de ses confrères, parlait d'écus, de la vertu, d'argent, de politique,
de contrats, de république... romaine (il est républicain, en vers
latins; mais dans la vie, prudent bourgeois, il est bon serviteur du
roi).
Puis, au fond, mon oeil vagabond dénicha Perrin le Queux, en biaude[5]
bleue, raide empesée, Perrin de Corvol-l'Orgueilleux, dont le regard au
même instant se rencontrant avec le mien, il s'exclama, il se leva et
m'appela. Je jurais qu'il m'avait vu, dès le début; mais le matois se
tenait coi, car il me doit deux armoires en beau noyer, depuis deux ans,
que j'ai taillées. Il vint à moi, m'offrit un verre:
--Tout mon coeur, mon coeur vous salue[6]...
...M'en offrit deux:
--«Pour marcher droit, sur les deux jambes marcher l'on doit...»
...Me proposa de prendre part à son repas. Il espérait qu'ayant dîné,
je dirais non. Je l'attrapai: car je dis oui. Sur ma créance, autant de
pris.
Je recommençai donc, mais cette fois plus calme, posément, n'ayant plus
à craindre la famine. Peu à peu, les dîneurs grossiers, les gens pressés
qui ne savent manger, pareils aux animaux, qu'afin de se nourrir,
avaient vidé les lieux; et il ne restait plus que les honnêtes gens,
gens d'âge et de talent, qui savent ce que vaut le beau, le bien, le
bon, et pour qui un bon plat est une bonne action. La porte était
ouverte, l'air et le soleil entraient, et trois poulettes noires
allongeant leur cou raide pour piquer les miettes sous la table et les
pattes d'un vieux chien qui dormait, et les jacassements des femmes dans
la rue, le cri du vitrier, et: «À mon beau poisson!» et le rugissement
d'un âne comme un lion. Sur la place poudreuse, on voyait deux boeufs
blancs, attelés à un char, et couchés, immobiles, leurs jambes repliées
sous leurs beaux flancs luisants, et la bave au menton, mâchonnant leur
écume avec mansuétude. Des pigeons sur le toit, au soleil, roucoulaient.
J'aurais bien fait comme eux; et je crois que nous tous, tant nous nous
sentions aises, si l'on nous eût passé la main le long du dos, nous
eussions fait ronron.
La conversation s'établit entre tous, de table à table, tous unis, tous
amis, tous frères: le curé, le queux, le notaire, son partenaire, et
l'hôtelière au nom si doux (c'est Baiselat: le nom promet; elle a tenu,
et au-delà). Pour mieux causer, je m'en allais de l'un à l'autre,
m'asseyant ici, puis là. On parla de politique. Pour que le bonheur soit
complet, après souper il ne déplaît de songer au malheur des temps. Tous
nos messieurs se lamentaient de la misère, de la cherté, du peu
d'affaires, de la ruine de notre France, de notre race en décadence, des
gouvernants, des intrigants. Mais prudemment. Ils ne nommaient aucun des
gens. Les grands ont des oreilles grandes comme eux; on ne sait pas si
l'on n'en va pas à tout moment voir passer un bout sous la porte.
