--Je suis le maître, ici, j'ordonne. Taisez-vous. Ah! çà, êtes-vous

fous? Sommes-nous réunis, afin de discuter le _Credo_ de Nicée? J'aime

bien qu'on discute, oui-dà; mais, s'il vous plaît, choisissez, mes amis,

des sujets plus nouveaux. Je suis las de ceux-ci, j'en suis assassiné.

Que diable, discutez, si pour votre santé il vous est ordonné, sur ce

vin de Bourgogne ou sur ce cervelas, sur ce qu'on peut voir, ou boire,

ou toucher, ou manger: nous mangerons, boirons afin de contrôler. Mais

discuter sur Dieu, bon Dieu! sur le Saint-Esprit, c'est montrer, mes

amis, que d'esprit l'on n'a guère!... Je ne dis pas de mal de ceux qui

croient: je crois, nous croyons, vous croyez... tout ce qu'il vous

plaira. Mais parlons d'autre chose: n'en est-il pas, au monde? Chacun de

vous est sûr d'entrer au paradis. Fort bien, j'en suis ravi. On vous

attend là-haut, la place est retenue pour chacun des élus; les autres

resteront à la porte; c'est entendu... Eh! laissez le bon Dieu loger

comme il lui plaît ses hôtes: c'est son office, et ne vous mêlez pas de

faire sa police. À chacun son royaume. Le ciel à Dieu, à nous la terre.

La rendre, s'il se peut, plus habitable est notre affaire. On n'est pas

trop de tous, pour en venir à bout. Croyez-vous qu'on pourrait se passer

d'un de vous? Vous êtes tous les quatre utiles au pays. Il a autant

besoin de ta foi, Jean-François, en ce qui a été, que de la tienne,

Antoine, en ce qui devrait être, de ton humeur aventureuse,

Aimon-Michel, qu'Anisse, de ton immobilité. Vous êtes les quatre

piliers. Qu'un seul fléchisse et la maison s'écroulera. Vous resteriez,

ruine inutile. Est-ce là ce que vous voulez? Bien raisonné, ma foi! Que

diriez-vous de quatre mariniers qui, sur les flots, par le gros temps,

au lieu de faire la manoeuvre, ne penseraient qu'à disputer?... Je me

souviens d'avoir ouï, au temps jadis, un entretien du roi Henry avec le

duc de Nivernois. Ils gémissaient de la manie de leurs François,

acharnés à s'entre-détruire. Le roi disait: «Ventre-saint-gris! j'aurais

envie, pour les calmer, qu'on me les cousît deux à deux, dans un sac,

moine enragé et prédicant de l'Évangile frénétique, et qu'en la Loire,

ainsi qu'une portée de chats, on les jetât.» Et Nivernois riant, disait:

«Pour moi, je me contenterais de les expédier, en ballots, dans cet

îlot, où, nous dit-on, Messieurs de Berne font déposer sur le rivage

maris et femmes querelleurs, qu'un mois après, quand le bateau vient les

reprendre, on retrouve, roucoulant d'amour tendre, comme des

tourtereaux.» Vous auriez bien besoin d'une cure pareille! Vous grognez,

marmousets? Vous vous tournez le dos?... Eh! regardez-vous donc,

enfants! Vous avez beau croire que vous êtes chacun pétri d'autre

matière et bien mieux que vos frères; vous êtes quatre moutures _ejusdem

farinæ,_ des Breugnons tout crachés, des Bourguignons salés. Ardez-moi

ce grand nez insolent qui s'étale en travers du visage, cette bouche

entaillée largement dans l'écorce, entonnoir à verser le boire, ces yeux

embroussaillés qui voudraient bien avoir l'air méchants, et qui rient!

Mais vous êtes signés! Voyez-vous pas qu'en vous nuisant, c'est

vous-mêmes que vous détruisez? Et feriez-vous pas mieux de vous donner

la main?... Vous ne pensez pas de même. La belle affaire! Eh! tant

mieux! Voudriez-vous cultiver tous le même champ? Plus la famille aura

de champs et de pensées, plus nous serons heureux et forts.

Étendez-vous, multipliez, et embrassez tout ce que vous pourrez de la

terre et de la pensée. Chacun la sienne, et tous unis (allons, mes fils,

embrassons-nous!) afin que le grand nez Breugnon sur les champs allonge

son ombre et renifle la beauté du monde!

Ils se taisaient, l'air rechigné, pinçant les lèvres; mais on voyait

qu'ils avaient peine à ne pas rire. Et soudain Aimon-Michel, partant

d'un grand éclat bruyant, tendit la main à Jean-François, en lui disant:

«Allons, l'aîné des nez, _bene_! Benêts, faisons la paix!» Ils

s'embrassèrent.

