup retentit un éclat de rire strident, prolongé, convulsif, et tout

rentra dans le silence: il y a des rires auxquels on ne trouve rien à

répondre. Le valet de ferme parla de celui-là comme d'une chose si

extraordinaire, si prodigieuse que le lendemain, à la nuit tombante,

quelques gamins du village, intrépides amateurs de curiosités, se

dirigèrent à pas de loup vers Mon-Refuge, dans l'espoir trompeur d'être

à leur tour les témoins de ce phénomène surnaturel. Comme ils

approchaient de la grille, ils se heurtèrent contre le comte Krassing,

qui leur fit d'un ton peu engageant la proposition de leur allonger les

oreilles, et la bande épouvantée s'enfuit à toutes jambes.

Un matin, Mme Sauvigny eut une course à faire dans le voisinage de

Mon-Refuge, et quand elle n'allait pas loin, aimant à marcher, elle

sortait à pied. Au moment où elle arrivait devant la fameuse grille,

elle se trouva face à face avec Mlle Jacquine Vanesse, qui, vêtue d'une

blouse grise, armée d'un filet de gaze verte, portant en sautoir une

boîte de fer-blanc, partait pour la chasse aux papillons. Elle n'avait

pas encore mis ses gants, qu'elle tenait dans sa main gauche; sans s'en

apercevoir, elle en laissa tomber un. Mme Sauvigny le ramassa et le lui

rendit; la jeune fille la remercia avec une politesse un peu courte et

continua son chemin. Leur entrevue avait duré dix secondes, qui avaient

suffi à Mme Sauvigny pour constater que mince, svelte, élancée, Mlle

Vanesse avait les joues rondes, une petite bouche, une fossette au

menton, le nez très fin, légèrement arqué, presque droit, une grande

fraîcheur de teint, le front un peu bas comme celui d'une statue

antique, des cheveux soyeux et voltigeants, d'un blond pâle, qu'elle les

tressait en natte, que cette natte lui descendait le long du dos jusqu'à

la ceinture, que ses sourcils et ses cils recourbés étaient d'un blond

plus foncé que ses cheveux, que ses yeux étaient d'un gris doux, de

nuance indécise, couleur de lin ou de nuage, que l'ensemble était

singulier et délicieux.

Elle se retourna pour la suivre un instant du regard; elle la vit

escalader lestement un monticule abrupt, qui était comme un poste avancé

de la forêt. À l'élégante gracilité de sa personne, à sa légère et vive

démarche, à ses pieds qui touchaient à peine la terre, elle croyait voir

une Diane chasseresse, lasse de tuer des cerfs, mais toujours ardente à

la proie, s'adonnant à la poursuite de ces êtres ailés, charmants et

poudrés, dont la vie d'un jour se passe à sucer le nectar des fleurs.

S'étant remise en route, elle crut se souvenir qu'on donnait le nom de

vanesse à un genre de papillons remarquables par la vivacité de leurs

couleurs, et elle s'imagina que, si Mlle Jacquine aimait les papillons,

c'est qu'elle croyait être de leur famille. Puis elle se demanda

pourquoi cette jeune personne, qui avait, disait-on, vingt-deux ans,

s'obstinait à se coiffer comme une petite fille. Mais un oiseau chanta,

et elle pensa longuement à un autre oiseau qui la suppliait de le mettre

en cage et dont elle s'occupait beaucoup, après quoi elle ne pensa plus

qu'à l'indigent qu'elle venait voir.

Un clou chasse l'autre; mais les idées que chassait Mme Sauvigny étaient

sûres d'avoir leur tour. Dans l'après-midi, à l'heure habituelle de ses

audiences, elle reçut la visite de l'abbé Blandès, qui avait une requête

à lui présenter. Avant qu'il pût placer un mot:

«Monsieur le curé, lui dit-elle, apprenez-moi qu'il n'y a rien de vrai

dans les méchants bruits qui courent sur Mon-Refuge et ce qui s'y passe.

--J'en suis désolé, madame, mais on ne dit rien de trop, et je déplore

le scandale que donne Mme Vanesse à ma paroisse. Comme les saintes

Écritures, appelons les choses par leur nom. Que pouvons-nous penser

d'une mère assez éhontée pour loger son amant chez elle sous les yeux de

sa fille?»

Là-dessus il exposa l'affaire qui l'amenait. Tout en l'écoutant, Mme

Sauvigny, qui avait la faculté de suivre deux pensées à la fois, se

disait:

«Cette jeune fille est-elle une innocente qui ne voit, qui ne sait rien,

ou une créature perverse ou avilie qui boit comme de l'eau sa honte et

celle des autres?»

Et elle croyait revoir ses joues rondes, ses cheveux blonds, ses yeux

d'un gris chatoyant, sa démarche de jeune déesse qui s'ébat, son air de

printemps et de fierté virginale.... Était-il possible? Une telle plante

avait-elle pu croître et fleurir dans ce bourbier? Hélas! il y a des

mares infectes où fleurissent des nénuphars.

Quand elle eut accordé à l'abbé sa demande:

«Monsieur le curé, reprit-elle, quelle preuve a-t-on que ce ne sont pas

de pures calomnies?

--Mme Vanesse, répondit-il, a eu l'imprudence de renvoyer dans un moment

d'humeur sa cuisinière, qui l'en a punie en jasant.»

Et avant de sortir, il fit un geste qui signifiait: «Qu'y pouvons-nous?

C'est au bon Dieu d'y pourvoir.»

Mme Sauvigny avait entendu parler autrefois de M. et de Mme Vanesse, des

fêtes brillantes qu'ils donnaient dans le temps de leurs prospérités;

elle connaissait peu leur histoire. Elle interrogea M. Saintis, qui,

sans avoir été un ami de la maison, y était allé souvent. Il lui dit ce

qu'il savait, mais il ne savait pas tout. Connaît-on les gens chez qui

l'on va?

Mme Vanesse appartenait à une vieille famille du Limousin, jadis très

riche et réduite peu à peu par des malheurs et des folies à cet état de

médiocrité mal dorée, dont un philosophe s'accommode, mais qui pèse à

quiconque a des prétentions à soutenir. On avait dit depuis longtemps:

Dans la maison de Salicourt,

Le mari dort, la femme court.