Pourtant, la Vérité, en bonne Bourguignonne, étant au fond du muid, nos
amis se risquèrent peu à peu de crier contre ceux de nos maîtres qui
étaient le plus loin. Surtout, ils s'accordèrent contre les Italiens,
Conchine[7], la vermine que la grosse dondon de Florence, la reine,
apporta dans ses jupons. Si vous trouvez deux chiens qui rongent votre
rôt, dont l'un est étranger, dont le second est vôtre, vous chassez
celui-ci, mais vous assommez l'autre. Par esprit de justice, par
contradiction, je dis qu'il ne fallait châtier un seul chien, mais tous
les deux, qu'à ouïr les gens, il eût semblé qu'il ne fût de mal en
France qu'italien, que grâce à Dieu nous ne manquions ni d'autres maux,
ni de coquins. À quoi tous, d'une seule voix, répondirent qu'un coquin
italien en vaut trois et que trois Italiens honnêtes ne valent point le
tiers d'un honnête François. Je répliquai qu'ici ou là, où sont les
hommes, ce sont les mêmes animaux, et qu'une bête en vaut une autre,
qu'un bon homme, d'où qu'il soit, est bon à voir et à avoir; et quand je
l'ai, je l'aime bien, même italien. Là-dessus, ils me tombèrent tous sur
le dos, raillant, disant qu'on connaissait mon goût, et me nommant vieux
fou, Breugnon bouge-toujours, le pérégrin, l'errant, Breugnon frotteur
de routes... c'est vrai que, dans le temps, j'en ai usé beaucoup.
Lorsque notre bon duc, le père de celui d'aujourd'hui, m'envoya à
Mantoue et à Albissola, afin d'étudier les émaux, les faïences et les
industries d'art, que depuis nous plantâmes dans la terre de chez nous,
je n'ai pas ménagé les routes ni la semelle de mes pieds. Tout le trajet
de Saint-Martin à Saint-André-le-Mantouan je l'ai fait, le bâton au
poing, sur mes deux jambes. Il est plaisant sous ses talons de voir la
terre qui s'allonge et pétrir la chair du monde... Mais n'y pensons pas
trop: je recommencerais... Ils se moquent de moi! Eh! je suis un
Gaulois, je suis un fils de ceux qui pillaient l'univers. «Que diable
as-tu pillé? me dit-on en riant, et qu'as-tu rapporté?»--«Autant qu'eux.
Plein mes yeux. Les poches vides, c'est vrai. Mais la tête gavée.»...
Dieu! que c'est bon de voir, d'entendre, de goûter, de se remémorer!
Tout voir et tout savoir, on ne peut pas, je sais bien; mais tout ce
qu'on peut, au moins! Je suis comme une éponge qui tette l'océan. Ou
bien plutôt, je suis une grappe ventrue, mûre, pleine à crever du beau
jus de la terre. Quelle vendange on ferait si on l'allait presser! Pas
si bête, mes fils, c'est moi qui la boirai! Car vous la dédaignez. Eh
bien, tant mieux pour moi! Je n'insisterai pas. Autrefois, j'ai voulu
partager avec vous les miettes du bonheur que j'avais ramassé, tous mes
beaux souvenirs des pays de lumière. Mais les gens de chez nous ne sont
pas curieux, sinon de ce que fait le voisin, et surtout la voisine. Le
reste est trop loin pour y croire. Si tu veux, vas-y voir! Ici, j'en
vois autant. «Trou arrière, trou avant, ceux qui viennent de Rome valent
pis que devant.» Fort bien! Je laisse dire et ne force personne. Puisque
vous m'en voulez, je garde ce que j'ai vu, sous mes paupières, au fond
des yeux. Il ne faut pas vouloir rendre les gens heureux, malgré eux. Il
vaut bien mieux l'être avec eux, à leur façon, puis à la sienne. Un
bonheur vaut moins que deux.
