bien t'intéresser ceci? Qu'as-tu affaire, dis-moi, de la gloire romaine?
Encore moins des folies de ces grands sacripants? Tu as assez des
tiennes, elles sont à ta mesure. Que tu es désoeuvré, pour aller te
charger des vices, des misères des gens qui sont défunts depuis mil huit
cents ans! Car enfin, mon garçon (c'est mons Breugnon, rangé, sensé,
bourgeois, Clamecycois, qui prône), conviens-en, ton César, ton Antoine,
et Cléo leur catin, tes princes persians qui égorgent leurs fils et
épousent leurs filles, sont de fiers chenapans. Ils sont morts: dans
leur vie, ils n'ont rien fait de mieux. Laisse en paix leur poussière.
Comment un homme d'âge trouve-t-il du plaisir à ces insanités? Regarde
un peu ton Alexandre, n'es-tu pas révolté de le voir dépenser, pour
enterrer Éphestion, ce beau mignon, les trésors d'une nation? Passe
encore de tuer! Graine humaine, mauvaise graine. Mais gaspiller
l'argent! On voit bien que ces drôles n'ont pas eu la peine de le faire
pousser. Et tu trouves cela plaisant? Tu écarquilles tes gros yeux, tu
es tout glorieux, comme si ces écus t'étaient sortis des doigts! S'ils
en étaient sortis, tu serais un grand fou. Tu en es deux, pour trouver
de la joie aux folies que les autres ont faites, et non pas toi.»
Je réponds: «Breugnon, tu parles d'or, tu as toujours raison. Cela
n'empêche pas que je ne me ferais fesser pour ces billevesées, et que
ces ombres décharnées depuis deux mille années n'aient plus de sang que
les vivants, je les connais et je les aime. Pour qu'Alexandre pleure sur
moi, comme sur Clytus, je consens de grand coeur, aussi, à ce qu'il me
tue. J'ai la gorge serrée quand je vois, au sénat, César sous les
poignards s'agitant aux abois, ainsi que la bête acculée entre les
chiens et les veneurs. Je reste bouchée bée, quand passe Cléopâtre en sa
barque dorée, avec ses Néréides appuyées aux cordages et ses beaux
petits pages, nus comme des Amours; et j'ouvre mon grand nez afin
d'aspirer mieux la brise parfumée. Je pleure comme un veau, lorsque à la
fin Antoine, sanglant, mourant, est ficelé, hissé par sa belle, penchée
à la lucarne de sa tour, et qui tire de tout son corps (pourvu... il est
si lourd!... qu'elle ne le laisse pas tomber!) le pauvre homme qui lui
tend les bras...
Qu'est-ce donc qui m'émeut, et qui m'attache à eux, comme à une
famille?--Eh! ils sont ma famille, ils sont moi, ils sont l'Homme.
Que je plains les pauvres déshérités qui ne connaissent point la volupté
des livres! Il en est qui font fi du passé, fièrement, s'en tenant au
présent. Canes bâtées, qui ne voient pas plus loin que le bout de leur
nez!... Oui, le présent est bon. Mais tout est bon, corbleu, je prends
de toutes mains, et je ne boude pas devant la table ouverte. Vous n'en
médiriez point si vous la connaissiez. Ou bien c'est, mes amis, que vous
devez avoir un mauvais estomac. Je comprends qu'on étreigne ce qu'on
étreint. Mais vous n'étreignez guère, et votre mie est maigre. Bien et
peu, c'est bien peu. J'aime mieux beaucoup et bien... S'en tenir au
présent, c'était bon, mes amis, au temps du vieil Adam, qui, lui, allait
tout nu, faute de vêtements, et qui, n'ayant rien vu, ne pouvait aimer
rien que sa côte femelle. Mais nous qui avons l'heur de venir après lui
dans une maison pleine où nos pères, nos grands-pères et nos
archi-grands-pères ont entassé, tassé ce qu'ils ont amassé, nous serions
assez fous pour brûler nos greniers, sous le prétexte que nos champs
produisent encore du blé!... Le vieil Adam, il n'était qu'un enfant!
