--Allons donc, mon petit gars! Relève-toi! Qu'est-ce que tu as?

Je le prends par les bras, je le soulève... houp, là!... et je vois

qu'il avait une main emmaillotée, qui saignait au travers des chiffons,

ses habits en guenilles et ses sourcils brûlés. Je dis (j'avais déjà

oublié mon histoire):

--Drôle, tu as encore fait une sottise? Il gémit:

--Ah! maître, j'ai tant de peine!

Je l'assieds près de moi, sur un talus. Je dis:

--Parleras-tu?

Il crie:

--Tout est brûlé!

Et de nouveau, les grandes eaux se mettent à couler. Alors donc, je

compris que tout ce gros chagrin, c'était à cause de moi, c'était pour

l'incendie; et je ne peux pas dire le bien que cela me fit.

--Mon pauvre petit, je réplique, c'est pour cela que tu pleures?

Il reprit (il croyait que je n'avais pas saisi):

--L'atelier est brûlé!

--Bien oui, c'est du réchauffé; je la connais, ta nouvelle! Voilà dix

fois, en une heure, qu'on me la corne aux oreilles. Que veux-tu? c'est

un malheur!

Il me regarde, soulagé. Tout de même, il avait gros coeur.

--Tu tenais donc à ta cage, merle qui ne pensait qu'aux moyens d'en

sortir? Va, dis-je, je te soupçonne d'avoir, friponneau, dansé comme les

autres, autour des fagots.

(Je n'en pensais pas un mot.)

Il prend l'air indigné:

--Ça n'est pas vrai, crie-t-il, pas vrai! Je me suis battu. Tout ce que

nous avons pu pour arrêter le feu, maître, nous l'avons fait; mais nous

n'étions que deux. Et Cagnat, bien malade (c'est mon autre apprenti),

avait sauté du lit, quoiqu'il tremblât de fièvre, et s'était mis devant

la porte du logis. Allez donc arrêter un troupeau de gouris! Nous avons

été balayés, roulés, foulés, boulés. Nous avions beau taper et ruer

comme des sourds: ils ont passé sur nous, ainsi que la rivière, quand

les vannes de l'écluse sont ouvertes. Cagnat s'est relevé, a couru après

eux: ils l'ont presque assommé. Moi, tandis qu'ils luttaient, je me suis

faufilé dans l'atelier en feu... Bon Dieu, quelle flambée! Tout avait

pris, d'un coup, c'était comme une torche qui allongeait sa langue,

blanche, rouge et sifflante, en vous crachant au nez flammèches et

fumée. Je pleurais, je toussais, je commençais à cuire, je me disais:

«Robin, tu vas faire du boudin!»... Tant pire, on verra bien! Hop là! je

prends mon élan, je fais comme à la Saint-Jean, je saute, ma culotte

brûle, et j'ai le poil grillé. Je tombe dans un tas de copeaux qui

pétaient. J'en fis autant, je rebondis, je bute et je m'allonge, la tête

contre l'établi. J'en restai étourdi. Pas longtemps. J'entendais,

autour, le feu qui ronflait, et ces brutes, dehors, qui dansaient, qui

dansaient. J'essaie de me relever, je retombe, j'étais meurtri; je

m'arc-boute sur mes abattis, et je vois à dix pas votre petite sainte

Madeleine, dont le menu corps tout nu, de ses cheveux vêtu,

grassouillet, mignonnet, était déjà par le feu pourléché. Je criai:

«Arrêtez!» Je courus, je la pris, dans mes mains j'éteignis ses beaux

pieds qui flambaient, dans mes bras l'étreignis; ma foi, je ne sais

plus, je ne sais plus ce que je fis; je l'embrassais, je pleurais, je

disais: «Mon trésor, je te tiens, je te tiens, n'aie pas peur, je t'ai

bien, tu ne brûleras pas, je t'en donne ma parole! Et toi aussi,

aide-moi! Madelon, nous nous sauverons...» N'y avait plus de temps à

perdre,... boum!... le plafond tombait! Impossible de revenir par où

j'étais venu. Nous nous trouvions tout près de la lucarne ronde qui

donne sur la rivière; j'enfonce du poing le verre, nous passons au

travers, ainsi qu'en un cerceau: il y avait juste la place pour notre

râble à tous deux. Je roule, je pique une tête jusqu'au fond du Beuvron.

