chauffer. Sommes-nous prêts? Mais d'abord, il faut un chef. Qui le sera?
Veux-tu, Saulsoy?
--Non, non, non, non, fit-il, faisant trois pas à reculons. Je n'en veux
pas. C'est bien assez que je sois ici, à minuit, obligé de me promener
avec ce vieux mousquet. Ce qu'on voudra, ce qu'il faudra, je le
ferai,--hors commander. Merci Dieu! je n'ai jamais su rien décider...
Je demandai:
--Alors, qui veut?
Mais aucun d'eux ne remua. Je les connais, ces oiseaux-là! Parler,
marcher, encore cela va. Mais décider, il n'y a plus personne.
L'habitude de finasser avec la vie, quand on est petit bourgeois,
d'hésiter et de tâter le drap qu'on veut acheter, cinquante fois, de
marchander, et d'attendre pour le prendre que l'occasion soit passée, ou
bien le drap! L'occasion passe, j'étends le bras:
--Si nul n'en veut, eh bien, c'est moi.
Ils dirent:
--Soit!
--Seulement, qu'on m'obéisse, sans discuter, de cette nuit! Autrement,
nous sommes perdus. Jusqu'au matin, je suis seul maître. Vous me jugerez
demain. Est-ce entendu?
Ils dirent tous:
--C'est entendu.
Nous descendîmes la colline. J'allais devant. À ma gauche, marchait
Gangnot. À droite, j'avais mis Bardet, crieur de ville et son tambour. À
l'entrée du faubourg, sur la place des Barrières, déjà nous rencontrâmes
une foule fort gaie qui, sans méchanceté, s'en allait en famille,
femmes, garçons et filles, vers l'endroit où l'on pille. On eût dit une
fête. Certaines ménagères avaient pris leur panier, comme au jour de
marché. On s'arrêta pour voir notre troupe passer; et les rangs
s'écartaient poliment devant nous; ils ne comprenaient pas, et nous
suivant, d'instinct, emboîtèrent le pas. Un d'eux, le perruquier
Perruche, qui portait une lanterne de papier, l'approchant de mon nez,
me reconnut et dit:
--Ah! Breugnon, bon garçon! te voilà revenu? Eh! tu arrives à point! On
va trinquer ensemble.
--Il y a temps pour tout, Perruche, je réponds. Nous trinquerons demain.
--Tu vieillis, mon Colas. Il n'y a pas d'heure pour la soif. Demain, le
vin sera bu. Ils le tirent. Hâtons-nous! Est-ce que par hasard la purée
de septembre te dégoûte, à présent?
Je dis:
--Le vin volé, oui.
--Volé, il ne l'est point, dit-il, mais bien sauvé. Lorsque la maison
brûle, faut-il donc bêtement laisser perdre les bonnes choses?
Je l'écartai de mon chemin:
--Voleur!
Et je passai.
--Voleur!
lui répétèrent Gangnot, Bardet, Saulsoy, les autres. Ils passèrent. Le
Perruche demeurait atterré; puis, je l'entendis furieux vociférer; et en
me retournant, je le vis qui courait, en nous montrant le poing. Nul de
nous ne parut l'entendre ni le voir. Quand il nous eut rejoints, il se
tut brusquement, et avec nous marcha.
Arrivés sur la berge de l'Yonne, à l'entrée du pont, impossible de
passer. La foule était serrée. Je fis battre le tambour. Les premiers
rangs s'ouvrirent, sans trop savoir pourquoi. Nous entrâmes comme un
coin, mais nous nous trouvions pris. Je vis là deux flotteurs que je
connaissais bien, le père Joachim, dit le Roi[12] de Calabre, et Gadin
dit Gueurlu. Ils me dirent:
--Çà, çà, maître Breugnon, que diable venez-vous faire ici, avec votre
peau d'ânon et tous ces harnachés, graves comme des baudets? C'est-y que
vous voulez rire, ou bien qu'on va-t-en guerre?