C'est pourquoi, tout en dessinant, sans qu'il s'en doute, les naseaux de
Delavau, et le curé qui bat des ailes en parlant, j'écoute et chante
leur couplet, que je connais: «Quel orgueil, quelle joie d'être
Clamecycois!» Et pardieu, je le pense. C'est une bonne ville. Une ville
qui m'a fait ne peut être mauvaise. La plante humaine y pousse à l'aise,
grassement, sans piquants, point méchante, tout au plus de la langue que
nous avons bien affilée. Mais pour médire un peu du prochain (qui
riposte), il n'en va pas plus mal, on ne l'aime que mieux, et on ne lui
ferait tort d'un seul de ses cheveux. Delavau nous rappelle (et nous en
sommes fiers, tous, même le curé) la tranquille ironie de notre
Nivernois au milieu des folies du reste du pays, notre échevin Ragon
refusant de s'unir aux Guisards, aux ligueurs, aux hérétiques, aux
catholiques, Rome ou Genève, chiens enragés ou loups-cerviers, et saint
Barthélemy venant laver chez nous ses mains ensanglantées. Autour de
notre duc, tous serrés, nous formions un îlot de bon sens, où se
brisaient les flots... Le défunt duc Louis et feu le roi Henri, on ne
peut en parler sans en être attendri! Comme nous nous aimions! Ils
étaient faits pour nous, nous étions faits pour eux. Ils avaient leurs
défauts, certes, tout comme nous. Mais ces défauts étaient humains et
les faisaient plus proches, moins lointains. On disait en riant: «Nevers
est encore vert!» ou: «L'année sera bonne. Nous ne manquerons pas
d'enfants. Le vert-galant nous en fit un encore...» Ah! nous avons mangé
notre pain blanc d'abord. Aussi, nous aimons tous à parler de ces temps.
Delavau a connu le duc Louis comme moi. Mais seul, j'ai vu le roi Henri,
et j'en profite: car, devant qu'ils m'en prient, je leur fais le récit,
pour la centième fois (c'est toujours la première, pour moi, pour eux
aussi, j'espère, s'ils sont de bons François), comment je le vis, le roi
gris, en chapeau gris, en habit gris (par les trous passaient ses
coudes), à cheval sur un cheval gris, le poil gris et les yeux gris,
tout gris dehors, dedans tout or...
Par malheur, le premier clerc de mons notaire m'interrompt pour
l'avertir qu'un client meurt et le demande. Il doit partir, bien à
regret,--non pas avant de nous avoir gratifiés d'une histoire qu'il
préparait depuis une heure: (je le voyais qui sur sa langue la
retournait; mais moi d'abord plaçai la mienne). Soyons juste, elle était
bonne, j'ai bien ri. Pour vous conter la gaudriole, le Delavau est sans
égal.
* * *
Après que nous fûmes ainsi remis de nos émotions, détendus et lavés du
gosier au talon, nous sortîmes ensemble... (il devait être alors cinq
heures moins un quart, ou cinq heures à peine... En trois petites
heures, eh! j'avais récolté, avec deux bons dîners et de gais souvenirs,
une commande du notaire pour deux bahuts qu'il me fait faire)... La
compagnie se sépara après avoir pris un biscuit trempé dans deux doigts
de cassis, chez Rathery l'apothicaire. Delavau acheva d'y conter son
histoire, et nous accompagna, pour en entendre une autre, jusqu'à la
Mirandole, où nous nous séparâmes, définitivement, après avoir fait
halte, le ventre au mur, pour épancher nos dernières effusions.
Comme il était trop tard et trop tôt pour rentrer, je descendis vers
Bethléem avec un marchand de charbon, qui suivait sa charrette, en
sonnant du clairon. Près de la tour Lourdeaux, je croisai un charron,
qui courait en chassant devant lui une roue; et quand il la voyait
ralentir, il sautait, lui décochant un coup. Tel un qui court après la
roue de la Fortune; et quand il va monter dessus, elle s'enfuit. Et je
notai l'image, afin de m'en servir.