Heureusement que le fond est près de la surface; et comme il était bien

gras et rembourré de moelle, Madeleine en tombant ne s'est pas fait une

bosse. Moi, je fus moins heureux: je ne l'avais point lâchée, je

barbotais, empêtré, le bec au fond du pot; j'en bus et j'en mangeai plus

que je ne voulus. Enfin, j'en suis sorti; et, sans plus bavarder, nous

voilà tous les deux! Maître, pardonnez-moi de n'avoir pas fait mieux.

Alors, démaillotant pieusement son balluchon, d'une veste roulée il tira

Madelon, qui montrait, souriant de ses yeux innocents et coquets, ses

brûlés petons. Et je fus si ému que (ce que n'avais fait pour la mort de

ma vieille, le mal de ma Glodie, ma ruine et le massacre de mes oeuvres)

je pleurai.

Et comme j'embrassais Madeleine et Robinet, je me souvins de l'autre, et

je dis:

--Et Cagnat? Robinet répondit:

--Il est mort de chagrin.

Je m'agenouillai sur la route, je baisais la terre, je dis:

--Merci, mon gars.

Et regardant l'enfant, qui serrait la statue entre ses bras blessés, je

dis au Ciel, en le montrant:

--Voilà mon plus beau travail: les âmes que j'ai sculptées. Ils ne me

les prendront pas. Brûlez le bois! L'âme est à moi.

X

L'ÉMEUTE

Fin août.

Quand l'émotion fut digérée, je dis à Robinet:

--Assez! Ce qui est fait est fait. Voyons ce qui reste à faire.

Je lui fis raconter ce qui s'était passé dans la cité, depuis quinze ou

vingt jours que je l'avais quittée, mais bref et clair, sans bavarder:

car l'histoire d'hier est de l'histoire ancienne; et l'essentiel est de

savoir où nous en sommes. J'appris que sur Clamecy régnaient la peste et

la peur, la peur plus que la peste: car celle-ci déjà semblait chercher

fortune ailleurs, laissant la place aux malandrins qui, de tous les

côtés, attirés par l'odeur, venaient lui arracher des doigts sa proie.

Ils étaient maîtres du terrain. Les flotteurs, affamés et rendus enragés

par la terreur du fléau, laissaient faire, ou faisaient comme eux. Quant

aux lois, elles gisaient. Qui en avait reçu la garde, était allé garder

ses champs. De nos quatre échevins, l'un était mort, deux avaient fui;

et le procureur avait pris la poudre d'escampette. Le capitaine du

château, vieil homme brave, mais podagre, n'ayant qu'un bras, les pieds

gonflés, et de cerveau pas plus qu'un veau, s'était fait mettre en six

morceaux. Restait un échevin, Racquin, qui se trouvant seul en face de

ces animaux déchaînés, par peur, par faiblesse, par ruse, au lieu de

leur tenir tête, crut plus sage de céder, en faisant la part du feu. Du

même coup, sans se l'avouer (je le connais, j'ai deviné), il

s'arrangeait pour satisfaire à son âme rancunière, en lâchant sur tel ou

tel dont le bonheur lui faisait mal, ou dont il voulait se venger, la

meute incendiaire. Je m'explique à présent le choix de ma maison!...

Mais je dis:

--Et les autres, les bourgeois, que font-ils donc?

--Ils font: «bée», dit Binet; eh! ce sont des moutons. Ils attendent

chez eux qu'on vienne les saigner. Ils n'ont plus de berger, plus de

chiens.

--Eh bien, Binet, et moi! Voyons un peu, mon gars, s'il me reste des

crocs. Allons-y, mon petit.

--Maître, un seul ne peut rien.

--Peut toujours essayer.

--Et si ces gueux vous prennent?

--Je n'ai plus rien, je me moque d'eux. Va donc peigner un diable qui

n'a plus de cheveux!

Il se mit à danser:

--Ce qu'on va s'amuser! Frelelefanfan, chipe, chope, torche, lorgne,

tarirarirariran, boute avant, boute avant!