--Tu ne crois pas si bien dire, Calabre, je réponds. Car tel que tu me
vois, je suis pour cette nuit capitaine de Clamecy, et je vas le
défendre contre ses ennemis.
--Ses ennemis? dirent-ils, tu n'es pas fou? Qui donc?
--Ceux qui brûlent, là-bas.
--Et qu'est-ce que cela peut te faire, dirent-ils, maintenant que ta
maison est brûlée? (Pour la tienne, on regrette; tu sais, on s'est
trompé.) Mais celle de Poullard, ce pendard engraissé de nos peines, ce
torcoul qui se pavane avec la laine qu'il nous a sur le dos tondue, et
qui, lorsqu'il nous a mis tout nus, nous méprise du haut de sa vertu!
Qui le vole, il est bien sûr d'aller tout droit au paradis. C'est pain
bénit. Laisse-nous faire. Que t'importe? Encore passe de ne point
piller! Mais l'empêcher!... Rien à perdre, tout à gagner.
Je dis (car il m'eût fait gros coeur de cogner sur ces pauvres garçons,
sans avoir essayé d'abord de raisonner):
--Tout à perdre, Calabre. Notre honneur à sauver.
--Notre honneur! Ton honneur! dit Gueurlu. Ça se boit-il? Ou bien si ça
se bâfre? On sera peut-être mort demain. Que restera-t-il de nous? Il ne
restera rien. Que pensera-t-on de nous? On ne pensera rien. L'honneur
est une denrée de luxe pour les riches, les bêtes qu'on enterre avec des
épitaphes. Nous, on sera tous ensemble, dans la fosse commune, comme des
tranches de merluche. Va-t'en voir celle qui pue l'honneur ou bien
l'ordure!
--Seul, chacun, on n'est rien, c'est vrai, mon roi de Calabre; mais
tous, on est beaucoup. Cent petits font un grand. Quand auront disparu
ces riches d'aujourd'hui, quand seront effrités, avec leurs épitaphes,
les mensonges de leurs tombes et le nom de leurs races, on parlera
encore des flotteurs de Clamecy; ils seront dans son histoire sa
noblesse aux rudes mains, à la tête dure comme leurs poings, et je ne
veux pas qu'on dise qu'ils furent des coquins.
Gueurlu dit:
--Je m'en fous.
Mais le roi de Calabre, après avoir craché, cria:
--Si tu t'en fous, tu n'es qu'un saligoud. Il a raison, Breugnon. De
savoir que ça se dit, ça me vexerait aussi. Et par saint Nicolas, ça ne
se dira pas. L'honneur n'est pas aux riches. On le leur fera bien voir.
Qu'il soit sire ou messire, pas un d'eux qui nous vaille!
Gueurlu dit:
--Faut-il donc se gêner? Est-ce qu'ils se gênent, eux? Y a-t-il plus
grand goulafre que ces princes, ces ducs, le Condé, le Soissons, et le
nôtre, le Nevers, et le gros d'Épernon, qui, lorsqu'ils en ont plein les
bajoues et la panse, s'empiffrent, les cochons, de millions à crever, et
quand le roi est mort, vont piller son trésor! Voilà leur honneur à eux!
Vrai, nous serions bien bêtes de ne pas les imiter!
Roi de Calabre jura:
--Ce sont des marcassins. Quelque jour, notre Henri reviendra de sa
fosse pour leur faire rendre gorge, ou bien ce sera nous qui les ferons
rôtir tout farcis de leur or. Si les grands font les porcs, mordia! on
les saignera; mais dans leur porcherie, on ne les imitera. L'exemple,
nous le donnons, nous. Il y a plus d'honneur dans la cuisse d'un
flotteur que dans le coeur d'un genpillehomme.
--Alors, mon roi, tu viens?
--Je viens; et cestuy-là, Gueurlu aussi viendra.
--Non, que diable!
