I
«...Vous me demandez qui est Mme Sauvigny et s'il est vrai que le fameux
docteur Oserel ait conçu l'idée bizarre.... Le bruit court, dites-vous,
qu'ils s'épouseront avant peu. N'en croyez rien, madame. Le docteur
n'est pas un homme qu'on épouse, et Mme Sauvigny n'est pas de ces veuves
qui se remarient. Elle s'est fait une existence à son goût, elle n'y
voudrait rien changer.
«Pour savoir qui est Mme Sauvigny et ce qu'elle vaut, il faut l'avoir
longtemps pratiquée. Je connais des étourdis, et je suis du nombre, qui
ont passé plus d'une fois près d'elle sans la remarquer. Elle-même se
croit très ordinaire, et elle ne ressemble à personne. Elle a de rares
qualités, et n'a pas grand mérite à les avoir: c'est la nature qui en
fait tous les frais. Elle emploie sa vie à faire le bien; ne l'en louez
pas; elle vous dirait de la meilleure foi du monde qu'elle ne s'occupe
que de se rendre heureuse, qu'elle ne cherche que son plaisir. Fille
unique d'un riche négociant en tissus de la rue du Sentier, mariée très
jeune à un banquier qui ne l'était plus, elle a perdu dans l'espace de
quelques années son père, sa mère, son mari, et à l'âge de vingt-cinq
ans, elle restait seule, sans enfants et sans devoirs, à la tête d'une
grosse fortune qui ne tarda pas à l'incommoder. Elle allégea sa charge
en se consacrant aux oeuvres de bienfaisance; elle a désormais quelques
millions de moins à porter: vous voyez bien qu'elle ne cherche que ses
aises.
«Elle possédait à quinze lieues de Paris une grande terre et un grand
château, qu'elle a converti, par pur égoïsme, en un asile de vieillards
des deux sexes. Elle le dirige en personne; elle a le génie de l'ordre
et de l'administration, et on a toujours du plaisir à exercer ses
talents. Cette maison est un hospice modèle; vous pouvez m'en croire:
vastes cours plantées d'ormes, jardins, vestibules, escaliers, magasin
aux provisions, pharmacie, cuisines, cabinets de bains, buanderies,
dortoirs et réfectoires chauffés à la vapeur, offices chauffés au gaz,
j'ai tout vu, tout admiré, et particulièrement la lingerie, qui est un
rêve. Je ne m'étais jamais douté jusqu'ici qu'on pût rêver devant des
armoires profondes, regorgeant de gros et de menu linge savamment
empilé; il est vrai de dire que ce linge, blanc comme neige, fleure la
lavande et le mélilot. Voilà les récréations que se donne cette femme;
plus sévère pour moi-même, je ne m'en donnerai jamais de si coûteuses.
«Ses bons vieux et ses bonnes vieilles, qui sont vraiment sans façons,
l'ayant dépossédée de son château, évincée, mise à la porte, elle s'est
construit à l'autre extrémité de son grand parc un simple chalet.
Gardez-vous de la plaindre; si elle n'aime pas qu'on la loue, elle aime
encore moins qu'on la plaigne, et ce chalet, moitié briques, moitié
bois, où la maçonnerie s'assortit agréablement avec la charpente, est
aussi confortable que rustique. Assis sur un soubassement de pierre de
taille, il occupe le milieu d'une terrasse bordée de balustres et
ombragée de vieux tilleuls, au pied de laquelle passe une route et coule
une rivière. L'étage inférieur, flanqué de galeries à claire-voie, la
façade en pignon aigu, protégée par un large avant-toit, les corniches
et les balcons des fenêtres géminées, les boiseries d'un beau rouge
foncé, tout dans cette demeure est frais, attirant et donne aux passants
envie d'entrer. Mme Sauvigny est une égoïste qui a du goût, et, par
vanité sans doute, elle a voulu que son refuge eût bon air, que personne
n'allât s'imaginer qu'elle s'était dépouillée pour ses vieillards.
«Malheureusement, madame, qu'elles fassent le bien ou le mal, les femmes
sont des êtres intempérants. À mon avis, Mme Sauvigny fait le bien avec
excès, elle a l'intempérance du coeur. Son hospice ne suffit pas à la
rendre heureuse. Qu'elle couru les grands chemins, par tous les temps,
pour visiter les pauvres et les malades des environs, soit! Si je
m'avisais d'y trouver à redire, elle me répondrait que ce sont des
distractions utiles à sa santé, des exercices hygiéniques, que la
charité qui court est son sport, comme le cheval et la bicyclette sont
les miens. Mais je lui en veux d'avoir attiré dans ce pays le docteur
Oserel. Quoiqu'elle n'en convienne pas, ce fut une faute et une grande
complication dans sa vie.
