C'est ici que l'on voit l'avantage, à se trouver en face de Français

pour ennemis. D'autres lourdauds, Allemands, ou Suisses, ou Anglais, qui

ont l'entendement aux mains et comprennent à Noël ce qu'on leur dit à la

Toussaint, eussent cru qu'on raillait; et je n'aurais pas donné un radis

de la peau du pauvre Pluviaut. Mais entre gens de chez nous, on s'entend

à demi-mot: d'où qu'on vienne, de Lorraine, de Touraine, gens de

Champagne ou de Bretagne, oies de Beauce, ânes de Beaune, ou lièvres de

Vézelay, qu'on s'étrille, qu'on s'assomme, une bonne plaisanterie est

bonne pour tout gaillard françois... En voyant notre Silène, tout le

camp ennemi rit, de la bouche et du nez, de la gorge et du menton, du

coeur et du bedon. Et, par saint Rigobert, de les voir qui riaient, nous

en crevions de rire, le long de nos bastions. Ensuite, nous échangeâmes,

par-dessus les fossés, des injures bien plaisantes, à la façon d'Ajax et

d'Hector le Troyen. Mais les nôtres étaient de plus moelleuse graisse.

Je voudrais les noter, je n'en ai pas le temps; je les noterai toutefois

(patience!) dans un recueil que je fais depuis douze ans, des meilleures

facéties, paillardises, gaillardises, que j'ai ouïes, dites ou lues (ce

serait dommage, vraiment, qu'elles fussent perdues), au cours de mon

pèlerinage en cette vallée de larmes. D'y penser seulement, j'ai le

ventre secoué; je viens, en écrivant, de faire un gros pâté.

* * *

Quand nous eûmes bien crié, fallut agir (agir après parler, repose). Ni

eux, ni nous n'y tenions guère. Le coup était manqué pour eux, nous

étions à l'abri: ils n'avaient nulle envie d'escalader nos murs; on

risque trop de se rompre les os. Cependant, s'agissait de faire, coûte

que coûte, quelque chose, n'importe quoi. On brûla de la poudre, on

déchargea des pétarades en veux-tu? eh! en voilà! Nul n'en souffrit, que

les moineaux. Le dos au mur, au pied du parapet, assis en paix, nous

attendions que les pruneaux eussent passé, pour décharger aussi les

nôtres, mais sans viser (il ne faut pas trop s'exposer). On ne se

risquait à regarder que lorsqu'on entendait brailler leurs prisonniers:

ils étaient bien une douzaine, hommes et femmes de Béyant, tous alignés,

non pas la face, mais la pile tournée aux murs à qui l'on donnait la

fessée. Ils criaient plus fort que l'anguille, mais le mal n'était pas

grand. Pour nous venger, bien abrités, nous défilâmes tout le long de

nos courtines, brandissant au-dessus des murs, embrochés au bout de nos

piques, jambons, cervelas et boudins. Nous entendions les cris de rage

et de désir des assiégeants. Nous nous en fîmes une pinte de bon sang;

et, pour n'en point perdre une goutte (lorsque tu tiens une bonne farce,

jusqu'à la moelle ronge l'os!) le soir venu, nous installâmes sous le

ciel clair, sur les talus, avec les murs pour paravent, tables chargées

de victuailles et de flacons; nous banquetâmes, à grand fracas,

chantant, trinquant, à la santé du Mardi gras. Du coup, les autres en

faillirent crever de fureur dans leur peau. Ainsi la journée se passa

gentiment, sans trop de dégât. Si ce n'est que l'un des nôtres, le gros

Gueneau de Pousseaux, ayant voulu, dans sa ribote, se promener sur la

muraille, le verre en main pour les narguer, eut d'une mousquetade sa

cervelle et son verre mis en capilotade. Et de notre côté, nous en

estropiâmes un ou deux, en échange. Mais notre bonne humeur n'en fut

point altérée. Point de fête, on le sait, sans quelques pots cassés.

Chamaille attendait la nuit, pour sortir de la ville et pour rentrer

chez lui. Nous avions beau lui dire:

--Ami, tu risques gros. Attends plutôt la fin. Dieu se chargera bien de

tes paroissiens.