--Tu viendras, que je dis, ou tu vois la rivière, et je te fous en bas.
Allons, ouste, marchons. Et vous, par la Mer Dé[13], place, andouilles,
je passe!
Il passait, refoulant les gens avec ses pilons. Et nous dans le remous,
suivions comme un fretin derrière un gros poisson. Ceux que l'on
rencontrait maintenant étaient trop «bus», pour que l'on pût penser
encore à discuter. Chaque chose en son lieu: les arguments de langue,
d'abord, et puis les poings. On tâchait seulement de les asseoir par
terre, sans trop les abîmer: un soûlard, c'est sacré!
Enfin, l'on se trouva aux portes de l'entrepôt. La nuée des pillards
grouillait dans la maison de maître Pierre Poullard, comme des poux sur
une toison. Les uns déménageaient des coffres, des ballots; d'autres
s'étaient vêtus de défroques volées; certains joyeux farceurs jetaient,
pour rigoler, les vases et les pots, des fenêtres du premier. Au milieu
de la cour, on roulait des barriques. J'en vis un qui buvait, bouche
collée à la bonde, jusqu'à ce qu'il s'écroulât, les quatre fers en
l'air, sous le rouge pissat. Le vin formait des mares, que des enfants
lapaient. Et, afin d'y mieux voir, ils avaient mis en tas des meubles
dans la cour, et les faisaient flamber. Au fond des caves, on entendait
les maillets qui défonçaient les futailles, les feuillettes; des
hurlements, des cris, des toux qui s'étranglaient: par-dessous terre, la
maison grognait, comme si dans son ventre elle portait un troupeau de
gorets. Et déjà, çà et là, sortaient des soupiraux des langues de fumée
qui léchaient les barreaux.
Nous pénétrâmes dans la cour. Ils ne s'occupaient pas de nous. Chacun à
son affaire. Je dis:
--Roule, Bardet!
Bardet battit sa caisse. Il cria les pouvoirs que la ville m'accordait;
et, donnant de la voix à mon tour, je sommai les pillards de partir. Aux
roulements du tambour, ils s'étaient rassemblés, comme un essaim de
mouches, quand on frappe un chaudron. Et lorsque notre bruit cessa, tous
ils recommencèrent, furieux, à bourdonner, et sur nous se lancèrent, en
sifflant et huant et nous jetant des pierres. Je tâchai de forcer les
portes de la cave; mais des fenêtres du grenier, ils faisaient choir
tuiles et poutres. Nous entrâmes pourtant, en refoulant ces gueux.
Gangnot eut là deux doigts encore de la main arrachés, et le roi de
Calabre eut l'oeil gauche crevé. Pour moi, en repoussant la porte qui se
ferma, je me trouvai coincé, comme un renard au piège, le pouce entre
les gonds. Nom de d'là! Je faillis pâmer comme une femme et rendre ce
que j'avais dedans mon estomac. Heureusement, j'avisai un baril éventré.
(c'était de l'eau-de-vie de marc); j'en arrosai mon coffre et j'y
baignai mon pouce. Après quoi, je vous jure, cristi, je n'eus plus envie
de tourner la prunelle. Mais je devins furieux, moi aussi. La moutarde
m'était montée au nez.
Nous luttions à présent sur les marches de l'escalier. Il fallait en
finir. Car ces diables cornus nous déchargeaient à la face leurs
mousquets, et de si près qu'aux barbes de Saulsoy le feu prit. Gueurlu
entre ses mains calleuses l'éteignit. Par chances, ces ivrognes voyaient
double, en visant, sans quoi, pas un de nous n'en serait sorti vivant.
Nous dûmes remonter les marches, et nous battîmes en retraite. Mais,
campés à l'entrée,--j'aperçus l'incendie, sournois, qui se glissait, de
l'une et de l'autre aile vers le logis du fond, où se trouvait la
cave,--je fis fermer l'issue avec une barrière de pierres, de débris,
montant jusqu'au nombril; et par-dessus, braqués, bloquant le défilé,
nos épieux et nos gaffes, tel le dos hérissé d'un porc-épic en boule. Et
je criai:
--Brigands! Ah! vous aimez le feu! Eh bien donc, mangez-le!