Ce dicton était encore vrai. Le marquis Honoré de Salicourt avait épousé

sa cousine germaine, qui courut beaucoup, et il avait dormi ou fait

semblant de dormir. Ce sage débonnaire avait deux goûts consolateurs,

l'amour des vieux livres et la passion de l'entomologie. La marquise

étant morte d'une chute de cheval, il n'eut plus d'autre souci que celui

de marier sa fille, âgée alors de vingt-cinq ans, laquelle, ayant hérité

du tempérament fougueux de sa mère, était de garde difficile. Ce fut

dans une ville d'eaux, où elle l'avait entraîné, qu'elle fit la

connaissance de M. Julien Vanesse, qui venait de perdre son père et de

recueillir une grosse succession. L'irréprochable et hautaine beauté de

Mlle Aurélie de Salicourt lui inspira dès leur première rencontre une

admiration passionnée et foudroyante. Il fut adroit, il fut tenace, et

finit par se faire agréer. Elle ne le goûtait cependant qu'à moitié;

elle lui reprochait de ne pas joindre à sa richesse l'éclat d'un nom,

elle eut toujours pour lui un secret mépris. Trop fière pour consentir à

tout recevoir de ce millionnaire, elle mit le marquis en demeure de la

doter. Le mariage se fit à Paris. Dès le lendemain, il retournait se

blottir dans son vieux castel et dans sa terre, désormais grevée de

lourdes hypothèques. Il y vécut de peu, dans la compagnie de ses livres,

de ses insectes, d'un vieux chien de chasse, et son sort lui parut doux,

tant il était charmé d'être à jamais débarrassé de son impérieuse fille.

Durant dix-huit mois, M. Vanesse fut amoureux de sa femme, et pendant

tout ce temps, malgré le secret mépris dont j'ai parlé, elle trouva

quelque plaisir à se laisser aimer. Quand ils furent au bout de leur

bail, ils décidèrent d'un commun accord que leur bonheur consisterait

désormais à suivre chacun leurs fantaisies, à tout se permettre, et leur

sagesse à avoir l'un pour l'autre une absolue tolérance. Ils avaient

cependant des joies communes: leur train de maison était princier et

ils donnaient ces fêtes magnifiques dont Mme Sauvigny avait ouï parler.

Si forte que fût la dépense, elle n'excédait pas leur revenu; ils

auraient pu être heureux longtemps, conformément aux clauses de leur

convention, si aux prodigalités qui embellissent la vie, M. Vanesse

n'avait ajouté les sottes profusions qui ne rapportent ni honneur ni

plaisir. Ce n'étaient pas les femmes qui le ruinaient; sur cet article,

il se contentait à peu de frais; mais ses amitiés lui coûtaient beaucoup

plus cher que ses amours. Il s'était acquis la dangereuse réputation

d'un bon enfant qui, soit faiblesse, soit vanité, ne savait rien

refuser. Prêts gratuits, avances inconsidérées, déplorables

complaisances pour tous les faiseurs de projets qui l'intéressaient à

leur chimère, fonds hasardés dans des entreprises idiotes, il

connaissait et pratiquait tous les genres de gaspillage, et ce poisson

mordait à toutes les amorces. Cette grande fortune fondit en quelques

années; aux difficultés succédèrent les embarras, aux embarras les

détresses, et à bout de voie, ce bon enfant dissipa par des moyens

subreptices une partie de la dot si péniblement amassée par le marquis

de Salicourt. Tout entière à ses amusements, courant d'aventure en

aventure, ivre de bruit et de fumée et comme perdue dans sa gloire, Mme

Vanesse ne se doutait point du cruel réveil qu'il lui préparait. Comme

la femme de Babylone, elle disait: «Je suis une reine sur son trône, et

il n'y a ni soins, ni chagrins qui m'occupent.» Mais un jour, du haut

des nues où elle planait, elle aperçut le gouffre, et les tempêtes

éclatèrent.

De ce mariage, bien ou mal assorti, était née une fille sur laquelle M.

Saintis ne put renseigner que vaguement Mme Sauvigny. À peine

l'avait-il entrevue de loin, et l'eût-il vue de près, elle n'était pas

facile à pénétrer. Elle avait fait preuve dès son enfance d'une

remarquable précocité d'esprit; elle semblait être née avec le goût et

le don de l'observation. Peut-être était-ce un héritage de son

grand-père, le seul ou peu s'en faut qu'il dût lui laisser. Mais tandis

que ce naturaliste passionné employait sa sagacité a étudier les moeurs

des insectes, elle étudiait de préférence, en ce temps du moins, les

moeurs des hommes et des femmes avec qui elle vivait ou qu'elle avait

l'occasion de rencontrer. À l'âge où les petites filles jouent à la

poupée, son plus grand plaisir était d'observer les visages, les

sourires, les grimaces, d'essayer de lire dans les coeurs, en se

promettant de n'être dupe de rien ni de personne. Elle voyait tout et

elle écoutait beaucoup. À vrai dire, elle n'écoutait jamais aux portes:

sa fierté naturelle l'en eût empêchée, et au surplus, à quoi bon? elle

vivait dans une maison où l'on s'exprimait sur toute chose avec un

parfait sans-gêne, avec une liberté cynique; cela entrait dans l'idée

qu'on s'y faisait du bonheur, c'était un des articles du programme.

Elle n'avait pas eu grand mérite à découvrir que sa mère appartenait à

la tribu des égoïstes féroces et son père à la famille des gens sans

caractère; mais, elle savait aussi, et elle ne demandait pas mieux que

de l'expliquer aux gens qui ne le savaient pas, ce que c'était qu'un

amant et une maîtresse, et d'après les informations qu'elle avait

recueillies, elle tenait pour certain que, comme son père, tous les

hommes avaient des maîtresses, que, comme sa mère, toutes les femmes

avaient des amants. Elle ne songeait point à s'en étonner ni à s'en

indigner; c'était une mode, un usage reçu, et il faut bien se conformer

aux usages. Un jour qu'elle s'en expliquait à son institutrice, Mlle

Brehms, cette jeune Badoise, a l'oeil candide, à l'oreille chaste, aux

lèvres pudiques, lui reprocha sévèrement la témérité de ses opinions et

l'indécence de son langage, la chapitra, la sermonna. Elle écouta son

discours sans sourciller et sans répliquer; mais elle pensa que Mlle

Brehms n'était pas au fait, que cela tenait peut-être à ce que le

grand-duché était un endroit sauvage où ne pénétraient pas les modes de

Paris; elle s'étonnait pourtant que deux pays si rapprochés eussent des

moeurs si différentes. Quelques semaines après, étant entrée trop

brusquement dans l'appartement de son père, elle l'aperçut tenant sur

ses genoux la jolie sermonneuse, dont la tête reposait mollement sur son

épaule droite. De ce jour, quoique son institutrice eût une voix fort

agréable et qu'elle aimât à l'entendre chanter, elle la traita avec le

dernier mépris, non parce que Mlle Brehms avait un amant, mais parce que

les menteurs sont méprisables. Sur ce point, elle avait son jugement

assis. Vivant avec des gens qui se donnaient à peu près pour ce qu'ils

étaient, l'hypocrisie lui faisait l'effet d'une irrégularité, d'une

anomalie monstrueuse et, pour tout dire, d'un vilain cas.