«Votre lettre m'a prouvé que vous connaissiez de réputation le docteur
Oserel. Vous savez que ce savant praticien est un de ces chirurgiens de
province qui vont de pair avec les plus célèbres de Paris, qu'il
excelle surtout dans le traitement des maladies de femmes qui relèvent
de la médecine opératoire. Mais peut-être ignorez-vous que, quoique très
mûr, il appartient à la jeune école. Ah! madame, que le ciel vous
préserve de tomber jamais dans ses mains redoutables! Il a daigné
travailler à mon instruction; il m'a appris que, depuis la découverte
des anesthésiques, les chirurgiens, n'ayant plus besoin de se presser,
libres d'en prendre à leur aise, multipliaient les précautions, que
leurs deux pratiques favorites étaient le morcellement des tumeurs et
l'hémostase, ou arrêt de l'hémorragie au moyen des pinces et appareils
de compression. On a changé tout cela. On estime que le point est
d'aller vite, d'épargner au patient l'épuisement nerveux causé par les
longs tripatouillages et par la meurtrissure des tissus. On pose en
principe que _chi va presto va sano_. Mais, pour aller _presto_, il faut
que l'opérateur s'entende à travailler dans le sang, qu'il ait des mains
aussi subtiles que carnassières et des yeux au bout des doigts.
«Le docteur Oserel est du nombre de ces opérateurs qui font en vingt
minutes ce que les plus habiles faisaient autrefois en une heure. On
assure que les patients s'en trouvent bien. Que le bon Dieu le bénisse!
On affirme aussi que, quelque amour qu'il ait pour son art, il n'opère
que dans les cas où il y a des chances sérieuses de réussite, que s'il
approuve les audacieux, il réprouve les téméraires. Bref, il ne souhaite
pas la mort de son prochain, c'est une justice à lui rendre, et, pour
être tout à fait équitable à son égard, j'ajouterai que ce représentant
de l'école du _fa presto_, qui n'a jamais l'esprit plus lucide que
quand la liqueur rouge coule à flots, n'est pas un homme rapace. S'il
était riche, il opérerait pour le seul plaisir d'opérer; ne l'étant pas,
il rançonne les malades payants, mais il opère avec autant de plaisir
ceux qui ne paient point. Telles sont ses bonnes qualités; j'ai tout
dit, je pense avoir épuisé le sujet.
«Madame, ils eurent bientôt fait de s'entendre comme larrons en foire.
Elle l'avait fait venir d'Orléans pour examiner une de ses protégées,
dont la maladie était bizarre. Elle l'emmène déjeuner au Chalet. En
sortant de table, elle lui fit visiter son asile de vieillards, qui
l'intéressa peu: vieux ou jeunes, il ne s'intéresse vraiment qu'aux gens
qui ont des tumeurs. Puis on fit le tour du parc, d'où la vue plonge sur
toute la vallée. Le docteur s'enfonça bientôt dans une profonde rêverie;
ce n'était pas le paysage qui le touchait, car il s'écria tout à coup:
«--Ah! madame, vous avez manqué votre affaire; c'était une maison de
santé, une clinique chirurgicale qu'il fallait fonder ici. Qu'on serait
bien chez vous pour faire de la médecine opératoire!»
«Il faut vous dire que dans son enfance il mena les oies aux champs. Il
lui en est resté quelque chose; les villes sont pour lui des prisons et
il est fermement convaincu qu'on n'opère bien qu'au village. L'endroit
lui parut offrir toutes les conditions désirables. Le parc de Mme
Sauvigny et le village adjacent sont exposés au midi et adossés à un
plateau rocheux, qui les abrite contre les vents du nord; grâce aux
émanations d'une immense forêt de chênes, de hêtres et de pins, l'air y
est plus salubre qu'ailleurs: les forêts sont de puissants
antiseptiques. Le docteur avait pensé à autre chose encore, il pense à
tout. Il s'était dit que, si Mme Sauvigny consentait à passer un bail
avec lui, il serait le proche voisin de plusieurs petites villes trop
éloignées de Paris pour que leurs habitants aillent s'y faire traiter,
et il comptait sur son génie, sur sa renommée pour persuader à Paris de
lui envoyer, malgré la distance, des tumeurs à opérer.
«Mme Sauvigny s'est résolue sans peine à lui bâtir sa maison de santé,
qui est connue dans tout le pays sous le nom de maison Oserel, et dont
il paie un loyer dérisoire. D'un commun accord, ils avaient inséré dans
le contrat une clause portant qu'il donnerait des consultations
gratuites et réserverait un pavillon aux pauvres, à l'entretien desquels
elle pourvoit. Le corps de logis est habité par des pensionnaires, dont
elle ne s'occupe point; elle n'entendait pas se faire marchande de
soupes. Le docteur a pour premier ministre une vieille intendante, qui
fut sa ménagère depuis le jour où il perdit sa femme. On la dit fort
industrieuse, très experte en son métier; conseillé par cette Égérie,
s'il fait des cures admirables, il fait aussi d'excellentes affaires;
c'est du moins le bruit public, mais on lui rend le témoignage qu'il
acquitte religieusement ses charges. Il a gagné son pari, sa confiance
en son étoile n'a pas été trompée: Paris ne tarda pas à venir, Paris
donne tant que cette année il a dû refuser du monde, et je ne serais pas
surpris qu'il fût en instance auprès de Mme Sauvigny pour qu'elle lui
agrandisse sa maison, désormais trop étroite.