C'est moi, le vieil Adam: car je suis le même homme, et depuis, j'ai
grandi. Nous sommes le même arbre, mais j'ai poussé plus haut. Chacun
des coups qui fait saigner une des branches retentit dans ma feuillée.
Les peines et les joies de l'univers sont miennes. Qui souffre, j'en
pâtis; qui est heureux, je ris. Bien mieux que dans la vie, je sens à
travers mes livres la fraternité qui nous lie, nous tous, les
porte-hottes et les porte-couronnes; car des uns et des autres il ne
reste que cendres et la flamme qui, nourrie de la moelle de nos âmes,
monte, unique et multiple, vers le ciel, en chantant avec les mille
langues de sa bouche sanglante la gloire du Tout-Puissant...
* * *
Ainsi, je rêve dans mon grenier. Le vent s'éteint. La lumière tombe. La
neige, du bout de ses ailes, frôle la vitre. L'ombre se glisse. Mes yeux
se brouillent. Je me penche sur mon livre, et je suis le récit, qui dans
la nuit s'enfuit. Mon nez touche le papier: tel un chien à la piste, je
renifle l'odeur humaine. La nuit vient. La nuit est venue. Et mon gibier
s'échappe et s'enfonce dans l'avenue. Alors je m'arrête au milieu de la
forêt, et j'écoute, le coeur battant de la poursuite, la fuite. Pour
mieux voir au travers de l'ombre, je ferme les yeux. Et je rêve,
immobile, étendu sur mon lit. Je ne dors guère, je rumine mes pensées;
je regarde parfois le ciel par la croisée. Lorsque j'étends le bras, je
touche le carreau; je vois la coupole d'ébène, que raie d'une goutte de
sang une étoile filante... D'autres... Il pleut du feu, dans la nuit de
novembre... Et je pense à la comète de César. C'est peut-être son sang
qui dans le ciel ruisselle...
Le jour revient. Je rêve encore. Dimanche. Les cloches chantent. De leur
bourdonnement ma fantaisie s'enivre. Elle emplit la maison, de la cave
au grenier. Elle couvre mon livre (ah! le pauvre Paillard) de mes
inscriptions. Ma chambre retentit des roues des chariots, des armées,
des clairons et des hennissements. Les vitres tremblent, mes oreilles
tintent, mon coeur craque, je vais crier:
--_Ave,_ César, _imperator!_
Et mon gendre Florimond, qui est monté me voir, regarde par la fenêtre,
bâille avec bruit et dit:
--Il ne passe pas un chat, dans la rue, aujourd'hui.
XIV
LE ROI BOIT
Saint-Martin (11 novembre).
Il faisait, ce matin, une douceur extrême. Elle cheminait dans l'air,
tiède comme la caresse d'une peau satinée. Elle se frottait à vous comme
un chat qui vous frôle. Elle coulait à la fenêtre, comme un muscat doré.
Le ciel avait levé sa paupière de nuées, et de son oeil bleu pâle,
paisible, me regardait; et sur mon toit je voyais un rayon de soleil
blond.
Je me sentais alangui, vieille bête, et rêveur, tel un adolescent. (J'ai
renoncé à vieillir, je remonte mes ans; si cela continue, je serai
marmot, bientôt.) Donc mon coeur était plein de chimérique attente, comme
le bon Roger qui bée après Alcine. Je voyais toutes choses d'un regard
attendri. Je n'aurais, ce jour-là, fait de mal à une mouche. Et j'avais
vidé mon sac à malices.
