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Romain Rolland
COLAS BREUGNON
Récit bourguignon
ALBIN MICHEL
1919
Table des matières
PRÉFACE D'APRÈS-GUERRE.
AVERTISSEMENT AU LECTEUR.
I L'ALOUETTE DE LA CHANDELEUR.
II LE SIÈGE OU LE BERGER, LE LOUP ET L'AGNEAU.
III LE CURÉ DE BRÈVES.
IV LE FLÂNEUR OU UNE JOURNÉE DE PRINTEMPS.
V BELETTE.
VI LES OISEAUX DE PASSAGE OU LA SÉRÉNADE À ASNOIS.
VII LA PESTE.
VIII LA MORT DE LA VIEILLE.
IX LA MAISON BRÛLÉE.
X L'ÉMEUTE.
XI LA NIQUE AU DUC.
XII LA MAISON DES AUTRES.
XIII LA LECTURE DE PLUTARQUE.
XIV LE ROI BOIT.
_À SAINT MARTIN DES GAULES_
_Patron de Clamecy_
_Saint Martin boit le bon vin_
_Et laisse l'eau courre au molin._
(Proverbe du XVIe siècle.)
PRÉFACE D'APRÈS-GUERRE
_Ce livre était entièrement imprimé, prêt à paraître avant la guerre, et
je n'y change rien. La sanglante épopée dont les petits-fils de Colas
Breugnon viennent d'être les héros et les victimes s'est chargée de
prouver au monde que «Bonhomme vit encore»._
_Et les peuples d'Europe glorieux et moulus, en se frottant les côtes,
trouveront, je crois, quelque bon sens dans les réflexions que fait un
«agneau de chez nous, entre le loup et le berger»._
R. R.
_Novembre 1918._
AVERTISSEMENT AU LECTEUR
_Les lecteurs de_ Jean-Christophe _ne s'attendent sûrement point à ce
livre nouveau. Il ne les surprendra pas plus que moi._
_Je préparais d'autres oeuvres,_--_un drame et un roman sur des sujets
contemporains et dans l'atmosphère un peu tragique de_ Jean-Christophe.
_Il m'a fallu brusquement laisser toutes les notes prises, les scènes
préparées pour cette oeuvre insouciante, à laquelle je ne songeais point,
le jour d'avant..._
_Elle est une réaction contre la contrainte de dix ans dans l'armure de_
Jean-Christophe, _qui, d'abord faite à ma mesure, avait fini par me
devenir trop étroite. J'ai senti un besoin invincible de libre gaieté
gauloise, oui, jusqu'à l'irrévérence. En même temps, un retour au sol
natal, que je n'avais pas revu depuis ma jeunesse, m'a fait reprendre
contact avec ma terre de Bourgogne nivernaise, a réveillé en moi un
passé que je croyais endormi pour toujours, tous les Colas Breugnon que
je porte en ma peau. Il m'a fallu parler pour eux. Ces sacrés bavards
n'avaient pas encore assez parlé, de leur vivant! Ils ont profité de ce
qu'un de leurs petits-fils avait l'heureux privilège d'écrire (ils l'ont
souvent envié!) pour me prendre comme secrétaire. J'ai eu beau me
défendre:_
_--Enfin, grand-papa, vous avez eu votre temps! laissez-moi parler.
Chacun son tour!_
_Ils répliquaient:_
_--Petit, tu parleras lorsque j'aurai parlé. D'abord, tu n'as rien de
plus intéressant à raconter. Assieds-toi là, écoute et n'en perds pas un
mot... Allons, mon petit gars, fais cela pour ton vieux! Tu verras plus
tard, quand tu seras où nous sommes... Ce qu'il y a de plus pénible,
dans la mort, vois-tu, c'est le silence..._
_Que faire? J'ai dû céder, j'ai écrit sous la dictée._
_À présent, c'est fini, et me revoici libre (du moins je le suppose). Je
vais reprendre la suite de mes propres pensées_, _si toutefois un de mes
vieux bavards ne s'avise encore de ressortir de sa tombe, pour me dicter
ses lettres à la postérité._
_Je n'ose croire que la compagnie de mon Colas Breugnon divertira autant
les lecteurs que l'auteur. Qu'ils prennent du moins ce livre comme il
est, tout franc, tout rond, sans prétention de transformer le monde, ni
de l'expliquer, sans politique, sans métaphysique, un livre à la «bonne
françoise», qui rit de la vie, parce qu'il la trouve bonne, et qu'il se
porte bien. Bref, comme dit la Pucelle (il était inévitable que son nom
fût invoqué, en tête d'un récit gaulois), ami,_ «prenez en gré»...
_ROMAIN ROLLAND_
_Mai 1914._
I
L'ALOUETTE DE LA CHANDELEUR
2 février.
Saint Martin soit béni! Les affaires ne vont plus. Inutile de
s'éreinter. J'ai assez travaillé dans ma vie. Prenons un peu de bon
temps. Me voici à ma table, un pot de vin à ma droite, l'encrier à ma
gauche; un beau cahier tout neuf, devant moi, m'ouvre ses bras. À ta
santé, mon fils, et causons! En bas, ma femme tempête. Dehors, souffle
la bise, et la guerre menace. Laissons faire. Quelle joie de se
retrouver, mon mignon, mon bedon, face à face tous deux!... (C'est à toi
que je parle, trogne belle en couleurs, trogne curieuse, rieuse, au long
nez bourguignon et planté de travers, comme chapeau sur l'oreille...)
Mais dis-moi, je te prie, quel singulier plaisir j'éprouve à te revoir,
à me pencher, seul à seul, sur ma vieille figure, à me promener gaiement
à travers ses sillons, et, comme au fond d'un puits (foin d'un puits!)
de ma cave, à boire dans mon coeur une lampée de vieux souvenirs? Passe
encore de rêver, mais écrire ce qu'on rêve!... Rêver, que dis-je? J'ai
les yeux bien ouverts, larges, plissés aux tempes, placides et
railleurs; à d'autres les songes creux! Je conte ce que j'ai vu, ce que
j'ai dit et fait... N'est-ce pas grande folle? Pour qui est-ce que
j'écris? Certes pas pour la gloire; je ne suis pas une bête, je sais ce
que je vaux, Dieu merci!... Pour mes petits-enfants? De toutes mes
paperasses, que restera dans dix ans? Ma vieille en est jalouse, elle
brûle ce qu'elle trouve... Pour qui donc?--Eh! pour moi. Pour notre bon
plaisir. Je crève si je n'écris. Je ne suis pas pour rien le petit-fils
du grand-père qui n'eût pu s'endormir avant d'avoir noté, au seuil de
l'oreiller, le nombre de pots qu'il avait bus et rendus. J'ai besoin de
causer; et dans mon Clamecy, aux joutes de la langue, je n'en ai tout
mon soûl. Il faut que je me débonde, comme cet autre qui faisait le poil
au roi Midas. J'ai la langue un peu trop longue; si l'on venait à
m'entendre, je risque le fagot. Mais tant pire, ma foi! Si l'on ne
risquait rien, on étoufferait d'ennui. J'aime, comme nos grands boeufs
blancs, à remâcher le soir le manger de ma journée. Qu'il est bon de
tâter, palper et peloter tout ce qu'on a pensé, observé, ramassé, de
savourer du bec, de goûter, regoûter, laisser fondre sur sa langue,
déglutiner lentement en se le racontant, ce qu'on n'a pas eu le temps de
déguster en paix, tandis qu'on se hâtait de l'attraper au vol! Qu'il est
bon de faire le tour de son petit univers, de se dire: «Il est à moi.
Ici, je suis maître et seigneur. Ni froidure ni gelées n'ont de prise
sur lui. Ni roi, ni pape, ni guerres. Ni ma vieille grondeuse...»
Or çà, que je fasse un peu le compte de cet univers!
* * *
En premier lieu, je m'ai,--c'est le meilleur de l'affaire,--j'ai moi,
Colas Breugnon, bon garçon, Bourguignon, rond de façons et du bedon,
plus de la première jeunesse, cinquante ans bien sonnés, mais râblé, les
dents saines, l'oeil frais comme un gardon, et le poil qui tient dru au
cuir, quoique grison. Je ne vous dirai pas que je ne l'aimerais mieux
blond, ni que si vous m'offriez de revenir de vingt ans, ou de trente,
en arrière je ferais le dégoûté. Mais après tout, dix lustres, c'est une
belle chose! Moquez-vous, jouvenceaux. N'y arrive pas qui veut. Croyez
que ce n'est rien d'avoir promené sa peau, sur les chemins de France,
cinquante ans, par ce temps... Dieu! qu'il en est tombé sur notre dos,
m'amie, de soleil et de pluie! Avons-nous été cuits, recuits et relavés!
Dans ce vieux sac tanné, avons-nous fait entrer des plaisirs et des
peines, des malices, facéties, expériences et folies, de la paille et du
foin, des figues et du raisin, des fruits verts, des fruits doux, des
roses et des gratte-culs, des choses vues et lues, et sues, et eues,
vécues! Tout cela, entassé dans notre carnassière, pêle-mêle! Quel
amusement de fouiller là-dedans!... Halte-là, mon Colas! nous
fouillerons demain. Si je commence aujourd'hui, je n'en ai pas fini...
Pour le moment, dressons l'inventaire sommaire de toutes les
marchandises dont je suis propriétaire.
Je possède une maison, une femme, quatre garçons, une fille, mariée
(Dieu soit loué!), un gendre (il le faut bien!), dix-huit
petits-enfants, un âne gris, un chien, six poules et un cochon. Çà, que
je suis riche! Ajustons nos besicles, afin de regarder de plus près nos
trésors. Des derniers, à vrai dire, je ne parle que pour mémoire. Les
guerres ont passé, les soldats, les ennemis, et les amis aussi. Le
cochon est salé, l'âne fourbu, la cave bue, le poulailler plumé.
Mais la femme, je l'ai, ventredieu, je l'ai bien! Écoutez-la brailler.
Impossible d'oublier mon bonheur: c'est à moi, le bel oiseau, j'en suis
le possesseur! Cré coquin de Breugnon! Tout le monde t'envie...
Messieurs, vous n'avez qu'à dire. Si quelqu'un veut la prendre!... Une
femme économe, active, sobre, honnête, enfin pleine de vertus (cela ne
la nourrit guère, et, je l'avoue, pécheur, mieux que sept vertus maigres
j'aime un péché dodu... Allons soyons vertueux, faute de mieux, Dieu le
veut). Hai! comme elle se démène, notre Marie-manque-de-grâce,
remplissant la maison de son corps efflanqué, furetant, grimpant,
grinchant, grommelant, grognant, grondant, de la cave au grenier,
pourchassant la poussière et la tranquillité! Voici près de trente ans
que nous sommes mariés. Le diable sait pourquoi! Moi, j'en aimais une
autre, qui se moquait de moi; et elle, voulait de moi, qui ne voulais
point d'elle. C'était en ce temps-là une petite brune blême, dont les
dures prunelles m'auraient mangé tout vif et brûlaient comme deux
gouttes de l'eau qui ronge l'acier. Elle m'aimait, m'aimait, à l'en
faire périr. À force de me poursuivre (que les hommes sont bêtes!) un
peu par pitié, un peu par vanité, beaucoup par lassitude, afin (joli
moyen!) de me débarrasser de cette obsession, je devins (Jean de Vrie,
qui se met dans l'eau pour la pluie), je devins son mari. Et elle, elle
se venge, la douce créature. De quoi? De m'avoir aimé. Elle me fait
enrager; elle le voudrait, du moins; mais n'y a point de risque: j'aime
trop mon repos, et je ne suis pas si sot de me faire pour des mots un
sol de mélancolie. Quand il pleut, je laisse pleuvoir. Quand il tonne,
je barytone. Et quand elle crie, je ris. Pourquoi ne crierait-elle pas?
Aurais-je la prétention de l'en empêcher, cette femme? Je ne veux pas sa
mort. Où femme il y a, silence n'y a. Qu'elle chante sa chanson, moi je
chante la mienne. Pourquoi qu'elle ne s'avise pas de me clore le bec (et
elle s'en garde bien, elle sait trop ce qu'il en coûte), le sien peut
ramager: chacun a sa musique.
Au reste, que nos instruments soient accordés ou non, nous n'en avons
pas moins exécuté, avec, d'assez jolis morceaux: une fille et quatre
gars. Tous solides, bien membrés: je n'ai point ménagé l'étoffe et le
métier. Pourtant, de la couvée, le seul où je reconnaisse ma graine tout
à fait, c'est ma coquine Martine, ma fille, la mâtine! m'a-t-elle donné
du mal à passer sans naufrage jusqu'au port du mariage! Ouf! la voilà
calmée!... Il ne faut pas trop s'y fier; mais ce n'est plus mon affaire.
