--On est donc avec eux?

--Oui-dà, monseigneur, oui.

--Et contre Concini?

--On est pour lui, aussi.

--Comment, diable, comment! Mais ils sont ennemis!

--Je ne dis pas... Cela se peut... On est pour tous les deux.

--Il faut choisir, par Dieu!

--Est-ce qu'il le faut, monsieur? Ne puis m'en dispenser? En ce cas, je

le veux. Pour qui est-ce que je suis?... Monsieur, je vous le dirai un

de ces quatre lundis. Je m'en vas y penser. Mais il me faut le temps.

--Eh! qu'est-ce que tu attends?

--Mais, monsieur, de savoir qui sera le plus fort.

--Coquin, n'as-tu pas honte? N'es-tu pas capable de distinguer le jour

de la nuit et le roi de ses ennemis?

--Ma foi, monsieur, nenni. Vous m'en demandez trop. Je vois bien qu'il

fait jour, je ne suis pas aveugle; mais entre gens du roi et gens des

seigneurs princes, pour ce qui est de faire choix, vraiment je ne

saurais dire lesquels boivent le mieux et font plus de dégâts. Je n'en

dis point de mal; ils ont bon appétit: c'est qu'ils se portent bien.

Bonne santé à vous je souhaite pareillement. Les beaux mangeurs me

plaisent; j'en ferais bien autant. Mais pour ne rien celer, j'aime mieux

mes amis qui mangent chez les autres.

--Drôle, tu n'aimes donc rien?

--Monsieur, j'aime mon bien.

--Ne peux-tu l'immoler à ton maître, le roi?

--Je le veux bien, monsieur, si ne puis autrement. Mais je voudrais

pourtant savoir, si nous n'étions en France quelques-uns qui aimons nos

vignes et nos champs, ce que le roi pourrait se mettre sous la dent! À

chacun son métier. Les uns mangent. Les autres... les autres sont

mangés. La politique est l'art de manger. Pauvres gens, que

pourrions-nous en faire? À vous la politique, et à nous notre terre!

Avoir une opinion, ce n'est pas notre affaire. Nous sommes ignorants.

Que savons-nous, sinon, comme Adam notre père,--(il fut aussi le vôtre,

dit-on; mais quant à moi, je n'en crois rien, pardon..., votre cousin

peut-être...)--que savons-nous, sinon donc engrosser la terre et la

rendre féconde, creuser, labourer ses flancs, semer, faire pousser

l'avoine et le froment, tailler, greffer la vigne, faucher, moissonner

les gerbes, battre le grain, fouler la grappe, faire le vin, le pain,

fendre le bois, tailler la pierre, couper le drap, coudre le cuir,

forger le fer, ciseler, menuiser, creuser les canaux et les routes,

bâtir, dresser les villes avec leurs cathédrales, ajuster de nos mains

sur le front de la terre la parure des jardins, faire fleurir sur les

murs et les panneaux de bois l'enchantement de la lumière, dévêtir de la

gaine de pierre qui les enserre les beaux corps blancs et nus, attraper

à l'affût dans l'air les sons qui passent et les emprisonner dans les

flancs brun doré d'un violon gémissant ou dans ma flûte creuse, enfin

nous rendre maîtres de la terre de France, du feu, de l'eau, de l'air,

des quatre-s éléments, et les faire servir à votre amusement..., que

savons-nous de plus, et comment aurions-nous la prétention de croire que

nous comprenions rien aux affaires publiques, aux querelles des princes,

sacrés desseins du roi, jeux de la politique, et autres métaphysiques?

Il ne faut pas, monsieur, péter plus haut que son cul. Nous sommes bêtes

de somme et faits pour être battus. D'accord! Mais de quel poing il nous

agrée le plus, et quelle trique nous est le plus moelleuse au dos...,

grave question, monsieur, trop forte pour mon cerveau! À vous dire le

vrai, l'un ou l'autre, peu m'en chaut. Faudrait, pour vous répondre,

avoir la trique à la main, soupeser l'une et l'autre, et l'essayer très

bien. Faute de quoi, patience! Souffre, souffre, enclumeau. Souffre,

tant qu'es enclumeau. Frappe, quand tu seras marteau...

L'autre, indécis, me regardait, le nez fronçait, et ne savait s'il

devait rire ou se fâcher, lorsqu'un écuyer de la suite, qui m'avait vu

jadis chez feu notre bon duc de Nivernois, dit:

--Monseigneur, je le connois, l'original: bon ouvrier, fin menuisier,

grand parolier. Il est sculpteur, de son métier.

Le noble sieur ne sembla point, pour cet avis, modifier son opinion sur

Breugnon; ne commença de témoigner quelque intérêt à sa chétive personne

(«chétive» est mis là, mes fils, par modestie: car je pèse un peu moins

qu'un muid) que lorsqu'il sut par l'écuyer et par son hôte, mons

d'Asnois, que de mes oeuvres tel et tel prince faisaient cas. Il ne fut

pas lors le dernier à s'extasier sur la fontaine qu'en la cour on lui

montra, par moi sculptée, représentant fille troussée qui porte dans son

tablier deux canards se débattant, ouvrant le bec, l'aile battant.

Après, il vit dans le château des meubles miens et des panneaux. M.

d'Asnois se pavanait. Ces riches bêtes! On dirait que cette oeuvre qu'ils

ont payée, de leurs deniers, ils l'ont créée!... Le Maillebois, pour

m'honorer, jugea séant de s'étonner que je restasse en ce pays, étouffé,

loin des grands esprits de Paris, et demeurasse cantonné en ces travaux

de patience, de vérité, rien d'inventé,--d'attention, nulle

envolée,--d'observation, point d'idées, point de symbole, allégorie,

philosophie, mythologie,--bref, rien de tout ce qui assure le

connaisseur que c'est de la grande sculpture. (Un grand seigneur

n'admire rien qui ne soit grand.)

Je répondis modestement (humble je suis, un peu benêt) que je savais

très bien le peu que je valais, que chacun dans ses limites doit

s'enfermer. Un pauvre homme de notre sorte n'a rien vu, rien entendu, ne

connaît rien, donc il se tient, quand il est sage, à l'humble étage du

Parnasse, où l'on s'abstient de tout dessein vaste et sublime; et de la

cime où se profilent les ailes du sacré cheval, détournant ses yeux

effrayés, il creuse en bas, au pied du mont, la carrière dont les

pierres pourront servir à sa maison. D'esprit borné par pauvreté, il ne

fait rien, ne conçoit rien qui ne soit d'usage quotidien. L'art utile,

voilà son lot.

--L'art utile! Les deux mots jurent ensemble, dit mon sot. Il n'est de

beau que l'inutile.

--Grande parole! acquiesçai-je. Il est bien vrai. Partout dans l'art et

dans la vie. Rien n'est plus beau qu'un diamant, un prince, un roi, un

grand seigneur ou une fleur.

Il s'en alla, content de moi. M. d'Asnois me prit le bras et me souffla:

--Maudit farceur! As-tu fini de te gausser? Oui, fais la bête. Agnelet

bée, je te connais. Ne dis pas non. Pour ce beau fraisier de Paris,

cueille à ton gré, vas-y, mon fils! Mais si jamais tu t'avisais de

t'attaquer à moi aussi, garde, Breugnon, mon garçon! Car tu auras du

bâton.

Je protestai:

--Moi, monseigneur! M'attaquer à Votre Grandeur! Mon bienfaiteur! Mon

protecteur! Est-il possible de prêter à Breugnon cette noirceur?...

Passe encore d'être noir, mais par Dieu, d'être bête! À d'autres, s'il

vous plaît! Ce n'est pas notre fait. Grand merci, j'aime trop ma peau,

pour ne pas bien respecter celle qui sait se faire respecter. Je ne m'y

frotte; ouais, pas si sot! Car vous êtes non seulement le plus fort

(cela va de soi), mais beaucoup plus malin que moi. Eh! je ne suis qu'un

renardeau, près de Renard en son château. Combien de tours en votre sac!

Que vous en avez mis dedans, jeunes et vieux, fous et prudents!

Il s'épanouit. Rien ne plaît tant que d'être loué pour le talent qu'on a

le moins.

--C'est bon, dit-il, maître bavard. Laissons mon sac, voyons plutôt ce

que tu portes dans le tien. Car je me doute que si tu viens, ce n'est

pour rien.

--Voyez, voyez, vous l'avez, dis-je, encore deviné! On est de verre.

Vous lisez dans les coeurs, tout comme Dieu le Père.

«Je déballai mes deux panneaux, ainsi qu'une oeuvre italienne (une

Fortune sur sa roue, jadis achetée à Mantoue), que je donnai, ne sais

comment, vieil étourdi, comme mienne. On les loua modérément... Ensuite

(quelle confusion!) je leur montrai une oeuvre mienne (un médaillon de

jouvencelle), que je donnai pour italienne. On s'écria, se récria, on

fit des ho! on fit des ha! On pâma d'admiration. Le Maillebois qui en

béait, dit qu'on y voyait le reflet du ciel latin, du sol deux fois béni

des dieux, de Jésus-Christ et de Jupin. M. d'Asnois, qui en brayait,

m'en compta trente et six ducats,--de l'autre, trois.

* * *

Nous repartîmes, vers le soir. En revenant, pour amuser la compagnie, je

racontai qu'une autre fois, M. le duc de Bellegarde était venu à Clamecy

tirer l'oiseau. Le bon seigneur ne voyait pas à quatre pas. J'étais

chargé, quand il tirait, de faire choir l'oiseau de bois, et en son lieu

de présenter, prompt et adroit, un autre droit au coeur troué. On rit

beaucoup; et après moi, chacun à son tour dégoisa quelque bon trait de

nos seigneurs... Ces bons seigneurs! quand ils s'ennuient en leur

grandeur royalement, ah! que ne peuvent-ils savoir combien ils sont pour

nous plaisants!

Mais, j'attendis, pour le récit du médaillon, que nous fussions, la

porte close, à la maison. Quand il le sut, mon Florimond me reprocha

amèrement d'avoir vendu à si bon compte, comme mienne, l'oeuvre

italienne, puisqu'ils avaient si fort goûté et payé celle qui ne l'était

que de nom. Je répondis que je voulais me divertir des gens, oui bien,

mais les plumer, pour cela non! Il s'acharnait, me demandant avec

aigreur la belle jambe que cela pouvait me faire de m'amuser à mes

dépens! Que sert de se moquer des gens, si l'on n'en a pour son argent?

Lors, Martine, ma bonne fille, lui dit avec grande sagesse:

--Ainsi, nous sommes, Florimond, petits et grands, dans la famille,

toujours contents, toujours contant et nous riant des contes que nous

nous contons. Va, ne t'en plains pas, mon bon! Car c'est à cela que tu

dois de n'être pas dix-cors encore. De savoir que je puis te tromper, à

tous moments, me cause tant d'amusement que je me passe de le faire...

Mais ne prends pas un air si sombre! Point de regrets! Car c'est comme

si tu l'étais. Rentre tes cornes, limaçon. J'en vois l'ombre.

VII

LA PESTE

Premiers jours de juillet.

On dit bien: _«Le mal s'en va-t-à pied, mais il vient à cheval.»_ Il

s'est mis postillon de rouliers d'Orléans pour nous rendre visite. Lundi

de la semaine passée, un cas de pestilence fut semé à Saint-Fargeau.

Mauvaise graine, prompte croissance. À la fin de la semaine, il y en

avait dix autres. Puis, puis, se rapprochant de nous, hier, la peste

éclate à Coulanges-la-Vineuse. Beau bruit dans la mare aux canards! Tous

les braves ont pris les jambes à leur cou. Nous avons emballé femmes,

enfants et oisons, et nous les avons expédiés au loin, à Montenoison. À

quelque chose malheur est bon. N'y a plus de caquet dans ma maison.

Florimond est parti aussi avec les dames, prétextant, le capon, qu'il ne

pouvait quitter sa Martine près d'accoucher. Des gros messieurs,

beaucoup trouvèrent de bonnes raisons pour faire un tour de promenade,

la voiture attelée; le jour leur sembla bon pour aller voir comment se

portaient leurs moissons.

Nous autres qui restions, nous faisions les farceurs. Nous nous

gaussions de ceux qui prenaient des précautions. MM. les échevins

avaient posé des gardes aux portes de la ville, sur la route d'Auxerre,

avec ordre sévère de chasser tous les pauvres et manants du dehors qui

essaieraient d'entrer. Pour les autres, gens à huppe et bourgeois dont

la bourse était saine, ils devaient se soumettre du moins à la visite de

nos trois médecins, maître Etienne Loyseau, maître Martin Frotier, et

maître Philibert des Veaux, affublés pour parer aux assauts du fléau

d'un long nez plein d'onguents, d'un masque et de lunettes. Cela nous

faisait bien rire; et maître Martin Frotier, qui était un bon homme, ne

put tenir son sérieux. Il arracha son nez, disant qu'il ne se souciait

de faire la coquecigrue et qu'il ne croyait point à ces billevesées.

Oui, mais il en mourut. Il est vrai que maître Etienne Loyseau, qui

croyait à son nez et couchait avec lui, mourut ni plus ni moins. Et seul

en réchappa maître Philibert des Veaux, qui, plus avisé que ses

confrères, abandonna non son nez, mais son poste... Çà, je brûle

l'étape, et me voici déjà à la queue de l'histoire, avant d'avoir

seulement arrondi mon exorde! Recommençons, mon fils, et de nouveau

prenons notre chèvre à la barbe. Cette fois, la tiens-tu?...

Donc nous faisions les bons Richard-sans-peur. On se croyait si sûr que

la peste ne nous ferait pas l'honneur de sa visite! Elle avait le nez

fin, disait-on; le parfum de nos tanneries l'offusquait (chacun sait

qu'il n'y a rien de plus sain). La dernière fois qu'elle vint dans le

pays (c'était vers l'an mil cinq cent quatre-vingts, j'avais l'âge d'un

vieux boeuf, quatorze ans), elle avança le nez jusqu'au seuil de notre

huis, et puis, l'ayant flairé, s'en était retournée. Ce fut alors (nous

les avons bien plaisantés depuis) que les gens de Châtel-Censoir,

mécontents de leur patron, le grand saint Potentien qui les protégeait

mal, l'avaient mis à la porte, prirent à l'essai un autre, puis un

autre, puis un autre; ils en changèrent sept fois, élisant tour à tour

Savinien et Pellerin, Philibert et Hilaire. Même, ne sachant plus à quel

saint se vouer, ils se vouèrent à celui (les gaillards!) d'une sainte,

et, faute de Potentien, ils prirent Potentiane.

Nous nous remémorions, en riant, cette histoire, bons lurons, fanfarons

et vaillants esprits forts. Pour montrer que nous ne donnions dans ces

superstitions, non plus que dans celles des médecins, échevins, nous

allâmes bravement à la porte du Chastelot faire la conversation

par-dessus les fossés avec ceux qui restaient sur l'autre rive échoués.

Même, par forfanterie, certains trouvaient moyen de se glisser dehors et

d'aller boire une pinte dans une auberge proche, avec quelqu'un de ceux

au nez de qui la porte du paradis était fermée, voire avec un des anges

postés pour la garder (car ils ne prenaient pas leur faction au

sérieux). Moi, je faisais comme eux. Pouvais-je les laisser seuls?

Était-il supportable que d'autres, à ma barbe, s'ébaudissent,

s'ébattissent et dégustassent ensemble fraîches nouvelles et vin frais?

J'en eusse crevé de dépit.

Je sortis donc, voyant un vieux fermier que je connaissais bien, le père

Grattepain, de Mailly-le-Château. Nous trinquâmes ensemble. C'était un

gros réjoui, rond, rouge et râblé, qui luisait au soleil de sueur et de

santé. Il faisait le glorieux, encore bien plus que moi, narguant la

maladie et disant que c'était invention des médecins. Il n'y avait que

de pauvres hères, à l'en croire, qui mouraient, non de mal, mais de

peur.

Il me disait:

--Je vous donne ma recette pour rien:

_Tiens tes pieds bien au chaud,_

_Tiens vides tes boyaux._

_Ne vois pas Marguerite,_

_De tout mal seras quitte._

Nous passâmes une bonne heure à nous souffler dans le nez. Il avait la

manie de vous tapoter la main et de vous pétrir la cuisse ou le bras, en

parlant. Je n'y pensais pas alors. J'y pensai, le lendemain.

Le lendemain, le premier mot que me dit mon apprenti fut:

--Vous savez, patron, le père Grattepain est mort...

Ah! je ne fus pas fier, j'en eus froid dans le dos. Je me dis:

--Mon pauvre ami, tu peux graisser tes bottes; ton histoire est finie,

ou ne tardera guère...

Je vais à mon établi, je me mets à bricoler, afin de me distraire; mais

je vous prie de croire que je n'avais guère la tête à ce que je

fabriquais. Je pensais:

--Sotte bête! Cela t'apprendra à faire le malin.

Mais en Bourgogne, nous ne sommes pas hommes à nous casser la tête sur

ce qu'il fallait faire, le jour d'avant-hier. Nous sommes dans cette

journée. Par saint Martin, tenons-nous-y! Il s'agit de se défendre.

L'ennemi ne m'a pas encore. Je songeai, un moment, à demander conseil à

la boutique de saint Cosme (les médecins, vous m'entendez bien). Mais je

n'eus garde, et n'en fis rien. J'avais, malgré mon trouble, suffisamment

gardé du bon sens de chez nous pour me dire:

--Fils, les médecins n'en savent pas plus que nous. Ils prendront ta

pécune, et, pour tout ton potage, ils t'enverront gésir dans un parc à

pesteux, où tu ne manqueras point d'empester tout à fait. Garde-toi de

leur rien dire! Tu n'es pas fol, peut-être? S'il ne s'agit que de

mourir, nous le ferons bien sans eux. Et par Dieu, ainsi qu'il est

écrit, «_en dépit des médecins, nous vivrons jusqu'au trépas»_.

J'avais beau m'étourdir et faire le flambard, je commençais à me sentir

l'estomac remué. Je me tâtais ici, puis là, puis... Aïe! cette fois,

c'est elle... Et le pire, venue l'heure du dîner, devant une potée de

gras haricots rouges, cuits dans le vin avec des tranches de salé

(aujourd'hui que j'en parle, j'en pleure de regret), je n'eus pas le

courage d'ouvrir les mandibules. Je pensais, le coeur serré:

--Assurément, je m'en vas. L'appétit est défunt. C'est le commencement

de la fin...

Or, donc, sachons au moins mettre nos affaires en ordre. Si je me laisse

mourir ici, ces brigands d'échevins feront brûler ma maison, sous

prétexte (sornettes!) que d'autres y prendront la peste. Une maison

toute neuve! Faut-il que le monde soit méchant ou soit bête! Plutôt que

cela soit, j'aimerais mieux sur mon fumier crever. Nous les attraperons

bien! Ne perdons pas de temps...

Je me lève, je mets mon habit le plus vieil, je prends trois ou quatre

bons livres, quelques belles sentences, des contes gras de Gaule, des

apophtegmes de Rome, les _Mots dorés de Caton_, les _Serées_

de Bouchet, et le _Nouveau Plutarque_ de Gilles Corrozet; je les

mets dans ma poche avec une chandelle et un quignon de pain; je congédie

l'apprenti; je ferme mon logis, et bravement je vas à mon _coûta_,[10]

hors la ville, passé la dernière maison, sur la route de Beaumont. Le

logis n'est pas grand. Une bicoque. Une pièce de débarras où l'on met

les outils, une vieille paillasse et une chaise défoncée. Si l'on doit

les brûler, le mal ne sera pas grand.

Je n'étais pas arrivé que je commençais de claquer du bec, comme un

corbeau. La fièvre me brûlait, j'avais un point de côté, et le gésier

tordu, comme s'il était retourné... Lors, que fis-je, braves gens? Que

vais-je vous raconter? Quels actes héroïques, quel magnanime front

opposé, à l'instar des grands messieurs de Rome, à la fortune ennemie et

au mal de ventre?... Braves gens, j'étais seul, personne ne me voyait.

Vous pensez si je me suis gêné, pour jouer devant les murs le Régulus

romain! Je me jetai sur la paillasse, et je me mis à braire. N'en

avez-vous rien ouï? Ma voix était fort claire. Elle aurait pu porter

jusqu'à l'arbre de Sembert.

--Ah! geignais-je, Seigneur, se peut-il que vous persécutiez un si bon

petit homme qui ne vous a rien fait... Ho! ma tête! Ho! mes flancs!

Qu'il est dur de s'en aller, à la fleur de ses ans! Hélas! tenez-vous

vraiment à me rappeler si tôt?... Ho! ho! mon dos!... Certes, je serai

charmé--honoré, veux-je dire--de vous rendre visite; mais puisque nous

devons toujours nous voir, un peu plus tard, un peu plus tôt, à quoi bon

cette hâte?... Ha! ha! la rate!... Je ne suis pas pressé... Seigneur, je

ne suis rien qu'un pauvre vermisseau. S'il n'est d'autre moyen, soit

faite votre volonté! Vous le voyez, je suis humble et doux, résigné...

Sacripant! Veux-tu bien lever le camp! Qu'a donc cet animal à me ronger

le côté?...

Lorsque j'eus bien braillé, je n'en souffrais pas moins, mais j'avais

dépensé ma vigueur pathétique. Je me dis:

--Tu perds ton temps. Ou Il n'a pas d'oreilles, ou ce sera tout comme.

S'il est vrai, comme on dit, que tu es son image, Il n'en fera qu'à sa

tête; tu t'égosilles en vain. Ménage ton haleine. Tu n'en as plus

peut-être que pour une heure ou deux, et tu vas, imbécile, la gaspiller

au vent! Jouissons de ce qui nous reste de cette belle vieille carcasse

qu'il nous faudra quitter (las! mon amie, ce sera bien malgré moi!); On

ne meurt qu'une fois. Au moins, satisfaisons notre curiosité. Voyons

comment on fait pour sortir de sa peau. Lorsque j'étais enfant, personne

ne savait mieux, avec des branches de saule, fabriquer de beaux

flûtiaux. Du manche de mon couteau je cognais sur l'écorce, jusqu'à ce

qu'elle se dépiautât. Je suppose que Celui qui me regarde, de là-haut,

est en train de s'amuser de même avec la mienne. Hardi! s'en

ira-t-elle... Aïe! le coup était bon!... Est-il permis qu'un homme de

cet âge se plaise à des balivernes de petit garçon?... Çà, Breugnon, ne

lâche point, et tandis que l'écorce tient encore, observons et notons ce

qui se passe dessous. Examinons ce coffre, écumons nos pensées,

étudions, ruminons, remâchons les humeurs, qui, dans mon pancréas, se

remuent, font remous et querelles d'Allemands; savourons ces coliques,

sondons et retâtons nos tripes et nos rognons[11]...

...Ainsi, je me contemple. De temps en temps, j'interromps, pour

brailler, mes investigations. La nuit ne passait guère. J'allume ma

chandelle, je la fiche dans le goulot d'une vieille bouteille (elle

fleurait le cassis, mais le cassis était loin: image de ce que je

promettais d'être avant le lendemain! Le corps était parti, il ne

restait plus que l'âme). Tordu sur ma paillasse, je m'efforçais de lire.

Les apophtegmes héroïques des Romains n'eurent aucun succès. Au diable

ces hâbleurs! _«Chacun n'est né pour aller à Rome»_ Je hais le sot

orgueil. Je veux avoir le droit de me plaindre, tout mon soûl, lorsque

j'ai la colique... Oui, mais lorsqu'elle s'arrête, je veux rire, si je

puis. Et j'ai ri... Vous ne me croirez pas? Mais alors que j'étais tout

dolent, comme noix en un boisseau, que me claquaient les dents, en

ouvrant au hasard le livre de _Facéties_ de ce bon monsieur Bouchet,

j'en trouvai une si belle, croustillante et dorée... vingt bons Dieux!

que je suis parti d'un éclat de rire. Je me disais:

--C'est trop bête. Ne ris donc pas. Tu vas te faire du mal.

Ah! bien, je n'arrêtais de rire que pour braire, de braire que pour

rire. Et je brais, et je ris... La peste en riait aussi. Ah! mon pauvre

petit gars, j'ai-t-y brait, j'ai-t-y ri!

Quand vint le point du jour, j'étais bon à mettre en terre. Je ne tenais

plus debout. En me traînant à genoux, je parvins à l'unique lucarne qui

donnait sur la route. Au premier qui passa, j'appelai, d'une voix de pot

cassé. Il n'eut pas besoin, pour comprendre, d'entendre. Il me vit, il

se sauva, avec des signes de croix. Moins d'un quart d'heure après,

j'avais l'honneur d'avoir deux gardes devant ma maison; et défense me

fut faite de franchir la porte d'icelle. Las! je n'y songeais guère. Je

priai qu'on allât chercher mon vieil ami, maître Paillard, le notaire, à

Dornecy, afin de rédiger mes dernières volontés. Mais ils avaient si

peur qu'ils craignaient jusqu'au vent de mes mots; et je crois, ma

parole, que, par peur de la peste, ils se bouchaient les oreilles!...

Enfin, un brave petit champi, «gardeux d'oueilles» (bon petit coeur), qui

me voulait du bien, parce que je l'avais surpris une fois picorant mes

cerises et que lui avais dit: «Beau merle, pendant que tu y es,

cueilles-en aussi pour moi», se faufila près de la fenêtre, écouta et

cria:

--Monsieur Breugnon, j'y vas!

...Ce qui se passa ensuite, je serais bien en peine pour vous le

raconter. Je sais que, de longues heures, vautré sur ma paillasse, de

fièvre je tirais la langue comme un veau... Des claquements de fouet,

des grelots sur la route, une grosse voix connue... Je pense: «Paillard

est venu...» Je cherche à me relever... Ah! vertu de ma vie! Il me

semblait que je portais saint Martin sur ma nuque, et Sembert sur mon

croupion. Je me dis: «Quand il y aurait encore les roches de Basseville,

il faut que tu y ailles...» Je tenais, voyez-vous, à faire enregistrer

(j'avais eu le temps, la nuit, de ressasser ces pensées) certaine

disposition, clause testamentaire, qui me permît d'avantager Martine et

sa Glodie, sans contestation de mes quatre garçons. Je hisse à la

lucarne ma tête qui pesait plus que Henriette, la grosse cloche. Elle

tombait à droite, à gauche... J'aperçois sur la route deux bonnes

grosses figures, qui écarquillaient les yeux, d'un air épouvanté.

C'étaient Antoine Paillard et le curé Chamaille. Ces braves amis, pour

me voir encore vivant, avaient brûlé le pavé. Je dois dire qu'après

qu'ils m'eurent vu, leur feu se mit à fumer. Sans doute afin de mieux

contempler le tableau, ils firent tous les deux trois pas en arrière. Et

ce sacré Chamaille, pour me rendre du coeur, me répétait:

--Seigneur, que tu es vilain!... Ah! mon pauvre garçon! Tu es vilain,

vilain... Vilain comme lard jaune...

Moi, je dis (de humer leur santé, par un effet contraire, cela

ragaillardissait mes esprits animaux):

Colas Breugnon: Récit bourguignon · 第 8 / 16 段