II

Si, quelques mois auparavant, on avait annoncé à M. Saintis que,

plantant là ses belles amies, il irait s'installer dans un lieu

solitaire, en pleins champs, au bord d'une route où il passait plus de

voitures de roulier et de chariots de foin que d'équipages; que, pendant

toute une saison ou mieux encore durant toute une année, il ne

quitterait que de loin en loin et pour affaires pressantes sa thébaïde

si cruellement tranquille; qu'il y serait pauvrement logé, qu'il

habiterait une maison de paysan, sans autre société quotidienne que

celle de son valet de chambre, d'une cuisinière louée dans le pays, d'un

grand tilleul, de deux pruniers, de quelques groseilliers à maquereau,

de cinq ou six poules, d'une lapine toujours près de mettre bas, d'un

carré de choux, d'une chatte et d'une vieille girouette rouillée, qui

grinçait lamentablement en tournant, mais qui par bonheur ne tournait

presque jamais; si on l'avait assuré que, dans sa profonde retraite, il

n'aurait pas un moment d'ennui, qu'il travaillerait d'arrache-pied,

emploierait ses jours et ses longues soirées à composer un opéra et, par

manière de passe-temps, des concertos et des élégies pour piano, mais

qu'il changerait sa méthode de travail, que dorénavant grand éplucheur

et devenu sévère à lui-même, il répéterait sans cesse: «C'est bien, et

pourtant ce n'est pas encore cela»; si quelqu'un lui avait dit comment

il amuserait ses loisirs et que sa principale, sa seule récréation

serait de se rendre à cheval ou à bicyclette dans une villa distante de

trois kilomètres, laquelle n'aurait pas d'autres fêtes à lui offrir que

les divertissements qu'on peut trouver dans un hospice de vieillards et

dans une salle d'opérations, il aurait sûrement traité le prophète

d'imposteur.

L'hiver de l'année précédente, il avait remporté une de ces victoires

qui font époque dans la vie, qui décident d'une destinée. Jusqu'alors,

il n'était guère connu que des amateurs de concerts et des gens du

métier, lesquels faisaient grand cas de quelques-unes de ses

compositions pour piano ou pour orchestre, en louaient la savante et

ingénieuse facture. Il commençait à peine à percer, le grand public

s'obstinait à ignorer son nom, et il n'était pas homme a se contenter de

sa gloire obscure. Il préparait un coup, c'était son expression; paroles

et musique, il composait secrètement un opéra en quatre actes, intitulé

_l'Alcade de Zalamea_, dont il avait emprunté à Calderon le sujet et

l'intrigue. Un maréchal du second Empire assurait que, pour réussir, il

faut posséder trois choses: le savoir, le savoir-vivre, le savoir-faire.

Valery Saintis les avait toutes les trois, et il y joignait le bonheur,

qui est peut-être la plus précieuse de toutes. La première fois qu'il

frappa à la porte de l'Opéra-Comique, il fut reçu, et ce qui est plus

extraordinaire, aussitôt reçu, il fut joué. Un soir, à huit heures, il

était encore un ignoré; à minuit, il était un homme célèbre. Une salle

enthousiaste, emballée, délirante avait fait une ovation à _l'Alcade_,

témoigné par ses frénétiques applaudissements qu'elle tenait cet opéra

pour un chef-d'oeuvre et l'auteur pour un grand musicien. En réalité,

c'était une oeuvre pleine de promesses, jeune, charmante, souvent

exquise, parfois puissante, mais inégale et incomplète. Qu'importe? Il y

a des défauts qui plaisent, et, quelque bonne fée lui venant en aide, il

avait obtenu un de ces succès rares, excessifs, fous, que les ennemis

traitent tout haut de scandaleux, que les amis déclarent tout bas

inexplicables.

Les grands bonheurs se paient. Les hommes du métier qui trouvaient

injuste qu'il ne perçât pas s'indignaient qu'il eût trop percé. La

critique se montra malveillante, grincheuse. Les plus indulgents de ses

juges lui reconnaissaient une remarquable virtuosité, la science de

l'instrumentation, certaines qualités mélodiques et l'entente des

développements; ils vantaient certain solo de hautbois qui avait ravi en

extase les premières loges et qu'on avait trissé; mais ils accusaient ce

jeune homme trop heureux de s'amuser à la moutarde, aux curiosités de

l'art, aux effets d'orchestre, aux combinaisons de timbres, aux

sonneries de trompettes, aux carillons de cloche, de mêler à ses

nouveautés trop d'archaïsmes, d'être plus industrieux que vraiment

personnel. Un autre disait: «C'est du Mozart, du Weber, du Gounod, du

Verdi; ce sera, quand vous voudrez, du Schumann, du Brahms ou du Wagner;

ce ne sera jamais du Saintis. Le poisson n'est pas de lui, il y met sa

sauce.» Ce feuilletoniste venimeux n'ajoutait pas qu'il eût donné vingt

palettes, une pinte de son sang pour trouver la recette de la sauce

Saintis, qui alléchait si fort un public pâmé. Un troisième écrivait:

«Ce n'est pas, comme on le prétend, un génie, ce n'est qu'un habile

sans convictions, qui met toutes ses voiles au vent. À quelle école

appartient-il? à celle du succès.»