Mais, hors Mlle Brehms et les hypocrites, elle ne jugeait personne; elle

observait, elle constatait. Elle avait alors quatorze ans; elle venait

de faire sa première communion et savait son catéchisme sur le bout du

doigt; elle l'avait étudié avec une vive curiosité; elle était si

curieuse! Elle avait conclu de cette étude qu'il y a deux morales, l'une

qu'on enseigne et qu'on ne pratique pas, l'autre qu'on pratique et qu'on

n'enseigne qu'à soi-même. Cette contradiction ne la choquait point;

c'était encore un usage. Tout occupée de faits et désireuse de

s'instruire, elle était dans une indifférence absolue pour toutes les

questions de principes; elle en fut tirée par un incident heureux. Dès

les premiers jours de sa vie, sa mère avait eu contre elle un de ces

griefs qui ne s'oublient pas: ayant eu des couches laborieuses, Mme

Vanesse n'avait pu pardonner à sa fille la liberté qu'elle avait prise

de la faire souffrir en venant au monde. Dans ces dernières années,

quoiqu'elle ne trouvât pas deux minutes pour s'occuper d'autre chose que

de son moi, cette égoïste féroce avait cru s'apercevoir que Jacquine

avait le regard chercheur, l'oreille toujours attentive et savait trop

de choses. Elle jugea bon de l'éloigner pour quelque temps; sans avis

préalable, elle l'expédia subitement dans le Limousin, où un vieux

marquis la reçut à bras ouverts.

Le séjour de deux ans qu'elle fit chez son grand-père modifia son

caractère et lui laissa un ineffaçable souvenir. Ils s'étaient pris tout

de suite en grande amitié; ce fut un coup de foudre. Ils ne se

quittaient pas, et ils étaient pleins d'égards l'un pour l'autre. Ils

vivaient presque tête à tête; le marquis était devenu sauvage, ne voyait

personne. Quelle tranquillité, quelle paix dans ce manoir isolé et

silencieux, dont on avait désappris le chemin! Qu'il ressemblait peu à

la maison qu'elle venait de quitter, demeure trop hospitalière, ouverte

à tout venant, toujours inquiète et remuante, où l'on méprisait les

bonheurs qui ne font pas de bruit, où la grande affaire était de

s'agiter, de se dissiper, de s'étourdir, où l'on se plaignait de n'être

jamais assez loin de soi-même! Il y avait dans le Limousin un château

mal meublé, où vivaient un vieillard et une petite fille à qui rien ne

manquait lorsqu'ils étaient ensemble. Eh! bon Dieu, qu'il est facile

d'être heureux! Rien de si simple.

M. de Salicourt avait eu cependant un grand chagrin: le feu avait pris

une nuit dans l'aile de son château où il logeait son petit musée

d'histoire naturelle, et sa collection de lépidoptères avait péri dans

les flammes. Il engagea sa petite-fille à en commencer une; il lui

expliqua les moeurs des papillons, lui enseigna comment on les capture

sans les gâter, comment on les étale, comment on les pique dans la

rainure de l'étendoir, puis dans les boîtes, et les soins qu'il faut

prendre pour les préserver des anthrènes et des mites. Ce nouveau genre

d'étude l'intéressa passionnément et cette passion devait lui rester

toujours. En automne, il l'emmenait chasser la perdrix et le lièvre, car

il chassait encore. Les soirées d'hiver se passaient en de longs

entretiens qu'elle ne trouvait jamais trop longs. Quand il ne causait

pas papillons, il lui racontait des histoires destinées à lui prouver

que les égoïstes ne sont pas heureux, que les libertins finissent mal,

qu'on se trouve toujours bien de faire le bien. Il dissertait, il

raisonnait, il s'appliquait à rectifier l'idée qu'elle se faisait de

l'espèce humaine et de ses variétés. D'accord sur le fond des choses,

ces deux naturalistes ne s'entendaient qu'à moitié en matière de

classification. Le marquis divisait les hommes en trois catégories: les

honnêtes gens, ceux qui, moins honnêtes, négligent les devoirs, mais

respectent les bienséances, enfin les pécheurs endurcis, qui se mettent

au-dessus des bienséances et des devoirs, et qu'un jour Dieu punira.

Jacquine ne mêlait pas Dieu à cette affaire, et elle admettait quatre

classes d'êtres humains, rangeant dans la première ceux qui s'amusaient

et ne s'en cachaient pas; dans la seconde ceux qui, a l'exemple de Mlle

Brehms, s'amusaient en catimini, avec beaucoup de mystère; dans la

troisième, les vaniteux qui, préférant leur gloire à leur plaisir, se

condamnaient à faire des choses ennuyeuses à la seule fin de s'attirer

des éloges; dans la quatrième, les oiseaux rares que son grand-père

appelait les honnêtes gens; mais ils lui semblaient bien clairsemés sur

la surface de ce globe, et elle soupçonnait véhémentement que, tout

compté, tout rabattu, il n'y en avait qu'un et que c'était lui.

De jour en jour elle s'attachait davantage à ce grand-père qui lui avait

révélé l'existence d'une sorte d'hommes qu'elle avait toujours tenus pour

des êtres fabuleux et chimériques. Elle lui découvrait sans cesse de

nouveaux mérites, de nouvelles vertus. Il avait lu tant de livres qu'il

possédait les belles-lettres autant que les sciences, et il était si bon

qu'une nuit il se releva pour faire des excuses à son valet de chambre

qu'il avait rudoyé. Elle lui savait un gré infini d'être un beau

vieillard frais, qui avait eu de grands chagrins et le courage de les

oublier. Elle admirait ses talents d'observateur subtil et sagace des

choses de la nature. Elle lui était reconnaissante de lui avoir appris à

tirer la perdrix et à connaître les papillons. Elle l'aimait pour ses

histoires, qui l'intéressaient sans la convaincre, pour ses convictions

religieuses, qu'elle respectait sans les partager, pour ses morales

qu'elle trouvait appétissantes, parce qu'elles sortaient du fond de son

vieux coeur et qu'il les lui servait toutes chaudes. Elle l'aimait parce

qu'il était aimable. Elle l'aimait surtout parce qu'il l'aimait et que

jusqu'alors personne ne l'avait aimée.

