dit, elle recommençait. Dieu! quel souffle elle avait! Et moi, qui tout
à l'heure croyais qu'elle était près de rendre le dernier! Si c'était le
dernier, il avait belle taille... Breugnon, mauvais garçon, tu ris,
n'as-tu pas honte?--Que veux-tu, mon ami? Je suis ce que je suis. Rire
ne m'empêche pas de souffrir; mais souffrir n'empêchera jamais un bon
Français de rire. Et qu'il rie ou larmoie, il faut d'abord qu'il voie.
Vive _Janus bifrons_, aux yeux toujours ouverts!...
Donc, je n'en avais pas moins de peine à l'écouter s'essouffler et
souffler, la pauvre vieille commère; et malgré que je fusse aussi
angoissé qu'elle, je voulais la calmer, je lui disais des mots comme on
dit aux enfants, et je l'emmaillotais dans ses draps, gentiment. Mais
elle, se dégageait, furieuse, en criant:
--Bon à rien! Si tu étais un homme, n'aurais-tu pas trouvé moyen de la
sauver, toi? À quoi sers-tu? C'est toi qui devrais être mort.
Je répondais:
--Ma foi, je suis de ton avis, ma vieille, tu as raison. Si quelqu'un en
voulait, je donnerais ma peau. Mais probable que là-haut elle ne fait
pas l'affaire: elle est usée, a trop servi. On n'est plus bon (c'est
vrai), comme toi, qu'à souffrir. Souffrons donc, sans parler. Peut-être
ce sera autant de pris, autant de moins que, la pauvre innocente, elle
aura à porter.
Alors sa vieille tête contre la mienne s'appuya, et le sel de nos yeux
se mêla sur nos joues. Dans la chambre, on sentait peser l'ombre des
ailes de l'archange funèbre...
Et soudain, il partit. La lumière revint. Qui causa ce prodige? Fut-ce
le Dieu d'en haut, ou bien ceux des forêts, mon Jésus pitoyable à tous
les malheureux, ou la terre redoutable, qui souffle et boit les maux,
fut-ce l'effet des prières, ou la peur de ma femme, ou bien parce qu'au
tremble j'avais graissé la patte? Nous ne le saurons jamais; et dans
l'incertitude, je rends grâces (c'est plus sûr) à toute la compagnie, en
y ajoutant même ceux que je ne connais point (ce sont peut-être les
meilleurs). En tout cas, le certain, et le seul qui m'importe, c'est
depuis ce moment que la fièvre tomba, le souffle circula dans le frêle
gosier, comme un ruisseau léger; et ma petite morte, échappant à
l'étreinte de l'archange, ressuscita.
Nous sentîmes se fondre alors notre vieux coeur. Tous deux nous
entonnâmes le: _Nunc dimittis_, Seigneur!... Et ma vieille,
s'affaissant, avec des pleurs de joie, laissa sur l'oreiller sa tête
retomber, comme une pierre qui s'enfonce, et soupira:
--Enfin, je puis donc m'en aller!...
Aussitôt son regard chavira, sa face se creusa, comme si d'un coup de
vent son souffle l'avait quittée. Et moi, penché sur son lit, où elle
n'était plus, je regardais ainsi qu'au fond d'un trou dans la rivière,
où la forme d'un corps qui vient de disparaître reste un instant
empreinte et s'efface en tournant. Je fermai ses paupières, baisai son
front cireux, j'enchaînai l'une à l'autre ses mains de travailleuse qui
ne s'étaient jamais reposées, en leur vie; et, sans mélancolie, laissant
la lampe éteinte dont l'huile était brûlée, j'allai m'asseoir auprès de
la flamme nouvelle qui devait maintenant éclairer la maison. Je la
regardais dormir; je la veillais, avec un sourire attendri, et je
pensais (se peut-on défendre de penser!):
--N'est-il pas bien étrange que l'on s'attache ainsi à cette petite
chose? Sans elle rien ne nous est. Avec elle, tout est bien, même le
pire, qu'importe? Ah! je puis bien mourir, que le diable m'emporte!
Pourvu qu'elle vive, elle, je me moque du reste!... C'est tout de même
un peu fort. Quoi, je suis là, je vis et je suis bien portant, maître de
mes cinq sens et de quelques autres en plus et du plus beau de tous, qui
est monsieur mon bon sens, je n'ai jamais boudé la vie, et je porte en
mon ventre dix aulnes de boyaux vides toujours pour la fêter, tête
saine, main précise, jarret solide et du mollet, brave ouvrier et
Bourguignon salé, et je serais tout prêt à sacrifier cela pour un petit
animal que je ne connais même pas! Car enfin qu'est-il donc! Un trognon
mignon, un jouet gentillet, perroquet qui s'essaie, un être qui n'est
rien, mais qui _sera_, peut-être... Et c'est pour ce «peut-être» que je
dilapiderais mon: «Je suis, et j'y suis, et j'y suis bien, pardi!»...
Ah! c'est que ce «peut-être», c'est ma plus belle fleur, celle pour qui
je vis. Quand les vers se seront empiffrés de ma chair, quand elle aura
fondu dans le gras cimetière, je revivrai, Seigneur, en un autre
moi-même, plus beau, plus heureux et meilleur... Eh! qu'en sais-je?
Pourquoi vaudrait-il mieux que moi?--Parce qu'il aura mis ses pieds sur
mes épaules, et qu'il verra plus loin, marchant sur mon tombeau... Ô
vous, sortis de moi, qui boirez la lumière, où mes yeux qui l'aimaient
ne se baigneront plus, par vos yeux je savoure la vendange des jours et
des nuits à venir, je vois se succéder les années et les siècles, je
jouis tout autant de ce que je pressens que de ce que j'ignore. Tout
passe autour de moi; mais c'est que, moi, je passe; je vais toujours
plus loin, plus haut, porté par vous. Je ne suis plus lié à mon petit
domaine. Au-delà de ma vie, au-delà de mon champ s'allongent les
sillons, ils embrassent la terre, ils enjambent l'espace; comme une voie
lactée, ils couvrent de leur réseau toute la voûte azurée. Vous êtes mon
espérance, mon désir, et mon grain, qu'à travers l'infini je sème à
pleines mains.
IX
LA MAISON BRÛLÉE
À la mi-août.
Noterons-nous ce jourd'hui? C'est un rude morceau. Il n'est pas encore
tout à fait digéré. Allons, vieux, du courage! Ce sera le meilleur moyen
de le faire passer.
On dit que pluie d'été ne fait point pauvreté. À ce compte, je devrais
être plus riche que Crésus; car il ne cesse de pleuvoir, cet été, sur
mon dos, et me voici pourtant sans chemise et sans chausses, ainsi qu'un
saint Jeannot. À peine je sortais de cette double épreuve--Glodie était
guérie, et ma vieille femme aussi, l'une de sa maladie, et l'autre de la
vie--quand je reçus des puissances qui gouvernent l'univers (il doit y
avoir là-haut une femme qui m'en veut; que diable lui ai-je fait?...
Elle m'aime, parbleu!) un furieux assaut d'où je sors nu, battu et moulu
jusqu'aux os, mais (c'est le principal, enfin) avec tous mes os.
Bien que ma petite fille fût à présent remise, je ne me pressais pas de
regagner le pays; je restais auprès d'elle, jouissant encore plus
qu'elle de sa convalescence. Un enfant qui guérit c'est comme si l'on
voyait la création du monde; tout l'univers vous semble frais pondu et
laiteux. Donc, je flânais, écoutant distraitement les nouvelles
qu'apportaient, s'en allant au marché, les commères. Lorsqu'un jour un
propos me fit dresser l'oreille, vieux baudet qui voit venir la trique
de l'ânier. On disait que le feu avait pris, à Clamecy, dans le faubourg
de Beuvron, et que les maisons flambaient comme des margotins. Je ne pus
obtenir aucun autre renseignement. À partir de ce moment, je fus, par
sympathie, sur des charbons assis. On avait beau me dire:
--Reste tranquille! Les mauvaises nouvelles sont prestes comme
l'hirondelle. S'il s'agissait de toi, tu le saurais déjà. Qui parle de
ta maison? Il y a plus d'un âne en Beuvron...
