Je poussai les hauts cris et je lui expliquai. Elle me dit:

--J'ai bien compris. Ne te donne pas tant de peine! Grande bête! Je suis

sûre que si c'était à refaire...

Je dis:

--Je le referais.

--Imbécile! fit-elle. C'est pour cela que je t'aimais. Alors, pour te

punir, je me suis amusée à te faire souffrir. Mais je ne pensais pas que

tu serais assez sot pour t'enfuir de l'hameçon (que les hommes sont

lâches!) au lieu de l'avaler.

--Grand merci! dis-je. Goujon aime l'appât, mais tient à ses boyaux.

Riant du coin de ses lèvres serrées, sans ciller:

--Quand j'ai su, reprit-elle, ta rixe avec cet autre, cet autre animal

dont je ne sais plus le nom (j'étais en train de laver mon linge à la

rivière, on me dit qu'il t'égorgeait), je lâchai mon battoir (eh! vogue

la galère) qui alla au fil de l'eau, et piétinant mon linge, culbutant

mes commères, je courus sans sabots, courus à perdre haleine, je voulais

te crier: «Breugnon! tu n'es pas fou? tu ne vois donc pas que je t'aime?

Tu seras bien avancé, quand tu te seras fait happer un de tes meilleurs

morceaux par la gueule de ce loup! Je ne veux point d'un mari détrenché,

disloqué. Je te veux tout entier...» Ah! landeridera, lanlaire,

lanturlu, tandis que je faisais tous ces lantiponnages, ce maître

hurluberlu lampait au cabaret, ne savait déjà plus pourquoi s'était

battu, et bras dessus bras dessous, avec le loup s'enfuit (ah! le lâche!

le lâche!), fuit devant la brebis!... Breugnon, que je t'ai haï!...

Bonhomme, quand je te vois, quand je nous vois aujourd'hui, cela me

paraît comique. Mais alors, mon ami, je t'aurais avec délices écorché,

grillé vif; et, ne pouvant te punir, c'est moi, puisque je t'aimais,

c'est moi que je punis. L'homme au moulin s'offrit. Dans ma rage, je le

pris. Si ce n'eût été cet âne, j'en aurais pris un autre. Faute d'un

Martin Bâton, l'abbaye n'eût point chômé. Ah! comme je me vengeai! Je ne

pensais qu'à toi, tandis qu'il...

--Je t'entends!

--...tandis qu'il me vengeait. Je pensais: «Qu'il revienne à présent!

Le chef te démange-t-il, Breugnon, en as-tu ton compte? Qu'il revienne!

Qu'il revienne!»... Hélas! tu es revenu, plus tôt que je n'aurais

voulu... Tu sais la suite. À mon sot je me trouvai attachée, pour la

vie. Et l'âne (est-ce lui ou moi?) est resté au moulin.

Elle se tut. Je dis:

--Au moins, y es-tu bien?

Elle haussa les épaules et dit:

--Aussi bien que l'autre.

--Diable! fis-je, cette maison doit être un paradis?

Elle rit:

--Mon ami Carabi, tu l'as dit.

Nous parlâmes d'autre chose, de nos champs et de nos gens, de nos bêtes

et de nos enfants, mais quoi que nous fissions, nous retournions au

galop, retournions à nos moutons. Je pensais qu'elle serait bien aise de

connaître les détails de ma vie, des miens, de ma maison; mais je vis (ô

femelles curieuses) qu'elle en savait là-dessus presque aussi long que

moi. Puis, de fil en aiguille, voilà que l'on babille, de-ci, de-çà, à

gauche, à dextre, contre-mont, contre-bas, pour la joie de jaser, sans

savoir où l'on va. Tous deux, à qui mieux mieux, de dire des

calembredaines: c'était un feu roulant, on en perdait haleine. Et point

n'était besoin d'insister sur les mots: devant qu'ils fussent sortis

encore du fourneau, étaient happés tout chauds.

Après avoir bien ri, je m'essuyais les yeux, lorsque j'entends sonner

six heures au clocher.

--Bon Dieu, dis-je, je m'en vas!

--Tu as le temps, dit-elle.

--Ton mari va rentrer. À le voir, je ne tiens pas.

--Et moi donc! répond-elle.

Par la fenêtre de la cuisine, on voyait la prairie, qui déjà commençait

sa toilette du soir. Les rayons du soleil couchant frottaient de leur

poussière d'or les milliers de brins d'herbe aux petits nez frémissants.

Sur les galets polis un ruisselet sautait. Une vache léchait une branche

de saule; deux chevaux immobiles, l'un noir une étoile au front, l'autre

gris pommelé, l'un appuyant sa tête sur la croupe de l'autre, rêvaient

dans la paix du jour, après avoir brouté. Entrait dans la maison fraîche

une odeur de soleil, de lilas, d'herbe chaude et de crottin doré. Et

dans l'ombre de la chambre, profonde, moelleuse, fleurant un peu le

moisi, montait de la tasse de grès que je tenais au poing, l'arôme

affectueux du cassis bourguignon. Je dis:

--Qu'on est bien, ici!

--Et c'eût été ainsi tous les jours de la vie!

Elle me saisit la main.

Je dis (cela m'ennuyait d'être venu la voir, pour lui faire des

regrets):

--Oh! tu sais, ma Belette, c'est peut-être mieux, tout compte fait,

c'est peut-être mieux comme ça est! Tu n'y as rien perdu. Pour un jour,

ça va bien. Mais pour toute la vie, je te connais, je me connais, tu en

aurais vite assez. Tu ne sais pas quel mauvais diable je fais, chenapan,

fainéant, pochard, paillard, bavard, étourdi, entêté, goinfre,

malicieux, querelleux, songe-creux, colérique, lunatique, diseur de

billevesées. Tu aurais été, ma fille, malheureuse comme les pierres et

tu te serais vengée. D'y penser seulement, mes cheveux se hérissent des

deux côtés de mon front. Louange à Dieu qui sait tout! Tout est bien

comme il est.

Son regard sérieux et madré m'écoutait. Elle hocha du nez et fit:

--Tu dis vrai, Jacquet. Je le sais, je le sais, tu es un grand vaurien.

(Elle n'en pensait rien.) Sans doute, tu m'aurais battue; moi, je

t'aurais fait cocu. Mais que veux-tu? puisque aussi bien faut être l'un

et l'autre en ce monde (c'est écrit dans les cieux), n'eût-il pas mieux

valu que ce fût l'un par l'autre?

--Sans doute, fis-je, sans doute...

--Tu n'as pas l'air convaincu.

--Je le suis, dis-je. Tout de même de ce double bonheur faut savoir se

passer.

Et me levant, je conclus:

--Point de regrets, Belette! D'une façon ou de l'autre, à présent ce

serait de même. Qu'on ne s'aime pas ou qu'on s'aime, quand on est comme

nous au bout de son rouleau, c'est passé, c'est passé, c'est comme s'il

n'y avait rien eu.

Elle me dit:

--Menteur!

(Et comme elle disait vrai!)

* * *

Je l'embrassai, je partis. Des yeux, elle me suivit, sur le seuil

appuyée au chambranle de la porte. L'ombre du grand noyer s'allongeait

devant nous. Je ne me retournai pas que je n'eusse tourné le coude du

chemin, et que je ne fusse bien sûr que je ne verrais plus rien. Alors,

je m'arrêtai pour reprendre mon souffle. L'air était embaumé d'un

berceau de glycine. Et les boeufs blancs au loin mugissaient dans les

prés.

Je me remis en marche; et, coupant au plus court, je laissai le chemin,

je gravis le coteau, je partis à travers vignes, et m'enfonçai sous

bois. Ce n'était pourtant pas afin de revenir plus vite. Car, une

demi-heure après, je me trouvai toujours à la lisière du bois, sous les

ramures d'un chêne, immobile, debout, et bayant aux corneilles. Je ne

savais ce que je faisais. Je pensais, je pensais. Le ciel rouge

s'éteignait. Je regardais mourir ses reflets sur les vignes aux petites

feuilles nouvelles, brillantes, vernissées, vineuses et dorées. Un

rossignol chantait... Au fond de ma mémoire, dans mon coeur attristé, un

autre rossignol chantait. Un soir pareil à celui-ci. J'étais avec ma

mie. Nous montions un coteau que tapissaient les vignes. Nous étions

jeunes, joyeux, grands parleurs et rieurs. Soudain, je ne sais pas ce

qui se passa dans l'air, le souffle de l'angélus, l'haleine de la terre,

dans le soir, qui s'étire et soupire, et vous dit: «Viens à moi», la

douce mélancolie qui tombe de la lune... Nous avons fait silence, tous

deux, et tout d'un coup nous prîmes la main, et sans nous dire un mot,

et sans nous regarder, nous restions immobiles. Alors monta des vignes,

sur lesquelles la nuit de printemps s'était posée, la voix du rossignol.

Pour ne pas s'endormir sur les ceps dont les vrilles traîtresses

s'allongeaient, s'allongeaient, s'allongeaient, autour de ses petons à

s'enrouler cherchaient, pour ne pas s'endormir chantait à perdre haleine

sa vieille cantilène le rossignol d'amour:

_«La vigne pouss' pouss' pouss' pouss'_

_Je n'dors ni nuit ni jour...»_

Et je sentis la main de Belette qui disait:

--Je te prends et je suis prise. Vigne, pousse, pousse et nous lie!

Nous descendîmes la colline. Près de rentrer, nous nous déprîmes. Depuis

lors, plus ne nous prîmes. Ah! rossignol, tu chantes toujours. Pour qui

ton chant? Vigne, tu pousses. Pour qui tes liens, amour?...

Et la nuit était là. Et le nez vers le ciel, je regardais, appuyé des

fesses sur les mains, des mains sur mon bâton, comme un pic sur sa

queue; je regardais toujours vers le faîte de l'arbre, où fleurissait la

lune. J'essayai de m'arracher au charme qui me tenait. Je ne pus. Sans

doute l'arbre me liait de son ombre magique, qui fait perdre la route et

le désir de la trouver. Une fois, deux fois, trois fois, je fis le tour,

je le refis; à chaque fois, je me revis, au même point, enchaîné.

Lors, j'en pris mon parti, et m'étendant sur l'herbe, je logeai, cette

nuit, à l'enseigne de la lune. Je ne dormis pas beaucoup dans cette

hôtellerie. Mélancoliquement, je ruminais ma vie. Je pensais à ce

qu'elle aurait pu être, à ce qu'elle avait été, à mes rêves écroulés.

Dieu! que de tristesses on trouve au fond de son passé, dans ces heures

de la nuit où l'âme est affaiblie! Qu'on se voit pauvre et nu, quand se

lève devant la vieillesse déçue l'image de la jeunesse d'espérance

vêtue!... Je récapitulais mes comptes et mes mécomptes, et les maigres

richesses que j'ai dans mon escarcelle: ma femme qui n'est point belle,

et bonne tout autant; mes fils qui sont loin de moi, ne pensent rien

comme moi, n'ont de moi que l'étoffe; les trahisons d'amis et les folies

des hommes; les religions meurtrières et les guerres civiles; ma France

déchirée; les rêves de mon esprit, mes oeuvres d'art pillées; ma vie, une

poignée de cendres, et le vent de la mort qui vient... Et pleurant

doucement, mes lèvres appuyées contre le flanc de l'arbre, je lui

confiais mes peines, blotti entre ses racines, comme en les bras d'un

père. Et je sais qu'il m'écoutait. Et sans doute qu'après, à son tour,

il parla et qu'il me consola. Car lorsque, quelques heures plus tard, je

m'éveillai, nez en terre et ronflant, de ma mélancolie plus rien ne me

restait, qu'un peu de courbature au coeur endolori et une crampe au

mollet.

Le soleil s'éveillait. L'arbre, plein d'oiseaux, chantait. Il ruisselait

de chants, comme une grappe de raisin qu'on presse entre ses mains.

Guillaumet le pinson, Marie Godrée la rouge-gorge, et la limeuse de

scie, et la grise Sylvie, fauvette qui babille, et Merlot mon compère,

celui que je préfère, parce que rien ne lui fait, ni froid, ni vent, ni

pluie, et que toujours il rit, toujours de bonne humeur, le premier à

chanter dès l'aube, et le dernier, et parce qu'il a, comme moi, le pif

enluminé. Ah! les bons petits gars, de quel coeur ils braillaient. Aux

terreurs de la nuit ils venaient d'échapper. La nuit, grosse de pièges,

qui, chaque soir, descend sur eux comme un filet. Ténèbres

étouffantes... qui de nous périra... Mais, _farirarira_!... aussitôt que

se rouvre le rideau de la nuit, dès que le rire pâle de l'aurore

lointaine commence à ranimer le visage glacé et les lèvres blanchies de

la vie..., _oy ty, oy ty, la la-i, la la la, laderi, la rifla_..., de

quels cris, mes amis, de quels transports d'amour ils célèbrent le jour!

Tout ce qu'on a souffert, ce qu'on a redouté, l'épouvante muette et le

sommeil glacé, la nuit, tout, _oy ty_, tout... _frrtt_...

est oublié. Ô jour, ô jour nouveau!... Apprends-moi, mon Merlot, ton

secret de renaître, à chaque aube nouvelle, avec la même foi inaltérable en

elle!...

Il continuait de siffler. Sa robuste ironie me ragaillardissait. Sur la

terre accroupi, je sifflai comme lui. Le coucou..., «_cocu blanc, cocu

noir, gris cocu nivernais»,_ jouait à cache-cache, au fond de la forêt.

«_Coucou, coucou, le diable te cass' le cou!»_

Avant de me relever, je fis une cabriole. Un lièvre qui passait,

m'imita: il riait; sa lèvre était fendue, à force d'avoir ri. Je me

remis en marche, chantai à pleins poumons:

--Tout est bon, tout est bon! Compagnons, le monde est rond. Qui ne sait

nager, il va au fond. Par mes cinq sens ouverts à fenêtres larges, à

pleins battants, entre, monde, coule en mon sang! Vais-je bouder la vie,

ainsi qu'un grand niais, parce que je n'ai point d'elle tout ce que j'en

voudrais? Quand on se met à vouloir, «Si j'avais... Quand j'aurai...»,

il n'y a plus moyen de jamais s'arrêter; on est toujours déçu, on

souhaite toujours plus qu'il ne vous est donné! Même M. de Nevers. Même

le Roi. Même Dieu le Père. Chacun a ses limites, chacun est dans sa

sphère. Vais-je m'agiter, gémir, parce que je n'en puis sortir?

Serais-je mieux, ailleurs? Je suis chez moi, j'y reste, et resterai,

corbleu, si longtemps que je peux. Et de quoi me plaignais-je? On ne me

doit rien, en somme. J'aurais pu ne pas vivre... Bon Dieu! lorsque j'y

pense, j'en ai froid dans le dos. Ce beau petit univers, cette vie, sans

Breugnon! Et Breugnon, sans la vie! Quel triste monde, ô mes amis!...

Tout est bien comme il est. Foin de ce que je n'ai point! Mais ce que

j'ai, je le tiens...

* * *

Avec un jour de retard, je revins à Clamecy. Je vous laisse à penser

comme j'y fus accueilli. Je ne m'en souciai guère; et montant au

grenier, ainsi que vous le voyez, j'ai mis sur le papier, hochant du

nez, parlant tout seul, tirant la langue de côté, mes peines et mes

plaisirs, les plaisirs de mes peines...

_Ce qui est grief à supporter_

_Est, après, doux à raconter._

VI

LES OISEAUX DE PASSAGE OU LA SÉRÉNADE À ASNOIS

Juin.

Hier matin, nous apprîmes le passage à Clamecy de deux hôtes de marque,

Mlle de Termes et le comte de Maillebois. Ils ne s'arrêtèrent point et

continuèrent leur route jusqu'au château d'Asnois, où ils doivent

séjourner trois ou quatre semaines. Le conseil des échevins décida,

suivant l'usage, d'envoyer le lendemain aux deux nobles oiseaux une

délégation, afin de leur présenter, au nom de la cité, nos

congratulations pour leur heureux voyage. (On dirait que c'est miracle

quand un de ces animaux s'en vient dans son carrosse rembourré, bien au

chaud, de Paris à Nevers, sans se tromper d'ornière ou se casser les

os!) Toujours suivant les us, le conseil décida d'y joindre, pour leur

bec, quelques friands gâteaux, orgueil de la cité, de gros biscuits

glacés, notre spécialité. (Mon gendre, pâtissier, Florimond Ravisé, en

fit mettre trois douzaines. Ces messieurs du conseil se contentaient de

deux; mais notre Florimond, qui est aussi échevin, fait tout avec

largesse: à seize sols la pièce: c'est la ville qui paie.) Enfin, pour

enchanter tous leurs sens à la fois, et parce que, paraît-il, on mange

mieux en musique (je n'en ai cure, moi, si je mange et je bois), on

chargea quatre maîtres croque-notes de choix, deux violes, deux

hautbois, en plus un tambourin, d'aller sur leurs crincrins sonner la

sérénade aux hôtes du château, en enfournant le gâteau.

Je me mis de la bande, avec mon flageolet, sans qu'on m'en eût prié. Je

ne pouvais manquer une occasion de voir des figures nouvelles, surtout

quand il s'agit de volailles de cour (non point de basse-cour; je vous

prends à témoin que je n'ai rien dit de tel). J'aime leur fin plumage,

leur babil et leurs mines, quand ils se lissent les plumes, ou vont se

dandinant, tordant le cul, nez au vent, et décrivant des ronds avec

leurs ailes, leurs pattes et leurs pilons. D'ailleurs, qu'il soit de

cour ou d'ailleurs, d'où qu'il vienne, qui m'apporte du nouveau pour moi

est toujours beau. Je suis fils de Pandore, j'aime lever le couvercle de

toutes boîtes, de toutes âmes, blanches, crasseuses, grasses, maigres,

nobles ou basses, fureter dans les coeurs, savoir ce qui s'y passe,

m'enquérir des affaires qui ne me regardent pas, mettre mon nez partout,

flairer, humer, goûter. Je me ferais fouetter, par curiosité. Mais je

n'en oublie pas (vous pouvez être tranquilles) de mélanger toujours le

plaisant à l'utile; et comme justement pour le sire d'Asnois j'avais en

mon atelier deux grands panneaux sculptés, je trouvai bien commode de

les faire porter, sans bourse délier, sur une des charrettes, avec les

délégués, les violes, les hautbois et les biscuits glacés. Nous avions

pris aussi avec nous ma Glodie, la fille de Florimond, pour profiter du

char (c'était une occasion), sans qu'il en coûtât rien. Et un autre

échevin emmenait son garçon. Enfin, l'apothicaire chargea sur la voiture

des sirops, hypocras, hydromel, confitures, qu'il prétendait offrir,

étant de ses produits, aux frais de Clamecy. Je note que mon gendre le

trouvait fort mauvais, disant que ce n'était la coutume et que si chaque

maître, boucher, boulanger, cordonnier, barbier, et cætera, en voulait

faire ainsi, on ruinerait la ville et les particuliers. Il n'avait point

si tort; mais l'autre était échevin, comme lui, Florimond: n'y avait

rien à dire. Les petits sont sujets aux lois; et les autres les font.

On partit sur deux chars: le maire, les panneaux, les cadeaux, les

marmots, les quatre musiciens et les quatre échevins. Mais moi, j'allais

à pied. Bon pour les impotents de se faire charroyer, comme veaux à

l'abattoir ou vieilles au marché! À vrai dire, le temps n'était pas des

plus beaux. Le ciel était pesant, orageux, farineux. Phébus dardait son

oeil rond et brûlant sur nos nuques. La poussière et les mouches

s'élevaient de la route. Mais à part Florimond, qui craint pour son

teint blanc, plus qu'une demoiselle, nous étions tous contents: un ennui

partagé est un amusement.

Aussi longtemps qu'on vit la tour de Saint-Martin, chacun des beaux

messieurs garda l'air compassé. Mais sitôt qu'on fut hors des yeux de la

cité, tous les fronts s'éclaircirent, et les esprits se mirent, comme

moi, en bras de chemise. On échangea d'abord quelques propos salés.

(C'est la façon chez nous de se mettre en appétit.) Puis l'un chanta,

puis l'autre; je crois, Dieu me pardonne, que ce fut le maire en

personne qui entonna le couplet. Je jouai de mon flageolet. Tous les

autres s'en mirent. Et, perçant le concert des voix et des hautbois, la

petite voix grêle de ma Glodie montait, voletait et piaillait, piaillait

comme un moineau.

On n'allait pas très vite. D'eux-mêmes, les bidets, aux montées,

s'arrêtaient, soufflaient, pétaradaient. Pour reprendre la route, on

attendait qu'ils eussent exhalé leur musique. À la côte de Boychault,

notre tabellion, maître Pierre Delavau, nous fit faire un crochet (on ne

pouvait lui refuser: il était le seul échevin qui n'eût rien demandé)

pour aller, chemin faisant, dresser chez un client un projet de

testament. Chacun le trouva bon; mais ce fut un peu long; et notre

Florimond, s'accordant sur ce point avec l'apothicaire, trouva encore

matière à récrimination. «_J'aime mieux un raisin, voire trop vert, pour

moi que deux figues pour toi.»_ Maître Pierre Delavau n'en termina pas

moins, sans hâte, son affaire; fallut bien que l'acceptât, mi-figue,

mi-raisin, monsieur l'apothicaire.

Enfin, nous arrivâmes (l'on finit toujours par arriver), comme la

moutarde après dîner. Nos oiseaux sortaient de table, lorsque entra le

dessert par nos mains apporté. Mais ils en furent quittes pour

recommencer: oiseaux mangent toujours. Nos messieurs du conseil, aux

approches du château, avaient eu soin de faire un arrêt pénultième, afin

de revêtir leurs robes d'apparat, à l'abri du soleil soigneusement

pliées, leurs belles robes de lumière, chaudes aux yeux, riantes au

coeur, de soie verte pour le maire et de laine jaune clair pour ses

quatre compères: on eût dit un concombre et quatre potirons. Nous

entrâmes en faisant sonner nos instruments. Au bruit, l'on vit sortir

des fenêtres les têtes des valets désoeuvrés. Nos quatre vêtus-de-laine

et l'habillé-de-soie montèrent le perron, à la porte duquel daignèrent

se montrer (je ne voyais pas très bien) sur deux fraises deux têtes («_à

la fraise on connaît la bête»_), frisées, enrubannées, ainsi que deux

moutons. Nous autres, croque-musique et croquants, nous restions au

milieu de la cour. En sorte que je ne pus entendre de si loin le beau

discours latin que fit notre notaire. Mais je m'en consolai: car crois

que maître Pierre fut seul à l'écouter. Je me gardai bien, en revanche,

de manquer le spectacle de ma petite Glodie, montant à pas menus les

marches de l'escalier, ainsi qu'une Marie dans la Présentation, et

serrant contre son giron, entre ses deux menottes, la corbeille de

biscuits étagés qui montaient jusqu'à son menton. Elle n'en perdit pas

un: elle les couvait des yeux et des bras, la gourmande, la friponne, la

mignonne... Dieu! je l'aurais mangée...

Le charme de l'enfance est comme une musique; elle entre dans les coeurs

plus sûrement que celle que nous exécutions. Les plus fiers

s'humanisent; on redevient enfant, on oublie un instant son orgueil et

son rang. Mlle de Termes sourit à ma Glodie, gentiment, la baisa,

l'assit sur ses genoux, la prit par le menton, et rompant au mitan un

biscuit, elle dit: «Tends ton bec, partageons...» et mit le plus gros

bout dans le petit four rond. Alors, moi, dans ma joie, je criai à

pleine voix:

--Vive la bonne et belle, la fleur du Nivernois!

Et sur mon flageolet, je fis un joyeux trait, qui fendit l'air, ainsi

qu'avec son cri aigu, l'hirondelle.

Tous, aussitôt, de rire, en se tournant vers moi; et Glodie bât des

mains, en criant:

--Père-grand!

M. d'Asnois m'appelle:

--C'est ce fou de Breugnon...

(Il s'y connaît, ma foi. Il l'est autant que moi.)

Il me fait signe. Je viens avec mon flageolet, je monte d'un pas

guilleret, et je salue...

_(Courtois de bouche, main au bonnet,_

_Peu couste et bon est.)_

...je salue à droite, à gauche, je salue devant, derrière, je salue

chacun, chacune. Et cependant, d'un oeil discret, j'observe et tâche de

faire le tour de la demoiselle suspendue dans son vaste vertugadin (on

eût dit un battant de cloche); et la déshabillant (en pensée, cela

s'entend), je ris de la voir perdue, toute menue et nue dessous ses

aflutiaux. Elle était longue et mince, un peu noire de peau et très

blanche de poudre, de beaux yeux bruns luisants comme des escarboucles,

nez de petit goret fureteur et gourmand, bouche bonne à baiser, grasse

et rouge, et sur les joues des friselis de boucles. Elle dit, en me

voyant, d'un air condescendant:

--C'est à vous cette belle enfant?

Je réplique finement:

--Que savons-nous, madame? Voici monsieur mon gendre. C'est à lui d'en

répondre. Je n'en réponds pour lui. En tout cas, c'est notre bien. Aucun

ne nous le réclame. Ce n'est pas comme l'argent. «_Enfants sont richesse

de pauvres gens.»_

Elle daigna sourire, et mon sire d'Asnois s'esclaffa à grand bruit.

Florimond rit aussi; mais son rire était jaune. Moi, je restais sérieux,

je faisais le béjaune. Alors l'homme à la fraise et la dame à la cloche

voulurent condescendre à me questionner (ils m'avaient pris tous deux

pour un ménétrier) sur ce que pouvait bien rapporter mon métier. Je

réponds comme de juste:

--Autant que rien...

Sans dire ce que je faisais, d'ailleurs. Pourquoi l'aurais-je dit? Ils

ne me le demandaient point. J'attendais, je voulais voir, je me

divertissais. Je trouve assez plaisante la hauteur familière et

cérémonieuse que tous ces beaux messieurs, ces riches, croient devoir

prendre avec ceux qui n'ont rien et sont gueux! Il semble que toujours

ils leur fassent la leçon. Un pauvre est un enfant, il n'a pas sa

raison... Et puis (on ne le dit pas, mais on le pense), c'est sa faute:

Dieu l'a puni, c'est bien; le bon Dieu soit béni!

Comme si je n'étais point là, le Maillebois disait tout haut à sa

commère:

--Puisque aussi bien, madame, nous n'avons rien à faire, profitons de ce

pauvre hère; il a l'air un peu niais, il va de-ci, de-là, sonnant du

flageolet: il doit connaître bien le peuple des cabarets. Enquérons-nous

de lui de ce que la province pense, si tant est...

--Chut!

--... Si tant est qu'elle pense.

On me demanda donc:

--Eh bien, bonhomme, dis-nous, quel est l'esprit du pays?

Je répète:

--L'esprit?

en prenant l'air d'un abruti.

Et je clignais de l'oeil à un gros sieur d'Asnois, qui se tirait la barbe

et me laissait aller, riant sous sa large patte.

--L'esprit ne m'a pas l'air de courre la province, dit l'autre avec

ironie. Je te demande, bonhomme, ce qu'on pense, ce qu'on croit. Est-on

bon catholique? Est-on dévoué au roi?

Je réponds:

--Dieu est grand, et le roi est très grand. On les aime bien tous deux.

--Et que pense-t-on des princes?

--Ce sont de grands messieurs.

Colas Breugnon: Récit bourguignon · 第 7 / 16 段