Ces épigrammes l'affectaient peu; il était si content, si radieux! Il

pensait à ce qu'avait dit Voltaire de l'insecte qui dépose ses oeufs

dans le fondement des chevaux; cela les incommode, mais ne les empêche

pas de courir. Son _Alcade_ faisait salle comble; on avait vu rarement

pareille vogue; c'était une fureur, la feuille de location en

témoignait. Il se sentait hors d'insulte et hors d'atteinte, et il avait

toutes les femmes pour lui. Comme le disait un certain juge

d'instruction à la comtesse de R..., elles l'étouffaient sous les roses;

ce supplice lui semblait délicieux. On ne pouvait lui pardonner son

insolent, son indécent succès, et on lui enviait ses bonnes fortunes; on

lui en prêtait d'étourdissantes; on prétendait que ce sultan jetait le

mouchoir.

Dix-huit mois durant, ce fut une ivresse; mais il avait trop de vrai

talent pour se griser plus longtemps de fumée. Il entra un jour dans un

café où des inconnus parlaient de lui; l'un d'eux disait:

«Vous verrez qu'il ne fera plus rien, qu'il n'avait qu'un opéra dans le

ventre.»

Une petite goutte d'eau froide suffit quelquefois pour calmer subitement

un gaz en effervescence. L'inconnu en avait menti; il se sentait capable

de pondre beaucoup d'oeufs, d'étonner amis et ennemis par sa fécondité.

Une légende du Nord qu'on lui avait contée avait fait travailler son

esprit, lui avait suggéré une idée, un sujet, un plan: cette fois

encore, il serait son propre librettiste, et cela s'appellerait _la

Roussalka_, et ce serait une belle chose. Il savait que les envieux

l'attendaient à son second opéra, que le public est sujet aux retours,

qu'il se paie de ses excès d'indulgence par d'injustes sévérités. Il se

promit de ne point se presser, de prendre son temps, de donner cette

fois toute sa mesure, de faire une oeuvre irréprochable, qui fermerait la

bouche à la critique. Ce sage qu'on croyait fou se promit aussi de se

mettre en garde contre Paris et ses dissipations; ce pays lui était

funeste, ce n'était pas un lieu de recueillement, et il avait besoin de

se recueillir. Il résolut de s'arracher aux tentations du diable, aux

jardins d'Armide, de faire une retraite, de s'en aller très loin, de

s'expatrier pour un an. Où irait-il? Peut-être aux Îles Baléares, à

moins qu'il ne poussât jusqu'aux Canaries; un maître lui en avait donné

l'exemple. Il commençait déjà ses préparatifs, quand un heureux hasard

le fit changer de résolution et revenir a toutes jambes des Canaries.

Il avait fort négligé son amie d'enfance. Elle s'était mariée à seize

ans et avait été introduite par son mari dans le monde de la finance,

qui n'était pas celui qu'il fréquentait. Depuis qu'elle s'était retirée

dans un chalet, c'est-à-dire depuis dix années bien comptées, il l'avait

perdue entièrement de vue, elle avait disparu de son horizon. Elle était

venue passer quelques jours à Paris, où elle avait conservé un

pied-à-terre. Il la rencontra un soir chez sa soeur, Mme Leyrol, qui

donnait un grand dîner. Elle fut sa voisine de table, et, heureuse de le

revoir, elle se mit en frais pour lui. Il lui parut qu'elle avait un

visage tout nouveau; que c'était une étrangère, qu'il voyait pour la

première fois. Il s'occupa beaucoup d'elle, et quand il sortit de table,

il avait décidé qu'il connaissait nombre de femmes plus brillantes ou

plus belles, qu'il n'en connaissait aucune qui fût plus distinguée et

plus charmante. Cette rencontre lui avait fait une si profonde

impression, lui avait laissé un si vif souvenir que, huit jours après,

elle eut la surprise de le voir entrer dans son chalet et d'apprendre

qu'il avait loué une maison de paysan, qu'il s'y trouvait fort bien,

qu'il se proposait d'y passer plusieurs semaines, plusieurs mois

peut-être, qu'étant devenu son voisin, il comptait la voir très souvent.