«Elle en passera par là, elle ne sait rien lui refuser. Comment
expliquer la déférence, l'étrange attachement qu'elle a pour lui? Il
faut croire que, très curieuse de médecine, elle aime à feuilleter ce
gros dictionnaire. Ce n'est pas tout: cette femme si délicate, si fine,
fait à ce rustre l'honneur de le regarder comme son congénère. S'il a
gardé les oies dans son enfance, elle est elle-même la petite-fille
d'un paysan du Jura, dont elle prétend tenir beaucoup; elle croit à
l'atavisme; elle se sent, dit-elle, très paysanne. Elle sait gré au
docteur d'être un fils de la glèbe et de sacrifier comme elle aux dieux
des champs et des bois.
«Homme supérieur, tant qu'on voudra, ce grand faiseur de cures
miraculeuses est un affreux despote, possédé du démon de la jalousie. Il
désire qu'elle lui appartienne, qu'elle soit sa chose, et il lui
reproche comme de criminelles infidélités toutes les occupations où elle
trouve son plaisir. Il est jaloux du ses vieillards, des pensées et du
temps qu'elle leur donne, jaloux de ses relations de voisinage, des amis
qu'elle reçoit, des pauvres qu'elle visite, de ses chiens, de ses chats,
de ses chevaux, de son jardin et de son jardinier, jaloux des livres qui
l'amusent et du mélilot qu'elle cueille pour parfumer sa lingerie,
jaloux des fleurs qu'elle regarde, jaloux de l'air qu'elle respire. Il
voudrait qu'elle n'eût pas d'autre intérêt dans la vie que celui qu'elle
porte à ses prouesses chirurgicales, aux énormes fibromes qu'il enlève
par l'ouverture complète de la cavité abdominale. Que dis-je? il ne lui
suffit pas qu'elle s'intéresse à ses laparotomies, il exige qu'elle y
assiste et qu'elle s'en mêle. Vous n'imaginez pas les épreuves, les
servitudes qu'il lui impose. Il a découvert qu'elle s'entendait mieux
que son interne à administrer le chloroforme, qu'elle endormait les
malades par enchantement, et dans tous les cas graves, il lui inflige
cette abominable corvée. Je l'ai vue entrer dans la salle des opérations
aussi pâle qu'un condamné qu'on traîne à la guillotine; c'est par un
effort suprême de sa volonté qu'elle surmonte son angoisse, commande à
ses nerfs et s'en fait obéir. Je l'ai mainte fois exhortée à secouer le
joug; mais non, elle subira jusqu'au bout cette odieuse tyrannie. Le
monstre a réussi à lui persuader que pour qu'il ait toute sa tête, il
faut qu'elle soit là, et elle se résigne à être là.
«N'allez pas croire toutefois qu'elle se résignerait à l'épouser. S'il
s'avisait de lui en faire la proposition, il essuierait, je gage, un
refus catégorique; mais il n'aurait garde de s'exposer à ce hasard. Tout
veuf qu'il soit, il est marié: il a épousé la chirurgie, et il est trop
content de sa femme pour se soucier d'en avoir deux. Soyez certaine
d'ailleurs que, si monstrueux que soit son orgueil, il rend justice à sa
figure. Épais, massif, grossièrement équarri, la peau rugueuse, l'oeil
jaune et inquiétant, je vous donne le docteur Oserel pour un des hommes
de France les plus laids. Avez-vous ainsi que moi relu récemment _Don
Quichotte_? Vous souvient-il de cet écuyer du bachelier Samson Carrasco,
dont le nez informe et colossal épouvanta Sancho? Celui du docteur a cet
avantage qu'il n'est pas en carton et qu'il est très expressif; il lui
sert à manifester tous ses sentiments, ses joies superbes, ses chagrins,
ses dépits, ses soupçons, ses transports jaloux. Non, ce n'est pas un
nez, c'est quelque chose qui ressemble à la trompe charnue et rétractile
d'un tapir. Songez aussi que notre homme a cinquante ans sonnés et en
paraît soixante, qu'elle en a trente-cinq, que dans ses bons jours, ses
yeux de brune claire en ont seize, que son sourire n'en a jamais plus de
vingt, qu'elle a des gaietés d'enfant, et que vous chercheriez vainement
un cheveu gris sur cette tête sérieuse, qui caresse parfois des chimères
et à laquelle les fardeaux lourds sont aussi légers qu'un roitelet à la
branche où il se pose. Y pensez-vous, madame? En bonne foi, vous
voudriez donner cette adorable femme, corps et âme, au plus maussade des
pachydermes! J'en ai juré par mon piano, ce crime ne se commettra pas!