Et sur sa main brûlée, fit la roue sur la route, et faillit s'étaler. Je

pris un air sévère:

--Eh! babouin, dis-je, est-ce une affaire à danser au bout d'un arbre,

avec ta queue? Debout! Et soyons grave! Il s'agit d'écouter.

Il m'écouta, les yeux brillants.

--Tu ne riras pas longtemps. Voilà: je m'en vas, seul, à Clamecy, de ce

pas.

--Et moi! Et moi!

--Toi, je t'envoie en ambassade à Dornecy, avertir Maistrat Nicole,

notre échevin, l'homme prudent, qui a bon coeur, meilleures jambes, et

s'aime mieux que ses concitoyens, mais mieux que soi aime son bien, que

l'on doit demain matin boire son vin. De là, poussant jusqu'à Sardy, tu

verras en sa tour à pigeons maître Guillaume Courtignon, le procureur,

tu lui diras que sa maison à Clamecy sera sans faute, cette nuit,

brûlée, pillée et cætera, s'il ne revient. Il reviendra. Je ne t'en dis

pas plus. Tu sauras bien tout seul trouver ce qu'il faut dire, et tu

n'as pas besoin de leçons pour mentir.

Le petit, se grattant l'oreille, dit:

--Ce n'est pas la difficulté. Mais je ne veux pas vous quitter.

Je réponds:

--T'ai-je demandé ce que tu veux ou ne veux pas? Moi, je veux. Tu

obéiras.

Il discutait. Je dis:

--Assez!

Et comme il s'inquiétait, ce petit, de mon sort:

--Je ne te défends pas, lui dis-je, de courir. Quand tu auras fini, tu

pourras me rejoindre. Le meilleur moyen de m'aider, c'est de m'amener du

renfort.

--Ventre à terre dit-il, je les amènerai, suant, soufflant, sur leurs

bedons, le Courtignon et le Nicole, quand je devrais leur attacher aux

chausses une casserole!

Il partit comme un trait, puis s'arrêtant encore:

--Maître, au moins dites-moi ce que vous allez faire! L'air important,

avec mystère, je répondis:

--On verra bien.

(Par ma foi, je n'en savais rien!)

* * *

Vers huit heures du soir, en ville j'arrivai. Sous des nuages d'or le

soleil rouge était couché. La nuit commençait à peine. Quelle belle nuit

d'été! Mais personne pour en jouir. Pas un badaud et pas un garde, à la

porte du Marché. On entrait comme en un moulin. Dans la Grand-Rue, un

chat maigre rongeait du pain; se hérissa, quand il me vit, puis détala.

Les maisons, aux yeux clos, montraient face de bois. Pas une voix. Je

dis:

--Ils sont tous morts. Je suis venu trop tard.

Mais voici, j'entendis que derrière les volets, on épiait, au bruit de

mon pas qui sonnait. Je frappai, je criai:

--Ouvrez!

Nul ne bougea. J'allai à une autre maison. Je frappai de nouveau, du

pied et du bâton. Nul n'ouvrit. J'entendis, dedans, _un frr frr_ de

souris. Maintenant, j'avais compris.

--Ils se terrent, les marmiteux! Feste-Dieu, je m'en vais leur mordre

les fesses!

Du poing et du talon, je battis le tambour sur la devanture du libraire,

et je criai:

--Hé! vieux frère! Denis Saulsoy, nom de nom! Je vas tout casser. Ouvre

donc! Ouvre, chapon, je suis Breugnon.

Aussitôt, comme par magie (on eût dit qu'une fée de sa baguette eût

touché les croisées), tous les volets s'ouvrirent, et je vis, tout du

long de la rue du Marché, au rebord des fenêtres, alignées tout du long

ainsi que des oignons, des faces effarées, qui me dévisageaient. Elles

me regardaient, regardaient, regardaient... Je ne me savais pas si beau:

je me tâtai. Puis, leurs traits contractés soudain se détendirent. Ils

avaient l'air contents.

--Braves gens, comme ils m'aiment! pensai-je, sans me dire que leur

bonheur venait de ce que ma présence, à cette heure, en ce lieu, les

rassurait un peu.

