Je fus comme un coq en pâte, les premiers jours. Chacun me choyait,

gâtait; le Florimond lui-même était aux petits soins et me marquait plus

d'égards qu'il ne m'en fallait. Martine le guettait, ombrageuse pour moi

plus que je ne l'étais. Glodie me régalait de son petit caquet. J'avais

le meilleur siège. À table, on me servait le premier. On m'écoutait,

quand je voulais parler. J'étais très bien, très bien... Ouf! Je n'en

pouvais plus. J'étais mal à mon aise; je ne tenais plus en place; je

descendais, je remontais, redescendait vingt fois par heure l'escalier

de mon grenier. Chacun en était assommé. Martine, qui n'est point

patiente, en tressautait, muette et crispée, en entendant mon pas

craquer. Si c'eût été du moins l'été, j'eusse battu la campagne. Je la

battais, mais au logis. L'automne était de glace; les grands brouillards

couvraient les prés; et la pluie tombait, tombait, le jour, la nuit.

J'étais cloué sur place. Et cette place n'était pas la mienne, jour de

Dieu! Ce pauvre Florimond avait un goût niais, avec prétention; Martine

ne s'en souciait; et tout dans la maison, les meubles, les objets, me

choquaient; je souffrais; j'eusse voulu changer tout, de forme ou de

place, les mains me démangeaient. Mais le propriétaire veillait: si je

touchais du bout du doigt un de ses biens, c'était toute une affaire. Il

y avait surtout dans la salle à manger une aiguière ornée de deux

pigeons, se bécotant, et d'une demoiselle qui faisait la sucrée, avec

son fade amant. J'en avais la nausée; je priais Florimond, au moins, de

l'enlever de la table quand je mangeais; les morceaux s'arrêtaient dans

mon goulet, je m'étranglais. Mais l'animal (c'était son droit) s'y

refusait. Il était fier de son nougat; le plus grand art était pour lui

une pièce montée. Et mes grimaces réjouissaient la maisonnée.

Que faire? Rire de moi; j'étais un sot, c'est sûr. Mais la nuit, je me

retournais dans le lit comme une côtelette, tandis que sur le gril, sur

mon toit, veux-je dire, sans arrêt la pluie grésillait. Et je n'osais me

promener dans mon grenier, que mes gros pas faisaient trembler. Enfin,

une fois que j'étais assis, les jambes nues, et méditant, dessus mon

lit, je me dis: «Mon Colas Breugnon, je ne sais ni quand ni comment,

mais je referai ma maison.»--À partir de ce moment, je fus plus gai: je

conspirais. Je n'avais garde d'en parler à mes enfants: ils m'eussent

dit qu'en fait d'habitation, je n'étais bon que pour les

Petites-Maisons. Mais où trouver l'argent? Depuis Orphée et Amphion, les

pierres ne viennent plus danser en rond et, se faisant la courte

échelle, bâtir les murs et les maisons, sinon au chant des escarcelles.

La mienne avait perdu sa voix, qui jamais ne fut belle.

Je recourus sans hésiter à celle de l'ami Paillard. Le brave homme, à

dire vrai, ne me l'avait point offerte. Mais comme bonnement j'ai

plaisir à demander service à un ami, je crois qu'il en aura autant à le

donner. Je profitai d'une éclaircie pour m'en aller à Dornecy. Le ciel

était bas et gris. Le vent humide et las passait, comme un grand oiseau

mouillé. La terre vous collait aux pieds; et sur les champs tombaient,

planant, les feuilles jaunes des noyers. Aux premiers mots que je lui

dis, Paillard, inquiet, m'interrompit, en geignant sur le peu

d'affaires, l'absence des recouvrements, manque d'argent, mauvais

clients, tant et si bien que je lui dis:

--Mais, Paillard, veux-tu que je te prête un liard?

J'étais froissé. Il l'était plus. Et nous restâmes à bouder, en nous

parlant, d'un air glacé, de ci, de ça, moi furieux, et lui honteux. Il

regrettait sa ladrerie. Le pauvre vieux n'est pas mauvais garçon; il

m'aime, je le sais bien, parbleu; il n'eût pas demandé mieux que de me

donner son argent, s'il ne lui en avait rien coûté; et même, en

insistant, j'eusse obtenu de lui ce que j'aurais voulu; mais ce n'est

pas sa faute, s'il porte dans sa peau trois siècles de fesse-mathieux.