Il répondait:

--Ma place est parmi mes agneaux. Je suis le bras de Dieu; et si je fais

défaut, Dieu restera manchot. Il ne le sera point où je serai, j'en

jure.

--Je le crois, je le crois, dis-je, tu l'as prouvé, lorsque les

huguenots assiégeaient ton clocher et que tu assommas d'un gros moellon

leur capitaine Papiphage.

--Il fut bien étonné, dit-il, le mécréant! Et je le fus pareillement. Je

suis bonhomme et n'aime point à voir couler le sang. C'est dégoûtant.

Mais diable sait ce qui vous passe en la carcasse, quand on est parmi

les fous! On devient loup.

Je dis:

--C'est vrai, il n'est rien de tel que d'être en foule pour n'avoir plus

le sens commun. Cent sages font un fou, et cent moutons un loup... Mais

dis-moi donc, curé, à ce propos, comment arranges-tu ensemble les deux

morales--celle de l'homme seul qui vit en tête à tête avec sa conscience

et demande la paix pour lui et pour les autres,--et la morale des

troupeaux d'hommes, des États, qui font de la guerre et du crime une

vertu? Laquelle vient de Dieu?

--Belle question, parbleu!... Toutes les deux. Tout vient de Dieu.

--Alors, il ne sait ce qu'il veut. Mais je crois bien plutôt qu'il le

sait et ne peut. N'a-t-il affaire qu'à l'homme isolé, c'est facile: il

lui est fort aisé de se faire obéir. Mais quand l'homme est en troupe,

Dieu n'en mène pas large. Que peut un seul contre tous? Alors, l'homme

est livré à la terre, sa mère, qui lui souffle son esprit carnassier...

Tu te souviens du conte de chez nous, où des hommes, à certains jours,

sont loups, et puis ils rentrent dans leur peau. Nos vieux contes en

savent plus long que ton bréviaire, mon curé. Chaque homme dans l'État

reprend sa peau de loup. Et les États, les rois, leurs ministres ont

beau s'habiller en bergers, et, les fourbes, se dire cousins du grand

berger, du tien, du Bon Pasteur, ils sont tous loups-cerviers, taureaux,

gueules et ventres, que rien ne peut combler. Et pourquoi? Pour nourrir

la faim immense de la terre.

--Tu divagues, païen, dit Chamaille. Les loups viennent de Dieu, comme

le reste. Il a tout fait pour notre bien. Ne sais-tu pas que c'est Jésus

qui, nous dit-on, créa le loup, afin de défendre les choux, qui

poussaient dans le jardinet de la Vierge, sa sainte mère, contre les

chèvres et les cabris? Il eut raison. Inclinons-nous. Nous nous

plaignons toujours des forts. Mais, mon ami, si les faibles devenaient

rois, ce serait encore bien pis. Conclusion: tout est bon, les loups et

les moutons; les moutons ont besoin des loups, pour les garder; et les

loups des moutons: car il faut bien manger... Là-dessus, mon Colas, je

vas garder mes choux.

Sa soutane il troussa, son gourdin empoigna, et dans la nuit sans lune

il partit, en m'ayant avec émotion confié Madelon.

Les jours suivants, ce fut moins gai. Nous avions sottement bâfré, le

premier soir, sans compter, par goinfrerie, forfanterie, et par

stupidité. Et nos provisions étaient plus qu'écornées. Il fallut se

serrer le ventre; on le serra. Mais on crânait toujours. Quand les

boudins furent mangés, on en fabriqua d'autres, des boyaux rembourrés de

son, des cordes trempées de goudron, qu'on promenait sur des harpons, à

la barbe de l'ennemi. Mais le drôle éventa la ruse. Une balle trancha

l'un des boudins, au beau milieu. Et qui rit le plus fort, alors? Ce ne

fut pas nous. Pour nous achever, ces brigands, nous voyant pêcher à la

ligne, du haut des murs dans la rivière, imaginèrent, aux écluses amont,

aval, de poser de grands filets pour intercepter la friture. En vain

notre archiprêtre objurgua ces mauvais chrétiens de nous laisser faire

carême. Faute de maigre, il fallut bien vivre sur notre lard.

Nous aurions pu, sans doute, implorer le secours de M. de Nevers. Mais,

pour ne rien cacher, nous n'étions pas pressés d'héberger de nouveau ses

troupes. Il nous en coûtait moins d'avoir les ennemis devant nos murs

que, dedans, les amis. Aussi, tant qu'on pouvait se passer d'eux, on se

taisait; c'était le mieux. Et l'ennemi, de son côté, était assez discret

pour ne les point mander. On préférait s'entendre à deux, sans un

troisième. On ouvrit donc, sans se presser, les pourparlers. Et

cependant, dans les deux camps, on menait une vie très sage, se couchant

tôt, se levant tard et tout le jour jouant aux boules, au bouchon,

bâillant d'ennui plus que de faim, et sommeillant tant et si bien qu'en

jeûnant nous engraissâmes. On remuait le moins possible. Mais il était

bien difficile de tenir aussi les enfants. Ces garnements toujours

courant, piaillant, riant, en mouvement, ne cessaient point de

s'exposer, grimpant aux murs, tirant la langue à l'assiégeant, le

bombardant à coups de pierres; ils avaient une artillerie de seringues

en sureau, de frondes à ficelle, de bâtons refendus... attrape ci,

attrape ça, vlan dans le tas!... Et nos singes hurlaient de rire; et

furieux, les lapidés juraient de les exterminer. On nous cria que le

premier des polissons qui sur les murs montrerait le bout de son nez

serait arquebusé. Nous promîmes de les surveiller; mais nous avions beau

leur allonger les oreilles et leur faire la grosse voix, ils nous

filaient entre les doigts. Et le plus fort (j'en tremble encore) fut

qu'un beau soir j'entends un cri: c'était Glodie (non! qui l'eût dit!),

cette eau qui dort, sainte-nitouche, ah! la mâtine! mon trésor!... qui

du talus dans le fossé venait de faire le plongeon... Dieu bon, je

l'aurais fouettée!... Sur les murs je ne fis qu'un bond. Et tous,

penchés, nous regardions... L'ennemi aurait eu beau jeu, s'il eût voulu

de nous pour cibles; mais, comme nous, il regardait au fond du fossé ma

chérie, qui (la Sainte Vierge soit bénie!) avait roulé douillettement

comme un chaton, et, sans autrement s'effarer, assise dans l'herbe

fleurie, levait la tête vers les têtes qui se penchaient des deux côtés,

leur faisait la risette et cueillait un bouquet. Tous lui riaient aussi.

Monseigneur de Ragny, le commandant de l'ennemi, défendit que l'on fît

aucun mal à l'enfant, et même il lui jeta, brave homme, son drageoir.

Mais pendant qu'on était occupé de Glodie, Martine (on n'en finit jamais

avec les femmes), pour sauver sa brebis, tout le long du talus

dégringolait aussi, courant, glissant, roulant, la jupe jusqu'au cou

retroussée et montrant à tous les assiégeants, fièrement, son orient,

son occident, les quatre points du firmament, et l'autre au ciel

resplendissant. Son succès fut éclatant. Elle n'en fut intimidée, prit

sa Glodie, et l'embrassa, et la claqua.

Enthousiasmé par ses appâts, n'écoutant pas son capitaine, un grand

soldat dans le fossé bondit et vint à elle, tout courant. Elle attendit.

De nos remparts nous lui jetâmes un balai. Elle l'empoigna, et bravement

sur l'ennemi elle marcha, et trique et traque, pati patac, le galant

n'en menait pas large, et tue! et rue! il décampa, sonnez trompettes et

clairons! On hissa la triomphatrice, avec l'enfant, parmi les rires des

deux camps; et je tirais, fier comme un paon, la corde au bout de

laquelle montait ma gaillarde, qui exposait à l'ennemi l'astre des

nuits.