Lors, s'engagea la conversation entre Breugnon et les oignons. Tous

parlaient à la fois; et tout seul contre tous, je donnais la réplique.

--D'où viens-tu? Que fis-tu? Que vis-tu? Que veux-tu? Comment pus-tu

entrer? Par où pus-tu passer?

Je dis:

--Holà! Holà! Ne nous emportons pas. Je vois avec plaisir que la langue

vous reste, si vous avez perdu le coeur et les jarrets. Çà, que

faites-vous-là haut? Descendez, il fait bon humer le frais du soir. Vous

a-t-on pris vos chausses, que vous restez chambrés?

Mais au lieu de répondre, ils demandaient:

--Breugnon, dans les rues, en venant, qui as-tu rencontré?

--Idiots, qui voulez-vous, dis-je, que je rencontre, puisque vous êtes

tous au nid?

--Les brigands.

--Les brigands?

--Ils pillent, brûlent tout.

--Où cela?

--En Béyant.

--Allons les arrêter! Qu'avez-vous à rester dans votre poulailler?

--Nous gardons la maison.

--La meilleure façon de garder sa maison, c'est de défendre celle des

autres.

--Le plus pressé d'abord. Chacun défend le sien.

--Je connais le refrain: «_J'aime bien mes voisins, mais je n'ai cure

d'eux»..._ Malheureux! Les brigands, vous travaillez pour eux. Après les

autres, vous. Chacun aura son tour.

--Monsieur Racquin a dit qu'en ce danger, le mieux était de rester coi,

faire la part du feu, en attendant que l'ordre soit rétabli.

--Par qui?

--Par M. de Nevers.

--D'ici là, sous le pont il coulera de l'eau. M. de Nevers a ses

affaires. Devant qu'il pense aux vôtres, vous serez tous brûlés. Allons,

enfants, venez! Il n'a droit à sa peau, qui ne la défend!

--Les autres sont nombreux, armés.

--On crie toujours le loup plus grand qu'il n'est.

--Nous n'avons plus de chefs.

--Soyez-les.

Ils continuaient de jaser, de l'une à l'autre fenêtre, comme des oiseaux

perchés! ils disputaient entre eux, mais aucun ne bougeait. Je

m'impatientai:

--Allez-vous me laisser, toute la nuit, planté dans la rue, nez en

l'air, à me tordre le cou? Je ne suis pas venu chanter la sérénade,

tandis qu'avec vos dents vous battez la chamade. Ce que j'ai à vous dire

ne se chante ni ne se crie sur les toits. Ouvrez-moi! Ouvrez-moi, de par

Dieu, ou bien je mets le feu. Allons, descendez, les mâles (s'il en

reste là-haut); les poules suffiront pour garder le perchoir.

Moitié riant, moitié jurant, une porte s'entrebâilla, puis l'autre; un

nez prudent s'aventura; suivit, la bête; et sitôt que l'on vit un mouton

hors du parc, tous les autres sortirent. Ce fut à qui viendrait me

regarder sous le nez:

--Et tu es bien guéri?

--Sain comme un chou cabus.

--Et nul ne t'a fait noise?

--Nul, hors un troupeau d'oies, qui sifflaient après moi. De me voir

sortir sauf de ce trouble danger, ils en respiraient mieux et m'aimaient

davantage. Je dis:

--Regardez bien. Ouais, je suis au complet. Tous les morceaux y sont.

Non, il n'y manque rien. Voulez-vous mes lunettes?... Çà, en voilà

assez! Demain, vous verrez plus clair. L'heure nous presse, allons,

laissons les fariboles. Où pouvons-nous causer?

Gangnot dit:

--Dans ma forge.

Dans la forge à Gangnot, sentant la corne, au sol pétri par les sabots

des chevaux, nous nous tassâmes dans la nuit, comme un troupeau. Porte

fermée. Un lumignon, posé à terre, faisait danser sur la voûte noire de

fumée nos grandes ombres ployées au cou. Tous se taisaient. Et

brusquement, tous à la fois parlèrent. Gangnot prit son marteau et

frappa son enclume. Le coup troua le bruit des voix; par la déchirure,

le silence rentra. J'en profitai, je dis:

--Ménageons notre souffle. Je sais déjà l'histoire. Les brigands sont

chez nous. Bien! Mettons-les dehors.