Elle m'a fait assez veiller, trotter. À mon gendre! c'est son tour.
Florimond, le pâtissier, qu'il veille sur son four!... Nous disputons
toujours, chaque fois que nous nous voyons; mais avec aucun autre, si
bien ne nous entendons. Brave fille, avisée jusque dans ses folies, et
honnête, pourvu que l'honnêteté rie: car pour elle, le pire des vices,
c'est ce qui ennuie. Elle ne craint point la peine: la peine, c'est de
la lutte; la lutte, c'est du plaisir. Et elle aime la vie; elle sait ce
qui est bon; comme moi: c'est mon sang. J'en fus trop généreux,
seulement, en la faisant.
Je n'ai pas aussi bien réussi les garçons. La mère y a mis du sien, et
la pâte a tourné: sur quatre, deux sont bigots, comme elle, et, par
surcroît, de deux bigoteries ennemies. L'un est toujours fourré parmi
les jupons noirs, les curés, les cafards; et l'autre est huguenot. Je me
demande comment j'ai couvé ces canards. Le troisième est soldat, fait la
guerre, vagabonde, je ne sais pas trop où. Et quant au quatrième, il
n'est rien, rien du tout: un petit boutiquier, effacé, moutonnier; je
bâille, rien que d'y penser. Je ne retrouve ma race que la fourchette au
poing, quand nous sommes assis, les six, autour de ma table. À table,
nul ne dort, chacun y est bien d'accord; et c'est un beau spectacle de
nous voir, tous six, manoeuvrer des mâchoires, abattre pain à deux mains,
et descendre le vin sans corde ni poulain.
Après le mobilier, parlons de la maison. Elle aussi, est ma fille. Je
l'ai bâtie, pièce par pièce, et plutôt trois fois qu'une, sur le bord du
Beuvron indolent, gras et vert, bien nourri d'herbe, de terre et de
merde, à l'entrée du faubourg, de l'autre côté du pont, ce basset
accroupi dont l'eau mouille le ventre. Juste en face se dresse, fière et
légère, la tour de Saint-Martin à la jupe brodée, et le portail fleuri
où montent les marches noires et raides de Vieille-Rome, ainsi qu'au
paradis. Ma coque, ma bicoque, est sise en dehors des murs: ce qui fait
qu'à chaque fois que de la tour on voit dans la plaine un ennemi, la
ville ferme ses portes et l'ennemi vient chez moi. Bien que j'aime à
causer, ce sont là des visites dont je saurais me passer. Le plus
souvent, je m'en vais, je laisse sous la porte la clef. Mais lorsque je
retourne, il advient que je ne retrouve ni la clef ni la porte: il reste
les quatre murs. Alors, je rebâtis. On me dit:
--Abruti! tu travailles pour l'ennemi. Laisse ta taupinière, et
viens-t'en dans l'enceinte. Tu seras à l'abri.
Je réponds:
--Landeri! Je suis bien où je suis. Je sais que derrière un gros mur, je
serais mieux garanti. Mais derrière un gros mur, que verrais-je? Le mur.
J'en sécherais d'ennui. Je veux mes coudées franches. Je veux pouvoir
m'étaler au bord de mon Beuvron, et, quand je ne travaille point, de mon
petit jardin, regarder les reflets découpés dans l'eau calme, les ronds
qu'à la surface y rotent les poissons, les herbes chevelues qui se
remuent au fond, y pêcher à la ligne, y laver mes guenilles et y vider
mon pot. Et puis, quoi! mal ou bien, j'y ai toujours été; il est trop
tard pour changer. Il ne peut m'arriver pire que ce qui m'est arrivé. La
maison, une fois de plus, dites-vous, sera détruite? c'est possible.
Bonnes gens, je ne prétends édifier pour l'éternité. Mais d'où je suis
incrusté, il ne sera pas facile, bon sang! de m'arracher. Je l'ai
refaite deux fois, je la referai bien dix. Ce n'est pas que cela me
divertisse. Mais cela m'ennuierait dix fois plus d'en changer. Je serais
comme un corps sans peau. Vous m'en offrez une autre, plus belle, plus
blanche, plus neuve? Elle goderait sur moi, ou je la ferais claquer.