Elle souhaitait qu'il vécût longtemps encore. Quelle bonne vie! Quels

jours paisibles et doux ils couleraient ensemble! Un soir, en se

mettant au lit, il fut frappé d'apoplexie, et peu d'heures après, il

n'était plus. Elle ne le pleura pas, elle n'avait pas le don des larmes;

mais elle le regretta amèrement, de toute son âme, et, au sortir de ce

château où elle avait fait de si agréables découvertes, elle emporta ce

mort dans son coeur et lui promit de l'y garder toujours.

En rentrant dans la maison paternelle, Jacquine n'y trouva rien de

changé, mais elle fut étonnée de s'y voir, et dut faire un grand effort

pour se réhabituer aux institutions du pays et aux moeurs des indigènes;

elle avait vu autre chose et s'en souvenait. Heureusement on était dans

le fort de l'été; ses parents venaient de s'installer dans leur luxueuse

villa de Saint-Cloud; elle ne tarda pas à découvrir que le parc était

riche en papillons. À Saint-Cloud, comme dans leur hôtel des

Champs-Elysées, M. et Mme Vanesse tenaient table ouverte; leur

hospitalité était si généreuse que, parmi les convives, il y avait

toujours un ou deux visages sur lesquels ils auraient été embarrassés de

mettre un nom; mais c'était le moindre de leurs soucis. Tout d'abord,

Jacquine avait formé le ferme propos de se tenir à l'écart de ces

réunions brillantes et bruyantes, où les actions étaient souvent aussi

libres que les paroles. On ne cherchait point à l'y attirer; on était

bien aise qu'elle s'effaçât: si elle l'avait ignoré, le premier regard

que sa mère avait jeté sur elle à son retour lui eût appris qu'elle

avait seize ans et une beauté qui devenait inquiétante. Peu à peu elle

se ravisa; sa curiosité s'était réveillée, elle résolut de reprendre le

cours de ses études anthropologiques et mondaines. Mais elle ne se

contentait plus d'observer, elle n'était plus indifférente. L'air

qu'elle avait respiré dans un vieux château l'avait changée; elle avait

rapporté du Limousin une conscience, c'était un cadeau que lui avait

fait son grand-père. Quand on a une conscience, on s'en sert pour porter

des jugements, et les siens étaient sévères; elle ne disait plus: «Que

voulez-vous? c'est l'usage», et désormais ce n'étaient pas seulement les

menteurs qu'elle méprisait. Il lui parut clair comme le jour que, dans

la société élégante et mêlée que ses parents avaient tant de plaisir à

fêter, à quelque classe qu'elles appartinssent, les femmes étaient

toutes légères, que toutes avaient eu leur aventure, que tous les hommes

étaient des viveurs et nombre de ces viveurs des aigrefins. Quelques-uns

cependant avaient quelque décence dans leurs discours comme dans leur

maintien; c'étaient des hypocrites, elle l'eût juré sur l'Évangile, et

il n'en était pas un, vous entendez, pas un, qui n'eût un désir honteux

dans le coeur et une tare secrète dans sa vie. Ne faisant grâce à

personne, elle se confirmait résolument dans la conviction qu'il n'y

avait jamais eu sur la surface du globe qu'un parfait honnête homme, qui

n'y était plus. Mais elle faillit s'en dédire.

Un vieux garçon, M. Lunil, orientaliste de quelque mérite, disait-on, et

tout plongé dans ses chères études, passait ses étés à Saint-Cloud. Ce

septuagénaire bien conservé, au vaste front couronné de cheveux blancs,

à la figure grave et presque auguste, portait des lunettes d'or,

derrière lesquelles souriaient de grands yeux bleus, qui exprimaient la

douceur de son âme et la paix d'une conscience pure. Il dînait souvent

dans la villa, où il semblait ne se plaire qu'à moitié; sans doute il se

trouvait déplacé dans un monde d'évaporés et d'agités; mais quand on a

du savoir-vivre, on s'impose quelquefois des devoirs fastidieux. Un soir

qu'il y avait spectacle et que Mme Vanesse, fort décolletée, jouait le

principal rôle dans une comédie fort légère, M. Lunil distingua dans un

parterre houleux, qui riait à gorge déployée, une jeune fille qui ne

riait pas. Jusqu'à la fin de la représentation, il eut les yeux sur

elle, et son regard semblait lui dire: «Ils sont fous, mais il y a ici

deux sages». On se lia. Il prenait souvent Jacquine à part, et ils

avaient ensemble de longs entretiens, toujours sur des sujets sérieux.

Elle l'étudiait avec intérêt, mais avec défiance, et ne découvrait en

lui rien de suspect. Elle se demanda si elle n'avait pas fait tort a

l'humanité; elle était tentée de croire qu'elle s'était trop pressée de

condamner Ninive en bloc, qu'il s'y trouvait encore quelques justes

épars, qu'elle venait d'en rencontrer un égaré parmi les pécheurs. Elle

se souvenait d'avoir vu autrefois au Jardin d'acclimatation, dans une

des vitrines de l'aquarium, une belle sole blanche, nageant innocemment

au milieu de crabes embusqués, qui méditaient des crimes. Elle comparait

M. Lunil à cette innocente sole blanche, et la sole, qui aimait à donner

des conseils, l'engageait quelquefois, à mots couverts, à se garer des

crabes et de leurs embûches. Plus elle allait, plus elle prenait en gré

cet homme vénérable, et, de son côté, il lui témoignait chaque jour une

affection plus paternelle.

À quelque temps de là, par un beau soleil de septembre, elle était

descendue dans le parc et, son filet à la main, se dirigeait vers des

buissons autour desquels elle avait vu voltiger la veille un magnifique

paon du jour, _Vanessa Io_. M. Lunil, qui était en promenade, l'aperçut

de loin et, s'étant assuré qu'une petite porte percée dans le mur de

clôture n'était fermée qu'au pêne, il entra, rejoignit sa jeune amie,

lui demanda la permission de l'accompagner. Chemin faisant, il lui

apprit comment le papillon se nomme en sanscrit, en zend, en copte et en

syriaque. Puis, il changea de propos, il lui parla du penchant qu'ont

les vieux savants pour les jeunes filles et de la confiance que les

jeunes filles devraient avoir dans les vieux savants, qui seuls sont des

confidents discrets, des amis sûrs, des conseillers désintéressés, de

sages et obligeants pilotes auxquels elles peuvent s'en remettre du soin

de conduire leur barque, si elles veulent naviguer sans péril à travers

les écueils d'un monde frivole et corrompu: son discours lui parut

diffus et trop imagé. Mais c'est un péché véniel. L'instant d'après,

elle ne l'écoutait plus; ils venaient d'atteindre les buissons où elle

se flattait de retrouver son paon du jour, qui s'était gardé d'y

revenir: elle aperçut un grand mars, lui donna la chasse, le prit, et le

rapportant en triomphe, elle le fit admirer à M. Lunil, qui s'extasia

sur la beauté de ce nymphalide, sur ses longs palpes écailleux, sur ses

ailes brunes à reflets violets. Il était dans un ravissement qui sans

doute lui troublait un peu l'esprit, car il pinçait doucement le bout

des doigts de Jacquine et poussait de gros soupirs. Ce procédé lui parut

choquant, et elle allait le lui dire, quand elle se sentit saisir par la

taille; du même coup, elle s'avisa que l'homme vénérable cherchait à la

presser contre son coeur, que ses lèvres balbutiaient un tendre aveu, et

qu'il attachait sur elle des yeux de vieux libertin, qui lui inspirèrent

une telle horreur que, se dégageant violemment, elle le souffleta sur

les deux joues. De cette affaire, les lunettes d'or volèrent en éclats.

Oh! Ninive, Ninive!... Quoi! pas même un juste!... Le souvenir de cette

aventure la poursuivit, l'obséda longtemps et lui causait d'affreux

dégoûts, des nausées.... C'était donc ça, l'amour! Elle ne pouvait plus

entendre prononcer ce mot sans revoir les yeux de M. Lunil, sans songer

à l'horrible regard dont elle croyait encore sentir sur elle la

souillure. Prenant sa conscience à témoin, elle prêta le serment que

jamais, au grand jamais, vieux ou jeune, aucun homme ne pourrait se

vanter d'être aimé de Jacquine Vanesse.

Pendant l'hiver qui suivit, elle pensa sérieusement à entrer en

religion. Il y avait une difficulté: elle ne croyait pas. Elle lut

beaucoup de livres de dévotion, elle s'en gorgea sans profit. Elle

évoquait l'ombre de son grand-père, qui avait toujours été un vrai

croyant, elle l'adjurait de la délivrer de ses doutes; l'ombre ne disait

rien de décisif. Elle finit par se rebuter, et, au printemps, elle

prononça des voeux fort étranges.

Peu de mois avant la mort du marquis, on avait déterré dans une friche

qu'il faisait défoncer une statuette antique, haute d'un pied ou

approchant. On n'eut pas besoin de consulter les archéologues de la

province pour reconnaître, après l'avoir décrassée, que cette statuette,

d'une remarquable conservation, représentait une Diane bocagère,

laquelle, le carquois sur l'épaule, lancée au pas de course, menaçait

d'un dard, qu'elle brandissait de sa main droite, une bête ou un homme

qui avaient déplu à ses yeux de déesse. Jacquine s'étant éprise de ce

joli bronze, son grand-père le lui avait offert, en lui disant: «C'est

singulier, cette Diane te ressemble. Elle a ton front, ton nez, et sa

bouche est aussi petite que la tienne; mais, grâce à Dieu, elle a un air

méchant que tu n'as pas.»

Jacquine avait rapporté du Limousin trois choses: une conscience, une

collection commencée de papillons et cette statuette, à laquelle elle

attachait le plus grand prix. Elle l'avait serrée dans une armoire et

l'en tirait souvent pour la regarder. Du jour où elle renonça à se faire

religieuse, elle la regarda plus souvent encore. Elle la sortit de sa

cachette et la mit en évidence, perchée sur un socle, entre deux vases

qui ornaient sa cheminée. Elle lui dit un soir: «Il y a des femmes qui

font voeu de virginité pour se consacrer aux oeuvres de miséricorde; je

garderai la mienne parce que je hais et méprise les hommes. Oui, je

resterai vierge ainsi que toi, et ainsi que toi, j'aurai le coeur dur;

comme toi, je lancerai des flèches.» Dès ce moment, comme par l'effet

d'une transfusion d'âmes, quand elle se regardait dans sa glace, elle

croyait y apercevoir la déesse à qui elle s'était promis de ressembler

de coeur autant que de visage.

Jusqu'à cette mémorable soirée, elle avait fait à sa mère le plaisir de

s'effacer; elle ne s'effaça plus. On la soupçonnait d'être curieuse, de

s'amuser à découvrir les dessous et à déchiffrer les visages; mais on

pensait que tout lui était égal, on ne la croyait point disposée à

moraliser sur les actions humaines; si vénéneux que soient leurs sucs,

le botaniste accuse-t-il d'immoralité la jusquiame et la ciguë?

Dorénavant, on put lire quelquefois dans ses yeux devenus parlants ses

dégoûts et ses mépris. Elle avait toujours été taciturne; sa langue se

dénoua; elle décochait des mots piquants, des épigrammes; comme sa

déesse, elle lançait des flèches.

Mme Vanesse, qui passait des journées entières sans se souvenir qu'elle

avait une fille, ne pouvait plus douter de son existence; il est

difficile d'oublier une écharde qui vous est entrée sous l'ongle. Elle

dit un matin à son mari:

«Votre fille s'est gâtée chez mon père; elle est devenue insupportable.

Il est temps d'aviser; vous devriez lui parler sévèrement.»

Il lui parla, mais sans sévérité; il n'était pas sévère de son naturel.

«Ta mère, lui dit-il, te trouve fort déplaisante, et c'est aussi mon

opinion. J'en atteste tes joues roses et ta natte qui te bat sur les

talons, tu as l'air fort jeunet, et tu te piques de loger dans ta tête

la sagesse morose d'une vieille douairière, qui médit du diable parce

qu'il ne veut plus d'elle. Il faut prendre un parti; sois jeune ou

vieille à ton choix. Le malheur est que tu n'as jamais été jeune et que

tu ne vieilliras jamais; tu me fais l'effet d'une sardine salée dans sa

malice.

--À qui la faute?» répliqua-t-elle, en lui tirant sa révérence.

Il répondit par une pirouette, et l'entretien en demeura là.