Ils dirent:

--Ils sont trop forts. Les flotteurs sont pour eux.

Je dis:

--Les flotteurs ont soif. Quand ils voient d'autres boire, ils n'aiment

pas regarder. Je les comprends très bien. Il ne faut jamais tenter Dieu,

un flotteur encore moins. Si vous laissez piller, ne vous étonnez point

que tel qui n'est pas un voleur aime mieux dans sa poche voir le fruit

du larcin que dans celle de son voisin. Puis, il y a partout des bons et

des mauvais. Allons, comme le Maître, «_ab haedis scindere oves_».

--Mais puisque M. Racquin, dirent-ils, l'échevin, nous défend de

bouger! C'est à lui qu'appartient, en l'absence des autres, lieutenant,

procureur, d'assurer l'ordre en la cité.

--Le fait-il?

--Il prétend...

--Le fait-il, oui ou non?

--Cela se voit assez!

--Alors, nous, faisons-le.

--M. Racquin promet que si nous ne bougeons, nous serons épargnés.

L'émeute restera cantonnée aux faubourgs.

--Et comment le sait-il?

--Il a dû faire un pacte avec eux, contraint, forcé!

--Mais ce pacte, c'est un crime!

--C'est, dit-il, pour les endormir.

--Les endormir, eux, ou bien vous?

Gangnot frappa de nouveau son enclume (c'était son geste à lui, sa façon

pour parler de se claquer la cuisse), et dit:

--Il a raison.

Tous avaient l'air honteux, peureux et furieux. Denis Saulsoy, baissant

le nez:

--Si l'on disait tout ce qu'on pense, on aurait long à raconter.

--Eh! que ne parles-tu? fis-je. Que ne parlez-vous? Nous sommes entre

frères. Qu'est-ce que vous craignez?

--Les murs ont des oreilles.

--Quoi! vous en êtes là?... Gangnot, prends ton marteau, et mets-toi en

travers de la porte, mon gars! Le premier qui voudra ou sortir ou

entrer, enfonce-lui le crâne dans l'estomac! Que les murs aient ou non

des oreilles pour épier, je réponds qu'ils n'auront de langue pour

rapporter. Car quand nous sortirons, ce sera sur-le-champ afin

d'exécuter l'arrêt que l'on va prendre. Et maintenant, parlez! Qui se

tait est un traître.

Ce fut un beau vacarme. Toute la haine et la peur refoulées éclataient

comme des fusées. Ils criaient, en montrant le poing:

--Ce coquin de Racquin, il nous tient! Le Judas nous a vendus, nous et

nos biens. Mais que faire! On ne peut rien. Il a la loi, il a la force,

la police lui appartient.

Je dis:

--Où niche-t-il?

--À la maison de ville. Il y gîte, jour et nuit, pour plus de sûreté,

entouré d'une garde de vauriens qui le veillent, le surveillent

peut-être autant qu'ils veillent sur lui.

--Bref, il est prisonnier? Très bien, dis-je, nous allons, de ce pas,

d'abord le délivrer. Gangnot, ouvre la porte!

Ils ne paraissaient pas encore bien décidés.

--Qu'est-ce qui vous arrête?

Saulsoy dit, se grattant la tête:

--C'est une grosse affaire. On ne craint pas les coups. Mais, Breugnon,

après tout, nous n'avons pas le droit. Cet homme, il est la loi. Marcher

contre la loi, c'est oui-dà se charger d'une lourde...

Je dis:

--...Res-pon-sa-bi-li-té? Eh bien, je la prends, moi. Ne t'inquiète

pas. Lorsque je vois, Saulsoy, un coquin coquiner, je commence par

l'assommer; après je lui demande comment est-ce qu'il se nomme; et s'il

est procureur, ou pape, ainsi soit-il! Amis, faites de même. Quand

l'ordre est le désordre, il faut bien que le désordre fasse l'ordre et

sauve la loi.

Gangnot dit:

--Je viens avec toi.