Nenni, j'aime la mienne...
Çà, récapitulons: femme, enfants et maison; ai-je bien fait le tour de
mes propriétés?... Il me reste le meilleur, je le garde pour la bonne
bouche, il me reste mon métier. Je suis de la confrérie de Sainte-Anne,
menuisier. Je porte dans les convois et dans les processions le bâton
décoré du compas sur la lyre, sur lequel la grand-mère du bon Dieu
apprend à lire à sa fille toute petiote, Marie pleine de grâce, pas plus
haute qu'une botte. Armé du hacheret, du bédane et de la gouge, la
varlope à la main, je règne, à mon établi, sur le chêne noueux et
le noyer poli. Qu'en ferai-je sortir? c'est selon mon plaisir... et
l'argent des clients. Combien de formes dorment, tapies et tassées
là-dedans! Pour réveiller la Belle au bois dormant, il ne faut, comme
son amant, qu'entrer au fond du bois. Mais la beauté que, moi, je trouve
sous mon rabot, n'est pas une mijaurée. Mieux qu'une Diane efflanquée,
sans derrière ni devant, d'un de ces Italiens, j'aime un meuble de
Bourgogne à la patine bronzée, vigoureux, abondant, chargé de fruits
comme une vigne, un beau bahut pansu, une armoire sculptée, dans la rude
fantaisie de maître Hugues Sambin. J'habille les maisons de panneaux, de
moulures. Je déroule les anneaux des escaliers tournants; et, comme d'un
espalier des pommes, je fais sortir des murs les meubles amples et
robustes faits pour la place juste où je les ai entés. Mais le régal,
c'est quand je puis noter sur mon feuillet ce qui rit en ma fantaisie,
un mouvement, un geste, une échine qui se creuse, une gorge qui se
gonfle, des volutes fleuries, une guirlande, des grotesques, ou que
j'attrape au vol et je cloue sur ma planche le museau d'un passant.
C'est moi qui ai sculpté (cela, c'est mon chef-d'oeuvre) pour ma
délectation et celle du curé, dans le choeur de l'église de Montréal, ces
Stalles, où l'on voit deux bourgeois qui se rigolent et trinquent, à
table, autour d'un broc, et deux lions qui braillent en s'arrachant un
os.
Travailler après boire, boire après travailler, quelle belle
existence!... Je vois autour de moi des maladroits qui grognent. Ils
disent que je choisis bien le moment pour chanter, que c'est une triste
époque... Il n'y a pas de triste époque, il n'y a que de tristes gens.
Je n'en suis pas, Dieu merci. On se pille? on s'étrille? Ce sera
toujours ainsi. Je mets ma main au feu que dans quatre cents ans nos
arrière-petits-neveux seront aussi enragés à se carder le poil et se
manger le nez. Je ne dis pas qu'ils ne sauront quarante façons nouvelles
de le faire mieux que nous. Mais je réponds qu'ils n'auront trouvé façon
nouvelle de boire, et je les défie de le savoir mieux que moi... Qui
sait ce qu'ils feront, ces drôles, dans quatre cents ans? Peut-être que,
grâce à l'herbe du curé de Meudon, le mirifique Pantagruelion, ils
pourront visiter les régions de la Lune, l'officine des foudres et les
bondes des pluies, prendre logis dans les cieux, pinter avec les
dieux... Bon, j'irai avec eux. Sont-ils pas ma semence et sortis de ma
panse? Essaimez, mes mignons! Mais où je suis, c'est plus sûr. Qui me
dit, dans quatre siècles, que le vin sera aussi bon?