On mit une semaine encore à discuter. (Toutes les occasions sont bonnes

pour causer.) Le faux bruit de l'approche de M. de Nevers nous mit enfin

d'accord; et l'entente se fit, en somme, à bon marché: nous promîmes à

ceux de Vézelay la dîme des vendanges prochaines. Fait bon promettre ce

qu'on n'a, ce qu'on aura... On ne l'aura peut-être pas; dans tous les

cas, sous les ponts l'eau passera, et du vin dans notre estomac.

Des deux côtés, nous étions donc bien satisfaits les uns des autres, et

de nous beaucoup plus encore. Mais à peine sortis de l'averse, nous vint

nouvelle pluie. Ce fut dans la nuit justement qui suivit le traité,

qu'aux cieux parut un signe. Sur les dix heures, il sortit de derrière

Sembert, où il était tapi, et, glissant dans le pré des étoiles, vers

Saint-Pierre-du-Mont comme un serpent il s'allongea. Il semblait une

épée dont la pointe était une torche, avec des langues de fumée. Et une

main tenait le manche, dont les cinq doigts se terminaient par des têtes

hurlantes. On distinguait à l'annulaire une femme dont les cheveux

flottaient au vent. Et la largeur, à la poignée de l'épée, était d'un

empan; sept à huit lignes, à la pointe; trois lignes et deux pouces, en

son milieu, exactement. Et sa couleur était sanglante, violacée,

tuméfiée, ainsi qu'une blessure au flanc. Toutes nos têtes, vers le

ciel, la bouche bée, étaient levées; on entendait claquer les dents. Et

les deux camps se demandaient lequel des deux était visé par le présage.

Et nous étions bien convaincus que c'était l'autre. Mais tous avaient la

chair de poule. Excepté moi. Je n'eus point peur. Il faut dire que je ne

vis rien, j'étais couché depuis neuf heures. M'étais couché pour obéir à

l'almanach: car c'était la date indiquée, afin de prendre médecine; et

où qu'on soit, quand l'almanach commande, je m'exécute sans réplique:

car c'est parole d'Évangile. Mais comme on m'a tout raconté, c'est comme

si je l'avais vu. Je l'ai noté.

* * *

Après que la paix fut signée, ennemis et amis, ensemble on banqueta. Et

comme était venue alors la Mi-Carême, jeûne rompu, on s'en donna. Des

villages des environs nous arrivèrent à foison, pour fêter notre

délivrance, les mangeailles et les mangeurs. Ce fut une belle journée.

Tout le long des remparts, la table était dressée. On y servit trois

marcassins, rôtis entiers, et rembourrés d'un hachis épicé d'abats de

sangliers et de foie de héron, des jambons parfumés, fumés dans l'âtre

avec des branches de genévrier; des pâtés de lièvre et de porc, embaumés

d'ail et de laurier; des andouillettes et des tripes; des brochets et

des escargots; du gras-double, de noirs civets, qui, devant qu'on en eût

tâté, vous grisaient par le nez; et des têtes de veau qui fondaient sous

la langue; et des buissons ardents d'écrevisses poivrées, qui vous

embrasaient le gosier; et là-dessus, pour l'apaiser, des salades à

l'échalote vinaigrées, et de fières lampées des crus de la Chapotte, de

Mandre, de Vaufilloux; et, pour dessert, le blanc caillé, frais,

granuleux, qui s'écrasait entre la langue et le palais; et des biscuits

qui vous torchaient un verre plein comme une éponge, d'un seul coup.

Aucun de nous ne lâcha pied, tant qu'il resta de quoi bâfrer. Loué soit

Dieu qui nous donna de pouvoir en si peu d'espace, dans le sac de notre

estomac, empiler flacons et plats. Surtout la joute fut belle entre

l'ermite Courte-Oreille de Saint-Martin-de-Vézelay, qui les Vézeliens

escortait (ce grand observateur qui le premier, dit-on, nota qu'un âne

ne peut braire s'il n'a la queue en l'air), et le nôtre (je ne dis âne),

Dom Hennequin, qui prétendait qu'il avait dû jadis être carpe ou

brochet, tant il avait dégoût de l'eau, pour en avoir trop bu sans

doute, en l'autre vie. Bref, quand nous sortîmes de table, Vézeliens et

Clamecycois, nous avions les uns pour les autres bien plus d'estime

qu'au potage: c'est au manger que l'on apprend ce que vaut l'homme. Qui

aime ce qui est bon, je l'aime: il est bon Bourguignon.

Enfin, pour achever de nous mettre d'accord, nous digérions notre dîner,

lorsque parurent les renforts que M. de Nevers envoyait pour nous

protéger. Nous rîmes bien; et nos deux camps, très poliment, les

prièrent de s'en retourner. Ils n'osèrent pas insister, et s'en allèrent

tout penauds, comme chiens que brebis font paître. Et nous disions, nous

embrassant:--Étions-nous bêtes de nous battre pour le profit de nos

gardiens! Si nous n'avions pas d'ennemis, ils en inventeraient, parbleu!

pour nous défendre. Grand merci! Dieu nous sauve de nos sauveurs! Nous

nous sauverons bien tout seuls. Pauvres moutons! Si nous n'avions à nous

défendre que du loup, nous saurions bien nous en garder. Mais qui nous

gardera du berger?

III

LE CURÉ DE BRÈVES

Prime avril.

Aussitôt que les chemins furent débarrassés de ces visiteurs importuns,

je résolus de m'en aller, sans plus tarder, voir mon Chamaille en son

village. Je n'étais pas bien inquiet de ce qu'il était devenu. Le

gaillard sait se défendre! N'importe! l'on est plus tranquille,

lorsqu'on a vu avec ses yeux l'ami lointain... Et puis, il me fallait me

dégourdir les jambes.

Je partis donc sans en rien dire, et je suivais en sifflotant le long du

bord de la rivière, qui s'étire au pied des collines boisées. Sur les

feuilles nouvelettes s'égrenaient les gouttelettes d'une petite pluie

bénie, pleurs du printemps, qui se taisait quelques moments, puis

reprenait tranquillement. Dans les futaies, un écureuil amoureux

miaulait. Dans les prés, les oies jabotaient. Les merles s'en donnaient

à gorge que veux-tu et la petite serrurière faisait son: «_titiput_»...

Sur le chemin, je décidai de m'arrêter, pour aller prendre à Dorceny mon

autre ami, le notaire, maître Paillard: de même que les Grâces, nous ne

sommes au complet qu'à trois. Je le trouvai dans son étude, qui

griffonnait sur ses minutes le temps qu'il faisait, les rêves qu'il

avait eus et ses vues sur la politique. Auprès de lui était ouvert, à

côté du _De Legibus_, le livre des _Prophéties de M. Nostradamus_.

Quand on est, toute sa vie, calfeutré dans son logis, l'esprit prend sa

revanche et ne s'en va que mieux dans les plaines du rêve et les taillis

du souvenir; et, faute de pouvoir diriger la machine ronde, il lit dans

l'avenir ce qu'il adviendra du monde. Tout est écrit, dit-on: je le

crois, mais j'avoue que je n'ai jamais réussi à lire dans les _Centuries_

l'avenir que lorsqu'il était accompli.

En me voyant, le bon Paillard s'épanouit; et la maison, du haut en bas,

retentit de nos éclats. Il me réjouit à regarder, le petit homme,

bedonnant, face grêlée, de larges joues, nez coloré, les yeux plissés,

vifs et rusés, l'air renfrogné, et bougonnant contre le temps, contre

les gens, mais dans le fond très bon plaisant, toujours raillant, et

beaucoup plus farceur que moi. C'est son bonheur de vous lâcher, d'un

air sévère, une énorme calembredaine. Et grave, il est beau à voir, à

table, avec la bouteille, invoquant Comus et Momus, et entonnant sa

chansonnette. Tout content de m'avoir, il me tenait les mains dans ses

mains grosses et gourdes, mais comme lui malignes, adroites diablement à

tripoter les instruments, limer, rogner, relier, menuiser. Il a tout

fait dans sa maison; et le tout n'est pas beau, mais le tout est de lui;

et beau ou laid, c'est son portrait.

Pour n'en point perdre l'habitude, il se plaignit de ci de ça; et moi,

par contradiction, je trouvais bon et ça et ci. Il est, lui, le docteur

Tant-Pis, et moi, Tant-Mieux: c'est notre jeu. Il grogna contre ses

clients; et sans doute il faut avouer qu'ils mettent peu d'empressement

à le payer: car certaines de ses créances remontent à trente-cinq ans;

et bien qu'intéressé, il ne se hâte point de les faire rentrer. Les

autres, s'ils s'acquittent, c'est par hasard, quand ils y pensent; en

nature: un panier d'oeufs, une paire de poulets. C'est la coutume; et

l'on trouverait offensant qu'il réclamât son argent. Il grognait, mais

il laissait faire; et je crois qu'à leur place, il en eût fait autant.

Heureusement pour lui, son bien lui suffisait. Une fortune rondelette et

qui faisait des oeufs. Peu de besoins. Un vieux garçon; ne chassant pas

les cotillons; et pour les plaisirs de la table, Nature y a pourvu chez

nous, la table est mise dans nos champs. Nos vignes, nos vergers, nos

viviers, nos clapiers sont d'abondants garde-manger. Sa plus grande

dépense était pour ses bouquins, qu'il montrait, mais de loin (car

l'animal n'est point prêteur), et pour une manie qu'il a de regarder la

lune (polisson) avec ses lunettes qui sont nouvellement de Hollande

venues. Il s'est dans son grenier, dessus son toit, parmi les cheminées,

aménagé une plate-forme branlante, d'où il observe gravement le

firmament tournant; il s'efforce d'y déchiffrer, sans y trop rien

comprendre, l'alphabet de nos destinées. Au reste, il n'y croit pas,

mais il aime à y croire. En quoi je le comprends: on a plaisir, de sa

fenêtre, à voir passer les feux du ciel, comme, en la rue, les

demoiselles; on leur prête des aventures, des intrigues, un roman; et

vrai ou non, c'est amusant.

Nous discutâmes longuement sur le prodige, sur l'épée de feu sanglant

dans la nuit brandie le mercredi d'avant. Et chacun expliquait le signe,

à sa façon; bien entendu, chacun soutenait _mordicus_ que seul son sens

était le bon. Mais à la fin, nous découvrîmes que lui ni moi n'avions

rien vu. Car ce soir-là, mon astrologue, justement, avait fait un somme

devant son instrument. Du moment que l'on n'est plus seul à avoir été

sot, on en prend son parti. Nous le prîmes joyeusement.

Et nous sortîmes, bien décidés à n'en rien confesser au curé. Nous

allâmes à travers champs, examinant les jeunes pousses, les fuseaux

roses des buissons, les oiseaux qui faisaient leurs nids, et sur la

plaine un épervier, comme une roue, aux cieux tournant. Nous nous

contions en riant la bonne farce que naguère à Chamaille nous avions

faite. Pendant des mois, Paillard et moi, nous avions sué sang et eau

afin d'apprendre à un gros merle mis en cage un chant huguenot. Après

quoi, nous l'avions lâché dans le jardin de mon curé. S'y trouvant bien,

il s'était fait le magister des autres merles du village. Et Chamaille,

que leur choral venait troubler, quand il lisait son bréviaire, se

signait, sacrait, croyait que le diable était lâché dans son jardin,

l'exorcisait et, de rage, embusqué derrière son volet, arquebusait

l'Esprit Malin. Il n'en était point dupe d'ailleurs tout à fait. Car

lorsqu'il avait tué le diable, il le mangeait.

* * *

Tout en causant nous arrivâmes.

Brèves semblait dormir. Les maisons sur la route bâillaient, portes

ouvertes, au soleil du printemps, et au nez des passants. Aucun visage

humain, qu'au rebord d'un fossé le derrière d'un marmot, qui se donnait

de l'air et qui faisait de l'eau. Mais à mesure que Paillard et moi,

nous tenant par le bras, avancions en devisant vers le centre du bourg,

par le chemin jonché de pailles et de bouses, montait un ronflement

d'abeilles irritées. Et quand nous débouchâmes sur la place de l'église,

nous la trouvâmes pleine de gens gesticulant, pérorant et piaillant. Au

milieu, sur le seuil de la porte entrouverte du jardin de la cure,

Chamaille, cramoisi de colère, braillait, en montrant les deux poings à

tous ses paroissiens. Nous tâchions de comprendre; mais nous

n'entendions rien qu'un tumulte de voix:

«...Chenilles et chenillots... Hannetons et mulots... _Cum spiritu

tuo...»_

Et Chamaille criait:

--Non! non! je n'irai pas!

Et la foule:

--Sacré nom! Es-tu notre curé? réponds-nous, oui ou non? Si tu l'es (et

tu l'es), c'est pour que tu nous serves.

Et Chamaille:

--Faquins! Je sers Dieu, non pas vous...

Ce fut un beau tapage. Chamaille, pour en finir, plaqua l'huis au visage

de ses administrés; au travers de la grille, on vit encore ses deux

mains s'agiter, dont l'une par habitude répandait sur son peuple

onctueusement la pluie de la bénédiction et dont l'autre levait sur la

terre le tonnerre de la malédiction. Une dernière fois, à la fenêtre de

la maison, parut son ventre rond et sa face carrée, qui, ne pouvant se

faire entendre au milieu des huées, répliqua rageusement avec un pied de

nez. Là-dessus, volets clos et visage de bois. Les crieurs se lassèrent;

la place se vida; et, nous glissant derrière les badauds clairsemés,

nous pûmes enfin à l'huis de Chamaille frapper.

Nous frappâmes longtemps. L'animal entêté ne voulait pas ouvrir.

--Hé! monsieur le curé!...

Nous avions beau héler (nous déguisions nos voix, afin de nous amuser):

--Maître Chamaille, êtes-vous là?

--Au diable! Je n'y suis pas.

Et comme nous insistions:

--Voulez-vous lever le camp! Si vous ne laissez ma porte, je vais,

bougres de chiens, vous baptiser de belle sorte!

Il faillit sur nos dos verser son pot à eau. Nous criâmes:

--Chamaille, au moins verse du vin!

À ces mots, par miracle, l'orage s'apaisa. Rouge comme un soleil, la

bonne figure réjouie de Chamaille se pencha:

--Nom d'un petit bonhomme! Breugnon, Paillard, c'est vous? J'allais en

faire de belles! Ah! les sacrés farceurs! que ne le disiez-vous?

Notre homme quatre à quatre dégringole ses marches.

--Entrez! Entrez! Bénis! Çà, que je vous embrasse! Bonnes gens, que je

suis aise de voir figure humaine après tous ces babouins! Avez-vous

assisté à la danse qu'ils faisaient? Qu'ils dansent tant qu'il leur

plaît, je ne bougerai pas. Montez, nous allons boire. Vous devez avoir

chaud. Vouloir me faire sortir avec le Saint-Sacrement! Il va pleuvoir

tantôt: nous serions, le bon Dieu et moi, trempés comme des soupes.

Sommes-nous à leur service? Suis-je un valet de ferme? Traiter l'homme

de Dieu en manant! Sacripants! Je suis fait pour curer leurs âmes et non

leurs champs.

--Ah! çà, demandâmes-nous, qu'est-ce que tu nous chantes? À qui diable

en as-tu?

--Montez, montez, dit-il. Là-haut, nous serons mieux. Mais d'abord, il

faut boire. Je n'en puis plus, j'étouffe!... Que dites-vous de ce vin?

Certes il n'est point des pires. Croiriez-vous, mes amis, que ces

animaux-là avaient la prétention de me faire, tous les jours, faire les

Rogations, dès Pâques... Pourquoi pas depuis les Rois jusqu'à la

Circoncision? Et cela, pour des hannetons!

--Des hannetons! dîmes-nous. Sûrement, quelques-uns te sont restés pour

compte. Tu divagues, Chamaille.

Colas Breugnon: Récit bourguignon · 第 2 / 16 段