Le marteau sur l'épaule, avec ses mains énormes (quatre doigts à la

gauche, l'index écrasé manquait), bigle d'un oeil, noir de peau, droit de

corps et large comme un tonneau, il avait l'air d'une tour qui marche.

Et par-derrière, on se pressait, suivant le rempart de son dos. Chacun

courut dans sa boutique, pour y chercher son arquebuse, son couperet, ou

son maillet. Et, ma foi, je ne jurerais que tel entra qui ressortit, de

cette nuit, faute sans doute, le pauvre homme, de trouver son

harnachement. Car pour dire la vérité, en arrivant sur la grand-place,

nous étions assez clairsemés. Mais ceux qui restent sont les bons.

Par chance, la porte de l'hôtel de ville était ouverte: le berger était

si sûr que ses moutons se laisseraient jusqu'au dernier raser la laine

sans bêler, que ses chiens et lui dormaient du bon sommeil de

l'innocence, après avoir très bien dîné. Notre assaut n'eut donc rien,

je l'avoue, d'héroïque. Nous n'eûmes qu'à cueillir, comme on dit, la pie

au nid. Nous l'en tirâmes proprement, nu et sans chausses, comme un

lapin sans peau. Le Racquin était gras, la face ronde et rose, des

coussinets de chair au front, dessus les yeux, l'air doucereux, pas bon

ni bête. Il nous le fit bien voir. Dès le premier instant, il sut, à

n'en pas douter, ce dont il retournait. Ce ne fut qu'un éclair de peur

et de colère dans ses petits yeux gris, enfouis sous le bourrelet des

paupières. Mais tout de suite, il se ressaisit, et, d'une voix

d'autorité, il nous demanda de quel droit nous avions envahi la maison

de la loi.

Je lui dis:

--Pour t'arracher de son lit.

Il s'emporta. Saulsoy lui dit:

--Maître Racquin, ce n'est plus l'heure de menacer. Vous êtes ici

l'accusé. Nous venons demander vos comptes. Défendez-vous.

Il changea _subito_ de musique.

--Mais, chers concitoyens, dit-il, je ne m'explique ce que vous voulez

de moi. Qui se plaint? Et de quoi? Au risque de ma vie, ne suis-je pas

resté ici, pour vous garder? Quand tous les autres fuient, seul j'ai dû

tenir tête à l'émeute et la peste. Que me reproche-t-on? Suis-je cause

des maux que j'essaie de panser?

Je dis:

--«_Médecin avisé fait_, dit-on, _plaie puante_.» Ainsi fais-tu,

Racquin, médecin de la cité. Tu engraisses l'émeute et tu nourris la

peste, et tu leur trais le pis, après, à tes deux bêtes. Tu t'entends

avec les larrons. Tu mets le feu à nos maisons. Tu livres ceux que tu

dois garder. Tu guides ceux que tu dois frapper. Mais dis-nous, traître,

est-ce par peur, ou par cupidité que tu fais ce honteux métier? Que

veux-tu qu'on te mette au cou? Quel écriteau? «_Voilà l'homme qui vendit

sa ville pour trente deniers»_... Pour trente deniers? Pas si sot! Les

prix ont augmenté, depuis l'Iscariot. Ou: «_Voici l'échevin qui, pour

sauver sa peau, mit à l'encan celle de ses concitoyens»_?

Il s'emporta, et dit:

--J'ai fait ce que j'ai dû, ce qui était mon droit. Les maisons où la

peste a passé, je les brûle. C'est la loi.

--Et tu taxes de peste, tu marques d'une croix les maisons de tous ceux

qui ne sont point pour toi! _«Qui veut noyer son chien...»_ Sans doute,

c'est aussi pour combattre la peste que tu laisses piller les maisons

empestées?

--Je ne puis l'empêcher. Et que vous fait, à vous, si ces pillards

ensuite en crèvent comme des rats? C'est coup double. Bon débarras!