--Martine, holà! À nos santés!

Je remarquai, à ce moment, que tout à l'heure, en ma colère, en frappant

avec l'aiguière, je m'étais coupé le poignet. Un peu de sang tachait la

table. Antoine, toujours solennel, levant ma main, posa dessous son

verre, y recueillit le jus de ma veine vermeil, et dit pompeusement:

--Pour sceller notre alliance, buvons tous quatre dans ce verre!

--Or çà, or çà, je dis, Antoine, gâter le vin de Dieu! Pfui! tu me

dégoûtes! Jette cette mixture. Qui veut boire mon sang tout pur, qu'il

boive sec et pur son piot.

Là-dessus nous pintâmes, et sur le goût du vin point nous ne disputâmes.

Comme ils étaient partis, Martine, en me pansant la main, me dit:

--Vieux scélérat, tu en es donc venu à tes fins, cette fois?

--Quelles fins veux-tu dire? À les mettre d'accord?

--Je parle d'autre chose.

--Et de quoi donc, alors?

Sur la table elle montra l'aiguière brisée.

--Tu me comprends fort bien. Ne fais pas l'innocent... Avoue... Tu

avoueras... Allons, à mon oreille! Il ne le saura pas...

Je jouais l'étonné, l'indigné, le niais, je niais; mais je pouffai de

rire... pfl... et je m'étranglai. Elle me répéta:

--Scélérat! Scélérat!

Je dis:

--Elle était trop laide. Écoute, ma bonne fille: il fallait que d'elle

ou de moi l'un disparût.

Martine dit:

--Celui qui reste n'est pas plus beau.

--Pour cet oiseau, qu'il soit laid, tant qu'il lui plaira! Je m'en

moque. Je ne le vois pas.

* * *

Veillée de Noël.

Sur ses gonds huilés l'année tourne. La porte se ferme et se rouvre.

Telle une étoffe que l'on plie, les jours tombent enfouis dans le coffre

moelleux des nuits. Ils entrent d'un côté et ressortent de l'autre,

croissant déjà d'un saut de puce, à la Saint-Luce. Par une fente je vois

briller le regard de l'an nouveau.

Assis sous le manteau de la grande cheminée, dans la nuit de Noël, je

lorgne, comme du fond d'un puits, en haut le ciel étoilé, ses paupières

qui clignotent, ses petits coeurs qui grelottent; et j'entends venir les

cloches, qui dans l'air lisse volent, volent, sonnant la messe de

minuit. J'aime qu'il soit né, l'Enfant, à cette heure de la nuit, à

cette heure la plus sombre, où le monde paraît finir. Sa petite voix

chante: «Ô jour, tu reviendras! Tu viens déjà. Année nouvelle, te

voilà!» Et l'Espoir, sous ses chaudes ailes, couvre la nuit d'hiver

glacée, et l'attendrit.

Je suis tout seul à la maison; mes enfants sont à l'église; pour la

première fois, je n'y vais point. Je reste, avec mon chien Citron et mon

gris chaton Patapon. Nous rêvassons et regardons le feu lécher la

cheminée. Je rumine ma soirée. Tout à l'heure, j'avais près de moi ma

couvée; je contais à Glodie, qui faisait les yeux ronds, des histoires

de fées, et de Bout-de-Canard et de Poussin pelé, et du garçon qui fait

fortune avec son coq, en le vendant aux gens qui vont dans leurs

charrettes chercher le jour pour l'y charrier. Nous nous sommes bien

amusés. Les autres écoutaient et riaient, et chacun ajoutait son trait.

Et puis, l'on se taisait, par moments, épiant l'eau qui bout, les

tisons, et sur la vitre les frissons des blancs flocons, et sous la

cendre le grillon. Ah! les bonnes nuits d'hiver, le silence, la tiédeur

du petit troupeau serré, les rêveries de la veillée où l'esprit aime à

divaguer, mais il le sait, et s'il délire, c'est pour rire...

À présent, je fais mon bilan du bout de l'an, et je constate qu'en six

mois j'ai tout perdu: ma femme, ma maison, mon argent et mes jambes.

Mais le plus amusant, c'est que lorsque à la fin, j'établis ma balance,

je me trouve aussi riche qu'avant! Je n'ai plus rien, dit-on? Non, plus

rien à porter. Eh! je suis délesté. Jamais je ne me suis senti plus

frais, plus libre et plus flottant, au courant de ma fantaisie... Qui

m'eût dit, l'an passé, cependant, que je le prendrais aussi gaiement!