Cette aventure l'étonna et lui plut, et quand elle sut quelles raisons

l'avaient déterminé à s'enfermer dans un ermitage, elle les jugea bonnes

et n'hésita pas à le lui dire.

Il tint parole. Elle le voyait souvent arriver, mais il ne restait

longtemps que lorsqu'elle était seule; un fâcheux interrompait-il leurs

entretiens, peu maître de ses impressions, il en témoignait de l'humeur.

Les choses ne se passaient pas comme l'avait prétendu le docteur. Il ne

lui faisait point le détail de ses péchés; il lui contait quelquefois

des historiettes plus ou moins scandaleuses, en cherchant à lui

persuader qu'il n'en était point le héros; elle en pensait ce qu'elle

voulait. La plupart du temps, il lui déclarait d'un ton contrit qu'il

était bien revenu des vanités du monde et de ses caresses perfides, des

folles amours, des gourmandises de l'amour-propre, des creux plaisirs

que procurent les joies tapageuses, leurs grosses caisses et les

clochettes de leurs chapeaux chinois; que les seuls biens solides

étaient les affections sérieuses et le travail, que le reste ne valait

pas le zeste d'un citron. Elle approuvait, elle encourageait d'un signe

de tête ses bons sentiments, ses repentirs, auxquels elle ne croyait que

par intermittences. Elle avait la passion de la règle; si elle aimait à

ranger les armoires, les papiers, elle aimait encore plus à remettre un

peu d'ordre dans les âmes troublées, désorientées, et aucune âme ne lui

paraissait plus intéressante ni plus précieuse que celle de cet ami

d'enfance, qui était devenu un grand musicien. Mais elle ne le

sermonnait point; quoique protestante, elle n'était point prêcheuse;

elle ne croyait qu'aux leçons de choses et elle s'appliquait à rendre sa

maison agréable à ce malade désireux de guérir; elle constatait avec

joie et un peu d'orgueil qu'il semblait s'y plaire. Elle en concluait

que le fond du coeur n'était pas gâté, et elle lui marquait un bon point.

Quand ils avaient eu un long entretien, que personne n'avait interrompu,

il s'en retournait content d'elle, content de lui, rasséréné, reposé,

rafraîchi, et il se disait que cette magicienne bienfaisante connaissait

ces philtres, ces enchantements qui rajeunissent les coeurs. Où

avait-elle appris ce secret? Ce n'était pas dans la rue du Sentier. Plus

il allait, plus le charme opérait. Mainte fois aussi, en la quittant, il

lui arriva de trouver à l'un des détours du chemin une idée musicale,

qu'il avait longtemps pourchassée et qui tout à coup se laissait

prendre. Apparemment, il y avait dans cette âme une musique cachée,

mystérieuse, qui se communiquait, et il ne tenait qu'à l'auteur de

_l'Alcade_ d'exploiter cette mine. Pourquoi l'imbécile s'en avisait-il

si tard? Ce n'était pas tout. En revoyant une amie d'autrefois,

longtemps et sottement négligée, il avait fait une découverte; il savait

désormais qu'on peut concevoir pour une femme un sentiment étrange, un

attachement passionné, qui n'est pas de l'amour, mais qui en tient, une

sorte d'amitié amoureuse, à laquelle se mêle une profonde vénération. Il

venait de faire connaissance avec le respect; aucune autre femme ne lui

avait rien inspiré de pareil, et il éprouvait des sensations toutes

nouvelles qui, lui semblait-il, ennoblissaient sa vie.

Mais, peu de jours après, comme il fumait une pipe dans son jardin entre

onze heures et minuit, il se confessa à lui-même que ses subtilités, ses

tortillages psychologiques n'étaient que des subterfuges, des

échappatoires puériles, par lesquelles il s'abusait volontairement, que

ces nuages, ces fantômes étaient destinés a lui cacher une évidente et

terrible vérité, que son amitié respectueuse et romanesque était un

amour lancinant, qui commençait à le faire souffrir, qu'il ne lui

suffisait plus de voir, qu'il voulait posséder, et que le cas était

grave. Il se souvint que jadis, six ou sept ans après le mariage de Mlle

Charlotte Callaix avec M. Sauvigny, lorsqu'elle avait vingt-deux ou

vingt-trois ans, ayant demandé à un jeune homme qu'il savait lié avec

elle s'il la voyait souvent, ce joli garçon, qui passait pour n'être

point timide, lui avait répondu d'un air navré:

«Je ne la vois plus, mon cher, j'étais pincé, et je n'aurais jamais osé

le lui dire.»

On était maintenant plus libre de le lui dire, mais c'était une affaire

de grande conséquence. Il avait lu dans les fins contours de ce front si

pur, dans ces yeux d'un brun si doux, dans ce regard immaculé, dans la

limpidité de ce sourire et jusque dans les lignes de ces mains aux longs

doigts menus, jusque dans les plis de cette robe, que, pour la posséder,

il se verrait contraint de se déjuger, de démentir tous ses principes,

toutes ses maximes. Combien de fois n'avait-il pas déclaré,

hautainement, que le mariage lui faisait horreur, que cette funeste

institution était le tombeau du talent, que jusqu'à sa mort il

resterait le très humble esclave de sa chère liberté! En proie à de

violents combats intérieurs, perplexe, tourmenté, il tourna, vira dans

son enclos jusqu'à deux heures du matin. Sa conclusion fut que le mieux

était de s'en aller, d'en revenir à sa première idée, de partir bien

vite pour les Canaries, après quoi il découvrit qu'on ne veut pas

toujours ce qu'on veut.

Le lendemain, à la tombée de la nuit, il se présentait chez Mme Sauvigny

et, pour sonder le gué, il lui parlait d'une affaire importante, sur

laquelle il désirait avoir son avis: il lui était venu, depuis peu,

disait-il, une vague envie de se marier; était-ce un bon ou un mauvais

mouvement? Qu'en disait l'oracle? Elle répondit que son idée lui

paraissait heureuse; elle ajouta on riant qu'elle n'avait jamais compris

les répugnances des artistes pour le mariage, que, loin de refroidir ou

d'étouffer l'imagination, l'air des prisons l'excite et l'exalte, que

Rousseau se plaignait de n'avoir jamais été mis à la Bastille, où il

aurait fait, assurait-il, les plus beaux rêves de sa vie.

«Le cas échéant, poursuivit-elle, j'aurais un parti à vous proposer. Il

y a près d'ici une petite demoiselle que j'ose vous recommander; je la

connais assez pour être sa caution. Elle est d'excellente famille,

jolie, bien élevée, riche et assez intelligente pour être sensible à

l'honneur d'épouser un homme célèbre. Quand vous serez décidé,

avertissez-moi; mais avant que je me mette en campagne, vous m'aurez

promis solennellement de la rendre heureuse.»

Ce soir-là, il ne poussa pas plus loin sa pointe; il se mit au piano et

lui joua tous les airs qu'elle lui demanda.

Deux jours après, le 31 août, il était à Paris, où son premier soin fut

d'aller voir sa soeur. Elle revenait d'une plage et se disposait à

accompagner M. Leyrol chez des amis, qui les attendaient pour ouvrir la

chasse. Elle avait reçu tout récemment de son frère une lettre dans

laquelle il célébrait les louanges de Mme Sauvigny avec une chaleur, une

exaltation extraordinaires, et cette lettre l'avait fort réjouie.

Convaincue que, dans l'intérêt de son talent, il importait de le marier

au plus tôt, elle s'était dit que le plus grand bonheur qui pût lui

arriver serait d'épouser la seule femme qui, à sa connaissance, pût le

tenir et le gouverner, la seule qui fût capable à la fois de donner

d'excellents conseils et l'envie de les suivre. Elle avait pris cette

affaire à coeur, répondu courrier par courrier. Elle fut charmée de le

voir et de battre le fer pendant qu'il était rouge.

«Eh bien! lui dit-elle sans autre préambule, quand épouses-tu

Charlotte?»

Il lui repartit d'un ton d'humeur qu'elle était trop pressée, qu'elle

brûlait les étapes, et il lui fit un long discours, qu'il termina en

disant qu'il craignait de s'exposer à un refus, que cette mésaventure

lui paraîtrait fort désobligeante.

«Pourquoi voudrait-elle de moi? Il ne lui manque rien.

--Elle aime tant la musique! répliqua Mme Leyrol; il lui manque un

musicien. Elle l'a, elle sera bien aise de le garder.»

Puis, d'un ton plus sérieux, elle lui expliqua que M. Sauvigny avait été

un de ces maris médiocres, assez agréables pour ne pas dégoûter une

femme du mariage, mais pas assez pour qu'elle désespère de trouver

mieux, qu'à deux reprises sa veuve avait eu l'occasion de se remarier,

qu'elle s'y était refusée, non qu'elle eût un parti pris, mais parce

que les deux prétendants ne lui plaisaient qu'à moitié et que, devenue

difficile, elle entendait qu'on lui plût tout à fait. Mme Leyrol ajouta

que les mauvais sujets réussissent souvent où échouent les bons garçons.

Voyant qu'il hésitait encore, elle voulut frapper un grand coup.