La plupart ne comprirent le danger que trop tard, ivres au fond des
caves. Mais quand les grandes flammes firent craquer les murs et
broyèrent les poutres entre leurs mandibules, du fond du sol monta un
pandémonium; et un torrent de gueux, dont quelques-uns flambaient,
jaillit à la surface, comme du vin mousseux qui fait sauter la bonde.
Ils vinrent s'écraser contre notre muraille; et ceux qui les poussaient
formèrent un bouchon qui obstrua l'entrée. Derrière, on entendit rugir
au fond du trou le feu et les damnés. Et je vous prie de croire que
cette musique-là ne nous faisait pas chaud! Ce n'est pas gai d'ouïr la
chair meurtrie qui souffre et brame de douleur. Et si j'avais été simple
particulier, Breugnon de tous les jours, j'aurais dit:
--Sauvons-les!
Mais lorsqu'on est le chef, vous n'avez plus le droit d'avoir un coeur ni
des oreilles. L'oeil et l'esprit. Voir et vouloir, et faire sans faiblir
ce qu'il faut que l'on fasse. Sauver ces bandits-là, c'était perdre la
ville: car s'ils étaient sortis, ils se seraient trouvés plus nombreux
et plus forts que nous qui les gardions; et mûrs pour le gibet, ils ne
se fussent pas laissé cueillir à l'arbre. Les guêpes sont dans le nid:
qu'elles y restent!...
Et je vis les deux ailes de flammes qui se rejoignaient et sur le
bâtiment du milieu se fermaient, en craquant et faisant voleter autour
d'elles leurs plumes de fumée...
Or, juste à ce moment, voici que j'aperçois par-dessus les premiers
rangs de ceux qui se tassaient, au goulot de l'escalier, collés l'un
contre l'autre, et sans pouvoir bouger que des sourcils, des yeux, de la
bouche qui hurlaient, mon vieux compain Éloi, dit Gambi, ce vaurien, pas
méchant, mais soiffard (comment s'est-il fourré, bon Dieu, dans ce
guêpier?) qui riait et pleurait, sans comprendre, hébété. Chenapan,
fainéant, il l'a bien mérité! Mais tout de même, on ne peut pas le voir
ainsi griller... Nous avons joué, enfants, et nous avons mangé, à
l'église Saint-Martin, ensemble le corps de Dieu: nous avons été frères
de première communion...
J'écarte les épieux, je saute la barrière, je marche sur les têtes
furieuses (elles mordaient) et par-dessus cette pâte humaine qui fumait,
j'arrive à mon Gambi, que j'agrippe au collet. «Vingt dieux! Oui, mais
comment l'arracher de l'étau?» pensais-je, en le prenant, «Il faudra le
hacher pour avoir un morceau»... Par bonheur singulier (je dirais qu'il
y a un Dieu pour les ivrognes, si tous n'avaient autant mérité ses
faveurs), mon Gambi se trouvait sur le bord d'une marche, vacillant en
arrière, lorsque ceux qui montaient l'avaient sur leurs épaules soulevé
de telle sorte qu'il ne touchait plus terre et restait suspendu, pareil
a un noyau qu'on presse entre les doigts. En m'aidant des talons pour
écarter, à droite, à gauche, les épaules qui lui serraient les côtes, de
la gueule de la foule, je parvins à sortir sans peine le noyau,
proprement expulsé. Il était temps! Le feu, en trombe, remontait, comme
par une cheminée, le trou de l'escalier. J'entendis brasiller les corps
au fond du four; et me courbant, marchant à grandes enjambées, sans
regarder sur quoi mes souliers s'enfonçaient, je revins, en traînant
Gambi par ses cheveux gras. Nous sortîmes du gouffre, dont nous nous
écartâmes, laissant la flamme achever l'oeuvre. Et cependant, pour
refouler notre émotion, à Gambi nous bourrions les côtes, cet animal
qui, près de crever, avait gardé, sans les lâcher, sur son coeur, deux
plats émaillés et une écuelle coloriée, qu'il avait, Dieu sait où,
raflés!... Et Gambi, dégrisé, pleurant, allait jetant ses écuelles, et
s'arrêtant, à tous les vents, pour pisser comme une fontaine, criant:
--Je ne veux rien garder de ce que j'ai volé!
* * *
Au point du jour, le procureur, maître Guillaume Courtignon, parut,
suivi de Robinet, qui le menait, tambour battant. Trente gens d'armes le
flanquaient, et un parti de paysans. Il en vint d'autres, au cours du
jour, que le Maistrat nous amena. D'autres encore, le lendemain, que le
bon duc nous envoya. Ils tâtèrent les cendres chaudes, dressèrent
constat des dégâts, firent le compte, y ajoutèrent leurs frais de voyage
et séjour, et sans plus, après s'en furent, par où ils étaient venus...
La morale de tout cela:
«Aide-toi, le roi t'aidera.»
XI
LA NIQUE AU DUC
Fin septembre.
L'ordre était revenu, les cendres refroidies, et l'on n'entendait plus
parler de maladie. Mais la ville d'abord resta comme écrasée. Les
bourgeois remâchaient leur peur. Ils tâtaient du pied le terrain; ils
n'étaient pas encore certains d'être dessus, et non dessous. Le plus
souvent, ils se terraient, ou dans la rue, ils détalaient, rasant les
murs l'oreille basse et la queue entre les jambes. Ah! l'on n'était pas
fier, on n'osait presque pas se regarder en face, et on n'avait pas joie
à se regarder soi, soi-même, dans la glace: on s'était trop bien vu, on
se connaissait trop; et la nature humaine avait été surprise sans
chemise: ça n'est pas beau! On avait honte et méfiance. Pour mon compte,
je n'étais pas très à mon aise: le massacre et le fumet de la grillade
me poursuivaient; et, plus que tout, le souvenir des lâchetés, des
cruautés, que j'avais lues sur des visages familiers. Ils le savaient,
ils m'en voulaient secrètement. Je le comprends; j'étais gêné bien
davantage; j'aurais voulu, si j'avais pu, leur dire: «Mes amis, pardon.
Je n'ai rien vu...» Et le lourd soleil de septembre pesait sur la ville
accablée. Fièvre et torpeur de fin d'été.
Notre Racquin était parti, sous bonne escorte, pour Nevers, où le duc et
le roi se disputaient l'honneur de le juger, si bien que, profitant du
différend, il comptait leur glisser des doigts. Quant à moi, nos
messieurs de la châtellenie avaient eu la bonté de vouloir bien fermer
les yeux sur ma conduite. Il paraît que j'avais commis, en sauvant
Clamecy, deux ou trois gros délits, qui m'eussent pu valoir pour le
moins les galères. Mais comme ils n'auraient pu, en somme, se produire,
si ces messieurs, au lieu de décamper, étaient restés pour nous
conduire, ils n'insistèrent, ni moi. Je n'aime point avoir à démêler en
justice ma laine. On a beau se sentir innocent: sait-on jamais? Quand on
a le doigt pris dans la sacrée machine, adieu le bras! Coupez, coupez,
sans hésiter, si vous ne voulez que tout l'animal y passe... Aussi,
entre eux et nous, sans nous être rien dit, il était convenu que je
n'avais rien fait, et qu'ils n'avaient rien vu, et que ce qui s'était
accompli, cette nuit, sous mon capitanat, l'avait été par eux. Mais on a
beau vouloir, on ne peut tout d'un coup effacer ce qui s'est passé. On
se souvient, et c'est gênant. Je le lisais dans tous les yeux: on avait
peur de moi; et j'avais peur moi-même de moi, de mes exploits, de ce
Colas Breugnon inconnu, saugrenu, qu'hier j'avais été. Au diable, ce
César, cet Attila, ce foudre! Foudre de vin, je le veux bien. Mais de
guerre, non, non, ce n'est pas mon affaire!... Bref, nous étions
penauds, courbaturés et las; nous avions des remords de coeur et
d'estomac.
Nous nous remîmes tous au travail, avec rage. Le travail boit les hontes
et les peines, comme une éponge. Le travail fait à l'âme peau neuve et
sang nouveau. L'ouvrage ne manquait; que de ruines partout! Mais qui
nous vint le plus au secours, fut la terre. Jamais on n'avait vu
abondance pareille en fruits et en moissons; et le bouquet, ce fut, pour
finir, la vendange. On aurait dit vraiment que cette bonne mère voulait
nous rendre en vin le sang qu'elle avait bu. Pourquoi pas, après tout?
Rien ne se perd, ne doit se perdre. S'il se perdait, où irait-il? L'eau
vient du ciel et y retourne. Pourquoi le vin ne ferait-il semblablement
le va-et-vient entre la terre et notre sang? C'est même jus. Je suis un
cep, ou l'ai été, ou le serai. Il me plairait de le penser; et je veux
l'être, et je préfère à toute autre immortalité de devenir vigne ou
verger, et de sentir ma chair se tendre et se gonfler en de beaux
raisins bien ronds, bien pleins, de grappe noire et duvetée, et de faire
craquer leur peau à crever, au soleil d'été, et (le meilleur) d'être
mangé. Toujours est-il que, cette année, le jus des vignes déborda, et
que par tous ses pores, la terre saigna. Voilà-t-il pas que les tonneaux
manquèrent; et, faute de récipients, on laissa le raisin en cuve, ou
bien en cuveau de lessive, sans seulement le pressurer! Bien mieux, il
arriva cette chose inouïe qu'un vieux bourgeois d'Andries, le père
Coullemard, n'en pouvant venir à bout, vendit pour trente sous le
tonneau de raisin, à la condition de le prendre à la vigne. Jugez de
notre émoi, à nous qui ne pouvons voir perdre, de sang-froid, le bon
sang du bon Dieu! Plutôt que le jeter, il fallut bien le boire. On se
dévoua, on est hommes de devoir. Mais ce fut un travail d'Hercule; et
plus d'une fois, ce fut Hercule et non Antée qui toucha terre. Enfin, le
bon de cette affaire fut qu'on y changea la livrée de nos pensées; leur
front se dérida et leur teint s'éclaircit.
Malgré tout, un je ne sais quoi restait encore au fond du verre, comme
une lie, un goût de vase; on se tenait toujours à distance les uns des
autres; on s'observait. On avait bien repris un peu d'aplomb d'esprit
(en titubant); mais on n'osait se rapprocher de son voisin; on buvait
seul, on riait seul: c'est très malsain. Les choses auraient pu durer
longtemps ainsi, et l'on ne voyait pas le moyen d'en sortir. Mais le
hasard est un malin. Il sait trouver le vrai moyen, le seul qui cimente
les hommes: c'est à savoir de les unir contre quelqu'un. L'amour aussi
rapproche: mais ce qui de tous fait un seul homme, c'est l'ennemi. Et
l'ennemi, c'est notre maître.
Or, il advint, en cet automne, que le duc Charles prétendit nous
empêcher de danser en rond. C'est un peu fort! Crebleu! Du coup, ne fut
podagre, ou boiteux, ou sans patte, qui ne se sentît monter les fourmis
aux mollets. Comme toujours, l'occasion du débat fut le Pré-le-Comte.
C'est la bouteille à l'encre, on n'en sortira pas. Ce beau pré, sis au
pied du mont du Croc Pinçon, aux portes de la ville, et sur le bord
duquel semble négligemment posé comme une serpe le Beuvron serpentant,
est depuis trois cents ans disputé, tiraillé entre la grande gueule de
M. de Nevers et la nôtre qui est moins grande, mais qui sait tenir ce
qu'elle tient. Nulle animosité, d'une part ni de l'autre; on rit, on est
poli, on se dit: «Mon ami, mes amés, mon seigneur...» Seulement, on n'en
fait qu'à sa tête, et aucun ne consent à céder un pouce du terrain. Pour
dire vrai, dans nos procès, nous n'avons eu jamais raison. Tribunaux,
cour de bailliage, Table de marbre du Palais, ont rendu arrêt sur arrêt,
établissant que notre pré n'était pas nôtre. Comme on sait, justice est
l'art, pour de l'argent, d'appeler noir ce qu'on voit blanc. Ça ne nous
troublait pas beaucoup. Juger n'est rien, avoir est tout. Que la vache
soit noire ou blanche, garde ta vache, mon bonhomme. Nous la gardions et
nous restions dans notre pré. C'est si commode! Pensez donc! C'est le
seul pré qui ne soit pas à l'un de nous, dans Clamecy. Étant au duc, il
est à tous. Nous n'avons donc aucun scrupule à le gâter. Aussi Dieu sait
si l'on s'en donne! Tout ce qu'on ne pourrait faire chez soi, on le fait
là: on y travaille, on y nettoie, on y carde les matelas, on y bat les
vieux tapis, on y jette ses débarras, on y joue, on s'y promène, on y
fait pâturer sa chèvre, on y danse au son des vielles, on s'y exerce au
maniement de l'arquebuse et du tambour; et la nuit, on y fait l'amour,
dans l'herbe fleurie de papiers, le long du chuchotant Beuvron, que rien
n'étonne (il en vit d'autres!).
Tant que vécut le duc Louis, tout alla bien: car il feignait de ne rien
voir. C'était un homme qui savait, pour mieux tenir son attelage sous le
harnais, laisser du jeu à ses sujets. Que lui faisait que nous eussions
l'illusion d'être libres et de jouer les fortes têtes, si dans le fait
il était maître? Mais son fils est un vaniteux, qui aime mieux paraître
qu'être (cela se conçoit, il n'est rien), et qui monte sur ses ergots
dès que l'on fait cocorico. Pourtant, il faut qu'un Français chante et
qu'il se moque de ses maîtres. S'il ne se moque, il se révolte: il n'a
de goût à obéir à qui veut être pris toujours au sérieux. Nous n'aimons
bien que ce dont nous pouvons rire. Car le rire nous fait tous égaux.
Mais cet oison s'avisa donc de nous faire inhibition d'aller jouer,
danser, fouler, gâter l'herbe, en le Pré-le-Comte. Il prenait bien son
temps! Après tous nos malheurs, quand il eût dû plutôt nous dégrever
d'impôts!... Ah! mais nous lui montrâmes que les Clamecycois ne sont pas
de ce bois dont on fait des fagots, mais de souche bien dure de chêne où
la cognée a grand-peine à entrer, et, quand elle est entrée, plus
grand-peine à sortir. Il ne fut pas besoin de se donner le mot. Ce fut
un beau concert. Nous prendre notre pré! Reprendre le cadeau qu'on nous
avait donné,--ou que nous nous étions arrogé (c'est le même: un bien
qu'on a volé et trois cents ans gardé devient propriété trois fois
sainte et sacrée), un bien d'autant plus cher qu'il n'était pas à nous
et que nous l'avions fait nôtre, pouce à pouce, jour par jour, et par
lente conquête et par ténacité, le seul bien qui ne nous eût rien coûté
que la peine de le prendre! C'était à dégoûter de prendre jamais rien! À
quoi bon vivre, alors? Si nous avions cédé, mais nos morts en seraient
sortis de leurs tombeaux! L'honneur de la cité nous trouva tous
d'accord.