«D'ailleurs, je vous le répète, pourquoi se remarierait-elle? Quoi qu'il
en dise, malgré son horreur pour les grandes villes, M. Oserel finira
par s'établir à Paris, seul théâtre qui soit digne de ses exploits. Elle
aimait beaucoup Paris, elle ne le regrette pas. Quand elle y était, elle
pensait quelquefois à des boeufs dont le mugissement l'appelait, à des
prés verts ou à des champs jaunes, qui lui faisaient signe d'accourir;
depuis qu'elle est au village, elle n'a jamais rêvé à la loge qu'elle
avait jadis à l'Opéra. Et voilà ce que c'est que d'avoir eu un
grand-père qui mettait sa gloire à tenir d'une main ferme le manche de
sa charrue! Le monde ne lui manque point; elle est heureuse,
parfaitement heureuse; elle n'a pas un moment d'ennui. Son hospice, ses
pauvres, des registres à revoir, des comptes à apurer, des projets, des
plans, des devis, des malheurs consolés, des misères soulagées, qui
apprennent à sourire, voilà ses spectacles, ses fêtes et ses délices. En
vérité, si beaucoup de femmes entendaient ainsi la vie, la question
sociale serait bientôt résolue.
«L'amour des champs est contagieux, paraît-il, et il commence à me
gagner. J'ai trouvé à louer ici une cabane et un enclos, qui s'appelle
l'Ermitage, et aussi vrai que Mme Sauvigny se sent paysanne, je me sens
devenir ermite. Le docteur affirme qu'on n'opère bien qu'au village,
elle déclare que c'est là seulement qu'on est heureux. Je ne sais qu'en
penser, mais je suis tenté de croire qu'il y a dans ce pays un charme
mystérieux qui agit surtout sur les musiciens, et qu'ils y composent de
bonne musique. Être inspiré si loin de vous! Cela tient du miracle. Je
m'étais promis de vous dire que je périssais d'ennui; je veux être
franc, madame, je ne m'ennuie pas.»
Voilà ce que le jeune, brillant et déjà célèbre compositeur Valery
Saintis écrivait le 23 août 189... à la comtesse de R..., qui cette
année avait cherché en vain à l'attirer dans sa villa de Trouville, où
l'été d'avant il avait fait un long séjour. La maison était pleine, et
cependant sa place restait vide. Ce grand musicien était un merveilleux
pianiste, d'une prodigieuse mémoire, et si l'envie lui en venait, un
improvisateur incomparable, grande ressource pour les jours de pluie,
sans compter que l'homme était un charmeur. Sa figure sans traits, d'un
dessin plus agréable que correct, semblait comme inachevée et avait le
mystère d'une esquisse, mais d'une esquisse de maître. Ses cheveux d'un
blond doré, sa bouche grasse et sensuelle, son front large, puissant, où
se jouait un rayon, ses yeux d'un bleu dur, qui s'adoucissaient
subitement, la mousse pétillante de folie qu'il avait parfois dans le
regard, le signalaient à l'attention. Sa voix chaude, sa parole
vibrante, les séductions de son sourire lui avaient valu de glorieux
triomphes. Il avait reçu de la nature le don de croire et de persuader,
et quoiqu'il se passât plus de choses dans son imagination que dans son
coeur, on s'y trompait et il s'y trompait lui-même.
Les hommes le goûtaient peu; ils le soupçonnaient vaguement de les
mépriser. C'était une fausse apparence, il n'était ni fat ni
malveillant. Il avait une haute idée de lui-même; mais son orgueil
débonnaire se consolait facilement des victoires d'autrui; les siennes
lui suffisaient, et, se jugeant hors de pair, les comparaisons
chagrines n'empoisonnaient point sa vie. L'attaquait-on, la riposte
était vive, mais il mêlait toujours quelque grâce à ses impertinences.
Quand son amour-propre n'était pas en jeu, il était bon prince,
serviable, généreux, obligeant; il savait se déranger, et il tenait ses
promesses. Son amitié n'était point un de ces figuiers stériles que le
Christ condamnait au feu.
Si les hommes se défiaient de lui, les femmes lui faisaient fête, lui
prodiguaient les attentions, les avances, les paroles flatteuses. Il
savourait ce nectar; il ne détestait pas la cajolerie, mais il ne s'en
contentait point; en matière de sentiment, il cherchait le réel, le
solide. Il avait de fougueux désirs, et dès que ses fougues le
prenaient, il devenait entreprenant, audacieux jusqu'à la témérité. Il
s'était acquis la réputation d'un homme dangereux, et les femmes les
plus résolues à résister ne sont pas fâchées d'avoir à se défendre.
Mme de R..., désolée que par un inconcevable caprice il ne se fût pas
rendu à ses pressants appels, s'était demandé quelle était la raison
secrète, l'aventure de coeur qui retenait dans une solitude, dans un
désert, cet homme si répandu et si sociable, car les belles dames sont
disposées à croire que les endroits où elles ne sont pas sont des
déserts. Elle était allée aux renseignements, et soit hasard, soit
divination, elle avait rencontré juste dans ses conjectures. La lettre
qui fut lue ce soir-là, à haute voix, devant une nombreuse assistance,
leva ses derniers doutes. Chacun la commenta, dit son mot. On décida
d'un commun accord que M. Saintis était éperdument amoureux de Mme
Sauvigny, que c'était là le charme mystérieux qui le retenait prisonnier
en Seine-et-Marne, et la cause de son mauvais vouloir contre le fameux
docteur Oserel.
On n'était pas content de lui, on se vengea de cet infidèle en discutant
son talent.