--Il va nous dire qu'il combat la peste avec les pillards, et les

pillards avec la peste! Et de fil en aiguille, il restera vainqueur sur

la ville détruite. Le disais-je pas bien? Mort le malade et mort le mal,

nul ne demeure que le médecin... Eh bien, maître Racquin, à partir

d'aujourd'hui, nous ferons de tes soins l'économie, nous nous soignerons

nous-mêmes; et comme toute peine a droit à un salaire, nous te

réservons...

Gangnot dit:

--Ton lit au cimetière.

Ce fut comme si dans une meute un os était tombé. Sur la proie ils se

lancèrent, en hurlant; et l'un criait:

--Nous allons coucher l'enfant!

Le gibier, par bonheur, se sauva dans l'alcôve; et, appuyé au mur,

hagard, il regardait les museaux prêts à mordre. Moi, je retins les

chiens:

--Tout beau! Laissez-moi faire!

Ils restaient en arrêt. Le misérable, nu, rose comme un goret,

grelottait de frayeur et de frais. J'eus pitié. Je lui dis:

--Allons, passe tes chausses! Nous avons assez vu, mon bon ami, ton cul.

Ils rirent comme des bossus. Je profitai de l'accalmie, pour leur parler

raison. L'animal cependant rentrait dedans sa peau, claquant des dents,

et l'oeil mauvais: car il sentait que le danger s'éloignait. Quand il fut

habillé, sûr que ce ne serait encore pour aujourd'hui qu'on happerait le

lièvre, il redevint vaillant et il nous insulta; il nous nomma rebelles

et menaça de nous faire condamner, pour insulte au magistrat. Je lui

dis:

--Tu ne l'es plus. Magistrat, je te destitue.

Alors, ce fut contre moi qu'il tourna sa colère. Le désir de se venger

était plus fort que la prudence. Il dit qu'il me connaissait bien, que

c'était moi dont les conseils avaient tourné les cerveaux faibles de ces

mutins, qu'il ferait tomber sur moi le poids de leurs attentats, que

j'étais un scélérat. Dans sa rage bredouillante, d'une voix aigre et

sifflante, il déchargea sur mon dos un tombereau de gros mots. Gangnot

dit:

--Faut-il l'assommer?

Je dis:

--Tu fus bien inspiré, Racquin, de m'avoir ruiné. Tu le sais bien,

gredin, que je ne puis te faire pendre, sans risquer le soupçon que

j'agis par vengeance, pour l'incendie de ma maison. Et pourtant le

collier de chanvre siérait à ta beauté. Mais nous laissons à d'autres le

soin de t'en parer. Tu ne perds rien pour attendre. L'important, c'est

qu'on te tient. Tu n'es plus rien. Nous t'arrachons ta belle robe

d'échevin. C'est nous qui prenons en main le gouvernail et l'aviron.

Il bégaya:

--Tu sais, Breugnon, ce que tu risques? Je lui réponds:

--Je le sais, mon garçon, ma tête. Et je la mets au jeu,--au jeu de

qui perd gagne. Si je la perds, la cité gagne.

On le conduisit en prison. Il y trouva la place chaude, que lui laissa

un vieux sergent, enfermé trois jours avant, pour avoir refusé d'obéir à

son commandement. Les huissiers et le portier de la maison de ville, à

présent que le coup était fait, disaient tous qu'il était bien fait, et

qu'ils avaient toujours pensé que le Racquin était un traître. À beau

penser qui n'agit point!

* * *

Jusque-là, notre plan s'était exécuté comme une planche lisse où glisse

le rabot, sans rencontrer un noeud. Et je m'en étonnais. Je demandais:

--Où donc sont cachés les brigands?

lorsqu'on cria:

--Au feu!

Parbleu! Ils pillaient ailleurs.

Dans la rue, un homme essoufflé nous apprit que toute la bande mettait à

sac les entrepôts de Pierre Poullard, en Bethléem, hors la porte de la

tour Lourdeaux, brisait, brûlait, buvait à tire-larigot. Je dis aux

compagnons:

--S'ils veulent des violons pour danser, nous voici! Nous courûmes à la

Mirandole. De la terrasse, on dominait la ville basse, d'où montait dans

la nuit un bruit de sabbat. Sur la tour de Saint-Martin, haletant, le

tocsin grondait.

Colas Breugnon: Récit bourguignon · 第 11 / 16 段