--Non, merci, non, merci! s'exclament-ils tous deux. Il fait très bon,
ici.
Accentuant leur retraite, ils se retranchent auprès de la voiture; pour
se donner une contenance, Paillard secouait le mors de son bidet, qui
n'en pouvait mais.
--Et comment te trouves-tu? me demanda Chamaille, qui avait l'habitude
de causer avec les défunts.
--Hé! mon ami, qui est malade, il n'est pas aise, répondais-je en
branlant la tête.
--Ce que c'est que de nous. Tu vois, mon pauvre Colas, ce que je t'avais
toujours dit. Dieu est le Tout-Puissant. Nous ne sommes que fumée,
fumier. Aujourd'hui en chère, demain en bière. Aujourd'hui en fleur,
demain en pleur. Tu ne voulais pas me croire, tu ne pensais qu'à te
gaudir. Tu as bu le bon, tu bois la lie. Va, Breugnon, ne t'afflige
point! Le bon Dieu te rappelle. Ah! quel honneur, mon fils! Mais il
faut, pour le voir, t'habiller proprement. Çà, viens que je te lave.
Préparons-nous, pécheur.
Je réponds:
--Tout à l'heure. Nous avons le temps, curé!
--Breugnon, mon ami, mon frère!... Ah! je vois bien que tu es toujours
attaché aux faux biens de la terre. Qu'a-t-elle donc de si plaisant? Ce
n'est qu'inanité, vanité, calamité, dol, cautelle et malice, nasse
borgne, embuscade, douleur, décrépitude. Que faisons-nous ici?
Je réplique:
--Tu me navres. Jamais je n'aurais le courage, Chamaille, de t'y
laisser.
--Nous nous reverrons, dit-il.
--Que n'allons-nous ensemble!... Enfin, je passe devant.» _La devise de
M. de Guise: À chacun son tour!»_... Suivez-moi, gens de bien!
Ils n'eurent pas l'air d'entendre. Chamaille fit la grosse voix:
--Le temps passe, Breugnon, et tu passes avec lui. Le Malin, le
_Maufait_ te guette. Veux-tu que la pute bête happe ton âme encrassée,
pour son garde-manger? Allons, Colas, allons, dis ton _Confiteor_,
prépare-toi, fais cela, fais cela, mon petit garçon, fais cela pour moi,
compère!
--Je le ferai, dis-je, je le ferai, pour toi, pour moi, et pour Lui.
Dieu me garde de manquer aux égards que je dois à toute la compagnie!
Mais, s'il te plaît, je veux d'abord dire deux mots à monsieur mon
notaire.
--Tu les diras après.
--Point. Maître Paillard, premier.
--Y penses-tu, Breugnon? Faire passer l'Éternel après le tabellion!
--L'Éternel peut attendre, ou se promener, s'il lui plaît: je le
retrouverai bien. Mais la terre me quitte. La politesse veut que l'on
fasse visite à qui vous a reçu, avant d'en faire à qui vous recevra...
peut-être.
Il insista, pria, menaça, cria. Je n'en démordis point. Maître Antoine
Paillard tira son écritoire, et, sur la borne assis, rédigea, dans un
cercle de curieux et de chiens, mon testament public. Après quoi, je
disposai de mon âme gentiment, comme j'avais fait de mon argent. Lorsque
tout fut fini (Chamaille me continuait ses exhortations), je dis, d'une
voix mourante:
--Baptiste, reprends haleine. C'est très beau, ce que tu dis. Mais pour
homme altéré, conseil d'oreille ne vaut pas une groseille. À présent que
mon âme est prête à monter en selle, je voudrais au moins boire le coup
de l'étrier. Gens de biens une bouteille!
Ah! les braves garçons! Non moins que bons chrétiens, tous deux bons
Bourguignons, comme ils ont bien compris ma dernière pensée! Au lieu
d'une bouteille, ils m'en apportèrent trois: Chablis, Pouilly, Irancy.
De la fenêtre de mon bateau qui allait vers l'ancre, je jetai une corde.
Le champi y attacha un vieux panier d'osier, et de mes dernières forces,
je hissai mes derniers amis.
À partir de ce moment, retombé sur ma paillasse, les autres étant
partis, je me sentis moins seul. Mais je n'essaierai point de vous faire
le récit des heures qui suivirent. Je ne sais comment il se fait que je
n'en retrouve plus le compte. Il faut qu'on m'en ait volé huit ou dix
dans ma poche. Je sais que j'étais enfoncé dans un vaste entretien avec
la trinité des esprits en bouteille; mais de ce que nous disions, je ne
me rappelle rien. Je perds Colas Breugnon: où diable est-il passé?...
Vers minuit, je le revois, assis dans son jardin, étalé des deux fesses
sur une plate-bande de fraises grasses, moelleuses et fraîches, et
contemplant le ciel au travers des rameaux d'un petit doyenné. Que de
lumières là-haut, et que d'ombre ici-bas! La lune me faisait les cornes.
À quelques pas de moi, un tas de vieux sarments noirs, tortus et
griffus, avaient l'air de grouiller comme un nid de serpents, et me
regardaient avec des grimaces diaboliques... Mais qui m'expliquera ce
que je fais ici?... Il me semble (tout se mêle dans mon esprit trop
riche) que je m'étais dit:
--Debout, chrétien! Un empereur romain ne meurt pas, mon Colas, le cul
sur son matelas. _Sursum corda!_ Les bouteilles sont vides.
_Consummatum est._ Plus rien à faire ici! Allons haranguer nos choux!
Et il me semble aussi que je voulais cueillir des aulx, parce qu'on les
disait souverains contre la peste, ou parce que faute de vin, il faut se
contenter d'aulx. Ce qui est sûr, c'est qu'à peine j'eus mis le pied (et
le séant suivit) sur la terre nourricière, je me sentis saisi par
l'enchantement de la nuit. Le ciel, comme un grand arbre rond et sombre,
étendait sur moi sa coupole de noyer. À ses rameaux pendaient des
fruits, par milliers. Mollement balancées et brillantes, comme des
pommes, les étoiles mûrissaient dans les ténèbres tièdes. Les fruits de
mon verger me semblaient des étoiles. Toutes se penchaient vers moi,
afin de me regarder. Par des milliers d'yeux je me sentais épié. De
petits rires couraient dans les plants de fraisiers. Dans l'arbre,
au-dessus de moi, une petite poire, aux joues rouges et dorées, d'un
filet de voix claire et sucrée, me chantait:
_Aubépine,_
_Prends racine._
_P'tit homme gris!_
_Comme les vrilles de la vigne,_
_Agripp'-toi à mon échine._
_Pour monter au Paradis,_
_Prends racine, prends racine,_
_P'tit homme gris!_
Et de toutes les branches du verger de la terre et de celui du ciel, un
choeur de petites voix chuchotantes, chevrotantes et chantantes,
répétait:
_Prends racine, prends racine!_
Lors, j'enfonçai mes bras dans ma terre, et je dis:
--Veux-tu de moi? Moi je veux bien.
Ma bonne terre grasse et molle, j'y entrai jusqu'aux coudes; elle
fondait comme un sein, et je la fourrageais, des genoux et des mains. Je
la pris à bras-le-corps, j'y marquai mon empreinte, de l'orteil jusqu'au
front; j'y fis mon lit, je m'y carrai; étendu tout du long, je regardais
le ciel et ses grappes d'étoiles, bouche bée, comme si j'attendais
qu'une d'elles vînt me pleuvoir sous le nez. La nuit de juillet chantait
un Cantique des Cantiques. Un grillon ivre criait, criait, criait, à
s'en faire périr. La voix de Saint-Martin soudain sonna douze heures, ou
bien quatorze, ou seize (sûrement, ce n'était pas une sonnerie
ordinaire). Et voici que les étoiles, les étoiles d'en haut et celles de
mon jardin se mettent à carillonner... Ô Dieu! quelle musique! Le coeur
m'en éclatait, et mes oreilles grondaient, comme les vitres, quand il
tonne. Et du fond de mon trou, je voyais s'ériger un arbre de Jessé: un
cep de vigne, tout droit, tout empenné de pampres, qui me montait du
ventre; je montais avec lui; et me faisait escorte tout mon verger,
chantant; à la plus haute branche, une étoile suspendue dansait comme
une perdue; et la tête renversée en arrière pour la voir, pour l'avoir
je grimpais, bramant à pleins poumons:
_Grain d'chasselas,_
_Ne t'en va pas!_
_Hardi, Colas!_
_Colas t'aura,_
_Alléluia!_
J'ai dû grimper, je pense, une partie de la nuit. Car j'ai chanté, des
heures, à ce qu'on m'a dit depuis. J'en chantai de toutes sauces, du
sacré, du profane, et des _De Profundis_, et des épithalames, des Noëls,
des _Laudate_, fanfares et rigaudons, des chansons édifiantes et
d'autres qui étaient gaillardes, et je jouais de la vielle ou bien de la
musette, je battais du tambour, je sonnais de la trompette. Les voisins
ameutés se tenaient les côtes, et disaient:
--Quelle trompe!... c'est Colas qui s'en va. Il est fou, il est fou!...
Le lendemain, comme on dit, je fis honneur au soleil. Je ne lui disputai
pas l'honneur de se lever! Il était bien midi, lorsque je m'éveillai.
Ah! que j'eus de plaisir à me revoir, m'ami, au fond de mon fumier! Ce
n'était pas que la couche fût douce, ni que je n'eusse, au vrai,
diablement mal aux reins. Mais que c'est bon de se dire qu'on a encore
des reins! Quoi! tu n'es pas parti, Breugnon, mon bon ami! Que je
t'embrasse, mon fils! Que je tâte ce corps, ce brave petit museau! c'est
bien toi. Que je suis aise! Si tu m'avais quitté, jamais je ne m'en
serais, non, Colas, consolé. Salut, ô mon jardin! Mes melons me rient
d'aise. Mûrissez, mes mignons... Mais je suis arraché à ma contemplation
par deux Aliborons, qui, de l'autre côté du mur, braillent:
--Breugnon! Breugnon! Es-tu mort?
C'est Paillard et Chamaille, qui, n'entendant plus rien, se lamentent et
déjà prônent mes vertus défuntes, sans doute, sur la route. Je me relève
(Aïe! mes coquins de reins!), je vais tout doucement, soudain je sors ma
tête du trou de la lucarne, et je crie:
--Coucou, le voilà!
Ils font un saut de carpe.
--Breugnon, tu n'es pas mort?
Ils riaient et pleuraient d'aise. Je leur tire la langue:
--Petit bonhomme vit encore...
Croiriez-vous que ces maudits m'ont laissé, quinze jours, enfermé dans
ma tour, jusqu'à ce qu'ils fussent certains que je n'avais plus rien! Je
dois à la vérité d'ajouter qu'ils ne me laissèrent manquer ni de manne,
ni de l'eau du rocher (j'entends celle de Noé). Même, ils prirent
l'habitude de venir, tour à tour, s'installer sous ma fenêtre, afin de
m'apporter les nouvelles du jour.
Lorsque je pus sortir, le curé Chamaille me dit:
--Mon bon ami, le grand saint Roch t'a sauvé. Tu ne peux faire moins que
d'aller le remercier. Fais cela, je te prie!
Je réponds:
--Je crois plutôt que c'est saint Irancy, saint Chablis, ou Pouilly.
--Eh bien, Colas, dit-il, nous y mettrons du nôtre; coupons la poire en
deux. Viens à saint Roch, pour moi. Et moi, je rendrai grâce à sainte
Bouteille, pour toi.
Comme nous faisions ensemble ce double pèlerinage (le fidèle Paillard
complétait le trio), je dis:
--Avouez, mes amis, que vous eussiez moins volontiers trinqué, le jour
que je vous demandai le coup de l'étrier? Vous ne paraissiez pas
disposés à me suivre.
--Je t'aimais bien, dit Paillard, je te jure; mais, que veux-tu, je
m'aime aussi. L'autre dit vrai: «_Ma chair m'est plus près que ma
chemise.»_
--_Mea culpa, mea culpa_, grondait Chamaille, qui battait son poitrail
comme une peau d'ânon, je suis poltron, c'est ma nature.
--Qu'avais-tu fait, Paillard, des leçons de Caton? Et toi, curé, à quoi
te servait ta religion?
--Ah! mon ami, qu'il fait bon vivre! firent-ils tous les deux, avec un
gros soupir.
Alors, nous nous embrassâmes, tous les trois, en riant, et nous dîmes:
--Un brave homme ne vaut pas cher. Il faut le prendre comme il est. Dieu
l'a fait: il a bien fait.
VIII
LA MORT DE LA VIEILLE
Fin juillet.
J'étais en train de reprendre goût à la vie. Je n'y eus pas beaucoup de
peine, comme vous pouvez m'en croire. Même, je ne sais comment, je la
trouvais encore plus succulente qu'avant, tendre, moelleuse et dorée,
cuite à point, croustillante, croquante sous la dent et fondant sur la
langue. Appétit de ressuscité. Que Lazare dut bien manger!...
Un jour donc qu'après avoir joyeusement travaillé, j'étais à m'escrimer,
avec mes compagnons, des armes de Samson, voilà qu'un paysan, qui venait
du Morvan, entre:
--Maître Colas, dit-il, j'ai vu avant-hier votre dame.
--Mâtin! tu as de la chance, dis-je. Et comment va la vieille?
--Très bien. Elle s'en va.
--Où cela?
--À toutes jambes, monsieur, vers un monde meilleur.
--Il cessera de l'être, dit un mauvais plaisant.
Et un autre:
--Elle s'en va. Tu restes. À ta santé, Colas! Un bonheur ne vient jamais
seul.
Moi, pour faire comme les autres (j_'_étais ému tout de même), je
réplique:
--Trinquons! Dieu aime l'homme, compères, quand il lui ôte sa femme, ne
sachant plus qu'en faire.
Mais le vin me parut subitement piquette, je ne pus finir mon verre; et,
prenant mon bâton, je partis sans même saluer la compagnie. Ils
criaient:
--Où vas-tu? Quelle mouche te pique?
J'étais bien loin déjà, je ne répondais pas, j'avais le coeur serré...
Voyez-vous, on a beau de pas aimer sa vieille, s'être fait enrager l'un
l'autre, jour et nuit, durant vingt-cinq années, à l'heure où la camarde
est venue la chercher, celle qui, collée à vous dans le lit trop étroit,
a mêlé si longtemps sa sueur à la vôtre, et qui dans ses flancs maigres
fit lever la semence de la race que vous avez plantée, on sent là
quelque chose qui vous étreint le gosier; c'est comme si un morceau de
vous s'en allait; et quoi qu'il ne soit pas beau, qu'il vous ait bien
gêné, on a pitié de lui, et de soi, on se plaint, on le plaint... Dieu
me pardonne! on l'aime...
J'arrivai, le lendemain, à la tombée de la nuit. Dès le premier coup
d'oeil, je vis que le grand sculpteur avait bien travaillé. Sous le
rideau fripé de la chair craquelée, le visage de la mort, tragique,
apparaissait. Mais ce qui me fut un signe plus certain de la fin, ce fut
qu'en me voyant elle me dit:
--Mon pauvre homme, tu n'es pas trop fatigué?
À cet accent de bonté, dont je fus tout remué, je me dis:
--Pas de doute. La pauvre vieille est finie. Elle se rabonit. Je m'assis
près du lit, et je lui pris la main. Trop faible pour parler, elle me
remerciait, des yeux, d'être venu. Pour la ragaillardir, essayant de
plaisanter, je racontais comment à la peste trop pressée je venais de
faire la nique. Elle n'en savait rien. Elle en fut si émue (diantre de
maladroit!) qu'elle eut une faiblesse, et faillit passer. Quand elle
reprit ses sens, sa langue lui revint (Dieu soit loué! Dieu soit loué!)
et sa méchanceté. La voilà qui se met, bredouillante et tremblante (les
mots ne voulaient point sortir, ou ils sortaient tout autres qu'elle
voulait: alors elle enrageait), la voilà qui se met à m'agonir
d'injures, disant que c'était honteux que je ne lui eusse rien dit, que
je n'avais pas de coeur, que j'étais pire qu'un chien, que comme le
susdit j'eusse bien mérité de crever de colique tout seul, sur mon
fumier. Elle me débita mainte autre gentillesse. On voulait la calmer.
On me disait:
--Va-t'en! Tu vois, tu lui fais mal. Éloigne-toi, un moment!
Mais moi, je ris, me penchant sur son lit, et je dis:
--À la bonne heure! Je te reconnais donc! Il y a encore de l'espoir. Tu
es aussi méchante...
Et lui prenant la tête, sa vieille tête branlante, entre mes grosses
mains, je l'embrassai de grand coeur, deux fois sur les deux joues. Et la
seconde fois, elle pleura.
Nous restâmes alors, tranquilles, sans parler, tous deux seuls dans la
chambre, où dans la boiserie la vrillette frappait, à coups secs, le
tic-tac de l'horloge funèbre. Les gens étaient allés dans la pièce à
côté. Elle, péniblement, ahanait, et je vis qu'elle voulait parler.
Je dis:
--Ne te fatigue pas, ma vieille. On s'est tout dit, depuis vingt-cinq
années. On se comprend sans parler.
Elle dit:
--On ne s'est rien dit. Faut que je parle, Colas; sans quoi le
paradis... où je n'entrerai pas...
--Mais si, mais si, que je fis.
--... Sans quoi le paradis me serait plus amer que le fiel de l'enfer.
Je fus pour toi, Colas, aigre et acariâtre...
--Mais non, mais non, que je fis. Un peu d'acidité, c'est bon pour la
santé.
--... Jalouse, colérique, querelleuse, grondeuse. De ma mauvaise humeur
j'emplissais la maison; et je t'en ai fait voir, de toutes les façons...
je lui tapotai la main:
--Ça ne fait rien. J'ai le cuir bon. Elle reprit, sans souffle:
--Mais c'est que je t'aimais.
--Ça, si je m'en doutais! fis-je en riant. Après tout, chacun a sa
manière. Mais que ne me l'as-tu dit! La tienne n'était pas claire.
--Je t'aimais; reprit-elle; et toi, tu ne m'aimais pas. C'est pourquoi
tu étais bon, et moi j'étais mauvaise: car je te haïssais de ce que tu
ne m'aimais; et toi, tu t'en souciais... Tu avais ton rire, Colas, ton
rire comme aujourd'hui... Dieu! m'a-t-il fait souffrir! Tu
t'encapuchonnais dedans, contre la pluie; et moi, je pouvais pleuvoir,
jamais je ne parvenais, brigand, à t'arroser! Ah! que tu m'as fait de
mal! Plus d'une fois, Colas, j'ai failli en crever.
--Ma pauvre femme, lui dis-je, c'est que je n'aime point l'eau.
--Tu ris encore, coquin!... Va, tu fais bien de rire. Le rire, ça vous
tient chaud. À cette heure que le froid de la terre me monte aux jambes,
je sens ce que vaut ton rire; prête-moi ton manteau. Ris tout ton soûl,
mon homme; je ne t'en veux plus; et toi, Colas, pardonne-moi.
--Tu fus une brave femme, dis-je, probe, forte et fidèle. Tu ne fus
peut-être pas plaisante tous les jours. Mais personne n'est parfait: ce
serait de l'irrespect envers Celui, là-haut, qui l'est seul, m'a-t-on
dit (je n'y ai pas été voir). Et, dans les heures noires (je ne dis
celles de la nuit où tous les chats sont gris, mais celles des années de
misères et de vaches maigres), tu n'étais plus tant laide. Tu fus brave,
jamais tu ne renâclas à la peine; et ta maussaderie me semblait presque
belle, lorsque tu l'exerçais contre le mauvais sort, sans céder d'une
semelle. Ne nous tourmentons plus maintenant du passé. C'est assez de
l'avoir, une bonne fois, porté, sans plier, sans crier, et sans garder
la marque d'une honte acceptée. Ce qui est fait est fait, et n'est plus
à refaire. Le fardeau est à terre. Au Maître maintenant de le peser,
s'il veut! Cela ne nous regarde plus. Ouf! respirons, mon vieux. Nous
n'avons plus maintenant qu'à déboucler la sangle qui nous serrait le
dos, à frotter nos doigts gourds, nos épaules meurtries, et à faire
notre trou, en terre, pour dormir, bouche ouverte, en ronflant comme un
orgue.
--_Requiescat_! Paix à ceux qui ont bien travaillé!--du grand sommeil de
l'Éternité.
Elle m'écoutait, les yeux fermés, les bras croisés. Quand j'eus fini,
les yeux rouvrit, sa main tendit.
--Mon ami, bonne nuit. Tu m'éveilleras demain. Alors, en femme d'ordre,
toute droite, tout de son long, sur le lit elle s'étendit, tira les
draps sous son menton, jusqu'à ce qu'ils ne fissent plus un pli, en
pressant sur ses seins vides le crucifix; puis, en femme décidée, le nez
pincé, le regard fixe, prête à partir, elle attendit.
Mais sans doute que ses vieux os, avant de connaître le repos, devaient
passer, une fois dernière, afin d'être purifiés, par la misère, le feu
de la terre (c'est notre lot). Car, juste à ce moment, la porte d'à côté
s'ouvrit; et dans la chambre, se précipitant, l'hôtesse d'une voix
haletante, cria:
--Vite! venez, maître Colas! Sans comprendre, je demandais:
--Qu'y a-t-il? Parlez plus bas.
Mais elle, sur son lit, qui pour le grand voyage était partie déjà,
comme si, du haut du coche où elle venait de monter, elle pouvait, se
retournant, voir par-dessus nos têtes ce que je ne voyais pas, elle se
redressa de sa couche funèbre, roide comme celui que Jésus réveilla,
tendit les bras vers nous et cria:
--Ma Glodie!
À mon tour, je compris, transpercé par ce cri et par la rauque toux qui
venait d'à côté. Je courus, je trouvai ma pauvre petite alouette, qui,
la gorge serrée, cherchant de ses menottes à desserrer l'étreinte, toute
rouge et brûlante, implorait de ses yeux effarés du secours, et qui se
débattait, comme un oiseau blessé...
Ce que fut cette nuit, je ne puis le raconter. À présent que j'en suis à
cinq jours bien comptés, de me la remémorer, j'ai les jambes cassées; il
faut que je m'assoie. Han! laissez-moi souffler... Faut-il qu'il y ait
au ciel un Maître qui se complaise à faire lentement souffrir ces petits
êtres, à sentir sous ses doigts leur frêle cou craquer, à les voir se
débattre et pouvoir supporter leur regard de reproche étonné! Je
comprends qu'on étrille de vieux ânes comme moi, que l'on fasse du mal à
qui peut se défendre, des gars solides, des femelles râblées. Que vous
vous amusiez à nous faire crier, si vous pouvez, bon Dieu, essayez!
L'homme est à votre image. Que vous soyez, comme lui, pas très bon tous
les jours, capricieux, malicieux, aimant nuire, de temps en temps, par
besoin de détruire, d'éprouver votre force, par âcreté de sang, parce
que vous êtes mal luné, ou bien par passe-temps, cela ne m'étonnerait
pas, en somme, énormément. Nous sommes d'âge, oui-dà, à vous tenir tête:
quand vous nous ennuyez, nous savons vous le dire. Mais prendre comme
cibles des pauvres agnelets, dont on tordrait le nez, il sortirait du
lait, halte-là! Non, c'est trop, nous ne l'admettons pas! Dieu ou roi,
qui le fait outrepasse ses droits. Nous vous en prévenons. Seigneur,
l'un de ces jours, si vous continuiez, nous serions obligés, à notre
grand regret, de vous découronner... Mais je ne veux pas croire que ce
soit là votre oeuvre, je vous respecte trop. Pour que de tels forfaits
soient possibles, Notre Père, il faut de deux choses l'une: ou vous
n'avez pas d'yeux, ou vous n'existez pas... Aïe! voilà un mot incongru,
je le retire. La preuve que vous existez, c'est que nous devisons tous
deux, en ce moment. Que de discussions nous avons eues ensemble! Et,
entre nous, monsieur, combien de fois je vous ai réduit au silence! Dans
cette nuit néfaste, vous ai-je assez appelé, injurié, menacé, nié, prié,
supplié! Vous ai-je assez tendu mes mains jointes et montré mon poing
fermé! Cela n'a servi de rien, vous n'avez pas bronché. Du moins, vous
ne pouvez dire, afin de vous toucher, que j'aie rien négligé!--Et
puisque vous ne voulez, bon sang! que vous ne daignez m'écouter,
serviteur! tant pis pour vous, Seigneur! Nous en connaissons d'autres,
nous nous adresserons ailleurs...
J'étais seul, pour veiller, avec la vieille hôtesse. Martine, qu'avaient
prise en route les douleurs de gésine, était restée à Dornecy, laissant
Glodie à la grand-mère. Quand nous vîmes, au matin, que notre petite
martyre allait passer, nous prîmes les grands moyens. J'enlevai dans mes
bras son mignon corps brisé, pas plus lourd qu'une plume (il n'avait
plus la force même de se débattre, et, la tête pendante, avec des
soubresauts, il palpitait à peine, ainsi qu'un passereau). Je regardai
par la fenêtre. Il faisait vent et pluie. Une rose sur sa tige se
penchait à la vitre, comme si elle voulait entrer. Annonce de la mort.
Je fis le signe de croix et, malgré tout, sortis. L'humide vent violent
s'engouffra dans la porte. Je cachai sous ma main la tête de mon
oiselle, de peur que la bourrasque ne soufflât sa chandelle. Nous
allions. Devant, marchait l'hôtesse, qui portait des présents. On entra
dans les bois qui bordaient le chemin, et nous vîmes bientôt, sur le
bord d'un marais, un tremble qui tremblait. Sur un peuple de joncs aux
reins souples, il régnait, haut et droit comme une tour. Nous en fîmes,
une fois, deux fois, trois fois, le tour. La petite gémissait, et le
vent dans les feuilles, comme elle, des dents claquait. À la menotte de
l'enfant nous nouâmes un ruban; l'autre bout à un bras du vieil arbre
tremblant; et l'hôtesse édentée et moi, nous répétions:
_Tremble, tremble, mon mignon,_
_Prends mon frisson._
_Je t'en prie et je t'en somme,_
_Par les personnes_
_De la Sainte-Trinité._
_Mais si tu fais l'entêté,_
_Si tu ne veux m'écouter,_
_Garde à toi! te trancherai._
Puis, entre les racines, la vieille fit un trou, versa une chopine de
vin, deux gousses d'ail, une tranche de lard; et par-dessus, mit un
liard. Trois tours encore nous fîmes autour de mon chapeau, posé à terre
et bourré de roseaux. Et au troisième tour, nous crachâmes dedans, en
répétant:
--_Crapauds croupissants accroupis, que le croup vous étouffe!_
Ensuite, nous en retournant, à la sortie du bois, nous nous
agenouillâmes devant une aubépine; au pied nous mîmes l'enfant; et par
la Sainte Épine, priâmes le Fils de Dieu.
Lorsque nous rentrâmes enfin à la maison, la petite semblait morte. Du
moins, nous avions fait tout ce que nous pouvions.
Pendant ce temps, ma femme, elle, ne voulait pas mourir. L'Amour de sa
Glodie l'attachait à la vie. Elle se démenait, criait:
--Non, je ne m'en irai pas, bon Dieu, Jésus, Marie, avant que je ne
sache ce que voulez en faire, et si oui ou si non elle doit être guérie.
Guérie, elle le sera, vertudieu, je le veux. Je le veux, je le veux, et
je le veux: c'est dit.