Je ne tenais plus en place, je me disais:
--C'est elle... Elle brûle, je sens le roussi... Je pris mon bâton, je
partis. Je pensais:
--Bon Dieu de bête! c'est la première fois que je quitte Clamecy, sans
rien mettre à l'abri. Dans tous les autres cas, aux approches de
l'ennemi, j'emportais dans les murs, de l'autre côté du pont, mes dieux
lares, mon argent, les travaux de mon art dont je suis le plus fier, mes
outils et mes meubles, et ces brimborions qui sont laids, encombrants,
mais qu'on ne donnerait pas pour tout l'or de la terre parce qu'ils sont
les reliques de nos pauvres bonheurs... Cette fois, j'ai tout laissé...
Et j'entendais ma vieille, qui, de l'autre monde, criait contre ma
stupidité. Moi, je lui répondais:
--C'est ta faute, c'est pour toi que je me suis tant pressé!
Après nous être bien tous les deux chamaillés (cela m'occupa, du moins,
une partie du chemin), je tâchai de nous convaincre que je m'inquiétais
pour rien. Mais malgré moi, l'idée revenait, comme une mouche, se poser
sur mon nez; je la voyais sans cesse; et une sueur froide me rigolait,
le long de l'échine et des reins. Je marchais d'un bon train. J'avais
passé Villiers, et je commençais de monter la longue côte boisée, quand
je vois sur la pente une carriole qui venait, et dedans le père Jojot,
le meunier de Moulot, qui, me reconnaissant, s'arrête, lève son fouet,
et crie:
--Mon pauvre gars!
Ce fut comme si je recevais un coup dans l'estomac. Je restais, bouche
bée, sur le bord de la route. Il reprend:
--Où tu vas? Rebrousse, mon Colas! N'entre pas dans la ville. Tu te
ferais trop de bile. Tout est brûlé, rasé. Il ne te reste plus rien.
L'animal, à chaque mot, me tordait les boyaux. Je voulus faire le brave,
j'avalai ma salive, je me raidis, je dis:
--Pardi, je le sais bien!
--Alors, fait-il vexé, qu'est-ce que tu vas chercher? Je réponds:
--Les débris.
--Il ne reste rien, je te dis, rien, rien, pas un radis!
--Jojot, tu exagères; tu ne me feras pas croire que mes deux apprentis
et mes braves voisins ont regardé brûler ma maison sans tâcher de
retirer du feu quelques marrons, quelques meubles, comme on fait entre
frères...
--Tes voisins, malheureux? Ce sont eux qui ont mis le feu!
Du coup, je fus assommé. Il me dit, triomphant:
--Tu vois bien que tu ne sais rien!
Je n'en voulais pas démordre. Mais lui, sûr à présent de me conter le
premier la mauvaise nouvelle, il se mit, satisfait et contrit, à narrer
la grillade:
--C'est la peste, dit-il. Ils sont tous affolés. Aussi, pourquoi
messieurs de la municipalité et de la châtellenie, échevins, procureur,
nous ont-ils tous quittés? Plus de bergers! Les moutons sont devenus
enragés. De nouveaux cas du mal survenant en Beuvron, on a crié:
«Brûlons les maisons empestées!» Sitôt dit, sitôt fait. Comme tu n'étais
pas là, ce fut naturellement la tienne qui commença. On y allait de bon
coeur, chacun y mettait du sien: on croyait travailler pour le bien de la
cité. Puis, on s'excite l'un l'autre. Quand on se met à détruire, je ne
sais pas ce qui se produit: on est soûl, tout y passe, on ne peut plus
s'arrêter... Quand ils y eurent mis le feu, ils dansèrent autour.
C'était comme une folie... _«Sur le pont de Beuvron, on y danse...»_ Si
tu les avais vus... _«Voyez comme on danse...»_ si tu les avais vus,
peut-être qu'avec eux toi-même aurais dansé. Tu penses si le bois que tu
avais à l'atelier flambait, pétaradait... Bref, on a tout brûlé!
--J'aurais voulu voir cela. Cela devait être beau, dis-je.
Et je le pensais. Mais je pensais aussi:
--Je suis mort! Ils m'ont tué. Ceci, je me gardais de le dire à Jojot.
--Alors, ça ne te fait rien? dit-il, l'air mécontent.
(Il m'aimait bien, le brave homme; mais on n'est pas fâché--sacrée
espèce humaine!--de voir de temps en temps son voisin dans la peine, ne
serait-ce que pour avoir le plaisir de le consoler.)
Je dis:
--Pour ce beau feu, c'est dommage qu'on n'ait pas attendu la Saint-Jean.
Je fis mine de partir.
--Et tu y vas tout de même?
--J'y vas. Bonjour, Jojot.
--Bougre d'original!
Il fouetta son cheval.
Je marchai, ou plutôt j'avais l'air de marcher, jusqu'à ce que la
voiture disparût, au détour. Je n'aurais pu faire dix pas; les jambes
m'entraient dans le ventre; je tombai sur une borne, comme assis sur un
pot.
Les moments qui suivirent furent de mauvais moments. Je n'avais plus
besoin de faire le fanfaron. Je pouvais être malheureux, malheureux,
tout mon soûl. Je ne m'en privai point. Je pensais:
--«J'ai tout perdu, mon gîte et l'espérance d'en refaire jamais un
autre, mon épargne amassée, jour par jour, sou par sou, avec cette lente
peine qui est le meilleur plaisir, les souvenirs de ma vie encrassés
dans les murs, les ombres du passé qui semblent des flambeaux. Et j'ai
perdu bien plus, perdu ma liberté. Que deviendrai-je maintenant? Il me
faudra loger chez un de mes enfants. Je m'étais pourtant juré d'éviter,
à tout prix, cette calamité! Je les aime, parbleu; ils m'aiment, c'est
entendu. Mais je ne suis pas si sot que je ne sache que tout oiseau doit
rester dans son nid, et que les vieux sont gênants pour les jeunes, et
gênés. Chacun songe à ses oeufs, à ceux qu'il a pondus, et ne se soucie
plus de ceux d'où il est venu. Le vieux qui s'obstine à vivre est un
intrus, quand il prétend se mêler à la couvée nouvelle; il a beau
s'effacer: on lui doit le respect. Au diable le respect! C'est la cause
de tout le mal: on n'est plus leur égal. J'ai fait tout mon possible
pour que mes cinq enfants ne soient pas étouffés par leur respect pour
moi; j'y ai assez réussi; mais quoi que vous fassiez et malgré qu'ils
vous aiment, ils vous regardent toujours un peu en étranger: vous venez
de contrées où ils n'étaient pas nés, et vous ne connaîtrez pas les
contrées où ils vont; comment pourriez-vous donc vous comprendre tout à
fait? Vous vous gênez l'un l'autre, et vous vous en irritez... Et puis,
c'est terrible à dire: l'homme qui est le plus aimé ne doit que le moins
possible mettre l'amour des siens à l'épreuve: c'est tenter Dieu. Il ne
faut pas trop demander à notre espèce humaine. De bons enfants sont
bons; je n'ai pas à me plaindre. Ils sont encore meilleurs, quand on n'a
pas besoin de recourir à eux. J'en dirais long si je voulais... Enfin,
j'ai ma fierté. Je n'aime pas reprendre leur pâtée à ceux à qui je l'ai
donnée. J'ai l'air de leur dire: «Payez!» Les morceaux que je n'ai pas
gagnés me restent dans la gorge; il me semble voir des yeux qui comptent
mes bouchées. Je ne veux rien devoir qu'à ma peine. Il me faut être
libre, être maître chez moi, y entrer, en sortir, selon ma volonté. Je
ne suis bon à rien, quand je me sens humilié. Ah! misère d'être vieux,
de dépendre de la charité des siens, c'est encore pis que de ses
concitoyens: car ils y sont forcés; on ne peut jamais savoir s'ils le
font de plein gré; et l'on aimerait mieux crever que de les gêner.»
Ainsi, je gémissais, souffrant dans mon orgueil, dans mon affection,
dans mon indépendance, dans ce que j'avais aimé, les souvenirs du passé
envolés en fumée, dans tout ce que j'avais de meilleur et de pire; et je
savais que, quoi que je fisse, j'avais beau me révolter, par cette
unique voie il me faudrait passer. J'avoue que je n'y apportais aucune
philosophie. Je me sentais misérable, tel un arbre qu'on a scié au ras
de terre et tranché.
Comme, assis sur mon pot, je cherchais quelque chose autour où
m'accrocher, non loin de moi je vis, voilé par les cheveux des arbres
d'une allée, la tourelle à créneaux du château de Cuncy. Et je me
souvins soudain de tous les beaux travaux que, depuis vingt-cinq ans,
j'avais mis là-dedans, des meubles, des boiseries, de l'escalier
sculpté, de tout ce que ce bon seigneur Philbert m'avait commandé...
Fameux original! Il m'a fait quelquefois diablement enrager. Est-ce
qu'il ne s'est pas, un beau jour, avisé de me faire sculpter ses
maîtresses en robe d'Ève, et lui en peau d'Adam, d'Adam gaillard,
galant, après la venue du serpent? Et dans la salle d'armes, n'eut-il
pas fantaisie que les têtes de cerf sculptées en panoplie eussent la
physionomie des bons cocus de la contrée? Nous en avons bien ri... Mais
le diable n'était pas facile à contenter. Lorsqu'on avait fini, on
devait recommencer. Et quant à son argent, on le voyait rarement...
N'importe! Il était capable d'aimer les belles choses, en bois tout
comme en chair, et presque de la même manière: (c'est la bonne, on doit
aimer l'oeuvre d'art comme on aime sa maîtresse, voluptueusement, de
l'esprit et des membres). Et s'il ne m'a pas payé, le ladre, il m'a
sauvé! Car je surnage ici, quand là-bas j'ai péri. L'arbre de mon passé
est détruit; mais ses fruits me restent; ils sont à l'abri des gelées et
du feu. Et j'eus l'envie de les revoir et d'y mordre, à l'instant, afin
de reprendre goût à la vie.
J'entrai dans le château. On m'y connaissait bien. Le maître n'était pas
là; mais sous le faux prétexte de mesures à prendre pour de nouveaux
travaux, j'allai où je savais que je trouverais mes enfants. Il y avait
plusieurs ans que je ne les avais vus. Tant qu'un artiste se sent de la
vigueur aux reins, il engendre, et ne pense plus à ce qu'il a engendré.
D'ailleurs, la dernière fois que j'avais voulu entrer, M. de Cuncy, avec
un rire bizarre, m'en avait empêché. Je me dis qu'il cachait sans doute
quelque drôlesse, quelque femme mariée; et comme j'étais bien sûr que ce
n'était pas la mienne, je n'en pris nul souci. Et puis, avec les lubies
de ces grands animaux, on ne discute pas: c'est plus sage. À Cuncy, nul
n'essaie de comprendre le maître: il est un peu timbré.
Je montai donc bravement par le grand escalier. Mais je n'avais pas fait
dix pas, que, comme la femme de Loth, je restai pétrifié. Les grappes de
raisins, les branches de pêchers, et les lianes fleuries, qui
s'enroulaient autour de la rampe sculptée, étaient déchiquetées, à
grands coups de couteau. Je doutai de mes yeux, j'empoignai à pleines
paumes les pauvres mutilés; je sentis sous mes doigts leurs blessures
écrites. Poussant un gémissement, et le souffle coupé, quatre à quatre,
j'escaladai les marches: je tremblais maintenant de ce que j'allais
trouver!... Mais cela dépassait ce que j'imaginais.
Dans la salle à manger, dans la salle des armures, dans la chambre à
coucher, toutes les figurines des meubles et des boiseries avaient qui
le nez coupé, qui le bras, qui la quille, qui la feuille de vigne. Sur
les panses des bahuts, le long des cheminées, sur les cuisses effilées
de colonnes sculptées, s'étalaient en balafres des inscriptions
profondes au couteau, le nom du propriétaire, quelque pensée idiote, ou
bien la date et l'heure de ce travail d'Hercule. Au fond de la grande
galerie, ma jolie nymphe nue de l'Yonne, qui s'appuie du genou sur le
cou d'une lionne velue, avait servi de cible; son ventre était troué par
des coups d'arquebuse. Et partout, au hasard, des coups et des coupures,
des copeaux rabotés, des taches d'encre ou de vin, des moustaches
ajoutées ou de sales facéties. Enfin, tout ce que l'ennui, tout ce que
la solitude, tout ce que la bouffonnerie et la stupidité peuvent
souffler d'incongruités au cerveau d'un riche idiot, qui ne sait
qu'inventer au fond de son château, et n'étant bon à rien, ne peut rien
que détruire... S'il avait été là, je crois que je l'aurais tué. Je
geignais, je soufflais du fond de mon gosier. Je fus un long moment à ne
pouvoir parler. J'avais le cou rouge et les veines du front qui
saillaient; je riboulais des yeux, ainsi qu'une écrevisse. Enfin,
quelques jurons réussirent à passer. Il était temps! Un peu plus, et
j'allais étouffer... La bonde une fois partie, bon sang! je m'en suis
donné. Dix minutes d'affilée, et sans reprendre haleine, j'ai sacré tous
les dieux et dégorgé ma haine:
--«Ah! chien, criais-je, fallait-il que j'amenasse dans ta bauge mes
beaux enfants, afin que tu les torturasses, mutilasses, violasses,
souillasses et compissasses! Hélas! mes doux petits, enfantés dans la
joie, vous sur qui je comptais pour être mes héritiers, vous que j'avais
faits sains, robustes et dodus, pourvus de membres bien charnus, sans
qu'il y manquât rien, vous qui étiez fabriqués du bois dont on vit mille
ans, dans quel état vous retrouvé-je, éclopés, estropiés, du haut, du
bas, du mitan, de l'avant, de la proue et de la poupe, de la cave et du
grenier, plus couturés de balafres qu'une bande de vieux pillards qui
reviennent de la guerre! Faut-il que je sois le père de tout cet
hôpital!... Grand Dieu, exauce-moi, accorde-moi la grâce (peut-être ma
prière te semble superflue) de ne pas m'en aller, mort, en ton paradis,
mais en enfer, près de la broche, où Lucifer rôtit les âmes des damnés,
afin que de ma main je tourne et je retourne le bourreau de mes enfants,
enfilé par le fondement!»
J'en étais là quand le vieil Andoche, un laquais que je connaissais,
vint me prier de mettre un terme à mes mugissements... Tout en me
poussant vers la porte, le brave homme essayait de me consoler:
--Est-il possible, disait-il, de se mettre en ces états, pour des
morceaux de bois! Que dirais-tu s'il te fallait vivre, comme nous, avec
ce fou? Vaut-il pas mieux qu'il se divertisse (c'est son droit) avec des
planches qu'il t'a payées qu'aux dépens de bons chrétiens comme toi et
moi?
--Eh! répliquai-je, qu'il te bâtonne! Crois-tu que je ne me ferais pas
fesser pour un de ces morceaux de bois que mes doigts ont animés?
L'homme n'est rien; c'est l'oeuvre qui est sacrée. Triple assassin, celui
qui tue l'idée!...
J'en eusse dit bien d'autres, et de cette éloquence; mais je vis que mon
public n'en avait rien compris et que j'étais pour Andoche presque aussi
fou que l'autre. Et comme, en ce moment, je me retournais encore, sur le
pas de la porte, pour, une dernière fois, embrasser le spectacle de ce
champ de bataille, le burlesque des choses, de mes pauvres dieux sans
nez et de leur Attila, d'Andoche aux yeux placides qui me prenaient en
pitié, et de moi, grosse bête, qui perdais ma salive à geindre,
soliloquer devant des soliveaux, me traversa la tête... frroutt... comme
une fusée; si bien qu'oubliant du coup ma colère et ma peine, je ris au
nez d'Andoche ahuri, et partis.