«Qu'il en ait beaucoup, dit un membre de l'Académie des Beaux-Arts,
personne n'en doute. Donnera-t-il jamais tout ce qu'il est capable de
donner? C'est une autre question. La vie lui a été trop facile. Il avait
des rentes, une santé imperturbable, l'humeur folâtre, le vin gai et le
ferme désir de se rendre heureux, sans trop regarder aux moyens. Il n'a
pas contracté l'habitude des grands efforts, de ces tourments
volontaires qui sont le secret du génie: c'est la souffrance qui nous
révèle à nous-mêmes. Les enfants ne font pas leurs dents sans souffrir,
et les oiseaux sont malades pendant la mue. L'existence des vrais
artistes a sa crise inévitable, douloureuse, qui les perd ou qui les
sauve. Ils se sont mis en règle avec le passé, ils ont appris les
traditions et le métier, il leur reste à se chercher et à se trouver.
Dressés, façonnés par un maître, ils furent quelque temps de serviles
imitateurs: il faut avoir servi pour mériter d'être libre, il faut
s'être donné pour avoir le droit de s'appartenir. Raphaël et Van Dyck,
Mozart et Beethoven ont parlé une langue apprise avant de trouver la
leur. Tout véritable artiste est un esclave affranchi. Je crains que
Valery Saintis ne s'affranchisse jamais qu'à moitié de la servitude
étrangère. On ne peut dire qu'il ait eu un maître, il en eut vingt,
qu'il admirait tous, sans en préférer aucun. Tant d'équité faisait
honneur à la rectitude de son jugement; mais il est bon qu'un jeune
homme, à l'âge des déraisons, ait été résolument, passionnément injuste,
qu'avant de dire: «J'aime Platon, j'aime encore «mieux la vérité», il
ait commencé par sacrifier la vérité à Platon. Ce beau papillon a
coqueté avec toutes les fleurs. Il sait ses classiques par coeur, et le
piano que voici m'est témoin qu'il rend les styles les plus divers avec
une égale perfection. Je crains vraiment qu'il n'ait trop de souplesse
et trop de mémoire, et je le soupçonne de prendre quelquefois des
réminiscences pour des inspirations. On a dit d'un célèbre jacobin qu'il
avait une facilité meurtrière à revêtir la nature d'autrui. Notre ami
Saintis a une facilité excessive à s'approprier les procédés et le génie
des autres. Le jour viendra-t-il où, dégorgeant ses souvenirs d'érudit,
il sera tout à fait lui-même, pleinement et sans mélange? Je le souhaite
pour sa gloire et pour notre bonheur.»
Mme de R... le regarda de travers; elle n'admettait pas qu'on touchât à
son Saintis, dont elle adorait le talent. Elle n'eut garde de relever
les assertions blasphématoires de ce censeur hargneux et disert. Les
femmes ne discutent point; mais, après qu'on a tout dit, elles répètent,
comme Galilée: _E pur si muove!_
«Cette femme, qui se croit ordinaire, nous l'a pris, dit-elle avec
mélancolie, en froissant la lettre dans sa main; il est perdu pour nous.
--Et soyons de bonne foi, nous aurons peine à le remplacer», dit la
baronne de B.....
Il y avait parmi les hôtes de la comtesse un juge d'instruction, beau
parleur, grand conteur d'anecdotes, à la mine fringante, à l'esprit
pincé. Il était seul à ne point s'affliger de la désertion de
l'infidèle, qui, l'année précédente, lui avait causé des chagrins, en le
condamnant à ne jouer que les seconds rôles. Il ne faut jamais deux coqs
dans un poulailler.
«C'est votre faute, mesdames, dit-il avec un peu d'aigreur, vous l'avez
trop gâté. S'il néglige ses devoirs et ne suit que sa fantaisie, vous
devez vous en prendre à vous. Mais vous pouvez vous rassurer, il vous
reviendra. Mme Sauvigny me paraît être une de ces places qu'on n'emporte
pas d'emblée; pour peu que le siège traîne, il se rebutera; à sa
manière, comme le docteur Oserel, il appartient à l'école du _fa
presto_. Soyez certaines que vous le reverrez avant peu, et surtout ne
craignez pas qu'il vous fasse l'affront d'épouser telle veuve dont le
sourire a vingt ans. Il aimerait mieux se pendre que de renoncer à sa
vie de garçon. Vous la lui rendez si douce! Vous l'étouffez sous les
roses.»
La semaine d'après, M. Valery Saintis recevait de Trouville un billet
très court, ainsi conçu: «Vous êtes un ingrat, et si je m'en croyais, je
ne vous reverrais de ma vie». Cette menace ne l'émut point. Il descendit
dans son jardin, contempla ses pruniers, couverts de reines-Claude aussi
dorées que ses cheveux. Il en mangea, en se disant:
«Cette chère comtesse ne s'en croira pas; je la reverrai quand il me
plaira de la revoir.»
Dans ce moment, à trois kilomètres de là, le docteur Oserel venait
d'achever une hystérectomie, qui lui avait donné quelque souci. Il
appréhendait des complications; il craignait aussi que le sujet ne fût
rebelle au chloroforme, et il avait exigé que ce fût Mme Sauvigny qui
l'endormît. Tout avait marché à souhait; ils étaient heureux l'un et
l'autre. Il avait allumé une cigarette, et on assure que la première
cigarette que fume un opérateur, après s'être lavé les mains, a une
saveur exquise. De son côté, elle était aussi contente qu'on l'est
d'habitude quand on s'est acquitté d'une corvée, tiré à sa gloire d'une
affaire désagréable qui vous faisait peur: rien n'est plus propre à
rafraîchir le sang.
Dès qu'il eut fini sa cigarette, elle emmena le docteur déjeuner au
Chalet. Jusqu'au dessert, il lui expliqua savamment ce qu'avait eu de
particulier l'opération du jour, en raconta d'autres qui semblaient
identiques et ne l'étaient pas, cita des faits, ébaucha des systèmes,
lui fit un cours d'anatomie; elle écoutait avec recueillement, avec
dévotion, en se reprochant de ne pas tout comprendre. Ils prirent le
café dans une petite loge ou méniane en avant-corps, aux pans coupés,
construite en cul-de-lampe, laquelle avait vue sur la terrasse et sur la
route qui longeait la rivière. Le docteur avait entamé un second
discours; il parlait avec feu de certains changements que, sur le
conseil de son intendante, il se proposait d'introduire dans le train de
sa maison. Si attentive qu'elle fût, elle eut une distraction: elle
avait cru entendre le trot d'un cheval, qu'elle soupçonnait d'être une
jument blanche. Elle se leva; elle ne s'était pas trompée. Le cavalier
lui fit face et la salua; elle répondit par un sourire. Il
l'interrogeait des yeux, il semblait dire: «Êtes-vous seule?» Au même
instant, il vit apparaître la grosse tête du docteur, qui s'était levé,
lui aussi, et le regardait. Il salua une seconde fois et partit à franc
étrier.
«J'aurais parié que c'était lui», grommela le docteur.
Il se rassit et tambourina une marche guerrière sur l'un des bras de son
fauteuil. Elle devinait au froncement de ses narines qu'il couvait une
colère.
«Madame, dit-il enfin, au risque de vous désobliger, je vous déclare que
vous êtes à la fois la plus admirable et la plus étonnante des femmes
que je connaisse.
--Je vous dispense, répondit-elle en riant, de m'expliquer ce que je
puis avoir d'admirable; dites-moi tout de suite en quoi je vous étonne.
--Non, je n'écourterai pas ma harangue; eh! que diable, qui dit le mal
doit dire le bien, et quand les pilules sont amères, c'est bien le moins
qu'on les dore. J'ai toujours admiré la justesse et la sûreté de votre
coup d'oeil, la solidité de votre jugement. Si vous endormez si bien les
malades, c'est que vous discernez les cas, que vous avez la science des
doses, et que vous gardez votre sang-froid. Tout à l'heure, nous avons
eu un moment difficile; mon interne, qui manque de tempérament, a failli
perdre la tête; vous aviez toute la vôtre. Vous possédez, madame, un
grand bon sens naturel, fortifié par l'éducation et par la religion que
vous a donnée le hasard de votre naissance. Elle vous a accoutumée de
bonne heure à tout examiner et à retenir ce qui est bon. Je vous crois
très attachée à votre confession; si vous pratiquez peu, ce n'est pas
votre faute, il n'y a pas de temple dans les environs. Et cependant, si
bonne protestante que vous soyez, autre preuve de bon sens, vous êtes la
tolérance même.
--Le vilain mot! fit-elle. Je ne tolère pas, je respecte.
--Il est déjà bien beau de tolérer; il y a tant d'intolérants, tant de
sots, qui trouvent leur tête si bien taillée qu'ils voudraient que
toutes les autres fussent faites sur ce patron! Vous avez montré qui
vous étiez le jour où vous avez résolu de confier à des religieuses le
service de votre asile. Vous aviez su comprendre que les surveillantes
laïques ont des attaches au dehors, des intérêts de famille qui les
distraient de leurs fonctions, que, comme on l'a dit, elles ont
rarement cette tenue, cette rigoureuse propreté, cet esprit d'ordre que
les religieuses acquièrent par la discipline des couvents.
--Mes bonnes petites soeurs, dit-elle, ont l'amour de la règle, parce
qu'elles croient à quelque chose.
--Votre action généreuse, madame, a été récompensée. Lorsque le curé de
votre village, l'abbé Blandès, eut appris qu'une hérétique, qu'on disait
très riche et d'humeur très libérale, venait s'établir à poste fixe dans
sa paroisse, il prévit en homme d'esprit qu'elle y ferait la pluie et le
beau temps. Il s'inquiéta, vous fit une guerre sourde, sema des bruits
fâcheux, adjura ses ouailles de se tenir en garde contre la dangereuse
séductrice. La guimpe blanche de vos religieuses et la jolie chapelle
que vous leur avez bâtie l'ont subitement amadoué, et vous êtes, vous et
lui, dans les meilleurs termes, à ce point que, s'il en faut croire la
chronique, ce prêtre zélé ne se fait aucun scrupule de mettre lui-même
la séductrice à contribution.