Et comme je me croyais seul, soudain j'aperçus Martine, assise dans un
coin. Je n'avais pas remarqué lorsqu'elle était entrée. Elle ne m'avait
rien dit, contre son habitude; elle s'était installée, un ouvrage à la
main, et ne me regardait point. J'éprouvais le besoin de faire part à
d'autres du bien-être où j'étais. Et je dis, au hasard (pour ouvrir
l'entretien, tous les sujets sont bons):
--Pourquoi donc le bourdon a sonné ce matin? Elle haussa les épaules, et
dit:
--Pour la Saint-Martin.
J'en tombai de mon haut. Dans les rêvasseries, quoi! j'avais oublié le
dieu de ma cité! Je dis:
--C'est la Saint-Martin?
Et je vis surgir aussitôt, dans la troupe des damoiseaux et des dames de
Plutarque, parmi mes amis nouveaux l'ami vieil (il est de leur taille),
surgir le cavalier qui taille, avec son sabre, son manteau.
--Eh! Martinet, mon vieux compère, se peut-il que j'ai oublié que
c'était ton anniversaire!
--Tu t'en étonnes? dit Martine. Il est grand temps! tu oublies tout, le
bon Dieu, ta famille, les diables et les saints, Martinet et Martine,
rien n'existe pour toi, hors tes sacrés bouquins.
Je ris; j'avais déjà remarqué son oeil mauvais, quand elle venait, chaque
matin, et qu'elle voyait qu'avec Plutarque je couchais. Jamais femme
n'aima les livres, d'un amour désintéressé; elle voit en eux des
rivales, ou des amants. Fille ou femme, quand elle lit, fait l'amour et
trompe l'homme. De là que, quand elle nous voit lire, elle crie à la
trahison.
--C'est la faute à Martin, dis-je, on ne le voit plus. Pourtant, il lui
restait la moitié du manteau. Il la garde, ce n'est point beau. Ma bonne
fille, que veux-tu? Il ne faut se laisser oublier dans la vie. Qui se
laisse oublier, on l'oublie. Retiens cette leçon.
--Je n'en ai pas besoin, dit-elle. Où que je sois, nul ne l'ignore.
--C'est vrai, on te voit bien, on t'entend mieux encore. Hors ce matin,
que j'attendais ta querelle journalière. Pourquoi m'en as-tu privé? Elle
me manque. Viens me la faire.
Mais elle, sans tourner la tête, dit:
--Rien ne te fait. Et je me tais.
Je regardais sa figure obstinée, qui sa lèvre mordait, pour piquer son
ourlet. Elle avait l'air triste et battue; et ma victoire me pesait. Je
dis:
--Viens m'embrasser, au moins. À défaut de Martin, je n'ai pas oublié
Martine. C'est ta fête, allons, j'ai un cadeau pour toi. Viens le
chercher.
Elle fronça le sourcil, et dit:
--Mauvais plaisant!
--Je ne plaisante pas, dis-je. Viens, viens donc, tu verras.
--Je n'ai pas le temps.
--Ô fille dénaturée, quoi, tu n'as pas le temps de venir m'embrasser?
À regret, elle se leva; méfiante, elle s'approcha:
--Quel tour de Villon, quelle farce vas-tu me faire encore? Je lui
tendis les bras.
--Allons, dis-je, baise-moi.
--Et le cadeau? dit-elle.
--Tu l'as, tu l'as, c'est moi.
--Joli cadeau! Le bel oiseau!
--Vilain ou beau, tout ce que j'ai je te le donne, je me rends, sans
conditions, à discrétion. Fais de moi ce que tu voudras.
--Tu consens à venir en bas?
--Pieds et poings liés, je me livre.
--Et tu consens à m'obéir, à ce qu'on t'aime, à te laisser mener,
gronder, choyer, soigner, humilier?
--J'ai abdiqué ma volonté.
--Ah! comme je vais me venger! Ah! mon cher vieux! Méchant garçon! Que
tu es bon! Vieil entêté! M'as-tu fait assez enrager!
Elle m'embrassait, me secouait comme un paquet, et me serrait sur son
giron, tel un poupon.
Elle ne voulut pas attendre une heure. On m'emballa. Et Florimond et les
mitrons, casqués du bonnet de coton, m'enfournèrent par l'escalier
étroit, les pieds devant, la tête après, en bas, dans un grand lit, en
une pièce claire, où Martine et Glodie me bordèrent, narguèrent,
répétèrent vingt fois:
--À présent, on te tient, on te tient, te tient bien, vagabond!...
Que c'est bon!
Et depuis, je suis pris, j'ai jeté ma fierté au panier; à Martine, je me
soumets, vieux marmouset... Et c'est moi, sans qu'il y paraisse, qui
mène tout, dans la maison.
* * *
Martine désormais s'installe auprès de moi, souvent. Et nous causons.
Nous nous ressouvenons d'une autre fois déjà, il y a bien longtemps, où
nous étions assis l'un près de l'autre, ainsi. Mais c'était elle alors
qui se trouvait liée par le pied, s'étant fait une entorse, en voulant,
une nuit (ah! la chatte amoureuse!), sauter par la fenêtre, pour courir
après son galant. En dépit de l'entorse, eh! je l'ai bien rossée. Elle
en rit à présent, et dit que je n'ai pas encore assez cogné. Mais alors,
j'avais beau cogner et veiller; et pourtant, je suis assez malin; elle
l'était dix fois plus que moi, la rusée, et me filait entre les mains.
Au bout du compte, elle n'était pas aussi bête que je la croyais. Elle
sut bien garder sa tête, à défaut du reste; et ce fut le galant sans
doute qui la perdit, puisqu'il est aujourd'hui, puisqu'il est son mari.
Elle rit avec moi de ses folies et dit, avec un gros soupir, que c'est
fini de rire, les lauriers sont coupés, nous n'irons plus au bois. Et
nous parlons de son mari. En brave femme, elle le juge honnête, en somme
suffisant, pas amusant. Le mariage n'est pas fait pour le
divertissement...
--Chacun le sait, dit-elle, et toi mieux que personne. C'est ainsi. Il
faut se faire une raison. Chercher l'amour dans un époux est aussi fou
que puiser l'eau dans un cribleau. Je ne suis folle, je ne me cause de
tracas, en pleurant sur ce que je n'ai pas. De ce que j'ai, je me
contente; ce qui est est bien, comme il est. Point de regrets... Tout de
même, à présent, je vois combien est loin de ce qu'on veut ce que l'on
peut, de ce qu'on rêve en sa jeunesse ce qu'on est bien content d'avoir
quand on est vieux ou qu'on va l'être. Et c'est touchant, ou ridicule:
on ne sait pas lequel des deux. Tous ces espoirs, ces désespoirs, et ces
ardeurs et ces langueurs, et ces beaux voeux et ces beaux feux de
cheminée, pour arriver à faire cuire la marmite et trouver bon le
pot-au-feu!... Et il est bon, vraiment, il l'est assez pour nous: c'est
tout ce que nous méritons... Mais si jadis on me l'eût dit!... Enfin, il
nous reste en tout cas, pour donner du goût au repas, notre rire; et
c'est un fier assaisonnement, il ferait manger des pierres. Riche
ressource, et qui ne m'a jamais manqué, non plus qu'à toi, de pouvoir se
moquer de soi, quand on fut sot et qu'on le voit!
Nous ne nous en faisons pas faute--encore moins de nous moquer des
autres. Parfois, nous nous taisons, rêvassant, ruminant, moi le nez sur
mon livre, elle sur son ouvrage; mais les langues tout bas continuent de
marcher, ainsi que deux ruisseaux qui cheminent sous terre et ressortent
soudain, au soleil, en sautant. Martine, au milieu du silence, repart
d'un grand éclat de rire; et les langues, de reprendre leur danse!
J'essayai de faire entrer Plutarque en notre compagnie. Je voulus faire
goûter à Martine ses beaux récits et la manière pathétique dont je lis.
Mais nous n'eûmes aucun succès. De la Grèce et de Rome elle se souciait
autant qu'un poisson d'une pomme. Lors même qu'elle voulait, afin d'être
polie, écouter, au bout d'un instant elle était loin et son esprit
courait les champs; ou plutôt, il faisait sa ronde, du haut en bas de
son logis. À l'endroit le plus palpitant de mon récit, quand savamment
je ménageais l'émotion et préparais, en chevrotant, l'effet de la
conclusion, elle m'interrompait pour crier quelque chose à Glodie, ou
bien à Florimond, à l'autre bout de la maison. J'étais vexé. Je
renonçai. Il ne faut demander aux femmes de partager nos songes-creux.
La femme est la moitié de l'homme. Oui-dà, mais quelle moitié? Celle
d'en haut? Ou si c'est l'autre? Ce n'est en tout cas le cerveau qui est
commun: chacun des deux a le sien, sa boîte à folies. Ainsi que deux
surgeons, sortis d'un même tronc, c'est par le coeur qu'on communie...
Je communie très bien. Bien que barbon fané, ruiné, et mutilé, je suis
assez malin pour avoir, presque tous les jours, une garde du corps de
jeunes et jolies commères d'alentour, qui, rangées autour de mon lit, me
font joyeuse compagnie. Elles viennent, alléguant une nouvelle
d'importance, ou un service à demander, un ustensile à emprunter. Tous
les prétextes leur sont bons, à la condition de ne plus y songer, à
peine entrées dans la maison. Une fois là, comme au marché, elles
s'installent, Guillemie aux yeux gais, Huguette au nez joli, Jacquotte
l'entendue, Margueron, Alizon, et Gillette, et Macette, autour du veau
sous l'édredon; et jai, jai, jai, nous bavardons, ma commère, ma
commère, comme des battants de cloche, et nous rions, quel carillon! Et
je suis le gros bourdon. J'ai dans mon sac toujours quelques fines
histoires, qui chatouillent au bon endroit: fait beau les voir pâmer! De
la rue, on entend leurs rires. Et Florimond, que mon succès dépite, me
demande, en raillant, mon secret. Je réponds:
--Mon secret? Je suis jeune, mon vieux.
--Et puis, dit-il piqué, c'est ton mauvais renom. Vieux coureurs font
courir après eux les femelles.
--Sans doute, je réponds. N'a-t-on pas du respect, envers un vieux
soldat? On s'empresse à le voir, on se dit: «Il revient du pays de la
gloire. «Et celles-ci se disent:» «Colas a fait campagne, au pays de
l'amour. Il le connaît, il nous connaît... Et puis, qui sait? Peut-être
encore il combattra.»
--Vieux polisson! s'écrie Martine, ardez-moi ça! Va-t-il pas s'aviser
d'être encore amoureux!
--Et pourquoi pas? C'est une idée! Puisqu'il en est ainsi, pour vous
faire enrager, je m'en vais me remarier.
--Eh! remarie-toi, mon garçon, grand bien te fasse! Il faut bien que
jeunesse passe!...
* * *
Saint-Nicolas (6 décembre).
Pour la Saint-Nicolas, hors de mon lit, dans un fauteuil on me roula,
entre la table et la fenêtre. Sous mes pieds, une chaufferette. Devant,
un pupitre de bois, avec un trou pour la chandelle.
Sur les dix heures, la confrérie des mariniers, «faiseurs de flot» et
ouvriers, «compagnons de rivière», violons en tête, défila devant notre
maison, bras dessous bras dessus, dansant derrière leur bâton. Avant de
se rendre à l'église, ils faisaient le tour des bouchons. En me voyant,
ils m'acclamèrent. Je me levai, je saluai mon patron, qui me le rendit.
Par la fenêtre, je serrai leurs pattes noires, je versai dans
l'entonnoir de leurs grands gousiers béants la goutte (autant verser
vraiment une goutte dedans un champ!).
Sur le midi, mes quatre fils vinrent m'offrir leurs compliments. On a
beau ne pas très bien s'entendre, il faut s'entendre une fois l'an; la
fête du père est sacrée: c'est le pivot autour duquel est accrochée la
famille, comme un essaim; en la fêtant, elle resserre son faisceau, et
s'y contraint. Et moi, j'y tiens.
Donc, ce jour-là, mes quatre gars se trouvèrent réunis chez moi. Ils
n'en avaient beaucoup de joie. Ils s'aiment peu, et je crois bien que je
suis le seul lien entre eux. À notre époque, tout s'en va de ce qui
faisait l'union entre les hommes: la maison, la famille et la religion;
chacun croit seul avoir raison, et l'on vit chacun pour soi. Je ne ferai
le vieux qui s'indigne et rechigne, et qui croit que le monde avec lui
finira. Le monde saura bien s'en tirer; et je crois que les jeunes
savent mieux ce qui leur convient que les vieux. Mais c'est un rôle
ingrat que le rôle du vieux. Le monde autour de lui change; et s'il ne
change aussi, plus de place pour lui! Or, moi, je n'entends pas de cette
oreille-là. Je suis dans mon fauteuil. Holà, holà, j'y reste! Et s'il
faut, pour garder sa place, que l'on change d'esprit, je changerai,
oui-dà, je saurai m'arranger pour changer,--en restant (bien entendu) le
même. En attendant, de mon fauteuil je regarde changer le monde et
disputer les jeunes gens; je les admire et cependant, j'attends,
discret, le bon moment pour les mener où je l'entends...
Mes gaillards se tenaient devant moi, autour de la table: Jean-François
le bigot, à droite; à gauche, Antoine le Huguenot, qui est établi à
Lyon. Assis tous deux et sans se regarder, engoncés dans leur col, le
cou raide et le croupion figé. Jean-François, florissant, les joues
pleines, l'oeil dur et le sourire aux lèvres, parlait de ses affaires
intarissablement, se vantait, étalait son argent, ses succès, louait ses
draps et Dieu qui les lui faisait vendre. Antoine, lèvres rasées, queue
de barbe au menton, morose, droit et froid, parlait comme pour soi de
son commerce de librairie, de ses voyages à Genève, de ses relations
d'affaires et de foi, et louait aussi Dieu; mais ce n'était le même.
Chacun parlait à tour de rôle, sans écouter le chant de l'autre, et puis
reprenait son refrain. Mais à la fin, tous deux, vexés, commencèrent à
traiter des sujets qui pouvaient mettre hors des gonds le compagnon,
celui-ci les progrès de la religion vraie, celui-là le succès de la
vraie religion. Et cependant, ils s'obstinaient à s'ignorer; et sans
bouger, comme affligés tous les deux d'un torticolis, l'air furieux,
d'une voix aigre, ils glapissaient leur mépris pour le Dieu de l'ennemi.
Debout, entre eux, les regardant, haussant l'épaule et s'esclaffant, se
tenait mon fils le sergent au régiment de Sacermore, Aimon-Michel le
sacripant (ce n'est pas un mauvais enfant). Il ne pouvait tenir en
place, et tournait comme un loup en cage, tambourinait sur les carreaux,
ou fredonnait: tayaut, tayaut, s'arrêtait pour dévisager les deux aînés
qui disputaient, leur éclatait de rire au nez, ou leur coupait
brutalement la parole pour proclamer que deux moutons, qu'ils soient ou
non marqués d'une croix rouge ou bleue, s'ils sont bien gras, sont
toujours bons, et qu'on saura le leur montrer... «Nous en avons mangé
bien d'autres!...»
Anisse, mon dernier garçon, le regardait, horrifié. Anisse, le très bien
nommé, qui n'a pas la poudre inventé. Les discussions l'inquiètent. Rien
au monde ne l'intéresse. Il n'a de bonheur qu'à pouvoir bâiller en paix
et s'ennuyer, tout le long de la sainte journée. Aussi trouve-t-il
diaboliques la politique et la religion, ces inventions pour troubler le
bon sommeil des gens d'esprit, ou l'esprit des gens qui sommeillent...
«Que ce que j'ai soit mal ou bon, puisque je l'ai, pourquoi changer? Le
lit où l'on a fait son trou est fait par nous, est fait pour nous. Je ne
veux pas de nouveaux draps...» Mais qu'il le voulût ou non, on secouait
son matelas. Et dans son indignation, afin d'assurer son repos, cet
homme doux aurait livré tous les éveilleurs au bourreau. Pour le moment,
l'air effaré, il écoutait parler les autres; et dès que leur ton
s'élevait, son cou rentrait dans ses épaules.
Moi, tout oreilles et tout yeux, je m'amusais à démêler en quoi ces
quatre, devant moi, étaient de moi, étaient à moi. Ils sont pourtant mes
fils; pour cela j'en réponds. Mais s'ils viennent de moi, ils en sont
bien sortis; et morbleu, par où diable y étaient-ils entrés? Je me tâte:
comment ai-je bien pu porter dans ma bedaine ce prêcheur, ce papelard et
ce mouton enragé? (Passe encore pour l'aventurier!)... Ô nature
traîtresse! Ils étaient donc en moi! Oui, j'en avais les germes; je
reconnais certains des gestes, des façons de parler, et même des
pensées; je me retrouve en eux, masqué, le masque étonne, mais
par-dessous, c'est le même homme. Le même, un et multiple. Chaque homme
porte en lui vingt hommes différents, celui qui rit, celui qui pleure,
celui qui est indifférent, comme une souche, et à la pluie et au beau
temps, le loup, le chien, et la brebis, le bon enfant, le chenapan; mais
l'un des vingt est le plus fort et, s'arrogeant seul la parole, il clôt
le bec aux dix-neuf autres. De là, vient que ceux-ci décampent, sitôt
qu'ils voient la porte ouverte. Mes quatre fils ont décampé. Les pauvres
gars! _Mea culpa._ Si loin de moi, ils sont si près!... Eh! ce sont
toujours mes petits. Quand ils disent des sottises, j'ai envie de leur
demander pardon de les avoir faits sots. Heureusement qu'ils sont
contents et qu'ils se trouvent beaux!... Qu'ils s'admirent, j'en suis
bien aise; mais ce que je ne puis supporter, c'est qu'ils ne veuillent
point tolérer que les autres soient laids, tout leur soûl, s'il leur
plaît.
Dressés sur leurs ergots, se menaçant de l'oeil et du bec, tous les
quatre, ils avaient l'air de coqs en colère, prêts à sauter. J'observais
avec placidité, puis je dis:
--Bravo! Bravo, mes agneaux, je vois qu'on ne vous tondrait pas la laine
sur le dos. Le sang est bon (parbleu! c'est le mien), et la voix est
meilleure. À présent qu'on vous a entendus, à mon tour! La langue me
démange. Et vous, faites repos.
Mais ils n'étaient pas très pressés de m'obéir. Un mot avait fait
éclater l'orage. Jean-François, se levant, empoignait une chaise.
Aimon-Michel tirait sa longue épée, Antoine son couteau; et Anisse (il
est fort pour mugir comme un veau) criait: «Au feu! À l'eau!» Je vis
venir l'instant où ces quatre animaux allaient s'entr'égorger. Je saisis
un objet, le premier qui s'offrit à portée de mon poing (justement, ce
fut par hasard l'aiguière aux deux pigeons, qui faisait mon désespoir et
l'orgueil de Florimond); et sur la table, en trois morceaux, sans y
penser, je la brisai. Cependant que Martine, accourue, brandissait un
chaudron fumant et menaçait de les en arroser. Ils criaient comme un
troupeau d'ânons; mais quand je brais il n'est baudet qui ne baisse
pavillon. Je dis: