en parlant et riant, avec ses yeux hardis qui cherchaient dans mes yeux
le défaut de mon coeur, pour le faire crier, je la vois, bras levés,
attirant une branche de cerisier chargée de rouges pendeloques qui
formaient une guirlande autour des cheveux roux; et, sans cueillir les
fruits, les becquetant à l'arbre, gorge tendue, bec en l'air, en
laissant les noyaux. Image d'un instant, éternelle et parfaite,
jeunesse, jeunesse avide qui tette les mamelles du ciel! Que de fois
j'ai gravé la ligne de ces beaux bras, de ce cou, de ces seins, de cette
bouche gourmande, de cette tête renversée, sur les panneaux de meubles,
en un rinceau fleuri!... Et penché sur mon mur, tendant le bras, je pris
violemment, j'arrachai la branche qu'elle broutait, j'y appliquai ma
bouche, je suçai goulûment les humides noyaux.
Nous nous retrouvions aussi, le dimanche, à la promenade, ou à la Cave
de Beaugy. Nous dansions; j'avais la grâce de maître Martin Bâton; amour
me donnait des ailes: amour apprend, dit-on, aux ânes à danser. Je crois
qu'à aucun instant, nous ne cessions de batailler... Qu'elle était
agaçante! M'en a-t-elle dégoisé, des malices mordantes, sur mon long nez
de travers, ma grande gueule bâillante où l'on eût pu, dit-elle, faire
cuire un pâté, ma barbe de savetier, et toute cette mienne figure que
monsieur mon curé prétend faite à l'image du Dieu qui m'a créé! (Quelle
pinte de rire, alors, quand je le verrai!) Elle ne me laissait pas une
minute de repos. Et je n'étais non plus ni bègue, ni manchot.
À ce jeu prolongé, nous commencions tous deux, vrai Dieu, à nous
échauffer... Te souviens-tu, Colas, des vendanges en la vigne de maître
Médard Lagneau? Belette était conviée. Nous étions côte à côte courbés
dans les perchées. Nos têtes se touchaient presque, et ma main
quelquefois, en dépouillant un cep, rencontrait par mégarde sa croupe ou
son mollet. Alors elle relevait sa face enluminée; comme une jeune
pouliche, elle m'appliquait une ruade, ou me barbouillait le nez avec le
jus d'une grappe; et moi, je lui en écrasais une, juteuse et noire, sur
sa gorge dorée que le soleil brûlait... Elle se défendait, ainsi qu'une
diablesse. J'avais beau la presser, jamais je ne réussis une fois à la
prendre. Chacun de nous guettait l'autre. Elle attisait le feu et me
regardait brûler, en me faisant la nique:
--Tu ne m'auras pas, Colas...
Et moi, l'air innocent et tapi sur mon mur, gros chat ramassé en boule
qui fait celui qui dort et, par l'étroite raie des paupières
entrouvertes, épie la souris qui danse, je me pourléchais d'avance:
--Rira bien le dernier.
Or, un après-midi (c'était en ce mois-ci), tout à la fin de mai (mais il
faisait alors bien plus chaud qu'aujourd'hui), l'air était accablant; le
ciel blanc vous soufflait son haleine brûlante comme la gueule d'un
four; dedans ce nid blotti, depuis presque une semaine, l'orage couvait
ses oeufs qui ne voulaient pas éclore. On fondait, de chaleur; le rabot
était en eau, et mon vilebrequin me collait dans la main. Je n'entendais
plus Belotte, qui tout à l'heure chantait. Je la cherchai des yeux. Dans
le jardin, personne... Soudain, je la vis là-bas, à l'ombre de la
cabane, assise sur une marche. Elle dormait, bouche ouverte, la tête
renversée, sur le seuil de la porte. Un de ses bras pendait, le long de
l'arrosoir. Le sommeil l'avait brusquement terrassée. Elle s'offrait
sans défense, tout son corps étalé, demi-nue et pâmée sous le ciel
enflammé, comme une Danaé! Je me crus Jupiter. J'escaladai le mur,
j'écrasai en passant les choux et les salades, je la pris à pleins bras,
je la baisai à pleine bouche; elle était chaude et nue et mouillée de
sueur; à demi endormie, elle se laissait prendre, gonflée de volupté;
et, sans rouvrir les yeux, sa bouche cherchait ma bouche et me rendait
mes baisers. Que se passa-t-il en moi? Quelle aberration! Le torrent du
désir me coulait sous la peau; j'étais ivre, j'étreignais cette chair
amoureuse; la proie que je convoitais, l'alouette rôtie me venait choir
dans le bec... Et voici (grande bête!) que je n'osai plus la prendre. Je
ne sais quel scrupule stupide me saisit. Je l'aimais trop, il m'était
pénible de penser que le sommeil la liait, que je tenais son corps et
non pas son esprit, et que ma fière jardinière, je ne la devrais donc
qu'à une trahison. Je m'arrachai au bonheur, je dénouai nos bras, nos
lèvres et les liens qui nous tenaient rivés. Ce ne fut pas sans peine:
l'homme est feu et la femme étoupe, nous brûlions tous les deux, je
tremblais et soufflais, comme cet autre sot qui vainquit Antiope. Enfin,
je triomphai, c'est-à-dire que je m'enfuis. À trente-cinq ans de là le
rouge m'en monte au front. Ah! jeunesse imbécile! Qu'il est bon de
penser qu'on a été si bête, et que cela fait frais au coeur!...
À partir de ce jour, elle fut avec moi une diablesse incarnée. Fantasque
autant que trois troupeaux de chèvres capricantes, plus que nuée
changeante, un jour elle me dardait un mépris insultant, ou bien elle
m'ignorait; un autre, m'arquebusait de regards langoureux, de rires
enjôleurs; cachée derrière un arbre, me visait sournoisement avec une
motte de terre s'écrasant sur ma nuque quand j'avais le dos tourné,
ou--pan sur le pif!--avec un noyau de prune, lorsque je levais le nez.
Et puis, à la promenade, elle caquetait, coquetait et coquericotait,
avec l'un, avec l'autre.
Le pire est qu'elle s'avisa, pour mieux me dépiter, de prendre au
trébuchet un autre merle de ma sorte, mon meilleur compagnon, Quiriace
Pinon. Nous étions, lui et moi, les deux doigts de la main. Tels Oreste
et Pylade, il n'était pas de rixes, noces ou festins où l'on vît l'un
sans l'autre, s'escrimant de la gueule, du jarret ou du poing. Il était
noueux comme un chêne, trapu, carré d'épaules et carré du cerveau, franc
de la langue et franc du collier. Il eût tué quiconque m'eût voulu
chercher noise. Ce fut lui justement qu'elle choisit pour me nuire. Elle
n'eut pas grand-peine. Il suffit de quatre oeillades et d'une
demi-douzaine des coutumières grimaces. Jouer de l'air innocent,
langoureux, effronté, ricaner, chuchoter, ou faire la sucrée, ciller,
battre des paupières, montrer les dents, sa lèvre mordre, ou bien la
pourlécher de sa langue pointue, se tortiller le cou, se dandiner les
hanches, et hocher le croupion, comme une bergeronnette, quel est le
fils d'Adam qui ne se laisserait prendre aux petites manigances de la
fille du serpent? Pinon en perdit le peu qu'il avait de raison. Dès
lors, nous fûmes deux, perchés sur notre mur, pantelants et pantois, à
guetter la belette. Sans desserrer les dents, déjà nous échangions des
regards furieux. Elle, attisait le feu et, pour mieux l'exciter,
l'aspergeait par moments d'une douche d'eau glacée.
Quel que fût mon dépit, je riais de l'arrosage. Mais Pinon, ce grand
cheval, en piaffait dans la cour. Il en jurait de rage, sacrait,
menaçait, tempêtait. Il était incapable de comprendre une plaisanterie,
à moins qu'il ne l'eût faite (et personne, en ce cas, ne la comprenait
que lui; mais il en riait pour trois). La donzelle cependant, comme une
mouche sur du lait, se délectait, buvant ces injures amoureuses; cette
rude manière différait de la mienne; et quoique cette Gauloise matoise,
bonne raillarde, gaillarde, fût bien plus près de moi que de cet animal
hennissant, se cabrant, ruadant, pétaradant, par divertissement, par
amour du changement, et pour me faire damner, elle n'avait que pour lui
de regards prometteurs, de sourires alléchants. Mais lorsqu'il
s'agissait de tenir ses promesses et que déjà le sot, fanfaron,
s'apprêtait à sonner sa fanfare, elle lui riait au nez et le laissait
quinaud. Moi, je riais aussi, bien entendu; et Pinon dépité tournait
contre moi sa rage; et il me soupçonnait de lui souffler sa belle.
Advint que, certain jour, il me pria tout net de lui céder la place. Je
dis avec douceur:
--Frère, j'allais justement te faire la même prière.
--Alors, frère, dit-il, faut se casser la tête.
--J'y pensais, répondis-je; mais, Pinon, il m'en coûte.
--Moins qu'à moi, mon Breugnon. Va-t'en donc, s'il te plaît: c'est assez
d'un seul coq dans un seul poulailler.
--D'accord, dis-je, va-t'en, toi: car la poule est à moi.
--À toi! tu as menti, cria-t-il, paysan, cul-terreux, et mangeux
d'caillé! Elle est mienne, je la tiens, nul autre n'y goûtera.
--Mon pauvre ami, je réponds, tu ne t'es donc pas regardé! Auvergnat,
croque-navets, à chacun son potage! Ce fin gâteau de Bourgogne est à
nous; il me plaît, j'en suis affriandé. N'y a point de part pour toi. Va
déterrer tes raves.
De menace en menace, nous en vînmes aux coups. Pourtant, nous avions
regret, car nous nous aimions bien.
--Écoute, me dit-il, laisse-la-moi, Breugnon: c'est moi qu'elle préfère.
--Nenni, dis-je, c'est moi.
--Eh bien, demandons-lui. L'évincé s'en ira.
--Tope-là! qu'elle choisisse!...
Oui, mais allez donc demander à une fille qu'elle choisisse! Elle a trop
de plaisir à prolonger l'attente, qui lui permet de prendre en pensée
l'un et l'autre et de n'en prendre aucun, et de tourner, retourner sur
le gril ses galants... Impossible de la saisir! Quand nous lui en
parlions, Belette nous répondait par un éclat de rire.
Nous revînmes à l'atelier, nous mîmes bas nos vestes.
--N'est plus d'autre moyen. Il faut que l'un de nous crève.
Au moment de s'empoigner, Pinon me dit:
--Bige-moi!
Nous nous embrassâmes deux fois.
--Maintenant, allons-y!
La danse commença. Nous y allions tous deux, à bon jeu bon argent. Pinon
m'assenait des coups à m'enfoncer le crâne sur les yeux et moi, je lui
défonçais le ventre, à coups de genoux. N'est rien tel que d'être amis
pour bien être ennemis. Au bout de quelques minutes, nous étions tout en
sang; et de rouges rigoles, ainsi que vieux bourgogne, nous ruisselaient
du nez... Ma foi, je ne sais pas comment cela eût tourné; mais sûrement
l'un des deux eût eu la peau de l'autre, si par grande fortune les
voisins ameutés et maître Médard Lagneau, qui rentrait au logis, ne nous
eussent séparés. Ce ne fut point commode: nous étions comme des dogues;
il fallut nous rosser pour nous faire lâcher prise. Maître Médard dut
prendre un fouet de charretier: il nous sangla, gifla, puis enfin
raisonna. Après le coup, Bourguignon sage. Quand on s'est bien cardé, on
devient philosophe, il est bien plus aisé d'écouter la raison. Nous
n'étions pas très fiers quand nous nous regardions. Et c'est alors
qu'advint le troisième larron.
Gros meunier, ras et roux, hure ronde, Jean Gifflard, joues enflées,
petits yeux enfoncés, il avait l'air toujours d'emboucher la trompette.