«Si tu tergiverses, dit-elle, on te la volera. Situation, grande

fortune, dons du coeur et de l'esprit, elle a tout ce qui peut séduire

les hommes, et si sa figure est journalière, tu sais mieux que personne

qu'il y a des heures et de longues heures où elle est encore plus jolie

que moi. Monstre, vous me l'avez écrit!»

Là-dessus, pour l'inquiéter, elle lui parla non du docteur Oserel, qui

n'était pas un rival bien redoutable, mais d'un certain M. André

Belfons, proche voisin de Mme Sauvigny, grand et riche propriétaire,

réputé excellent agronome, et qui passait pour un homme d'un commerce

aussi attrayant que sûr et d'une figure assez engageante. On le voyait

souvent au Chalet.

«Le printemps dernier, j'ai fait un séjour d'une semaine chez Charlotte,

qui nous a fait dîner ensemble. J'ai cru m'apercevoir qu'il tournait

beaucoup autour d'elle, et de son côté, j'en suis certaine, elle a pour

lui une grande estime, une vive sympathie. Peut-être le trouverait-elle

un peu jeune, mais c'est aussi ton cas, et ce n'est pas une affaire.

Défie-toi, Valery, défie-toi.»

Elle avait mis le feu aux poudres, et peu s'en fallut que la poudrière

ne sautât. Il avait dîné, lui aussi, avec M. Belfons; il décida que ce

grand propriétaire était un danger et avait toute la mine d'un voleur.

Il déclara à sa soeur avec une menaçante véhémence qu'à l'extrême

rigueur, pourvu qu'il vît tous les jours Mme Sauvigny, il pouvait se

résigner à vivre sans l'épouser, mais que si elle lui faisait le chagrin

d'épouser M. Belfons, il penserait sérieusement à se brûler la cervelle.

Il disait vrai; c'était bien là le véritable état de son coeur.

Il regagna précipitamment son terrier, et dès le lendemain, comme elle

achevait de déjeuner, Mme Sauvigny les avait aperçus sous sa fenêtre,

lui et sa jument blanche; mais la grosse tête du docteur Oserel était

apparue et l'avait mis en fuite. Il revint dans la soirée. Il la trouva

seule, occupée a écrire une lettre d'affaires; elle en écrivait

beaucoup. S'empressant de poser sa plume et de fermer son buvard, elle

lui tendit la main et remarqua qu'il avait un air singulier. Elle lui

avait dit, peu de jours auparavant: «Quand vous serez décidé,

avertissez-moi, je me mettrai en campagne.» Elle pensa qu'il s'était

décidé et qu'il venait le lui dire. L'autre fois, il avait commencé par

les paroles et fini par la musique; cette fois-ci, il fit tout le

contraire, ce fut par la musique qu'il commença. Se sentant la gorge

serrée, incertain s'il aurait le courage de parler, il se mit au piano,

essaya d'improviser une fugue, qu'il interrompit dès les premières

mesures.

«Non, fit-il, ce n'est pas là ce que je veux vous dire, et ce que je

veux vous dire ne peut s'exprimer qu'en mots.»

Il la prit par la main, la conduisit dans la petite loge vitrée, la fit

asseoir dans un fauteuil, s'assit modestement sur un simple tabouret, et

il eut un instant l'air d'un écolier bien sage qui se dispose à réciter

sa leçon. Mais ce n'était pas une leçon apprise, ce fut vraiment son

coeur qui parla.

«Il faut, madame, qu'avant toute chose, je vous dise _grosso modo_ le

bien que je pense de vous et qui vous êtes.

--C'est donc un complot! s'écria-t-elle. L'autre jour, le docteur m'a

forcée d'entendre l'énumération de mes vertus; à la vérité, il me trouve

encore plus étonnante qu'admirable. Je suis ce que je suis, et je n'ai

jamais aimé qu'on m'analysât, qu'on me disséquât.

--Il faut pourtant que vous m'entendiez; si je supprimais mes prémisses,

ma conclusion serait en l'air. Le docteur est sans doute un grand

savant, mais je le défie de vous connaître à fond; il faut être artiste

pour vous comprendre. Qu'est-ce que l'art? il consiste à fondre dans

l'harmonie d'un ensemble des oppositions, des dissonances ingénieusement

préparées et sauvées. Votre âme, chère madame, est une oeuvre d'art, et

je le répète, un artiste seul peut savoir ce que vous valez.»

Ne pouvant l'arrêter, elle s'était résignée à l'entendre; elle se

renversa dans son fauteuil, croisa les bras, ferma les yeux.

«Vous réunissez des qualités qu'on pourrait croire incompatibles,

inconciliables, vous êtes pleine de contrastes, de contradictions

apparentes, et cependant tout s'arrange, tout s'assortit, tout

s'accorde. Vous combinez l'amour de l'ordre avec la fantaisie, la

passion des choses utiles avec le culte de l'inutile; vous agissez sans

cesse et vous aimez à rêver; vous êtes Marthe et vous êtes Marie.