Je me retrouvai sur la route. Je disais:
--Cette fois, ils m'ont tout pris. Je suis bon à mettre en terre. Il ne
me reste que ma peau... Oui, mais aussi, sangbleu, il reste ce qu'il y a
dedans. Comme cet autre assiégé, répliquant à celui qui, s'il ne se
rendait, le menaçait de tuer ses enfants: «Si tu veux! J'ai ici
l'instrument pour en fabriquer d'autres», j'ai le mien, ventrebleu, ils
ne me l'ont pas pris, ils ne peuvent me le prendre... Le monde est une
plaine aride où, çà et là, poussent les champs de blé que nous,
artistes, avons semés. Les bêtes de la terre et du ciel viennent les
becqueter, mâcher et piétiner. Impuissants à créer, ils ne peuvent que
tuer. Rongez et détruisez, animaux, foulez aux pieds mon blé, j'en ferai
pousser d'autre. Épi mûr, épi mort, que m'importe la moisson? Dans le
ventre de la terre fermentent les grains nouveaux. Je suis ce qui sera
et non ce qui a été. Et lorsqu'un jour viendra où ma force s'éteindra,
où je n'aurai plus mes yeux, mes narines charnues, et le goulot dessous
où l'on descend le vin et où est bien pendue ma langue frétillarde,
quand je n'aurai plus mes bras, l'adresse de mes mains et ma frisque
vigueur, quand je serai très vieux, sans sang et sans bon sens..., ce
jour-là, mon Breugnon, c'est que je ne serai plus là. Va, ne t'inquiète
pas! Vous imaginez-vous un Breugnon qui ne sent plus, un Breugnon qui ne
crée plus, un Breugnon qui ne rit plus, et qui ne fait plus feu des
quatre fers à la fois? Non pas, c'est qu'il sera sorti de sa culotte.
Vous pouvez la brûler. Je vous abandonne ma loque...
Là-dessus, je me remis en marche vers Clamecy. Et comme j'arrivais au
haut de la montée, faisant le rodomont, et jouant du bâton (de vrai, je
me sentais déjà réconforté), je vis venir à moi un petit homme blond,
tout courant et pleurant, qui était Robinet dit Binet, mon petit
apprenti. Un galopin de treize ans, qu'on voyait, au travail, plus
attentif aux mouches qui volaient qu'aux leçons, et plus souvent dehors
que dedans, à faire des ricochets ou lorgner les mollets des filles qui
passaient. Je le calottais vingt fois dans sa sainte journée. Mais il
était adroit comme un singe, futé; ses doigts étaient malins comme lui,
bons ouvriers; et j'aimais, malgré tout, son bec toujours ouvert, ses
dents de petit rongeur, ses joues maigres, ses yeux fins et son nez
retroussé. Il le savait, le gueux! J'avais beau lever le poing et jouer
de mon tonnerre: il voyait le rire au coin de l'oeil de Jupiter. Aussi,
quand je l'avais calotté, il se secouait, tranquille comme un baudet, et
puis, après, recommençait. C'était un vaurien parfait.
Je ne fus donc pas peu étonné de le voir, tout pareil à un triton de
fontaine, de grosses larmes en poire coulant, dégoulinant de ses yeux et
de son nez. Le voilà qui se jette sur moi et m'embrasse le corps, en
m'inondant le giron de ses pleurs et meuglant. Je n'y comprenais rien,
je disais:
--Eh! là donc! à qui est-ce que tu en as! Veux-tu bien me lâcher! On se
mouche, sacré!... avant de vous embrasser.
Mais au lieu de cesser, me tenant enlacé, comme le long d'un prunier, il
se laisse glisser à mes genoux, par terre, et pleure de plus belle. Je
commence à m'inquiéter: