C'est moi qui suis en butte à toutes leurs folies et c'est moi qui suis
fou!
--Alors, explique-toi en homme pondéré.
--Vous me feriez damner, fit-il en s'épongeant de fureur; il faudrait
que je restasse calme, quand on nous tarabuste, moi et Dieu, Dieu et
moi, toute la sainte journée, pour que nous nous prêtions à leurs
billevesées!... Or, sachez (ouf! j'étoufferai, c'est sûr) que ces païens
qui se soucient comme d'une guigne de la vie éternelle, et ne lavent pas
plus leur âme que leurs pieds, exigent de leur curé la pluie et le beau
temps. Il faut que je commande au soleil, à la lune: «Un peu de chaud,
de l'eau, assez, pas trop n'en faut, un petit soleil doux, moelleux,
enveloppé, une brise légère, surtout pas de gelées, encore une arrosée,
Seigneur, c'est pour ma vigne; arrête, assez pissé! À présent, il me
faut un petit coup de feu...»
À entendre ces marauds, il semblerait que Dieu n'ait rien de mieux à
faire, sous le fouet de la prière, que l'âne du jardinier, attaché à sa
meule, qui fait monter de l'eau. Encore (c'est le plus beau!) ne
s'entendent-ils pas entre eux: l'un veut la pluie, quand l'autre veut le
soleil. Et les voilà qui lancent les saints à la rescousse! Ils sont
trente-sept, là-haut, qui font de l'eau. Marche en tête, lance en main,
saint Médard, grand pissard. De l'autre part, ils ne sont que deux:
saint Raymond et saint Dié, qui dissipent les nuées. Mais viennent en
renfort saint Blaise chasse-vent, Christophe pare-grêle, Valérien
avale-orage, Aurélien tranche-tonnerre, saint Clair fait le temps clair.
La discorde est au ciel. Tous ces grands personnages se flanquent des
horions. Et voici saintes Suzanne, Hélène et Scholastique qui se
prennent au chignon. Le bon Dieu ne sait plus à quel saint se vouer. Et
si Dieu n'en sait rien, que saura son curé? Pauvre curé!... Enfin, ce
n'est pas mon affaire. Je ne suis là que pour transmettre les prières.
Et l'exécution regarde le patron. Aussi ne dirais-je rien (quoique cette
idolâtrie, entre nous, me dégoûte... Mon doux Seigneur Jésus, êtes-vous
mort en vain?) si du moins ces vauriens ne voulaient me mêler aux
querelles du ciel. Mais (ils sont enragés!) ils prétendent se servir de
moi et de la croix, comme d'un talisman, contre toutes les vermines qui
dévorent leurs champs. Un jour c'est pour les rats qui rongent les
grains des granges. Procession, exorcisme, prière à saint Nicaise. Jour
glacé de décembre, de la neige jusqu'au dos: j'y pris un lumbago...
Ensuite, pour les chenilles. Prières à sainte Gertrude, procession.
C'est en mars: giboulées, neige fondue, pluie gelée: j'attrape un
enrouement, je tousse depuis ce temps... Aujourd'hui, les hannetons.
Encore une procession! Il faudrait que je fisse le tour de leurs vergers
(un gros soleil de plomb, des nuages pansus et bleu noir comme des
mouches, un orage qui mitonne, je reviendrais avec un bon chaud
refroidi) en chantant le verset: «_Ibi ceciderunt_ fauteurs d'iniquité,
_atque expulsi sunt_ et n'ont pas pu _stare_...» Mais c'est moi qui
serais proprement expulsé!... «_Ibi cecidit_ Chamaille Baptiste, dit
Dulcis, curé.»... Non, non, non, grand merci! Je ne suis pas pressé. On
se lasse, à la fin, des meilleures plaisanteries. Est-ce à moi, s'il
vous plaît, d'écheniller leurs champs? Si les hannetons les gênent,
qu'ils se déshannetonnent eux-mêmes, ces feignants! Aide-toi, et le Ciel
t'aidera. Ce serait trop commode de se croiser les bras et de dire au
curé: «fais ceci, fais cela!» Je ferai ce qu'il plaît à Dieu, et moi: je
bois. Je bois. Faites de même... Quant à eux, qu'ils m'assiègent, s'ils
veulent! Je n'en ai cure, compagnons, et je jure qu'ils lèveront plutôt
le siège de ma maison, que je ne lèverai le mien de ce fauteuil. Buvons!
* * *
Il but, exténué par sa grande dépense de souffle et d'éloquence. Et
nous, ainsi que lui, levâmes notre verre dessus notre goulet, regardant
au travers le ciel et notre sort, qui nous paraissaient roses. Pendant
quelques minutes, le silence régna. Seul, Paillard, qui claquait de la
langue, et Chamaille, dans le gros cou de qui le vin faisait: glouglou.
Il buvait d'un seul trait, Paillard, à petits coups. Chamaille, quand le
flot tombait au fond du trou, faisait: «Han!» en levant ses yeux au
firmament. Paillard regardait son verre, par-dessus, par-dessous, à
l'ombre et au soleil, le humait, reniflait, buvait du nez, de l'oeil,
autant que du palais. Pour moi, je savourais ensemble le breuvage et les
buveurs; ma joie s'augmentait de la leur, et de les observer: boire et
voir font la paire; c'est un morceau de roi. Je n'en fessais pas moins,
prompt et preste, mon verre. Et tous trois, bien au pas; point de
retardataire!... Qui le croirait pourtant? Quand nous fîmes le compte,
celui qui arriva premier à la barrière, d'une bonne lampée, fut monsieur
le notaire.
Après que la rosée de cave eut humecté doucement nos gésiers et rendu la
souplesse aux esprits animaux, nos âmes s'épanouirent, et nos faces
aussi. À la fenêtre ouverte, accoudés, attendris, nous regardions avec
extase dans les champs le printemps nouveau, le gai soleil sur les
fuseaux des peupliers qui se remplument, au creux du val l'Yonne cachée
qui tourne et tourne dans les prés, comme un jeune chien qui se joue, et
d'où montait à nous l'écho des battoirs et des laveuses et des canes
cacardeuses. Et Chamaille, déridé, disait, en nous pinçant le bras:
--Qu'il fait bon vivre, en ce pays! Que le Dieu du ciel soit béni, qui
tous trois nous fit naître ici! Se peut-il rien de plus mignon, de plus
riant, de plus touchant, attendrissant, appétissant, gras, moelleux et
gracieux! On en a les larmes aux yeux. On voudrait le manger, le gueux!
Nous approuvions, du menton, lorsque soudain il repartit:
--Mais pourquoi diable eut-il l'idée, là-haut, de faire en ce pays
pousser ces animaux-ci? Il eut raison, c'est entendu. Il sait ce qu'il
fait, il faut croire... mais je préférerais, je l'avoue, qu'il eût tort,
et que mes paroissiens fussent au diable, où l'on voudra: chez les Incas
ou le Grand Turc, je ne m'en soucie, pourvu qu'ils soient ailleurs
qu'ici!
Nous lui dîmes:
--Chamaille, ils sont pourtant les mêmes. Autant ceux-ci que d'autres! À
quoi sert de changer?
--C'est donc, reprit Chamaille, qu'ils ont été créés, non pour être
sauvés par moi, mais se sauver, en me forçant à faire pénitence sur
terre. Convenez, mes compères, convenez qu'il n'est guère métier plus
misérable que celui d'un curé de campagne, qui sue à faire entrer les
saintes vérités dans le crâne endurci de ces pauvres hébétés. On a beau
les nourrir du suc de l'Évangile et faire à leurs bambins téter le
catéchisme: le fait à peine entré leur ressort par le nez; faut à ces
grands gousiers plus grossière pâtée. Quand ils ont mâchonné quelque
temps un _ave_, d'un coin de bouche à l'autre promené litanies, ou, pour
s'entendre braire, chanté vêpres et complies, rien des sacrées paroles
ne passe le parvis de leur gueule assoiffée. Le coeur ni l'estomac n'en
reçoit quasi rien. Après comme devant, ils restent purs païens. En vain,
depuis des siècles, nous extirpons des champs, des ruisseaux, des
forêts, les génies et les fées; vainement, nous soufflons, à en faire
éclater nos joues et nos poumons, nous soufflons, ressoufflons ces
flambeaux infernaux, afin que, dans la nuit plus noire de l'univers, la
lumière du vrai Dieu seule se fasse voir, jamais on n'a pu tuer ces
esprits de la terre, ces sales superstitions, cette âme de la matière.
Les vieilles souches des chênes, les noires pierres-qui-virent,
continuent d'abriter cette engeance satanique. Combien nous en avons
pourtant brisées, taillées, pillées, brûlées, déracinées! Il faudrait
retourner chaque motte, chaque pierre, la terre tout entière de la
Gaule, notre mère, pour finir d'arracher les diables qu'elle a au corps.
On n'y arriverait même pas. Cette damnée nature nous glisse entre les
mains: vous lui coupez les pattes, il repousse des ailes. Pour chaque
dieu qu'on tue, il en renaît dix autres. Tout est dieu, tout est diable,
pour ces abrutis-là. Ils croient aux loups-garous, au cheval blanc sans
tête et à la poule noire, au grand serpent humain, au lutin Fouletot et
aux canards sorciers... Mais dites-moi, je vous prie, la tête que doit
faire, au milieu de ces monstres éclopés, échappés de l'Arche de Noé, le
doux fils de Marie et du pieux charpentier!
Mons Paillard répondit:
--Compère, «_oeil un autre oeil voit, et non soi_». Tes paroissiens sont
fous, c'est certain. Mais toi, es-tu plus sain? Curé, tu n'as rien à
dire; car tu fais tout comme eux. Tes saints valent-ils mieux que leurs
lutins et leurs fées?... Ce n'était pas assez d'avoir un Dieu en trois,
ou trois qui en font un, et la déesse mère, il a fallu loger dans votre
Panthéon un tas de petits dieux en chausses et en jupons, afin de
remplacer ceux qui étaient brisés et de remplir les niches que vous
aviez vidées. Mais ces dieux, non, vrai Dieu! ne valent pas les vieux.
On ne sait d'où ils viennent; il en sort de partout, comme des limaçons,
tous mal faits, gens de peu, pouacres, stropiats, mal lavés, couverts de
plaies et bosses, et mangés de vermine: l'un exhibe un moignon qui
saigne, ou sur sa cuisse un ulcère luisant; l'autre coquettement porte
sur son chignon enfoncé, un tranchoir; celui-ci se promène la tête sous
le bras; celui-là, tout glorieux, entre ses doigts secoue sa peau, comme
une chemise. Et, sans aller si loin, que dirons-nous, curé, de ton
saint, de celui qui trône en ton église, le Stylite Simon, qui pendant
quarante ans se tint sur une jambe, au sommet d'un pilier, à l'instar
d'un héron?
Chamaille sursauta et cria:
--Halte-là! passe encore pour les autres saints! Je ne suis pas chargé
de les garder. Mais, païen, celui-là, c'est le mien, je suis chez lui.
Mon ami, sois poli!
--Laissons donc (je suis ton hôte) sur sa patte ton échassier; mais
dis-moi ce que tu penses de l'abbé de Corbigny, qui prétend avoir en
bouteille du lait de la Très Sainte-Vierge; et dis-moi que te semble
aussi M. de Sermizelles, qui, un jour, ayant la courante, s'administra
de l'eau bénite et de la poudre de reliques, en tisane de lavement!
--Ce que j'en pense, dit Chamaille, c'est que toi-même, toi qui railles,
si tu souffrais du fondement, tu en ferais peut-être autant. Quant à
l'abbé de Corbigny, tous ces moines, pour nous prendre la pratique,
tiendraient boutique, s'ils le pouvaient, de lait d'archanges, de crème
d'anges, et de beurre de séraphins. Ne parle pas de ces gens-là! Moine
et curé, c'est chien et chat.
--Alors, curé, tu n'y crois pas, à ces reliques?
--Non, pas aux leurs, je crois aux miennes. J'ai l'os acromion de sainte
Diétrine, qui éclaircit l'urine et le teint des diétreux[4]. Et j'ai le
bregmatis carré de saint Étoupe qui chasse les démons des ventres des
moutons... Veux-tu bien ne pas rire! Parpaillot, tu te gausses? Tu ne
crois donc à rien? J'ai les titres ici (aveugles qui en doute! je m'en
vais les chercher), sur parchemin signés; tu verras, tu verras leur
authenticité.
--Reste assis, reste assis, et laisse tes papiers. Tu n'y crois pas non
plus, Chamaille, ton nez bouge... Quel qu'il soit, d'où qu'il vienne, un
os sera toujours un os, et qui l'adore un idolâtre. Chaque chose en sa
place: les morts au cimetière! Moi, je crois aux vivants, je crois qu'il
fait grand jour, que je bois et raisonne--et raisonne fort bien--que
deux et deux font quatre, que la terre est un astre immobile et perdu
dans l'espace tournant; je crois en Guy Coquille, et puis te réciter, si
tu veux, tout du long, le recueil des Coutumes de notre Nivernois; je
crois aussi aux livres où la science de l'homme et son expérience goutte
à goutte se filtrent; par-dessus tout, je crois en mon entendement. Et
(cela va sans dire) je crois également en la sacrée Parole. Il n'est
d'homme prudent et sage d'en douter. Es-tu content, curé?
--Non, je ne le suis pas, s'écria mon Chamaille, tout de bon irrité.
Es-tu calvinien, hérétique, huguenot, qui marmonne la Bible, en remontre
à sa mère l'Église, et qui prétend (fausse couvée de vipères!) se passer
de curé?
À son tour, se fâcha mon Paillard, protestant qu'il ne permettait pas
qu'on le dît protestant, qu'il était bon François, catholique de poids,
mais homme de bon sens et qui n'est point manchot de l'esprit ni des
poings, qui voit clair à midi sans mettre ses lunettes, qui nomme un sot
un sot et Chamaille trois sots en un, ou un en trois (comme il voudra),
et, pour honorer Dieu, honore sa raison, qui du grand luminaire est le
plus beau rayon.
* * *
Là-dessus, ils se turent et burent, en grognant et boudant, accoudés sur
la table tous deux, et se tournant le dos. Moi j'éclatai de rire. Alors,
ils s'aperçurent que je n'avais rien dit, et je le remarquai, moi-même,
à cet instant. Jusque-là, j'étais occupé à les voir, à les écouter, en
m'amusant des arguments, en les mimant des yeux, du front, en répétant
tout bas les mots, en remuant sans bruit la bouche, comme un lapin qui
mâche un chou. Mais les deux enragés parleurs me sommèrent de déclarer
pour lequel des deux j'étais. Je répondis:
--Pour tous les deux, et pour quelques autres encore. N'en est-il plus à
discourir? Plus on est de fous, plus on rit et plus on rit, plus on est
sage... Mes compères, quand vous voulez savoir ce que vous possédez,
vous commencez par aligner sur une page tous vos chiffres; après, vous
les additionnez. Pourquoi donc ne pas mettre au bout l'une de l'autre
vos lubies? Toutes ensemble font peut-être la vérité. La vérité vous
fait la nique, quand vous voulez l'accaparer. Le monde, enfants, a plus
d'une explication: car chacune n'explique qu'un côté de la question. Je
suis pour tous vos dieux, les païens, les chrétiens, et pour le dieu
raison, par-dessus le marché.
À ces mots, tous les deux s'unissant contre moi, courroucés,
m'appelèrent pyrrhonien et athée.
--Athée! que vous faut-il? que voulez-vous de moi? Votre Dieu ou vos
dieux, votre loi ou vos lois veulent venir chez moi? Qu'ils viennent! Je
les reçois. Je reçois tout le monde, je suis hospitalier. Le bon Dieu me
plaît fort, et ses saints encore plus. Je les aime, les honore, et leur
fais la risette; et (ce sont bonnes gens) ils ne refusent pas de venir
avec moi faire un bout de causette. Mais, pour vous parler franc, un
seul Dieu, je l'avoue, je n'en ai pas assez. Qu'y faire? je suis
gourmand... on me met à la diète! J'ai mes saints, j'ai mes saintes, mes
fées et mes esprits, ceux de l'air, de la terre, des arbres et des eaux;
je crois à la raison; je crois aussi aux fous, qui voient la vérité; et
je crois aux sorciers. J'aime bien à penser que la terre suspendue se
balance dans les nues, et je voudrais toucher, démonter, remonter tous
les beaux mécanismes de l'horloge du monde. Mais cela ne fait point que
je n'aie du plaisir à écouter chanter les célestes grillons, les étoiles
aux yeux ronds, et à épier l'homme au fagot dans la lune... Vous haussez
les épaules? Vous, vous êtes pour l'ordre. Eh! l'ordre a bien son prix!
Mais il n'est pas pour rien, et il se fait payer. L'ordre, c'est ne pas
faire ce qu'on veut, et c'est faire ce qu'on ne voudrait pas. C'est se
crever un oeil, pour mieux voir avec l'autre. C'est abattre les bois pour
y faire passer les grandes routes droites. C'est commode, commode...
Mais bon Dieu! que c'est laid!! Je suis un vieux Gaulois: beaucoup de
chefs, beaucoup de lois, tous frères, et chacun pour soi. Crois si tu
veux, et laisse-moi, si je veux, ne pas croire ou croire. Honore la
raison. Et surtout, mon ami, ne touche pas aux dieux! Il en bout, il en
pleut, d'en haut, d'en bas, dessus nos nez, dessous nos pieds; le monde
en est gonflé, comme laie en gésine. Je les estime tous. Et je vous
autorise à m'en apporter d'autres. Mais je vous défie bien de m'en
reprendre un seul, ni de me décider à lui donner congé; à moins que le
coquin n'ait par trop abusé de ma crédulité.
Me prenant en pitié, Paillard et le curé demandèrent comment je pouvais
retrouver mon chemin, au milieu de ce tohu-bohu.
--Je l'y trouve fort bien, dis-je; tous les sentiers me sont familiers,
je m'y promène à l'aise. Quand je vais seul par la forêt, de Chamoux à
Vézelay, croyez-vous donc que j'aie besoin de la grand-route? Je vais,
je viens, les yeux fermés, par les chemins des braconniers; et si je
suis peut-être arrivé le dernier, du moins j'apporte au gîte ma
gibecière pleine. Tout y est à sa place, rangé, étiqueté: le bon Dieu à
l'église, les saints dans leurs chapelles, les fées parmi les champs, la
raison sous mon front. Ils s'entendent très bien: chacun a sa chacune,
sa tâche et sa maison. Ils ne sont pas soumis à un roi despotique; mais,
tels messieurs de Berne et leurs confédérés, ils forment tous entre eux
des cantons alliés. Il en est de plus faibles, il en est de plus forts.
Ne t'y fie pas pourtant! On a parfois besoin des faibles contre les
forts. Et certes, le bon Dieu est plus fort que les fées. Tout de même,
il lui faut aussi les ménager. Et le bon Dieu tout seul n'est pas plus
fort que tous. Un fort trouve toujours un plus fort qui le croque.
Croquant croqué. Oui-dà. On ne m'ôtera pas, voyez-vous, de l'idée, que
le _plus grand bon Dieu_, nul ne l'a encore vu. Il est très loin, très
haut, tout au fond, tout au haut. Comme notre sire roi. On connaît
(trop) ses gens, intendants, lieutenants. Mais lui reste en son Louvre.
Le bon Dieu d'aujourd'hui, celui que chacun prie, c'est comme qui dirait
M. de Concini... Bon, ne me bourre point, Chamaille! Je dirai, pour ne
point te fâcher, que c'est notre bon duc, M. de Nivernois. Que le Ciel
le bénisse! Je l'honore et je l'aime. Mais devant le seigneur du Louvre,
il se tient coi, et fait bien. Ainsi soit!
--Ainsi soit! dit Paillard; mais il n'est pas ainsi. Hélas! il s'en faut
bien! _«En l'absence du seigneur, se connaît le serviteur.»_ Depuis que
notre Henri est mort, et le royaume en quenouille tombé, les princes
jouent avec la quenouillette, la quenouilleuse... «_Les jeux des princes
plaisent à ceux-là qui les font...»_ Ces larrons vont pêcher dedans le
grand vivier, et vider le trésor de l'or et des victoires futures
endormies dans les coffres de l'Arsenal, que garde M. de Sully. Ah! que
le vengeur vienne, qui leur fera cracher la tête, avec l'or qu'ils ont
mangé!
Là-dessus nous en dîmes plus qu'il n'est prudent de le noter: car sur ce
chant donné, nous étions tous d'accord. Et nous fîmes aussi quelques
variations sur les princes enjuponnés, sur les cafards empantouflés, les
gras prélats, et sur les moines fainéants. Je dois dire que Chamaille
improvisait sur ce sujet les plus beaux chants, les plus brillants. Et
le trio continua de marcher en mesure, tous trois comme une voix, quand
nous prîmes pour thème, après les mielleux, les fielleux, après les faux
dévots ceux-là qui le sont trop, les fanatiques de tout poil, huguenots,
cagots, nigauds, ces imbéciles qui prétendent, pour imposer l'amour de
Dieu, le faire entrer à coup de trique, ou bien de dague dans la peau!
Le bon Dieu n'est pas un ânier, pour nous mener par le bâton. Qui veut
se damner, qu'il se damne! Faut-il encore le tourmenter, de son vivant,
et le brûler? Dieu merci, laissez-nous tranquilles! Que chacun vive, en
notre France, et laisse vivre son prochain! Le plus impie est un
chrétien: car Dieu est mort pour tous les hommes. Et puis, le pire et le
meilleur, au bout du compte, ce sont deux pauvres animaux: orgueil ne
sied ni dureté; ils se ressemblent, comme deux gouttes d'eau.
Après quoi, fatigués de parler, nous chantâmes, entonnant à trois voix
un cantique à Bacchus, le seul dieu sur lequel moi, Paillard, le curé,
nous ne discutions pas. Chamaille proclamait bien haut qu'il préférait
celui-là à ces autres, que tous ces sales moines de Luther et Calvin et
les prêchi-prêcha débitent en sermons. Bacchus, lui, est un dieu que
l'on peut reconnaître, et digne de respect, un dieu de bonne souche,
bien française... que dis-je? chrétienne, mes chers frères: car Jésus
n'est-il pas, dans certains vieux portraits, parfois représenté en un
Bacchus qui foule les grappes avec ses pieds? Buvons donc, mes amis, à
notre Rédempteur, notre Bacchus chrétien, notre Jésus riant dont le beau
sang vermeil coule sous nos coteaux et parfume nos vignes, nos langues
et nos âmes, et verse son esprit doux, humain, généreux et railleur
gentiment, dans notre claire France, au bon sens, au bon sang!
* * *
À ce point du discours, et comme nous choquions nos verres, en l'honneur
du gai bon sens français qui se rit de l'excès en tout («_Entre les deux
s'assied le sage»_... d'où vient qu'il sied souvent par terre), un grand
bruit de portes fermées, de pas pesants dans l'escalier, de Jésus! de
Joseph! _d'ave_, et de gros soupirs oppressés, nous annonça l'invasion
de dame Héloïse Curé, comme on nommait la gouvernante, ou «la Curée».
Elle soufflait, en essuyant sa large face avec un coin de tablier, et
s'exclama:
--Holà! Holà! Au secours, monsieur le curé!
--Eh! grosse bête, qu'y a-t-il? demanda l'autre, impatienté.
--Ils viennent! Ils viennent! Ce sont eux!
--Qui? Ces chenilles, qui s'en vont par les champs, en procession? Je te
l'ai dit, ne parle plus de ces païens, mes paroissiens!
--Ils vous menacent!
--Je m'en moque. Et de quoi? D'un procès devant l'official? Allons-y! Je
suis prêt.
--Ah! mon monsieur, si ce n'était qu'un bon procès!
--Qu'est-ce donc? Parle!
--Ils sont là-bas, chez le grand Picq, qui font des signes
cabalistiques, des ésorchixmes, comme on dit, et qui chantent:
«_Saillez, mulots et hannetons, saillez des champs, allez manger dans le
verger et dans la cave du curé!»_
À ces mots, Chamaille bondit:
--Ah! ces maudits! Dans mon verger, leurs hannetons! Et dans ma cave...
Ils m'assassinent! Ils ne savent plus qu'inventer! Ah! Seigneur, saint
Simon, venez au secours de votre curé!
Nous tentâmes de le rassurer, nous riions bien!
--Riez! riez! nous cria-t-il. Si vous étiez à ma place, mes beaux
esprits, nous ne ririez pas autant. Eh! parbleu, je rirais aussi, en
votre peau: c'est bien commode! Mais je voudrais vous voir devant cette
nouvelle, et préparant table, cellier, appartement, pour recevoir ces
garnements!... Leurs hannetons! c'est écoeurant... Et leurs mulots!... Je
n'en veux pas! Mais c'est à se casser la tête!
--Eh! quoi, lui dis-je, n'es-tu pas le curé? Que crains-tu?
Désexorcise-toi! N'en sais-tu pas vingt fois plus que tes paroissiens?
N'es-tu pas plus fort qu'eux?
--Hé! Hé! je n'en sais rien. Le grand Picq est très malin. Ah! mes amis!
Ah! mes amis! Quelle nouvelle! Ah! les bandits!... J'étais si bien, si
confiant! Ah! rien n'est sûr! Dieu seul est grand. Que puis-je faire? Je
suis pris. Ils me tiennent... Mon Héloïse, va, cours leur dire qu'ils
s'arrêtent! Je viens, je viens, il le faut bien! Ah! les gredins! Quand,
à mon tour, sur leur grabat, je les tiendrai... En attendant _(Fiat
voluntas...) c'est_ moi qui passe par leur trente-six volontés!...
Allons, il faut boire la coupe. Je la boirai. J'en ai bu d'autres!...
Il se leva. Nous demandâmes:
--Où vas-tu donc?
--À la croisade, répondit-il, des hannetons.
IV
LE FLÂNEUR OU UNE JOURNÉE DE PRINTEMPS
Avril.