Cependant, j'étais hésitant si je devais reprendre ou non, pour
retourner à la maison, le plus court ou le plus long, lorsque je vis de
Panteor[8] venir une procession, la croix en tête, que tenait, en
l'appuyant sur son bedon, comme une lance, un polisson, pas plus haut
que ma jambe, et qui tirait la langue à l'autre enfant de choeur, en
louchant vers le bout de son sacré bâton. Après lui, quatre vieux
portaient cahin-caha, dessous un drap, de leurs mains rouges et
gonflées, un endormi qui s'en allait, sous l'aileron de son curé, en
terre achever son somme. Par politesse, je fis la conduite jusqu'au
logis. C'est plus gai, quand on n'est pas seul. J'avoue aussi que je
suivais un peu afin d'ouïr la veuve, qui, selon l'us, allait bramant, à
côté de l'officiant, et racontant la maladie et les remèdes qu'avait
pris le défunt et son agonie, ses vertus, son affection, sa complexion,
enfin sa vie et celle de son épousée. Elle alternait son élégie avec les
chansons du curé. Nous suivions, intéressés: car je n'ai pas besoin de
dire que, tout le long, nous récoltions de braves coeurs pour compatir et
des oreilles pour ouïr. Enfin, rendu à domicile, à l'auberge du bon
sommeil, on le posa dans son cercueil, au bord de la fosse bâillante; et
comme un gueux n'a pas le droit d'emporter sa chemise de bois (on dort
aussi bien tout nu), après avoir levé le drap et le couvercle de la
boîte, on le vida au fond du trou.
Quand j'eus jeté dessus une pelletée de terre afin de lui border son
lit, et fait le signe de la croix pour écarter les mauvais rêves, je
m'en allai bien satisfait: j'avais tout vu, tout entendu, pris part aux
joies, pris part aux peines; mon bissac était rempli.
Pour finir, je m'en revins, le long de l'eau. Je comptais prendre, au
confluent des deux rivières, le Beuvron, pour retourner à ma maison;
mais la soirée était si belle que me trouvai, sans y penser, hors de la
ville, et je suivis l'Yonne enjôleuse qui m'entraîna jusqu'au pertuis de
La Forêt. L'eau calme et lisse s'enfuyait, sans un pli à sa robe claire;
on était pris par les prunelles, comme un poisson qui a gobé un hameçon;
tout le ciel était comme moi pris au filet de la rivière; il s'y
baignait avec ses nuages, qui s'accrochaient, flottant, aux herbes, aux
roseaux; et le soleil lavait ses crins dorés dans l'eau. Près d'un vieux
homme je m'assis, qui gardait, traînant la quille, deux vaches maigres;
je m'enquis de sa santé, lui conseillai de se chausser la jambe d'un bas
fourré d'orties piquantes (je fais le mire[9], à mes loisirs). Il me
raconta son histoire, ses maux, ses deuils, avec gaieté, parut vexé que
je le crusse de cinq ou six ans moins âgé (il en avait soixante et
quinze); il y mettait sa vanité, il était fier d'avoir été celui qui,
ayant plus vécu, avait plus enduré. Il trouvait naturel qu'on endurât,
que les meilleurs pâtissent avec les méchants, puisqu'en revanche les
faveurs du Ciel se répandent sans distinguer sur les méchants et les
meilleurs: au bout du compte, ainsi tout est égal, c'est bien, riches et
pauvres, beaux et laids, tous un jour dormiront en paix dans les bras du
même Père... Et ses pensées, sa voix cassée, comme dans l'herbe les
grillons, le bouillonnement de l'écluse, l'odeur de bois et de goudron
que le vent apportait du port, l'eau immobile qui fuyait, les beaux
reflets, tout s'accordait et se fondait avec la paix de la soirée.
Le vieux partit, je rentrai seul, à petits pas, en regardant les ronds
qui tournoyaient dans l'eau, et les bras derrière mon dos. Si absorbé
par les images qui flottaient sur le Beuvron que j'oubliais de remarquer
où j'allais, où j'étais: si bien que brusquement je tressautai, en
m'entendant interpeller, de l'autre bord de la rivière, par une voix
trop familière... J'étais, sans m'en être aperçu, revenu devant ma
maison! À la fenêtre, ma douce amie, ma femme me montrait le poing. Je
feignis de ne la voir point, les yeux fixés sur le courant; et
cependant, me rigolant, je la voyais se démenant, gesticulant, la tête
en bas, dans le miroir de la rivière. Je me taisais; mais en mon ventre
je riais, et mon ventre sous moi roulait. Plus je riais, plus, indignée,
elle plongeait dans le Beuvron; et plus elle y piquait la tête, plus je
riais. Enfin, de rage elle claqua porte et fenêtre, et sortit comme un
ouragan pour me chercher... Oui, mais il lui fallut passer par-dessus
l'eau. À gauche? À droite? Entre deux ponts, nous nous trouvions... Elle
choisit la passerelle à droite. Et naturellement, quand je la vis en ce
chemin, moi je pris l'autre et m'en revins par le grand pont où, seul,
Gadin, comme un héron, restait planté, stoïque, depuis le matin.