Naturellement timide, dans l'occasion, vous osez beaucoup. Vous alliez,

je ne sais comment, un fonds de mélancolie douce avec des gaietés de

petite fille. Vous avez une forte dose de cette fierté qui sied aux

femmes, et vous ne laissez pas d'être si modeste, si défiante de

vous-même que vous croyez facilement à la supériorité des autres, et,

dans ce moment, j'en jurerais, vous êtes à mille lieues de vous douter

que, telle que vous voilà, vous êtes délicieusement jolie.... Vous

souriez?»

Elle avait souri parce qu'elle pensait qu'il y avait un grain de vérité

dans ce qu'il disait, mais qu'il exagérait beaucoup, que les artistes

exagèrent toujours.

«Est-ce tout?» dit-elle en rouvrant les yeux.

Elle aurait voulu que ce fût tout; elle commençait à se demander avec un

peu d'inquiétude où il voulait en venir.

«Non certes, ce n'est pas tout; comme les bons avocats, j'ai réservé

pour la fin le meilleur de votre affaire. Je continue. Quoique vous

soyez bonne, bonne, bonne, vous êtes très malicieuse; mais, chose

étrange, votre malice ne s'attaque qu'aux ridicules, aux prétentions, et

vous êtes pleine d'indulgence pour les péchés, pleine de mansuétude pour

les pécheurs. Vous êtes la femme la plus pure que je connaisse, et je

gagerais bien qu'incapable non seulement de faire le mal, mais d'en

concevoir la pensée, vous n'avez jamais transgressé un seul des dix

commandements, même en rêve, que votre imagination n'a jamais péché.

Vous ne résistez pas aux tentations, vous passez à côté d'elles sans les

voir. C'est le secret de votre modestie, vous triomphez sans gloire

parce que vous avez vaincu sans péril, et c'est aussi le secret de votre

grâce: votre vertu n'est pas un effort, mais une divine facilité de bien

faire, et comme les oiseaux vos bonnes actions ont des ailes. Et

cependant votre imagination si chaste est étrangère à toute pruderie;

elle ne s'effarouche, ne se scandalise jamais; elle ne s'offense de

rien, ni des opérations répugnantes du docteur Oserel, ni des crudités

de son cours d'anatomie, ni des histoires saugrenues dont votre

serviteur vous régale quelquefois. Mais voici, selon moi, votre marque

distinctive. Vous êtes nerveuse, très nerveuse, et vos nerfs vous

servent à vivre dans le coeur et l'esprit de votre prochain et à savoir

ce qui s'y passe, ils ne vous servent jamais à vous agiter et jamais

vous ne les employez à agiter les autres. Vous êtes de toutes les femmes

la plus reposante; vos pensées sont fraîches comme des fleurs de

montagne, et votre âme est enveloppée d'un mystère paisible, aussi doux

que les longs silences des bois. Le docteur, qui a parfois des clartés,

s'est montré un homme de grand sens le jour où il vous a définie devant

moi: une nerveuse tranquille... Ah! madame, savez-vous quelle est la

vraie destination et l'office propre d'une nerveuse tranquille?... Le

plus sacré de ses devoirs est d'épouser un artiste, de le gouverner, de

le calmer, de l'inspirer et de doubler son talent, en lui révélant des

joies que le monde n'a jamais données.»

Elle pâlit, et un frisson lui courut dans tout le corps, frisson

d'épouvante, frisson de bonheur. Il s'était laissé couler à ses pieds,

et il lui disait:

«Charlotte, ma Lolotte d'autrefois, voulez-vous?»

Dans ses émotions, elle ne trouvait plus ses mots: elle fut quelques

instants sans parler. Puis, l'ayant obligé à se rasseoir sur son

tabouret:

«Souffrez, dit-elle, que nous raisonnions un peu.

--Je vous en conjure, ne raisonnons pas; c'est la plus sotte chose qu'on

puisse faire dans certains cas.... Vraiment, vous raisonnez trop, vous

êtes trop protestante, c'est votre seul défaut.»

Elle n'avait pas l'habitude d'argumenter en forme: elle supprimait les

idées intermédiaires, arrivait tout de suite à sa conclusion, qu'elle

formulait brièvement, et vous laissait la peine de rétablir le reste du

discours.

«J'ai trente-cinq ans, vous en avez trente-trois.

--La belle affaire! comme dit ma soeur. Je vous déclare que vous êtes et

serez toujours beaucoup plus jeune que moi.»

Après une pause:

«J'ai dans ce pays des attaches que je ne romprai jamais. Serait-il

raisonnable de lier votre sort à celui d'une prisonnière?

--Je ne me soucie pas d'être raisonnable, je ne me soucie que d'être

heureux.... Mais, Seigneur Dieu! à quelles objections vous arrêtez-vous?

Je m'étais imaginé qu'à deux pas d'ici, et presque à votre porte, il y

avait un chemin de fer qui mène en deux petites heures à Paris, où vous

avez un pied-à-terre.»

Elle lui jeta un regard droit, et d'une voix sourde:

«Mon pauvre ami, je ne vous suffirais pas longtemps, et je veux

suffire.»

Il sentit que c'était là l'objection capitale, l'empêchement dirimant,

la grave difficulté qu'il aurait de la peine à lever, et il s'indigna.

Il lui demanda pour qui elle le prenait. Était-il à ses yeux un drôle ou

un imbécile? Il n'y avait qu'un imbécile qui pût se flatter de la

tromper, il n'y avait qu'un drôle qui pût être assez vil pour la trahir.

«Comment pouvez-vous croire.... Ce que je trouve extraordinaire, ce

n'est pas ce que vous dites, ce n'est pas ce que vous faites, c'est ce

que vous êtes. Bonté, tendresse, sainte pitié, douceur, grâce, charme

infini, vous êtes la plus femme de toutes les femmes, et je vous

jure....»

Il n'acheva pas; il comprit qu'il aurait beau jurer, elle ne serait

point convaincue; peut-être savait-elle qu'il n'avait pas tenu tous les

serments qu'il avait faits. Il mit sa tête dans ses mains et réfléchit.

«Charlotte, dit-il en se redressant, ce qui vous manque c'est la

confiance, et elle ne se commande pas. Après tout, vous avez le droit de

vous défier et de me mettre à l'épreuve. Écoutez-moi. Si je passe une

année entière dans ma maisonnette, sans la quitter, hormis les cas où

mes affaires m'appelleront à Paris, si je continue à m'y trouver bien,

si j'y travaille, si j'y finis mon opéra, si vous arrivez, à vous

convaincre que le plaisir de vous voir souvent me tient lieu de tous les

autres, si pendant tout un hiver, un printemps et un été, vivant en

quelque sorte sous vos yeux, je ne vous donne aucun sujet de

mécontentement ou d'inquiétude.... Nous sommes le 1er septembre. Si

l'an prochain, à pareille date, je me présente ici pour implorer une

seconde fois la grâce que vous me refusez, y a-t-il quelque apparence

que vous disiez oui?»

Elle devint très rouge et répondit sans hésiter:

«Franchement, je le crois.»

Il poussa un cri de joie.

«Ah! dit-il, j'ai gagné mon procès. Mais je veux faire mieux, madame.

Vous me soupçonnez d'être l'ennemi de vos occupations favorites, de

vouloir vous enlever à vos oeuvres pour vous avoir tout entière à moi. Il

en est une à laquelle je prétends m'associer, dont je ferai mon affaire.

Vous vous êtes mis en tête de donner à la jeunesse de votre village le

goût de la musique: vous souhaitez qu'il y ait des fleurs dans les plus

humbles maisons et un coin de poésie dans les plus prosaïques

existences, qu'elles oublient par instants les sévérités de leur sort

et les préoccupations du sordide intérêt. C'est une de vos nombreuses

idées, et, bonnes ou mauvaises, j'ai été mis au monde pour les approuver

toutes. Vous avez fait construire un grand kiosque fermé dans un endroit

retiré de votre immense parc, de ce vaste capharnaüm où, chirurgien,

religieuses, opérés, invalides, on trouve de tout; je dois convenir

qu'on y rencontre même des arbres, et désormais les beaux-arts y ont

leur place. Il y a près d'un an, vous avez obtenu que deux fois par

semaine, un maître et une maîtresse d'école rassemblassent dans votre

nouveau pavillon une vingtaine de jeunes filles qui ont de la voix,

qu'ils leur apprissent les éléments de la musique et les fissent chanter

par parties. Ces braves gens les ont bien commencées, mais ayant plus de

zèle que de méthode, ils ne les mèneront pas loin. Je m'engage à les

remplacer quelque temps, à leur montrer comment il faut s'y prendre.

Oui, madame, deux fois chaque semaine, je sortirai de mon trou pour

venir ici donner leur leçon à vos petites demoiselles. Je n'en ferai pas

des Delna; il n'y en aura jamais qu'une; mais je me crois le génie de

l'enseignement, et si je ne tire pas un surprenant parti de ces gosiers

rebelles, je vous autorise à me déclarer indigne de prétendre à votre

main et déchu de toutes mes espérances.

--Valery, s'écria-t-elle, l'oeil humide de plaisir, c'est vous qui êtes

mille fois bon. Ce grand maëstro se faisant, pour me plaire, le maître à

chanter de vingt petites villageoises! Jacob n'en fit pas tant, et

Rachel serait jalouse de moi.»

Cédant à un entraînement de son coeur, elle fut sur le point de le

dispenser de toute épreuve, de prendre son parti sur-le-champ, de ne pas

attendre un an pour dire oui. Sa réserve, sa circonspection naturelle

la retinrent: il faut du temps aux nerveuses tranquilles pour

s'apprivoiser avec les situations nouvelles et imprévues. Elle se dit

qu'après tout cette épreuve qu'il s'imposait à lui-même de si bonne

grâce était nécessaire. Elle se souvint que son père avait un adage, que

cet habile négociant, qui avait eu la principale part dans son

éducation, disait et répétait: «Qui ne sait attendre n'est pas digne de

cueillir.» Elle pensait beaucoup à lui, elle sentait souvent la présence

de ce mort dans sa vie.

«C'est donc le 1er septembre de l'an prochain, reprit-elle, que nous

reparlerons de notre affaire. Peut-être me sera-t-il venu quelques

cheveux gris, qui vous donneront à réfléchir. Mais, jusque-là,

promettez-moi....

--Oh! je sais ce que vous allez me dire, interrompit-il. Vous attendez

de moi que jusque-là je sois très réservé, très discret dans ma conduite

comme dans mes propos, que je ne dise ni ne fasse rien qui puisse

éveiller les soupçons de votre infernal docteur. Quand une idée lui

trotte par la tête, il a de surprenantes divinations, et il condamne les

gens sur de simples indices. La vertu est toujours récompensée; en vous

proposant de faire chanter vos petites villageoises, je me suis procuré

un prétexte honnête pour venir vous voir très souvent et à des jours

réglés, sans que personne ait le droit de dire: «Il est bien assidu; que

vient-il faire?» Je suppose qu'après la leçon, vous me retiendrez à

dîner; c'est un égard que vous me devez. Que le docteur dîne avec nous,

j'aurai l'air d'en être charmé, et je serai si correct, je me tiendrai

si bien que sa malice noire ne devinera rien. J'entends que ce gros

jaloux ne flaire pas de loin l'affreux tour que je me promets de lui

jouer, eussiez-vous alors, contre toute vraisemblance, une demi-douzaine

de cheveux gris.... Voilà qui est convenu, ajouta-t-il. Dès demain, je

serai aussi cafard, aussi canaille qu'un vieux bonze et je m'engage à

jeûner durant tout mon carême; mais vous m'autorisez, j'imagine, à fêter

mon mardi-gras.»

Et à ces mots, s'agenouillant de nouveau devant elle, il s'empara d'une

de ses mains, dont il baisa les cinq doigts successivement et

tendrement, après quoi, excité par cet exercice, il profita de ce

qu'elle avait des manches ouvertes, pour promener ses lèvres tout le

long d'un avant-bras mince, ténu, mais ferme, et finit par arriver

jusqu'à un coude, qui frémit et se déroba.

«Que ce jeune homme est resté jeune! fit-elle. Si pauvre que soit le

verger, il a gardé l'amour de la maraude et des pommes volées.»

Ses émotions d'esprit et de coeur ne troublaient pas son sommeil. Elle

dormit tranquillement toute la nuit, et au matin, en rouvrant les yeux,

d'un seul coup tout lui revint en mémoire. Dès qu'elle fut habillée,

elle se mit à sa fenêtre. Elle contempla un instant la rivière, que le

soleil faisait fumer, et un grand pré herbu où sautillaient deux pies.

Elle écouta le tic-tac d'un moulin, dont elle voyait tourner la roue,

et, dans le ciel, le cri aigu et saccadé d'un émouchet qui planait, et

qui ne lui parut pas inquiétant. Elle éprouvait le besoin de fêter

quelqu'un; n'ayant personne sous la main, elle avisa de l'autre côté de

l'eau, à l'extrémité d'un petit promontoire, un vieux saule crevassé,

auquel il ne restait plus guère que son écorce, et qui nonobstant jetait

encore quelques scions d'un vert pâle; on fait ce qu'on peut. Il lui

sembla que ce saule creux la regardait avec bienveillance, et posant

sur sa bouche l'index de sa main droite, elle lui lança au travers des

airs un baiser très discret. Puis, selon son usage quotidien, elle

descendit dans son parc, qu'elle traversa tout entier pour aller prendre

des nouvelles de ses vieillards et s'assurer qu'ils étaient tous en

vie.

Jacquine Vanesse · 第 9 / 31 题