Elle avait dix-huit ans quand le comte de Saint-Isle demanda sa main;

Mme Vanesse l'épaulait de tout son crédit, qui n'était pas grand dans

cette circonstance. Le bruit courait qu'elle avait eu des bontés pour le

comte, et Jacquine le laissa entendre. Mme Vanesse s'emporta, mais elle

n'eut pas le dernier mot.

De cuisants soucis firent bientôt diversion à ses querelles avec sa

fille. Si elle avait eu des bontés pour le comte de Saint-Isle, elle

avait refusé d'en avoir pour l'un des rois de la finance internationale,

le baron Mark, qui faisait sans cesse la navette entre Vienne et Paris.

De ses nombreux poursuivants, c'était peut-être le plus épris, et il ne

se consolait pas de son échec; tant d'autres avant lui avaient réussi!

Mais il avait la mine basse, et elle voulait qu'on eût l'air d'un

parfait gentleman. Aussi légère que superbe, exclusivement occupée de

sa précieuse personne et vivant au jour le jour, elle n'avait aucun

soupçon de la situation lamentable où l'allaient réduire les ineptes

faiblesses et les extravagances de son mari. Le baron Mark se chargea de

lui ouvrir les yeux, et il lui démontra qu'il n'y avait plus de

ressources, que M. Vanesse les avait toutes épuisées. Dans ses colères,

elle ne gardait aucun ménagement. Pour ajouter à l'humiliation du

coupable, ce fut en présence de leur fille que, l'oeil en feu, la voix

frémissante, contractant ses noirs et implacables sourcils, elle lui

demanda compte de dilapidations qu'elle traitait d'escroqueries. Il

commença par plier la tête et les genoux, s'avilit; puis, se redressant

sous l'insulte, il riposta, attaqua à son tour, rendit coup pour coup.

Jacquine vit ce jour-là le fonds et le tréfonds de ces deux belles âmes.

Ce qui suivit cette scène violente la confondit d'étonnement. Elle

savait ses parents ruinés, et il n'y eut rien de changé dans leur vie.

Ils ne songeaient à vendre ni leur hôtel ni leur villa; ils ne

réduisaient point leur dépense, ils ne retranchaient rien aux

somptuosités de leur train de maison. Elle chercha le mot de l'énigme.

Quel était le Jupiter qui faisait tomber cette pluie d'or? Un matin,

ayant rencontré M. Mark dans l'escalier de l'hôtel, il la salua avec un

sourire si protecteur que, par une soudaine illumination, elle se dit:

«C'est lui». Elle ne se trompait pas, c'était bien lui.

Que sa mère se vendît et que son père s'y prêtât, c'était leur affaire;

mais elle ne pouvait vivre avec eux sans se condamner à recevoir chaque

jour quelques gouttes de la pluie d'or, et sa fierté s'en indignait.

Elle résolut sur-le-champ de se faire institutrice, ouvrière en linge ou

en modes, il n'importait, pourvu qu'elle sauvât sa fierté. N'était-elle

pas la petite-fille de son grand-père et la vivante image d'une vierge

divine? Comme autrefois les yeux de M. Lunil, le sourire du baron Mark

lui avait fait horreur. Elle se mit secrètement en campagne, et elle

s'était déjà renseignée dans un bureau de placement, quand un incident

heureux la dispensa de recourir à ce parti extrême. Elle calomniait la

vie; il lui arrivait parfois des bonheurs, éphémères ou incomplets, il

est vrai.

Mlle Hortense de Salicourt, soeur cadette du feu marquis, était à son

exemple restée fidèle au Limousin. N'ayant pas eu de fille à doter et

ayant hérité de parents éloignés, au demeurant aussi économe qu'une

fourmi, elle était beaucoup plus riche que ne l'avait jamais été son

frère. Comme lui, elle avait le goût de la lecture et l'esprit orné;

mais elle n'aimait point la solitude, elle recherchait le commerce des

humains; aussi ne vivait-elle pas à la campagne; elle possédait et

habitait la plus belle maison de la petite ville de X.... Depuis

quelques années, elle était fort tourmentée de la goutte et, par

surcroît de malheur, une affection des yeux l'avait mise peu à peu dans

l'impossibilité de lire. Elle avait cherché, sans la trouver, une jeune

fille à son gré, dont elle pût faire sa demoiselle de compagnie et sa

lectrice. Le bruit vint jusqu'à elle qu'en dépit des apparences M.

Vanesse était en pleine déconfiture; elle avait toujours porté à son

neveu par alliance et plus encore à sa nièce une haine de vieille fille

qui, ne s'étant jamais amusée, voulait mal de mort aux gens qui

s'amusaient. Elle applaudit à cette catastrophe, qui lui parut un juste

châtiment du ciel, et comme elle ne s'oubliait pas, elle s'avisa de la

faire servir à ses intérêts particuliers. Six ou sept ans auparavant,

son frère lui avait présenté une petite blonde, qui lui avait fait une

agréable impression. Elle écrivit aussitôt à Jacquine pour l'engager à

venir vivre avec elle et lui annoncer qu'elle comptait léguer sa fortune

à un orphelinat qu'elle patronnait, mais que, si sa petite-nièce agréait

sa proposition, elle serait charmée de lui assurer par un codicille une

rente viagère de douze mille francs. Elle insinuait qu'elle offrait la

rente et non le capital parce qu'il y avait de par le monde des mains

crochues dont elle se méfiait, et auxquelles elle n'entendait pas

laisser une parcelle de son avoir. «Douze mille francs de rente! se dit

Jacquine avec un peu d'émotion dans le pouls; ce n'est pas la richesse,

mais c'est l'indépendance.» Et courrier par courrier, elle répondit

qu'elle acceptait.

Pour se sentir heureuse ou à peu près chez sa grand'tante, elle dut y

mettre du sien. Sans être une égoïste féroce, Mlle de Salicourt n'avait

pas l'humeur commode. S'écoutant beaucoup, attentive à ses moindres

sensations et très attachée à ses habitudes, les minuties étaient pour

elle des affaires d'État. À mesure que sa santé déclinait, elle devenait

plus exigeante. Elle témoignait à Jacquine une sincère affection; mais,

sujette aux insomnies, elle abusait parfois de sa complaisance jusqu'à

l'obliger à lui faire la lecture pendant des nuits entières. Bien en

prenait à sa petite-nièce d'avoir des nerfs solides et une santé de fer;