Je me retrouvai au logis. C'était la nuit. Comment diable passent les
jours? Je ne suis pas heureusement comme Tite, ce fainéant, ce Romain
qui geignait toujours qu'il avait perdu son temps. Je ne perds rien, je
suis content de ma journée, je l'ai gagnée. Seulement, il m'en faudrait
deux, deux chaque jour; je n'en ai pas pour mon argent. À peine je
commence à boire, mon verre est vide; il est fêlé! Je connais d'autres
gens qui sirotent le leur, ils n'en finissent point. Est-ce que par
hasard ils ont un plus grand verre? Parbleu, ce serait là injustice
criante. Hé! là-haut, l'aubergiste à l'enseigne du Soleil, toi qui
verses le jour, fais-moi bonne mesure!... Mais non, béni sois-tu, mon
Dieu, qui m'a donné de m'en aller toujours de table avec la faim et
d'aimer tant le jour (la nuit est aussi bonne) que de l'une et de
l'autre je n'ai jamais assez!... Comme tu fuis, avril! Si tôt finie,
journée!... N'importe! J'ai bien joui de vous, je vous ai eus, et je
vous ai tenus. Et j'ai baisé tes seins menus, pucelette maigrelette,
fille gracile du printemps... Et maintenant, à toi! Bonjour, la nuit! Je
te prends. Chacune à son tour! Nous allons coucher ensemble... Ah!
sacrebleu, mais entre nous, une autre aussi sera couchée... Ma vieille
rentre...
V
BELETTE
Mai.
Depuis trois mois, j'avais reçu la commande d'un bahut avec un grand
dressoir, pour le château d'Asnois; et j'attendais, pour commencer,
d'être allé de mes yeux revoir la maison, la chambre et la place. Car un
beau meuble est comme un fruit qu'on doit cueillir à l'espalier; il ne
saurait pousser sans l'arbre; et tel est l'arbre, tel le fruit. Ne me
parlez point d'une beauté, qui pourrait être ici ou là, et qui s'ajuste
à tout milieu, comme une fille à qui la paie le mieux. C'est la Vénus
des carrefours. L'art est pour nous quelqu'un de la famille, le génie du
foyer, l'ami, le compagnon, et qui dit mieux que nous ce que tous nous
sentons; l'art, c'est notre dieu lare. Si tu veux le connaître, il faut
connaître sa maison. Le dieu est fait pour l'homme, et l'oeuvre pour le
lieu qu'elle achève et remplit. Le beau est ce qui est le plus beau en
sa place.
J'allai donc voir la place où je pourrais planter mon meuble; et j'y
passai une partie de la journée, y compris le boire et manger: car
l'esprit ne doit point le corps faire oublier. Après que tous deux
eurent satisfaction, je repris le chemin par où j'étais venu, et je m'en
retournai gaillardement à la maison.
Déjà je me trouvais à la croisée des routes, et, bien que je n'eusse
aucun doute sur celle que je devais suivre, je louchais sur l'autre
chemin que je voyais ruisseler parmi les prairies, entre les haies
fleuries.
«Qu'il ferait bon, me disais-je, flâner de ce côté! Au diable les
grandes routes, qui mènent au but tout droit! Le jour est beau et long.
N'allons pas, mon ami, plus vite qu'Apollon. Nous arriverons toujours.
Notre vieille n'aura point perdu son caquet, pour attendre... Dieu, que
ce petit prunier à la frimousse blanche est plaisant à regarder! Allons
à sa rencontre. Rien que cinq ou six pas. Le zéphir fait voler dans
l'air ses petites plumes: on dirait une neige. Que d'oiseaux
gazouillants! Ho! Ho! quel délice!... Et ce ruisseau qui glisse, en
grommelant, sous l'herbe, comme un chaton qui joue à chasser une pelote
par-dessous un tapis... Suivons-le. Voici un rideau d'arbres qui
s'oppose à sa course. Il sera bien attrapé... Ah! le petit mâtin, par où
est-il passé?... Ici, ici, dessous les jambes, les vieilles jambes
noueuses, goutteuses, et gonflées de cet orme étêté. Voyez-vous
l'effronté!... Mais où diable ce chemin peut-il bien me mener?...»
Ainsi, je devisais, marchant sur les talons de mon ombre bavarde; et je
feignais, hypocrite, d'ignorer de quel côté ce sentier enjôleur voulait
nous entraîner. Que tu mens bien, Colas! Plus ingénieux qu'Ulysse, tu te
bernes toi-même. Tu le sais bien, où tu vas! Tu le savais, sournois, dès
l'instant que tu sortais de la porte d'Asnois. À une heure, par là-bas,
est la ferme de Céline, notre passion d'autrefois. Nous allons la
surprendre... Mais qui d'elle, ou de moi, sera le plus surpris? Tant
d'années ont passé depuis que je ne la vis! Que sera-t-il resté de son
minois malicieux et de sa fine gueulette, à ma Belette? Je puis bien
l'affronter; à présent, n'y a plus de risques qu'elle me grignote le
coeur avec ses dents pointues. Mon coeur est desséché, ainsi qu'un vieux
sarment. Et a-t-elle encore des dents? Ah! Belette, Belotte, comme elles
savaient rire et mordre, tes quenottes! T'es-tu assez jouée de ce pauvre
Breugnon! L'as-tu assez fait tourner, virer, vire-vire, virevolter comme
un toton! Bah! si cela t'amusait, ma fille, tu as eu raison. Que j'étais
un grand veau!...
Je me revois, bouche bée, appuyé des deux bras, les coudes écartés, sur
le mur mitoyen de maître Médard Lagneau, mon patron qui m'apprit le
noble art de sculpter. Et de l'autre côté, dans un grand potager contigu
à la cour qui servait d'atelier, parmi les plates-bandes de laitues et
de fraises, de radis roses, de verts concombres et de melons dorés,
allait pieds nus, bras nus, et gorge à demi nue, n'ayant pour tout
bagage que ses lourds cheveux roux, une chemise en toile écrue où
pointaient ses seins durs, et une courte cotte qui s'arrêtait aux
genoux, une belle fille alerte, balançant des deux mains brunes et
vigoureuses deux arrosoirs pleins d'eau sur les têtes feuillues des
plantes qui ouvraient leur petit bec, pour boire... Et moi, j'ouvrais le
mien, qui n'était point petit, ébahi, pour mieux voir. Elle allait, elle
venait, versant ses arrosoirs, retournant les emplir ensuite à la
citerne, des deux bras à la fois, se relevant comme un jonc, et revenant
poser avec précaution, dans les minces allées, sur la terre mouillée,
ses pieds intelligents aux doigts longs, qui semblaient tâter au passage
les fraises mûres et les caprons. Elle avait des genoux ronds et
robustes de jeune garçon. Je la mangeais des yeux. Elle, n'avait point
l'air de voir que je la regardais. Mais elle s'approchait, versant sa
petite pluie; et quand elle fut tout près, soudain elle me décocha le
trait de sa prunelle... Aïe! je sens l'hameçon et le réseau serré des
lacs qui m'entortillent. Qu'il est bien vrai de dire que «l'oeil de la
femelle une araignée est tel»! À peine fus-je touché, je me débattis...
Trop tard! Je restai, sotte mouche, collé contre mon mur, les ailes
engluées... Elle ne s'occupait plus de ce que je faisais. Sur ses talons
assise, elle repiquait ses choux. De temps en temps seulement, d'un clin
d'oeil de côté, l'astucieuse bête s'assurait que la proie au piège
restait prise. Je la voyais ricasser, et j'avais beau me dire: «Mon
pauvre ami, va-t'en, elle se gausse de toi», de la voir ricasser, je
ricassais aussi. Que je devais donc avoir la face d'un abruti!...
Brusquement, la voilà qui fait un bond de côté! Elle enjambe une
plate-bande, une autre, une autre encore, elle court, elle saute,
attrape au vol une graine de pissenlit qui voguait mollement sur les
ruisseaux de l'air, et, agitant le bras, elle crie, me regardant:
--Encore un amoureux de pris!
Ce disant, elle fourrait la barque duvetée, dedans l'entrebâillure de sa
gorgeronnette, entre ses deux tétins. Moi, qui pour être un sot, ne suis
pas de l'espèce des galants morfondus, je lui dis:
--Mettez-m'y aussi!
Lors, elle se mit à rire, et, les mains à ses hanches, droit en face, sur
ses jambes écartées, elle me repartit:
--Ardez ce gros goulu! Ce n'est pas pour tes babines que mes pommes
mûrissent...
C'est ainsi que je fis, un soir de la fin d'août, connaissance avec
elle, la Belotte, la Belette, la belle jardinière. Belette on la
nommait, pour ce que comme l'autre, la dame au museau pointu, elle avait
le corps long, et la tête menue, nez rusé de Picarde, bouche avançant un
peu et bien fendue en fourche, pour rire et pour ronger les coeurs et les
noisettes. Mais de ses yeux bleu-dur, noyés dans la buée d'un beau temps
orageux, et du coin de ses lèvres de faunesse mignarde au sourire
mordant, se dévidait le fil dont la rousse araignée tissait sa toile
autour des gens.
Je passais maintenant la moitié de mon temps, au lieu de travailler, à
béer sur mon mur, jusqu'à ce qu'entre mes fesses le pied de maître
Médard vigoureusement planté vînt me faire descendre sur la réalité.
Quelquefois, la Belette criait, impatientée:
--M'as-tu assez regardée, par-devant, par-derrière. Qu'en veux-tu voir
de plus? Tu dois pourtant me connaître!
Et moi, clignant de l'oeil finement, je disais:
--_«Femme et melon, à peine les cognoist-on.»_
Que j'en eusse volontiers découpé une tranche!... Peut-être un autre
fruit eût-il aussi fait l'affaire. J'étais jeune, le sang chaud, épris
des onze mille vierges; était-ce elle que j'aimais? Il y a des heures
dans la vie où l'on serait amoureux d'une chèvre coiffée. Mais non,
Breugnon, tu blasphèmes, tu n'en crois pas un mot. La première qu'on
aime, c'est la vraie, c'est la bonne, c'est celle qu'on devait aimer;
les astres l'avaient fait naître, pour vous désaltérer. Et c'est
probablement parce que je ne l'ai pas bue, que j'ai soif, toujours soif,
et l'aurai toute ma vie.
Comme nous nous entendions! Nous passions notre temps à nous asticoter.
Nous avions tous les deux la langue bien pendue. Elle me disait des
injures; et moi, pour un boisseau, j'en rendais un setier. Tous deux,
l'oeil et la dent prompts à mordre le morceau. Nous en riions parfois,
jusqu'à nous étrangler. Et elle, pour rire, après une méchanceté, se
laissait choir à terre, assise à croupetons, comme si elle voulait
couver ses raves et ses oignons.