--Que voilà deux beaux coqs! dit-il en s'esclaffant. Ils seront bien
avancés quand, pour cette geline, ils se seront mangé la crête et les
rognons! Niquedouilles! Ne voyez-vous donc pas qu'elle se rengorge
d'aise, quand vous vous chantez pouilles? Il est plaisant, parbleu, pour
une de ces femelles, de traîner à ses cottes une harde amoureuse qui
brame après sa peau... Voulez-vous un bon conseil? Je vous le donne pour
rien. Faites la paix entre vous, moquez-vous d'elle, enfants, elle se
moque de vous. Tournez-lui les talons et partez, tous les deux. Elle
sera bien marrie. Faudra bon gré maugré qu'elle fasse enfin son choix,
et nous verrons alors qui des deux elle veut. Allons, ouste, filez!
Point de retard! Tranchons le vif! Courage! Suivez-moi, gens de bien!
Tandis que traînerez vos savates poudreuses sur les routes de France,
moi, je reste, compagnons, je reste pour vous servir: faut s'aider entre
frères! J'épierai la donzelle, je vous tiendrai au courant de ses
lamentations. Dès qu'elle aura choisi, je préviendrai le gagnant;
l'autre ira se faire pendre... Et là-dessus, allons boire! Boire et
boire noie la soif, l'amour et la mémoire...
Nous les noyâmes si bien (nous bûmes comme des bottes) que, le soir de
ce jour, au sortir du bouchon, nous fîmes notre paquet, nous prîmes
notre bâton; et nous voilà partis, par une nuit sans lune, moi et
l'autre niais, glorieux comme deux pets, et pleins de gratitude envers
ce bon Gifflard, qui se dilatait d'aise et dont les petits yeux, sous
les grasses paupières, dans la face luisante comme rillettes, riaient.
Nous fûmes moins glorieux, le lendemain matin. Nous n'en convenions
point, nous faisions les malins. Mais chacun ruminait, ruminait, et ne
comprenait plus l'étonnante tactique, pour prendre une place forte,
d'avoir foutu le camp. À mesure que le soleil roulait dans le ciel rond,
nous nous trouvions tous deux de plus en plus Jocrisses. Quand le soir
fut venu, nous nous guettions de l'oeil, parlant négligemment de la pluie
et du beau temps, pensant:
--Mon bon ami, comme tu parles bien! Cependant tu voudrais me fausser
compagnie. Mais n'y a point de risque. Je t'aime trop, mon frère, pour
te laisser tout seul. Où que tu ailles (masque, je le sais, je le
sais...), je t'emboîte le pas.
Après mainte mainte ruse afin de nous dépister (nous ne nous quittions
plus, même pour aller pisser), au milieu de la nuit,--nous feignions de
ronfler, mordus sur la paillasse par l'amour et les puces,--Pinon sauta
du lit et cria:
--Vingt bons dieux! Je cuis, je cuis, je cuis! Je n'en peux plus! Je
m'en retourne...
Moi, je dis:
--Retournons.
Nous mîmes un jour entier à revenir chez nous. Le soleil se couchait.
Jusqu'à ce que vînt la nuit, nous restâmes cachés dans les bois du
Marché. Nous ne tenions pas beaucoup à ce qu'on nous vît entrer: on eût
daubé sur nous. Et puis, voulions surprendre la Belette dolente, seule,
pleurant, s'accusant:
«Hélas! m'ami, m'ami, pourquoi es-tu parti?» Qu'elle s'en mordît les
doigts et soupirât, nul doute; mais qui était l'ami? Chacun répondait:
--Moi.
Or, arrivés sans bruit le long de son jardin (une sourde inquiétude nous
picotait le sein), sous sa fenêtre ouverte et baignée par la lune, à la
branche d'un pommier nous vîmes accroché... Que croyez? Une pomme? Un
chapeau de meunier! Vous conterai-je la suite? Bonnes gens, vous seriez
trop aises. Jà, je vous vois, farceurs, qui vous épanouissez. Le malheur
du voisin est pour vous divertir. Cocus sont toujours contents que
croisse la confrérie...
Quiriace prit son élan et bondit comme un daim (il en avait les cornes).
Fonça sur le pommier au fruit enfariné, escalada le mur, s'engouffra
dans la chambre, d'où sortirent aussitôt des cris, des glapissements,
des mugissements de veau, des jurons...
--Vertusguoy, ventreguoy, sacripant, sacredieu, au meurtre, à mort, à
l'aide, cocu, coquin, coquard, catin, crottin, cafard, crapaud,
croquant, carcan, je t'essorillerai, je te boyauderai, je t'en baillerai
de vertes, des mûres et des blettes, je te talerai le derrière, attrape,
face à clystère!...
Et des beugnes, et des bignes... Et vlan! et pan! et rran! Patatras!
vitres brisées, vaisselle cassée, meubles qui croulent, gros corps qui
roulent, fille qui piaille, mâtins qui braillent... À cette musique
diabolique (soufflez, ménestriers!) vous pensez si l'on vit le quartier
ameuté!
Je ne m'attardai point à regarder la suite. J'en avais assez vu. Je
repris le chemin par où j'étais venu, riant d'un oeil et de l'autre
pleurant, l'oreille basse et le nez au vent.
--Bien, mon Colas, disais-je, tu l'as échappé belle!
Et tout au fond de lui, Colas était penaud de n'avoir pas au piège pu
laisser ses houseaux. Je faisais le farceur, je me remémorais tout le
charivari, je mimais l'un, puis l'autre, le meunier, la fille, l'âne, je
poussais des soupirs à me décrocher l'âme...
--Hélas! que c'est plaisant! que mon coeur a de peine! Ah! j'en mourrai,
disais-je, de rire... non, de douleur. Qu'il s'en est fallu de peu que
cette petite gueuse ne me mît sous le bât mariteux et piteux! Eh! que ne
l'a-t-elle fait! Que ne suis-je cocu! Du moins, je l'aurais eue. C'est
déjà quelque chose, d'être bâté par ce qu'on aime!... Dalila! Dalila!
Ah! traderidera!...
Quinze jours durant, je fus ainsi tiraillé entre l'envie de rire et
l'envie de larmoyer. Je résumais, à moi seul, en ma face de travers,
toute la sagesse antique, Héraclite le pleurard et Démocrite hilare.
Mais les gens, sans pitié, me riaient tous au nez. À de certaines
heures, quand je pensais à ma mie, je me serais fait périr. Ces heures
ne duraient guère. Par bonheur!... Il est très beau d'aimer; mais par
Dieu, mes amis, c'est trop aimer quand on en meurt! Bon pour les Amadis
et pour les Galaor! Nous ne sommes pas, en Bourgogne, des héros de
roman. Nous vivons: nous vivons. Quand on nous a fait naître, on ne nous
a pas demandé si cela nous agréait, nul ne s'est informé si nous
voulions la vie; mais puisque nous y sommes, nom d'un bonhomme, j'y
reste. Le monde a besoin de nous... À moins que ce ne soit nous qui
ayons besoin de lui. Qu'il soit bon ou mauvais, pour que nous le
quittions faut qu'on nous mette dehors. Vin tiré, faut le boire. Vin bu,
tirons-en d'autre de nos coteaux mamelus! On n'a pas le temps de mourir,
quand on est Bourguignon. Pour ce qui est de souffrir, tout aussi bien
que vous (ne soyez pas si fiers), nous nous en acquittons. Pendant
quatre ou cinq mois, j'ai souffert comme un chien. Et puis, le temps
nous passe et laisse nos chagrins, trop lourds, sur l'autre rive. À
présent je me dis:
--C'est comme si je l'avais eue...
Ah! Belette! Belotte!... Tout de même, je ne l'ai point eue. Et c'est ce
tripeandouille, Gifflard, sac à farine, face de potiron, qui l'a, qui la
pelote, la mignote, Belotte, depuis trente ans passés... Trente ans!...
son appétit doit être rassasié! À ce que l'on m'a dit, il n'en avait
plus guère, dès le lendemain du jour où il l'a épousée. Pour ce goulu,
ce glou, morceau avalé n'a plus goût. Sans le charivari qui fit au lit,
au nid, trouver maître coucou (Ah! Pinon le braillard!), jamais
l'écornifleur ne se fût laissé pincer à mettre son gros doigt en anneau
trop étroit... Io, Hymen, Hyménée! Bien attrapé, ma foi! Plus attrapée,
Belette: car meunier mécontent se paie sur sa bête. Et le plus attrapé
des trois, c'est encore moi. Or, donc, Breugnon, rions (il y a bien de
quoi), de lui, d'elle, et de moi...
* * *
Et voici qu'en riant, j'aperçus à vingt pas, au détour de l'allée (grand
Dieu! aurais-je bavardé deux heures d'affilée!) la maison au toit rouge,
volets verts, dont un cep sinueux de vigne, comme un serpent, vêtait le
ventre blanc de ses feuilles pudiques. Et devant la porte ouverte, à
l'ombre d'un noyer, sur une auge de pierre où coulait une eau claire,
une femme inclinée, que je reconnus bien (pourtant, je ne l'avais point
revue depuis des années). Et j'eus les jambes cassées...
Je faillis détaler. Mais elle m'avait vu, et elle me regardait, en
continuant de puiser de l'eau à la fontaine. Et voilà que je vis qu'elle
aussi, brusquement, elle m'avait reconnu... Oh! elle n'en montra rien,
elle était bien trop fière; mais le seau qu'elle tenait coula de ses
mains dans l'auge. Et elle dit:
--Jean de Lagny, qui n'a point de hâte... Ne te presse donc pas.
Moi, je réponds:
--C'est-y que tu m'attendais?
--Moi, dit-elle, je n'ai garde, je me soucie bien de toi!
--Ma foi, dis-je, c'est comme moi. Tout de même je suis bien aise.
--Et tu ne me gênes point.
Nous étions là plantés, l'un en face de l'autre, elle avec ses bras
mouillés, moi en manches de chemise, nous dandinant tous deux; et nous
nous regardions, et nous n'avions même pas la force de nous voir. Au
fond de la fontaine, le seau continuait de boire. Elle me dit:
--Entre donc, tu as bien un moment?
--Une minute ou deux. Je suis un peu pressé.
--On ne s'en douterait guère. Qu'est-ce donc qui t'amène?
--Moi? Rien, fis-je avec aplomb, rien, je me promène.
--Tu es donc bien riche, dit-elle.
--Riche, non de pécune, mais de ma fantaisie.
--Tu n'as pas changé, dit-elle, tu es toujours le même fou.
--Qui fol naquit jamais ne guérit.
Nous entrâmes dans la cour. Elle referma la porte. Nous étions seuls, au
milieu des poules qui caquetaient. Tous les gens de la ferme étaient
allés aux champs. Pour se donner une contenance, aussi par habitude,
elle crut bon d'aller fermer, ou bien ouvrir (je ne sais plus au juste),
la porte de la grange, en gourmandant Médor. Et moi, afin de prendre une
mine dégagée, je parlais de sa maison, des poulets, des pigeons, du coq,
du chien, du chat, des canards, du cochon. J'aurais énuméré, si elle
m'eût laissé, toute l'arche de Noé! Soudain, elle dit:
--Breugnon!
J'eus le souffle coupé. Elle répéta:
--Breugnon!
Et nous nous regardions.
--Embrasse-moi, dit-elle.
Je ne me fis pas prier. Lorsqu'on est si vieux, ça ne fait de mal à
personne, si ça ne fait plus grand bien. (Ça fait toujours du bien.) De
sentir sur mes joues, sur mes vieilles joues râpeuses, ses vieilles
joues fripées, cela me démangea les yeux d'une envie de pleurer. Mais je
ne pleurai point, je ne suis pas si bête! Elle me dit:
--Tu piques.
--Ma foi, dis-je, ce matin, si l'on avait appris que je t'embrasserais,
je me serais fait le menton. Ma barbe était plus douce, il y a
trente-cinq années, quand je voulais, toi non, quand je voulais, ma
bergère, et ron ron ron petit patapon, la frotter contre ton menton:
--Tu y penses donc toujours? dit-elle.
--Nenni, je n'y pense jamais.
Nous nous fixâmes en riant, à qui ferait des deux baisser les yeux de
l'autre.
--Orgueilleux, entêté, caboche de mulet, comme tu me ressemblais!
dit-elle. Mais toi, grison, tu ne veux point vieillir. Certes, Breugnon,
mon ami, tu n'as point embelli, tu as les pattes d'oie, ton nez s'est
élargi. Mais comme tu ne fus beau en aucun temps de ta vie, tu n'avais
rien à perdre, et tu n'as rien perdu. Pas même un de tes cheveux, j'en
jurerais, égoïste! C'est à peine si ton poil çà et là est plus gris.
Je dis:
--Tête de fou, tu le sais, ne blanchit.
--Vauriens d'hommes, vous autres, vous ne vous faites point de bile,
vous prenez du bon temps. Mais nous, nous vieillissons, nous
vieillissons pour deux. Vois cette ruine. Hélas! Hélas! ce corps si
ferme et doux à regarder, plus doux à caresser, cette gorge, ces seins,
ces reins, ce teint, cette chair savoureuse et dure comme un jeune
fruit... où sont-ils, et où suis-je? où me suis-je perdue? M'aurais-tu
reconnue seulement si tu m'avais rencontrée au marché?
--Entre toutes les femmes, je t'aurais reconnue, dis-je, les yeux
fermés.
--Les yeux fermés, oui, mais ouverts? Regarde ces joues creusées, cette
bouche édentée, ce long nez aminci en lame de couteau, ces yeux rougis,
ce cou flétri, cette outre flasque, ce ventre déformé...
Je dis (j'avais bien vu tout ce qu'elle racontait):
--Petite brebiette toujours semble jeunette.
--Tu ne remarques donc rien?
--J'ai de bons yeux, Belette.
--Hélas! où a-t-elle passé, ta belette, ta belette?
Je dis:
--«Elle a passé par ici, le furet du bois joli.» Elle se cache, elle
fuit, elle s'est retirée. Mais je la vois toujours, je vois son fin
museau et ses yeux de malice, qui me guettent et m'attirent au fond de
son terrier.
--Il n'y a point de risque, dit-elle, que tu y entres. Renard, que tu as
pris de panse! Certes, chagrin d'amour ne t'a point fait maigrir.
--Je serais bien avancé! dis-je. Le chagrin, faut le nourrir.
--Viens donc faire boire l'enfant.
Nous entrâmes à la ferme et nous nous attablâmes. Je ne sais plus trop
bien ce que je bus ou mangeai, j'avais l'âme occupée; mais je n'en
perdis point un coup de dent ni de gosier. Les coudes sur la table elle
me regardait faire: puis, elle dit en raillant:
--Es-tu moins affligé?
--Comme dit la chanson, fis-je: corps vide, âme désolée; et bien repu,
âme consolée.
Sa grande bouche mince et moqueuse se taisait; et tandis que pour faire
le faraud, je disais je ne sais quoi, des sornettes, nos yeux se
regardaient et pensaient au passé. Soudain:
--Breugnon! dit-elle. Sais-tu? Je ne l'ai jamais dit. Je puis bien le
faire maintenant que cela ne sert plus à rien. C'était toi que j'aimais.
Je dis:
--Je le savais bien.
--Tu le savais, vaurien! Eh! que ne me l'as-tu dit?
--Esprit de contradiction, il eût suffi que je le dise, pour que tu
répondisses non.
--Qu'est-ce que cela pouvait te faire, si je pensais le contraire?
Est-ce la bouche qu'on baise, ou bien ce qu'elle dit?
--C'est que la tienne, pardi, ne se contentait pas de dire. J'en ai su
quelque chose, cette nuit que trouvai en ton four le meunier.
--C'est ta faute, dit-elle, le four ne chauffait pas pour lui. Certes,
c'est la mienne aussi; mais je fus bien punie. Toi qui sais tout, Colas,
tu ne sais pourtant pas que je l'ai pris par dépit de ce que tu es
parti. Ah! comme je t'en ai voulu! Je t'en voulais déjà, ce soir (t'en
souviens-tu?) que tu m'as dédaignée.
--Moi! dis-je.
--Toi, pendard, quand tu m'es venu cueillir dans mon jardin, un soir que
j'étais endormie, et puis que tu m'as laissée à l'arbre, avec mépris.