elle n'avait jamais été malade, elle disait elle-même que ce n'était pas

dans ses moyens. Ce qui l'agaçait le plus, c'étaient certaines manies de

Mlle de Salicourt et ses perpétuelles frayeurs. La foudre, le feu, le

vent, les voleurs, tous les bruits insolites, les chevaux, les chiens,

les vaches, les souris, elle avait peur de tout. La mort lui causait un

tel effroi qu'il était interdit de prononcer devant elle ce mot

malsonnant. Elle s'étonnait quelquefois de ne plus recevoir la visite de

tel et tel; on les disait absents, on n'osait pas lui confesser qu'ils

étaient enterrés depuis six mois. Tant de pusillanimité scandalisait

Jacquine, qui n'avait peur de rien; mais elle n'était pas chargée de

faire l'éducation de sa grand'tante, qui faisait la sienne en la forçant

de joindre à ses fonctions de demoiselle de compagnie un dur service de

garde-malade. Elle ne s'en plaignait pas, elle portait allégrement son

double fardeau. Cette fille d'un homme improbe avait une probité

naturelle qui lui faisait désirer de ne pas être en reste avec Mlle de

Salicourt; elle voulait pouvoir dire, quand elle serait en possession de

ses rentes: «En vérité, je n'ai pas volé mon argent». Elle savait que le

testament était en règle; pour encourager son zèle, sa tante avait voulu

que le notaire le lui montrât, et elle était certaine que cette pauvre

femme à qui il ne fallait pas parler de la mort ne le referait pas; il

lui en avait trop coûté de le faire: pendant une heure, elle s'était

crue mortelle.

Jacquine ne s'ennuyait jamais. Sa principale distraction était

d'observer les moeurs, les jeux de physionomie des nombreux visiteurs qui

venaient faire leur cour à une vieille fille d'humeur bourrue, qu'on

savait goutteuse et riche. Il va sans dire qu'elle expliquait leurs

assiduités par des vues intéressées; c'était peut-être vrai de

quelques-uns; mais elle généralisait trop; elle n'admettait point

d'exceptions: son siège étant fait, il n'était pas au pouvoir des

habitants de la petite ville de X.... de la réconcilier avec la triste

espèce humaine. Ils lui faisaient de grandes politesses, des avances

flatteuses, qu'elle recevait avec courtoisie, en ne gaussant à part soi

de la simplicité crédule ces pauvres gens, qui lui supposaient plus de

crédit qu'elle n'en avait. Il lui arriva quelquefois de les amuser de

belles paroles, de vaines espérances. Elle avait décidé que, somme

toute, il y avait mieux à faire que de décocher des épigrammes à son

prochain; qu'il est plus doux de se divertir sournoisement à ses dépens,

de le berner, de le mystifier par des patelinages fourrés de malice et,

quand on le peut, par de diaboliques artifices. Sa tante s'était fait

lire par elle la première partie de _Faust_; Méphistophélès avait fait

sa conquête; ce modèle lui semblait bon à suivre, et sa petite Diane de

bronze, qui n'y trouvait rien à redire, l'exhortait elle-même à

s'exercer dans l'art de manier l'ironie et de porter des coups fourrés.

Tous les grands artistes ont eu plusieurs manières: elle en avait eu

deux, c'était la troisième, et, la jugeant bonne, elle se promettait de

s'y tenir.

Garde-malade toujours attentive et dure à la peine, apprentie studieuse

en magie noire, elle faisait avec application son double métier, quand

Mlle de Salicourt, à qui la goutte était remontée dans la poitrine,

mourut presque subitement, sans se douter qu'elle mourait. Qu'allait

faire Jacquine? Par une disposition du testament, la maison qu'elle

avait habitée pendant deux ans et demi devait être vendue aux enchères

dans un bref délai. Quel serait désormais son domicile? Peut-on vivre

seule à vingt et un ans? Une lettre qu'elle reçut la tira de son

embarras. Cette longue et verbeuse missive lui apprenait que son père

venait de partir pour le Brésil, que sa mère occupait au quatrième étage

d'une maison bourgeoise de la rue Pierre-Charron un modeste appartement,

situé au nord, et la pressait de venir l'y rejoindre.

«Voilà ce que c'est que d'avoir des rentes, pensa-t-elle; on vous

recherche, on vous désire. Acceptons provisoirement; quand j'aurai vu,

j'aviserai.»

Il faut être juste envers tout le monde: l'orgueil de Mme Vanesse lui

tenait quelquefois lieu de vertu. Elle voulait bien qu'on l'entretînt,

mais elle entendait qu'on la respectât, et, le baron Mark lui ayant

parlé un jour sur un ton cavalier, elle avait rompu avec éclat. Ce

pauvre homme était plein de bonnes intentions; mais, étant mal né, il

avait des formes un peu rudes et des expressions malheureuses. Aimant

les beautés mûres et dégoûté, disait-il, des perruches, il avait cru

conclure avec Mme Vanesse un arrangement à long terme; il ne se

connaissait guère en femmes; ce Louis XIV s'était flatté d'avoir trouvé

sa Maintenon. Il était loin de compte, et elle le lui fit bien voir. Il

eut beau gémir, supplier, elle fut intraitable; il se convainquit

bientôt qu'il n'y avait aucune espérance de retour.

Les têtes les plus fumeuses ont leurs éclairs de bon sens. Pour la

première fois de sa vie, Mme Vanesse avait fait son examen de conscience

et reconnu que, le joug fût-il doré comme un calice, toute servitude lui

était insupportable, qu'elle aimait mieux se priver que de cesser de

s'appartenir, qu'au surplus elle avait quarante-huit ans, qu'il faut

savoir quitter le monde avant qu'il nous quitte, que la retraite avait

peut-être ses douceurs et ses plaisirs, que, quand son refuge serait une

steppe, elle était assez ingénieuse pour y faire pousser des fleurs. Par

l'entremise et les bons offices du baron, elle avait recouvré les trois

quarts de sa dot; c'était juste de quoi vivre, en renonçant à toutes les

fantaisies; mais il lui aurait été dur de les sacrifier toutes. Elle se

souvint qu'elle avait toujours eu un bonheur insolent au jeu. Elle

courut deux fois à Monte-Carlo, y gagna gros et eut assez de force d'âme

pour se retirer sur son gain.

En arrivant chez sa mère, Jacquine la trouva un peu vieillie, mais elle

gardait ce qui ne se perd pas, la ligne, le grand air, et elle avait le

bon goût de dédaigner les artifices. L'hiver s'écoula tranquillement. On

allait quelquefois au théâtre, on n'allait jamais dans le monde. Mme

Vanesse racontait à sa fille de longues histoires, où il y avait, par-ci

par-là, un grain de vérité, et lui exposait les principes de sa nouvelle

philosophie. Jacquine commençait à croire au sérieux amendement de sa

mère, et jamais elle n'avait eu l'humeur si douce, si pacifique. Elle ne

l'espionnait pas, ayant en mépris l'espionnage et les espions; mais ses

terribles, ses inévitables yeux, qu'on était sûr de rencontrer lorsqu'on

essayait de les fuir, ne découvraient rien de suspect dans l'appartement

de la rue Pierre-Charron, et à quelque heure qu'elle y rentrât, elle

avait la conviction qu'elle pourrait ouvrir toutes les armoires sans y

trouver un homme.

L'été suivant, Mme Vanesse proposa à sa fille d'aller passer quelques

mois à Mon-Refuge. Elle accepta avec empressement; il y avait si

longtemps qu'elle ne s'était mise au vert! On partit, on s'installa. Au

bout de la première semaine, un jour qu'il pleuvait à verse, un homme

frappait à la porte; elle s'ouvrit, il entra, on lui offrit la table et

le logement, et, six semaines plus tard, il était encore là. À la

vérité, tout se passait avec une décence apparente, on prenait des

précautions, on observait toutes les formes. Mme Vanesse avait dit à

Jacquine:

«Ce pauvre comte Krassing a une santé fort délicate; son médecin lui a

recommandé de respirer l'air des forêts. C'est une bonne oeuvre que nous

faisons.»

Elle n'avait rien répondu, mais il lui parut que sa mère avait abusé de

sa confiance, l'avait indignement trompée, et elle jura de l'en faire

repentir.

«Soit! lui disait-elle _in petto_. Tu veux la guerre, tu l'auras.»

Et fidèle à sa nouvelle méthode, affectant de ne rien voir, de ne rien

soupçonner, elle préludait à sa vengeance par de sourdes pratiques.

Mme Vanesse avait fait à Monaco la connaissance de cet hôte indiscret,

joueur malheureux, mélancolique décavé, qu'elle avait cru devoir

consoler. Le comte Krassing était un Scandinave qu'à sa beauté étrange,

à l'ampleur de son front, à la blancheur lumineuse de son teint, au

mystère de son regard et de son sourire, on était tenté de prendre pour

un homme de génie; mais il était tout en façade; qui avait vu la

devanture, avait tout vu. Doué d'une grande mémoire et d'une audace plus

grande encore, s'il avait peu de jugement et manquait d'esprit, il

savait du moins se servir de l'esprit des autres. Nourri des

littératures du Nord, il était si bien entré dans la peau des

personnages d'Ibsen qu'il s'y croyait chez lui, et on avait peine à l'en

faire sortir. Il s'attribuait le don d'ensorceler, de fasciner les

femmes; il se flattait d'être un de ces hommes ténébreux, qu'elles ne

peuvent aimer «sans sentir planer sur leur tête de grandes ailes noires

et silencieuses», et qui leur révèlent «le grand inconnu, les délices de

cette vie marine après laquelle soupirent les animaux terrestres». Il se

piquait aussi d'avoir des visions, qu'il racontait éloquemment, et quand

il se mettait sur ce sujet, il avait l'accent prophétique, l'oeil

vaticinant. Jacquine avait jugé, dès le premier jour, que ce prophète

n'était qu'un vulgaire pique-assiette. Elle se rappelait avoir vu, assis

sur un tas de cailloux, au bord d'un grand chemin, un mendiant très beau

et très barbu, qui avait la tête d'un Isaïe ou d'un Ézéchiel et aurait

pu poser pour un tableau de sainteté, ce n'était pourtant qu'un

mendiant. Mais il y a des mendiants honnêtes qui se donnent pour ce

qu'ils sont, et elle tenait pour certain que le comte Krassing était un

faux comte et un chevalier d'industrie.

Elle lui faisait bon visage, lui parlait d'un ton caressant. Elle

l'interrogeait sur son passé, sur tel épisode de son orageuse existence

qu'il lui avait déjà conté, et lui posant des questions captieuses,

perfides, l'obligeant à préciser les faits, les dates, les lieux, elle

lui signalait d'un air de parfaite innocence les contradictions

grossières dans lesquelles tombait ce véridique historien, qui,

démentant son caractère et l'exquise courtoisie dont il se targuait,

entrait en fureur, la traitait de diable en jupon.

Elle s'amusa bientôt à un autre jeu. Elle s'aperçut que le comte

essayait souvent sur le diable en jupon la puissance magnétique de son

regard. Mme Vanesse ne se levant jamais avant midi, il profitait de ses

matinées pour se ménager des tête-à-tête avec Jacquine, et, de jour en

jour, il devenait plus tendre, plus pressant. Elle ne permettait pas

qu'il prit aucune liberté, mais elle ne le décourageait point, elle

n'avait garde de lui ôter toute espérance. Il fut imprudent, et, dès ce

moment, Mme Vanesse le surveilla, le tint en sujétion. À la moindre

peccadille, elle lui prodiguait les algarades, les duretés, les menaces.

La jalousie la tourmentait, et elle souffrait aussi de la contrainte

qu'elle devait s'imposer pour ne pas se trahir devant Jacquine. Un

soir, elle éclata. Elle les prit tous deux à partie, reprochant au comte

de compromettre sa fille, à sa fille d'être une coquette qui jouait les

Agnès. La scène fut terrible: Jacquine y avait mis fin par cet éclat de

rire strident qui avait frappé de stupeur un valet de ferme aviné.

Il y avait des jours où, lasse de ses tristes jeux, désireuse de se

détendre et d'oublier, elle s'en allait toute seule se promener en

forêt, emportant dans sa boîte de fer-blanc une aile de poulet ou des

oeufs durs, avec un flacon de vin trempé, et elle déjeunait à l'ombre

d'un buisson, et l'oubli venait, et durant quelques heures ce monde, ce

vilain monde lui apparaissait comme un endroit charmant, où l'on attrape

des papillons, en pensant à un bon vieillard qui connaissait leurs

coutumes et leurs moeurs. Mais, en d'autres jours, elle se sentait la

bouche si amère, un tel poids de dégoût dans le coeur, une telle

lassitude de vivre, qu'elle enviait de toute son âme la félicité

silencieuse des morts. Sa destinée lui faisait l'effet d'une impasse,

d'un cul-de-sac, l'endroit charmant n'était plus pour elle qu'un mauvais

lieu, où elle avait hâte de ne plus être, et l'angoisse qui se peignait

dans son regard errant semblait dire:

«Par où s'en va-t-on?»

Jacquine Vanesse · 第 10 / 31 题