On peut être bourgeois et généreux, sans doute: cela se voit parfois, ou

bien s'est vu, dit-on; mais pour tout bon bourgeois, le premier

mouvement, quand on touche à sa bourse, est de répondre non. L'ami

Paillard eût donné gros, en ce moment, pour dire oui; mais pour cela, il

eût fallu que je lui fisse de nouveau des avances: je n'avais garde.

J'ai mon orgueil; quand je demande à un ami, je crois lui faire un grand

plaisir; et s'il hésite, je n'en veux plus, tant pis pour lui! Donc nous

parlâmes d'autre chose, d'un ton bourru, et le coeur gros. Je refusai de

déjeuner (je le navrais). Je me levai. La tête basse, jusqu'au seuil, il

me suivit. Mais au moment d'ouvrir la porte, je n'y tins plus, je lui

passai mon bras autour de son vieux cou, et sans parler je l'embrassai.

Il me le rendit bien. Timidement, il dit:

--Colas, Colas, veux-tu?...

Je fis:

--N'en parlons plus.

(Je suis têtu).

--Colas, reprit-il, l'air penaud, déjeune au moins.

--Pour ça, dis-je, c'est une autre affaire. Mon Paillard, déjeunons.

Nous mangeâmes comme quatre; mais je restai de bronze et je ne revins

pas sur ma décision. Je sais bien que j'en étais le premier puni. Mais

il l'était aussi.

Je m'en revins à Clamecy. Il s'agissait de rebâtir mon logement, sans

ouvriers et sans argent. Ce n'était pas pour m'arrêter. Ce que j'ai

vissé sous mon front n'est pardieu pas dans mon talon. Je commençai par

visiter soigneusement l'emplacement de l'incendie, faisant le tri de

tout ce qui pouvait servir, poutres rongées, briques noircies, vieilles

ferrures, les quatre murs branlants et noirs comme un bonnet de ramonat.

Puis j'allai en catimini à Chevroches, dans les carrières, piocher,

gratter, ronger les os de la terre, la belle pierre chaude aux yeux et

saignante, où l'on voit des coulées comme de sang caillé. Et même il se

pourrait que j'eusse, sur le chemin à travers la forêt, aidé quelque

vieux chêne au bout de sa carrière, à trouver le repos. Peut-être ce

n'était pas permis: il se peut aussi. Mais si l'on ne devait jamais

faire que ce qui est permis, la vie serait trop difficile. Les bois sont

à la ville, et c'est pour en user. On en use, chacun sans bruit, il va

sans dire. Et l'on n'abuse pas, on pense: «Après moi, les autres.» Mais

prendre n'était rien. Il fallait emporter. Grâce aux voisins, j'en vins

à bout, l'un me prêtant son char, l'autre ses boeufs, ou ses outils, ou

plutôt un coup de main, parce qu'il n'en coûte rien. On peut tout

demander au prochain, voire sa femme, hors qu'il vous donne son argent.

Je le comprends l'argent est ce qu_'on peut avoir_, ce qu_'on aura_,

ce qu_'on aurait_ avec l'argent, tout ce qu'on rêve; le reste,

_on l'a:_ on ne l'a guère.

Le jour où nous pûmes enfin, moi et mon Robinet dit Binet, commencer à

dresser les premiers échafauds, les froids étaient venus. On me traitait

de fou. Mes enfants me faisaient des scènes, chaque jour! et les plus

indulgents me conseillaient d'attendre au moins jusqu'au printemps. Mais

je n'écoutais rien; rien ne me plaît autant que de faire enrager les

gens et les régents. Eh! je le savais bien que je ne pourrais pas, à moi

seul, et l'hiver, bâtir une maison! Mais il me suffisait d'une cabane,

un toit, une cage à lapins. Sociable, je suis, oui, mais à condition de

l'être si je veux, et de ne l'être point, quand il me plaît. Je suis

bavard, j'aime à causer avec les autres, oui mais je veux avec moi

pouvoir causer aussi, seul à seul, à mes heures: de tous mes compagnons,

c'est le meilleur, j'y tiens; et pour le retrouver, je m'en irais

nu-pieds sous la bise, et sans chausses. C'était donc pour m'entretenir

avec moi, tout à loisir, que je m'obstinais à construire, en dépit du

qu'en-dira-t-on, ma maison, et ricanant des beaux sermons de mes

enfants...

Ahi! Mais je ne ris pas le dernier... Un matin de la fin d'octobre, que

la ville s'encapuchonnait sous les frimas et que luisait sur les pavés

la bave d'argent du verglas, en montant à mon échafaud, je glissai sur

un des barreaux, et paf! je me trouvai en bas, plus vite que d'en bas je

n'étais arrivé. Binet criait:

--Il s'est tué!

On accourait me relever. J'étais vexé. Je dis:

--Eh! je l'ai fait exprès...

Je voulus me lever seul. Aïe! la cheville, la chevillette! Je

retombai... La chevillette était cassée. Sur un brancard on m'emporta.

Martine, auprès, levait les bras; les voisines m'escortaient, se

lamentant et commentant l'événement; nous avions l'air d'un saint

tableau: le Fils de Dieu, mis au tombeau! Et les Maries ne ménageaient

leurs cris, leurs gestes et leurs pas. Ils eussent réveillé un mort.

Moi, je ne l'étais pas, mais je feignis de l'être: c'était le mieux pour

ne pas recevoir cette pluie sur mon dos. Et l'air doux, immobile, la

tête renversée et la barbe tendue en pointe vers là-haut, je rageais

dans mon coeur, tout en faisant le beau...

XIII

LA LECTURE DE PLUTARQUE

Fin d'octobre.

Et maintenant, me voici retenu par la patte... Par la patte! Bon Dieu,

ne pouvais-tu me casser, si cela t'amusait, une côte ou un bras, et me

laisser mes piliers? Je n'en aurais pas moins geint, mais non geint,

écroulé. Ah! le mauvais, le maudit! (Son saint nom soit béni!) On dirait

qu'il ne cherche qu'à vous faire enrager. Il sait que plus m'est chère

que tous biens de la terre, que travail, que bombance, qu'amour et

qu'amitié, celle que j'ai conquise, la fille non des dieux, mais des

hommes, ma liberté. C'est pourquoi, dans ma niche (il doit rire, le

mâtin), il m'a lié par le pied. Et je contemple à présent, étendu sur le

dos, ainsi qu'un scarabée, les toiles d'araignée, les poutres du

grenier. C'est là ma liberté!... Ouais, mais tu ne me tiens pas encore,

mon bonhomme. Ligote ma carcasse, ficelle, attache, entoure, allons,

encore un tour, comme on fait aux poulets que l'on tourne à la

broche!... À présent, tu me tiens? Et l'esprit, qu'en fais-tu? Aga, le

voilà parti, avec ma fantaisie! Tâche de les rattraper. Il te faudra de

bonnes jambes. Ma commère fantaisie n'a pas la cuisse cassée. Allons,

cours, mon ami!...

Je dois dire que d'abord, je fus de méchante humeur. La langue m'était

laissée, j'en usai pour pester. Il ne faisait pas bon, ces jours-là,

m'approcher. Je savais pourtant bien que je ne pouvais m'en prendre qu'à

moi seul de ma chute. Eh! je ne le savais que trop. Tous ceux qui

venaient me voir me le cornaient aux oreilles:

--On te l'avait bien dit! Quel besoin avais-tu de grimper comme un chat?

Un barbon de ton âge! On t'avait averti. Mais tu ne veux rien entendre.

Faut toujours que tu trottes. Eh bien, trotte à présent! Tu ne l'as pas

volé...

Belle consolation! Quand vous êtes misérable, s'évertuer à prouver, pour

vous ragaillardir, par-dessus le marché que vous êtes un sot! La

Martine, mon gendre, amis, indifférents, tous ceux qui venaient me voir,

ils s'étaient donné le mot. Et moi, je devais subir leurs objurgations,

sans bouger, pris au piège, et rageant à crever. Jusqu'à cette moutarde

de Glodie, qui me dit:

--Tu n'as pas été sage, grand-père, c'est bien fait! Je lui lançai mon

bonnet, je criai:

--Foutez-moi le camp!

Alors, je restai seul, et ce ne fut pas plus gai. La Martine, bonne

fille, insistait pour qu'on mît mon matelas en bas, dans

l'arrière-boutique. Mais moi (j'avoue qu'au fond, j'en eusse été bien

aise), mais moi, quand j'ai dit non une fois, crebleu, c'est non! Et

puis, on n'aime pas, quand on est impotent, à se montrer aux gens. La

Martine, inlassable, revenait à la charge: harcelante, comme sont les

mouches et les femmes. Si elle n'eût tant parlé, je pense que j'aurais

cédé. Mais elle y mettait trop d'obstination: si j'avais consenti, elle

eût, du matin au soir, trompetté sa victoire. Je l'envoyai promener. Et

naturellement, c'est ce que tout le monde fit, hors moi, bien entendu;

on me laissa morfondre au fond de mon grenier. Ne te plains pas, Colas,

c'est toi qui l'as voulu!...

Mais la raison, la vraie, pour quoi je m'obstinais, je ne la disais pas.

Quand on n'est plus chez soi, quand on est chez les autres, on a peur de

gêner, on ne veut rien leur devoir. C'est un mauvais calcul, si l'on

veut se faire aimer. La pire des sottises est de se faire oublier... On

m'oubliait très bien. On ne me voyait plus? On ne venait plus me voir.

Même Glodie me laissait. Je l'entendais qui riait, en bas; et dans mon

coeur, je riais, en l'entendant; mais je soupirais aussi: car j'aurais

bien voulu savoir pourquoi elle riait... «L'ingrate!» Je l'accusais, et

je pensais qu'à sa place, j'en aurais fait autant... «Amuse-toi, ma

belle!»... Seulement, pour s'occuper, quand on ne peut plus bouger, il

faut bien faire un peu le Job, qui peste sur son fumier.

Un jour que sur le mien, maussade, je gisais, Paillard vint. Ma foi, je

ne le reçus pas trop bien. Il était là devant moi, assis au pied du lit.

Il tenait précieusement un livre empaqueté. Il tâchait de causer, et

tâtait sans succès un sujet, et puis l'autre. Je leur tordais le cou à

tous, d'un mot, l'air furibond. Il ne savait plus que dire, toussotait,

tapotait sur le bois de mon lit. Je le priai de cesser. Alors il resta

coi, et n'osait plus bouger. Moi, je riais sous cape. Je pensais:

--«Mon bonhomme, tu as des remords maintenant. Si tu m'avais prêté

l'argent que je demandais, je n'aurais pas été contraint à faire le

maçon. Je me suis cassé la jambe: attrape! C'est bien fait! Car c'est ta

ladrerie qui m'a mis où je suis.»

Donc, il ne se risquait plus à m'adresser un mot; et moi, qui me forçais

aussi à tenir ma langue et qui mourais d'envie de la remuer, j'éclatai:

--Enfin, parle, lui dis-je. Te crois-tu au chevet d'un mourant? On ne

vient pas chez les gens, pour se taire, que diable! Allons, parle, ou

va-t'en! Ne roule pas les yeux. Ne tripote pas ce livre. Qu'est-ce que

tu tiens là?

Le pauvre homme se leva:

--Je vois bien que je t'irrite, Colas. Et je m'en vas. J'avais porté ce

livre... vois-tu, c'est un Plutarque, _Vie des Hommes_ _illustres_,

translaté en françois par l'évêque d'Auxerre, messire Jacques Amyot. Je

pensais...

(Il n'était pas encore tout à fait décidé)...

...que peut-être tu trouverais...

(Dieu! que cela lui coûtait!)...

...plaisir, consolation veux-je dire, en sa compagnie...

Moi, qui savais combien ce vieux thésauriseur, qui chérissait ses livres

encore plus que ses écus, souffrait de les prêter (lorsqu'on en touchait

un, dans sa bibliothèque, il vous faisait une mine d'amoureux déconfit,

qui verrait un soudard prendre la gorge à sa belle), je fus touché de la

grandeur du sacrifice. Je dis:

--Vieux camarade, tu es meilleur que moi, je suis un animal; je t'ai

bien rabroué. Allons, viens m'embrasser.

Je l'embrassai. Je pris le livre. Il aurait bien voulu encore me le

reprendre.

--Tu en auras grand soin?

--Sois tranquille, lui dis-je, ce sera mon oreiller. Il partit à regret,

l'air pas trop rassuré.

* * *

Et je restai avec Plutarque de Chéronée, un volume petit, ventru, plus

gros que long, de mille et trois cents pages, bien serrées et bondées:

on avait empilé les mots comme du blé dans un sac. Je me dis:

--Il y a là de quoi manger pendant trois ans, et sans arrêt, pour trois

baudets.

D'abord, je me divertis à regarder, au début de chacun des chapitres,

dans des médaillons ronds, les têtes de ces illustres, coupées et

empaquetées de feuilles de laurier. Il ne leur manquait plus qu'un brin

de persil au nez. Je pensais:

--Que font ces Grecs et ces Romains? Ils sont morts, ils sont morts, et

nous sommes vivants. Que pourront-ils me raconter que je ne sache aussi

bien qu'eux? Que l'homme est un animal fort méchant, mais plaisant, que

le vin gagne en vieillissant, la femme non, et qu'en tous les pays, les

grands croquent les petits, et que les croquants croqués, que les petits

se rient des grands? Tous ces hâbleurs romains vous font de longs

discours. J'aime bien l'éloquence; mais je les préviens d'avance qu'ils

ne parleront pas seuls; je leur clorai le bec...

Là-dessus, je feuilletai le livre, d'un air condescendant, en laissant

distraitement mes regards ennuyés tomber comme une ligne, au long de la

rivière. Et dès le premier coup, je fus pris, mes amis... mes amis,

quelle pêche!... Le bouchon ne flottait pas sur l'eau qu'il s'enfonçait,

et je retirais de là quelles carpes, quels brochets! Des poissons

inconnus, d'or, d'argent, irisés, vêtus de pierreries et semant autour

d'eux une pluie d'étincelles... Et qui vivaient, dansaient, qui se

bandaient, sautaient, palpitaient des ouïes et battaient de la queue!...

Moi, qui les croyais morts!... À partir de ce moment, le monde aurait pu

crouler, je n'eusse rien remarqué; je regardais ma ligne: ça mordait, ça

mordait! Quel monstre va sortir de l'onde, cette fois?... Et vlan! le

beau poisson qui vole au bout du fil, avec son ventre blanc et sa cotte

de mailles, verte comme un épi, ou bleue comme une prune, et luisant au

soleil!... Les jours que j'ai passés là (les jours ou les semaines?)

sont le joyau de ma vie. Bénie ma maladie!

Et bénis soient mes yeux, par où s'infiltre en moi la vision

merveilleuse enclose dans les livres! Mes yeux de magicien, qui sous la

broderie des signes gras et serrés, dont le noir troupeau chemine entre

les deux fossés des marges sur la page, font surgir les armées

disparues, les villes écroulées, les beaux parleurs de Rome et les rudes

joueurs, les héros et les belles qui les menèrent par le nez, le grand

vent sur les plaines, la mer ensoleillée, et le ciel d'Orient, et les

neiges d'antan!...

Je vois passer César, pâle, grêle et menu, couché dans sa litière, au

milieu des soudards qui suivent en grognant, et ce goinfre d'Antoine,

qui s'en va par les champs, avec tous ses buffets, sa vaisselle, ses

putains, pour bâfrer à l'orée de quelque vert bocage, qui boit, rend et

reboit, qui mange à son dîner huit sangliers rôtis, et qui pêche à la

ligne un vieux poisson salé, et Pompée compassé, que Flora mord d'amour,

et le Poliorcète, avec son grand chapeau et son manteau doré, sur lequel

sont pourtraits la figure du monde et les cercles du ciel, et le grand

Artaxerce, régnant comme un taureau sur le blanc et noir troupeau de ses

quatre cents femmes, et le bel Alexandre, habillé en Bacchus, qui

retourne des Indes, dessus un échafaud, traîné par huit chevaux, couvert

de ramée fraîche et de tapis de pourpre, aux sons des violons, des

fifres, des hautbois, qui boit et qui festoie avec ses maréchaux, des

fleurs sur leurs chapeaux, et son armée qui suit en trinquant, et les

femmes tels des cabris sautant... N'est-ce pas une merveille? La reine

Cléopâtre, Lamia, la flûtiste, et Statira si belle qu'on avait mal aux

yeux, lorsqu'on la regardait, à la barbe d'Antoine, d'Alex ou

d'Artaxerce, je les ai, s'il me plaît, j'en jouis, je les possède.

J'entre dans Ecbatane, je bois avec Thaïs, je couche avec Roxane,

j'emporte sur mon cou, dans un paquet de hardes, Cléopâtre emballée;

avec Antiochus, rougissant et rongé de fièvre pour Stratonice, je brûle

pour ma belle-mère (la curieuse affaire!), j'extermine les Gaules, je

viens, je vois, je vaincs, et (ce qui me plaît bien) le tout sans qu'il

m'en coûte une goutte de sang.

Je suis riche. Chaque histoire est une caravelle, qui m'apporte des

Indes ou bien de Barbarie les métaux précieux, les vieux vins dans les

outres, les animaux bizarres, les esclaves capturés... les beaux

drilles! Quels poitrails! quelles croupes!... c'est à moi, tout cela.

Les Empires vécurent, grandirent et sont morts, pour mon amusement...

Quel carnaval est-ce là? Il semble que je sois tour à tour tous ces

masques. Je me coule en leur peau, je m'ajuste leurs membres, leurs

passions; et je danse. Je suis en même temps le maître de la danse, je

mène la musique, je suis le bon Plutarque; c'est moi, oui-dà, c'est moi

qui ai mis par écrit (je fus bien inspiré, ce jour-là, n'est-ce pas?)

ces petites drôleries... Qu'il est beau de sentir la musique des mots et

la ronde des phrases vous emporter, dansant et riant dans l'espace,

libre des liens du corps, des maux, de la vieillesse!... L'esprit, mais

c'est le bon Dieu! Loué soit le Saint-Esprit!...

Quelquefois, arrêté au milieu de l'histoire, j'imagine la suite; puis,

je compare l'oeuvre de ma fantaisie et celle que la vie ou que l'art a

sculptée. Quand c'est l'art, bien souvent je devine l'énigme: car je

suis un vieux renard, je connais toutes les ruses, et je ris, dedans ma

barbe, de les avoir éventées. Mais quand c'est la vie, je suis souvent

en défaut. Elle déjoue nos malices, et ses imaginations passent de loin

les nôtres. Ah! la folle commère!... Il n'est que sur un point qu'elle

ne se met guère en frais de varier son récit: celui qui clôt l'histoire.

Guerres, amours, facéties, tout finit par le plongeon que vous savez, au

fond du trou. Là-dessus, elle rabâche. C'est comme une façon d'enfant

capricieux, qui brise ses jouets quand il en a assez. Je suis furieux,

je lui crie: «Vilain brutal, veux-tu, veux-tu me le laisser!...» Je le

lui prends des mains... Trop tard! il est cassé... Et je goûte une

douceur à bercer, comme Glodie, les débris de ma poupée. Et cette mort

qui vient, comme l'heure à l'horloge, à chaque tour du cadran, prend la

beauté d'un refrain. Sonnez, cloches et bourdons, bourdonnez, dig, ding,

don!

«_Je suis Cyrus, celui qui a conquis l'Asie, l'empereur des Persians, et

te prie, mon ami, que tu ne me portes envie de ce très peu de terre qui

couvre mon pauvre corps...»_

Je relis l'épitaphe aux côtés d'Alexandre, qui frémit dans sa chair,

prête à lui échapper, car il lui semble ouïr déjà sa propre voix qui

monte de la terre. Ô Cyrus, Alexandre, que vous m'êtes plus proches,

lorsque je vous vois morts!...

Les vois-je, ou si je rêve?... Je me pince, je dis: «Allons, Colas,

dors-tu? «Alors, sur le rebord de la tablette, près de mon lit, je

prends les deux médailles (je les ai déterrées dans ma vigne, l'an

passé) de Commode poilu, habillé en Hercule, et de Crispine Augusta,

avec son menton gras, son nez de pie-grièche. Je dis: «Je ne rêve point,

j'ai bien les yeux ouverts, je tiens Rome sous mon pouce...»

Le plaisir de se perdre en cogitations sur des pensées morales, disputer

avec soi, remettre en question les problèmes du monde que la force a

tranchés, passer le Rubicon... non, rester sur le bord...

passerons-nous, ou non? se battre avec Brutus, ou bien avec César, être

de son avis, puis de l'avis contraire, et si éloquemment, et

s'embrouiller si bien qu'on ne sait, à la fin, de quel parti on tient!

C'est le plus amusant: on est plein du sujet, on part dans des discours,

on prouve, on va prouver, on réplique, on riposte; corps à corps, coup

de tête, prime haute, pare-moi cette botte!... et puis, en fin de

compte, on se trouve enferré... Être battu par soi! J'en suis

estomaqué... c'est la faute à Plutarque. Avec sa langue dorée et son air

bonhomet de vous dire: «Mon ami», on se trouve toujours, toujours de son

avis; et il en a autant qu'il change de récits. Bref, de tous ses héros

celui que je préfère, c'est immanquablement le dernier que j'ai lu.

Aussi bien, ils sont tous soumis, ainsi que nous, à la même héroïne,

attachés à son char... Triomphes de Pompée, qu'êtes-vous à côté?... Elle

mène l'histoire. C'est à savoir Fortune dont la roue tourne, tourne, et

jamais ne séjourne «en un état, non plus que fait la lune», comme dit,

chez Sophocle, Ménélas le cornard. Et cela est encore très bien

réconfortant,--pour ceux-ci qui, du moins, sont au premier croissant.

Colas Breugnon: Récit bourguignon · 第 14 / 16 段