Avais-je assez juré que je voulais rester jusqu'à ma mort maître chez

moi, maître de moi, indépendant, et ne devant qu'à moi mon gîte et ma

pitance et le compte de mes extravagances! L'homme propose...

Finalement, les choses tournent tout autrement que l'on voulait; et

c'est juste ce qu'il fallait. Et puis, en somme, l'homme est un brave

animal. Tout lui est bon. Il s'ajuste aussi bien au bonheur, à la peine,

à la bombance, à la disette. Donnez-lui quatre jambes, ou prenez-lui ses

deux, faites-le sourd, aveugle, muet, il trouvera moyen de s'en

accommoder et, dans son _aparte_, de voir, d'entendre et de parler. Il

est comme une cire qu'on étire et qu'on presse; l'âme la pétrit, à son

feu. Et c'est beau de sentir qu'on a cette souplesse dans l'esprit et

dans les jarrets, que l'on peut aussi bien être poisson dans l'eau,

oiseau dans l'air, dans le feu salamandre, et sur la terre un homme qui

lutte joyeusement avec les quatre éléments. Ainsi, l'on est plus riche,

plus on est dépourvu: car l'esprit crée ce qui lui manque: l'arbre

touffu que l'on élague monte plus haut. Moins j'ai et plus je suis...

Minuit. L'horloge tinte...

_Il est né le divin Enfant..._

Je chante Noël...

_Jouez, hautbois, sonnez, musettes._

_Ah! qu'il est beau, qu'il est charmant!..._

Je m'assoupis, et fais un somme, bien calé, pour ne tomber dans le

foyer...

_Il est né... Hautbois, jouez, sonnez, musettes amusées..._

_Il est né, le petit Messie..._

Mais si j'ai moins, eh plus je suis...

* * *

Épiphanie.

Je suis un bon farceur! Car moins j'ai, et plus j'ai. Et je le sais très

bien. J'ai trouvé le moyen d'être riche sans avoir rien, riche du bien

des autres. J'ai le pouvoir sans charges. Que parle-t-on de ces vieux

pères, qui lorsqu'ils se sont dépouillés, lorsqu'ils ont tout donné à

leurs enfants ingrats, leur chemise et leurs chausses, sont délaissés,

laissés et voient tous les regards les pousser à la fosse? Ce sont de

fichus maladroits. Je n'ai jamais été, ma foi, plus aimé, plus choyé que

dans ma pauvreté. C'est que je ne suis pas si bête que de me dépouiller

de tout, sans rien garder. N'est-il donc que sa bourse à donner? Moi,

quand j'ai tout donné, je garde le meilleur, je garde ma gaieté, ce que

j'ai amassé en cinquante ans de promenade, en long, en large de la vie,

de belle humeur et de malice, et de folle sagesse ou de sage folie. Et

la provision n'est pas près de finir. Je l'ouvre à tous; que tous y

puisent! N'est-ce donc rien? Si je reçois de mes enfants, je donne

aussi, nous sommes quittes. Et s'il advient que celui-ci donne un peu

moins que celui-là, l'affection fournit l'appoint; et du compte nul ne

se plaint.

Qui veut voir un roi sans royaume, un Jean sans terre, un heureux

coquin, qui veut voir un Breugnon de Gaule, qu'il me voie ce soir sur

mon trône, présidant le bruyant festin! C'est aujourd'hui l'Épiphanie.

L'après-midi, on vit passer dans notre rue les trois rois mages, leur

équipage, un blanc troupeau, six pastoureaux, six pastourelles qui

chantaient; et les chiens du quartier braillaient. Et ce soir, nous

sommes à table, tous mes enfants et les enfants de mes enfants. Cela

fait trente, en me comptant. Et tous les trente crient ensemble:

_Le roi boit!_

Le roi, c'est moi. J'ai la couronne, sur mon chef un moule à pâté. Et ma

reine est Martine: comme dans les saints livres, j'ai épousé ma fille.

Chaque fois que je porte à ma bouche mon verre, on m'acclame, je ris,

j'avale de travers; mais de travers ou non, j'avale et n'en perds rien.

Ma reine boit aussi et, gorge nue, fait boire à son rouge téton son

rouge nourrisson, mon dernier petit-fils, braillant, buvant, bavant, et

étalant son cul. Et le chien sous la table jappe et lape la jatte. Et le

chat, en grondant et faisant le gros dos, se sauve avec un os.

Et je pense (tout haut: je n'aime à penser bas):

--La vie est bonne. Ô mes amis! Son seul défaut est qu'elle est brève:

on n'en a pas pour son argent. Vous me direz: «Tiens-toi content, ta

part est bonne, et tu l'as eue.» Je ne dis non. J'en voudrais deux. Et

qui sait! Peut-être que j'aurai, en ne criant pas trop haut, un second

morceau du gâteau... Mais le triste, c'est que si moi suis encore là,

tant de bons gars que j'ai connus, où sont, hélas? Dieu! comme le temps

passe, et les hommes aussi! Où est le roi Henry et le bon duc Louis?...

Et me voici parti, sur les chemins du temps jadis, à ramasser les fleurs

fanées des souvenirs; et je raconte mes histoires, je ne m'en lasse, et

je rabâche. Mes enfants me laissent aller; et lorsque en mon récit un

mot me manque, ou je m'embrouille, ils me soufflent la fin du conte; et

je m'éveille de mon songe, devant leurs yeux malicieux.

--Eh! vieux père, me disent-ils. Il faisait bon vivre, à vingt ans! Les

femmes avaient, en ce temps, la gorge plus belle et fournie; et les

hommes avaient le coeur au bon endroit, le reste aussi. Il fallait voir

le roi Henry et son compain le duc Louis! On n'en fait plus de ce

bois-ci...

Je réponds:

--Malins, vous riez? Vous faites bien, il fait bon rire. Parbleu, je ne

suis pas si fou que de croire que chez nous y ait disette de vendange et

de gaillards pour vendanger. Je sais bien que pour un qui part, il en

vient trois, et que le bois dont on fabrique les lurons, les gars de

Gaule, croît toujours dru, droit et serré. Mais ce ne sont plus les

mêmes qu'on fabrique avec ce bois. Mille et mille aunes on tailleroit,

jamais, jamais ne referoit Henry mon roi, ni mon Louis. Et c'était

ceux-là que j'aimais... Allons, allons, mon Colas, ne nous attendrissons

pas. Larme à l'oeil? eh! grosse bête, est-ce que tu vas regretter de ne

pouvoir, toute ta vie, remâcher la même bouchée? Le vin n'est plus le

même? Il n'en est pas moins bon. Buvons! Vive le roi qui boit! Et vive

aussi son peuple biberon!...

Et puis, pour être francs, entre nous, mes enfants, un bon roi est bien

bon; mais le meilleur, c'est encore moi. Soyons libres, gentils

François, et nos maîtres envoyons paître! Ma terre et moi nous nous

aimons, nous suffisons. Qu'ai-je affaire d'un roi du ciel, ou de la

terre? Je n'ai besoin d'un trône, ici-bas, ni là-haut. À chacun sa place

au soleil, et son ombre! À chacun son lopin du sol, et ses bras pour le

retourner! Nous ne demandons rien d'autre. Et si le roi venait chez moi,

je lui dirais:

--«Tu es mon hôte. À ta santé! Assieds-toi là. Cousin, un roi en vaut un

autre. Chaque François est roi. Et bonhomme est maître chez soi.»

«_Comment, dist frère Jean, vous rhythmez aussy? Par la vertus de Dieu,

je rhythmeray comme les aultres, je le sens bien; attendez, et m'ayez

pour excuse, si je ne rhythme en cramoisi...»_

_Pantagruel, V._ 46,

NOTES:

[1] Bethléem, faubourg de Clamecy.

[2] Judée est le sobriquet donné au faubourg de Bethléem, qu'habitaient

les «flotteurs» de Clamecy. Rome est la ville haute, ainsi nommée à

cause de l'escalier dit de vieille Rome, qui descend de la place de

l'église Saint-Martin au faubourg de Beuvron.

[3] _Aga_: vois, regarde; _l'agasse (ou agace)_: la pie. _(Note du

correcteur--ELG.)_

[4] Des dartreux.

[5] Blouse.

[6] Ancienne façon de parler populaire, usitée entre buveurs qui

trinquent.

[7] Concini.

[8] L'hôpital.

[9] Le médecin.

[10] Vigne et jardin, sur le versant d'une colline.

[11] Ici, nous nous permettons de passer quelques lignes. Le narrateur

ne nous fait grâce d'aucun détail sur l'état de son horlogerie; et

l'intérêt qu'il y porte le fait s'étendre sur des matières qui ne

sentent pas trop bon. Ajoutons que ses connaissances physiologiques,

dont il se montre fier, laissent quelque peu à désirer. (R. R.)

[12] Prononcez: _«Joachain»_, et: _«le Roué»_.

[13] La Mère de Dieu.

Colas Breugnon: Récit bourguignon · 第 16 / 16 段