--Je vous en prie, docteur, interrompit-elle, dites-moi ce que j'ai
d'étonnant.
--Nous y venons. Un peu de patience! vous ne perdrez rien pour avoir
attendu. Mais je tiens à vous dire une fois de plus que j'admire
infiniment votre perspicacité et votre esprit de conduite. Vous séparez
la balle d'avec le grain. On vous trompe difficilement. Les solliciteurs
qui assiègent votre porte et vos oreilles n'ont qu'à se bien tenir; vous
n'êtes dupe ni des histoires, ni des visages. Si bonne que vous soyez,
vous savez dans l'occasion éconduire les fausses misères, et quoique les
refus vous coûtent, vous dites quelquefois non, et j'ai cru remarquer
que ce _non_ protestant était plus net, plus décisif, plus péremptoire
qu'un _non_ catholique.»
Il contempla un instant ses mains, ses longues, ses larges mains, qui
savaient se faire toutes petites et souples comme des anguilles quand
elles vaquaient aux délicates et sanglantes besognes de leur métier.
Puis, haussant la voix:
«Eh bien! madame, puisqu'il faut enfin vous le dire, je m'étonne qu'une
femme si avisée, si raisonnable, si clairvoyante, si judicieuse, si
habile à distinguer les chiens d'avec les loups et à discerner les vrais
pauvres des faux, qu'une femme qu'on n'abuse point, qui ne prend jamais
le change, soit dans certains cas d'une si déplorable crédulité.
--Dans quels cas? demanda-t-elle.
--Dans tous les cas de conscience, dont vous avez la fureur de vous
occuper. Il faut que cela sorte, il y a beau jour que je ronge mon
frein. Eh! madame, toutes les peines que vous vous donnez pour assainir
le corps de votre prochain, le bon Dieu vous en tiendra compte, et quand
vous m'aidez à opérer une tumeur, vous vous employez à une oeuvre pie et
méritoire. C'est un genre d'opérations qui produit de visibles
résultats. Mais les tumeurs de l'âme, sacrebleu! laissez au ciel le soin
de les guérir. Je donnerais ma main à couper que de tous les genres de
charité, c'est encore celui qui vous intéresse le plus. Vous n'êtes pas
fâchée qu'il y ait des âmes malades; vous avez tant de plaisir à les
dorloter, à les panser! Vous ne savez pas encore que le Maure entre noir
au bain, que noir il en ressort; vous croyez à l'efficacité des bonnes
paroles, et c'est ainsi que vous êtes tour à tour la plus raisonnable et
la plus chimérique des femmes.... Madame, excusez-moi, je ne crois pas
aux cures d'âmes. J'ai cinquante ans, et je vous affirme qu'à ma
connaissance il n'en est pas une qui ait réussi.
--C'est une opinion très contestable, répliqua-t-elle, en hochant la
tête. Mais à quel propos me faites-vous cette grosse querelle?
--À propos du jeune homme qui tout à l'heure faisait caracoler sous
votre fenêtre une jument blanche. Puisse-t-elle avoir les éparvins ou
devenir lunatique!
--Pauvre bête! que vous a-t-elle fait? Il ne vous suffit donc pas d'être
dur aux humains?»
Et après un silence:
«Vous n'aimez pas M. Saintis, et c'est un tort que je vous reproche.
--M'autorisez-vous, une fois pour toutes, une bonne fois, à vous parler
librement de lui? S'il me déplaît, c'est que je n'ai de goût que pour
les gens sûrs, et je regrette que vous vous plaisiez tant dans sa
compagnie. Qu'il soit un grand musicien, c'est possible; je ne m'y
connais guère. La musique, j'en conviens, est pour moi le plus obscur
des grimoires, une impénétrable énigme, dont ma pauvre intelligence a
renoncé depuis longtemps à trouver le mot. Le seul instrument que je
comprenne est le tambour; celui-là du moins dit clairement ce qu'il
pense. Mais je veux que M. Saintis ait autant de génie qu'il lui plaît
de le croire: vous voyez que je lui fais bonne mesure, que je ne lui
refuse rien. Il m'est tombé l'autre jour sous les yeux un article de
journal plein d'allusions malignes à ses bonnes fortunes, aussi
célèbres, paraît-il, que ses opéras, et je trouve en vérité qu'il vient
trop souvent ici.»
Et, roulant les yeux, il ajouta d'un ton presque tragique:
«Prenez-y garde, madame; je suis tourmenté de l'idée qu'il finira par
vous compromettre.»
Elle ne put s'empêcher de sourire, pendant qu'une légère rougeur lui
montait aux joues. L'idée du docteur lui semblait bizarre, baroque, et
même un peu comique. Qu'on pût la compromettre, que ses vieillards et
ses pauvres fussent capables de se mettre en tête qu'elle avait une
aventure, quelle invraisemblance! quelle énormité! Cependant, à y bien
réfléchir, cette idée énorme avait son côté flatteur. Un homme de sens
rassis, tel que le docteur Oserel, trouvait donc qu'elle était encore
une assez jolie femme pour qu'on pût croire, s'imaginer.... Il lui
faisait beaucoup d'honneur, et c'est pourquoi elle avait en même temps
souri et rougi.
«Qu'avez-vous à répondre? reprit-il.
--Beaucoup de choses. Et d'abord, vous ne savez pas, mon bon monsieur,
que M. Saintis a été mon ami d'enfance, que nous sommes nés tous deux au
Sentier, lui dans les soieries, le demi-gros, le rassortiment, moi dans
les tissus, dans le gros, que nos familles étaient intimement liées, que
je ne vais jamais à Paris sans passer au moins une demi-journée avec sa
soeur, Mme Leyrol. Autre détail: avant d'acheter son château, mon père
louait une villa à Louvecienne, et le petit Valery Saintis y a fait de
nombreux séjours. Nous allions ensemble à la maraude; nous avons croqué
tête à tête des pommes vertes, clandestinement cueillies chez le voisin,
ce qui leur donnait un goût particulier. Ce sont là des complicités qui
unissent deux coeurs à jamais. Je l'appelais mon petit Valery, il
m'appelait Lolotte.
--Et vous appelle-t-il encore Lolotte?
--Non, le respect est venu. Pendant que je devenais respectable, il a
fait un chemin fort brillant dans le monde, et, j'en conviens, je me
sens flattée d'être l'amie d'un homme célèbre; si vous-même vous
l'étiez moins, peut-être me seriez-vous plus indifférent; les femmes
sont si vaniteuses! Mais ce qui me touche plus encore que sa renommée,
c'est son talent. Je ne suis pas comme vous; sans être musicienne,
j'aime passionnément la musique; elle me détend, me délasse. À peine M.
Saintis s'est-il assis devant mon piano et laisse-t-il courir ses doigts
sur le clavier, mes fatigues, mes soucis s'évanouissent; nous en avons
tous et nous sommes heureux de les oublier. En l'écoutant, il me semble
que la vie est une histoire qui finit bien.
--Est-ce là vraiment tout ce qui se passe entre vous? Allez, madame, on
n'en fait pas accroire à un vieux médecin. Avouez que cet homme de génie
se complaît à dévider devant vous son écheveau très compliqué, qu'il
vous conte avec une joie secrète ses nombreux péchés, que vous ne perdez
pas un mot de ce qu'il vous dit, que son cas vous paraît intéressant,
que vous lui prodiguez les sages conseils, que vous vous êtes promis de
le convertir, qu'il feint une contrition qu'il ne ressentira jamais, que
vous lui imposez de douces pénitences, et qu'il n'a pas besoin de les
accomplir pour que vous lui donniez l'absolution. Selon moi, le grand
tort de la morale chrétienne est de glorifier le repentir; le vrai
repentir, madame, est aussi rare que l'oiseau bleu.... Ai-je deviné
juste? Est-il vrai que depuis trois mois que votre ami d'enfance est
venu planter sa tente dans ce pays, vous vous livrez souvent à ces
savoureux et périlleux entretiens, qui remplacent avec avantage les
pommes vertes d'autrefois? J'envie son sort; heureux les pécheurs qui se
confessent à vous!
--Quand on est un homme de science, reprit-elle, d'un ton grave, on doit
se piquer d'être exact. M. Saintis n'est dans ce pays que depuis six
semaines, et vous savez que je suis très occupée, qu'on me dérange à
tout moment, qu'il n'est pas toujours facile de s'entretenir seul à
seule avec moi.... Au surplus, docteur, est-il défendu aux femmes
d'avoir, comme vous autres, leurs secrets professionnels?»
Il se leva brusquement et n'attendit pas d'être à la porte pour se
coiffer de son chapeau à grands bords.
«Eh! parbleu, de quoi vais-je me mêler? Sont-ce là mes affaires?
Pardonnez, madame, son indiscrétion à un vieux radoteur, qui retourne
voir ses opérées, moins intéressantes à coup sûr qu'un grand musicien
qui s'amusa beaucoup.»
À ces mots, il partit sans lui avoir donné la main; cela arrivait
quelquefois. Elle releva une mèche de ses cheveux châtains qui s'égarait
souvent sur son front, s'accouda sur l'appui de la fenêtre, et comme il
traversait la terrasse, avançant la tête:
«Docteur, mon bon docteur, lui cria-t-elle, je ne suis ni admirable, ni
étonnante.»
Il ne répondit point; il se contenta de hausser deux fois de pitié ses
larges et puissantes épaules, et doubla le pas.
N'ayant jamais été amoureux, il dépensait son fonds de jalousie innée
dans ses amitiés, qui étaient ses romans; c'est ainsi qu'il payait son
tribut à l'humaine faiblesse. Il avait chagriné Mme Charlotte Sauvigny,
qui aurait voulu que ses amis s'aimassent comme elle les aimait; elle
leur en demandait trop, et puis, s'ils se jalousaient, elle y était,
malgré elle, pour quelque chose: nature contenue, réservée, discrète,
ses moindres attentions avaient beaucoup de prix; il était naturel qu'on
se les disputât.