Ma femme me reproche d'aimer trop la ribote. Je ne dédaigne rien. J'aime
tout ce qui est bon, la bonne chère, le bon vin, les belles joies
charnues, et celles à la peau plus tendre, douces et duvetées, que l'on
goûte en rêvant, le divin ne-rien-faire où l'on fait tant de
choses!--(on est maître du monde, jeune, beau, conquérant, on transforme
la terre, on entend pousser l'herbe, on cause avec les arbres, les bêtes
et les dieux)--et toi, vieux compagnon, toi qui ne trahis pas, mon ami,
mon Achate, mon travail!... Qu'il est plaisant de se trouver, son outil
dans les mains, devant son établi, sciant, coupant, rabotant, rognant,
chantournant, chevillant, limant, tripotant, triturant la matière belle
et ferme qui se révolte et plie, le bois de noyer doux et gras, qui
palpite sous la main comme un râble de fée, les corps roses et blonds,
les corps bruns et dorés des nymphes de nos bois, dépouillés de leurs
voiles, par la cognée tranchés! Joie de la main exacte, des doigts
intelligents, les gros doigts d'où l'on voit sortir la fragile oeuvre
d'art! Joie de l'esprit qui commande aux forces de la terre, qui inscrit
dans le bois, dans le fer ou la pierre, le caprice ordonné de sa noble
fantaisie! Je me sens le monarque d'un royaume de chimère. Mon champ me
donne sa chair, et ma vigne son sang. Les esprits de la sève font
croître, pour mon art, allongent, engraissent, étirent et polissent au
tour les beaux membres des arbres que je vais caresser. Mes mains sont
des ouvriers dociles que dirige mon maître compagnon, mon vieux cerveau,
lequel m'étant soumis lui-même, organise le jeu qui plaît à ma rêverie.
Qui jamais fut mieux servi que moi? Oh! quel beau petit roi! Ai-je pas
bien le droit de boire à ma santé? Et n'oublions pas celle (je ne suis
pas un ingrat) de mes braves sujets. Que béni soit le jour où je suis
venu au monde! Que de glorieuses choses sur la machine ronde, riantes à
regarder, suaves à savourer! Grand Dieu! que la vie est bonne! J'ai beau
m'en empiffrer, j'ai toujours faim, j'en bave; je dois être malade: à
quelque heure du jour, l'eau me vient aux babines, devant la table mise
de la terre et du soleil...
* * *
Mais je me vante, compère: le soleil est défunt; il gèle en mon univers.
Ce sacripant d'hiver est entré dans la chambre. La plume entre mes
doigts gourds trébuche. Dieu me pardonne! un glaçon se forme dans mon
verre, et mon nez a blêmi: exécrable couleur, livrée de cimetière! j'ai
le pâle en horreur. Holà! secouons-nous! Les cloches de Saint-Martin
tintent et carillonnent. C'est aujourd'hui la Chandeleur... _«l'hiver se
passe, ou prend vigueur...»_ Le scélérat! il prend vigueur. Eh bien,
faisons comme lui! Allons sur la grand-route, l'affronter face à face...
Le beau froid! un cent d'aiguilles me picotent les joues. Embusquée au
détour de la rue, la bise m'empoigne la barbe. Je cuis. Loué soit Dieu!
mon teint reprend son lustre... J'aime entendre sous mes pas la terre
durcie qui sonne. Je me sens tout gaillard. Qu'ont donc tous ces
gens-là, l'air piteux, maugracieux?...
--«Allons! gai, gai! voisine, à qui en avez-vous? À ce vent polisson qui
vous trousse les cottes? il fait bien, il est jeune; que ne le suis-je
aussi! Il mord au bon endroit, le mâtin, le friand, il sait les fins
morceaux. Patience, ma commère, il faut que chacun vive... Et où
courez-vous donc, avec le diable au cul? À la messe? _Laus Deo!_ Il aura
la victoire toujours sur le Malin. Rira celui qui pleure, et le gelé
cuira... Bon, vous riez déjà? Tout va bien... Où je cours, moi aussi?
Comme vous, à la messe. Mais non celle du curé. À la messe des champs.»
Je passe d'abord chez ma fille, pour prendre ma petite Glodie. Nous
faisons tous les jours notre promenade ensemble. C'est ma meilleure
amie, ma petite brebiette, ma grenouille qui gazouille. Elle a cinq ans
passés, plus éveillée qu'un rat et plus fine que moutarde. Dès qu'elle
me voit, elle accourt. Elle sait que j'ai toujours ma hotte pleine
d'histoires; elle les aime autant que moi. Je la prends par la main.
--Viens, petite, nous allons au-devant de l'alouette.
--L'alouette?
--C'est la Chandeleur. Tu ne sais pas qu'aujourd'hui elle nous revient
des cieux?
--Qu'est-ce qu'elle y a été faire?
--Chercher pour nous le feu.
--Le feu?
--Le feu qui fait soleil, le feu qui fait bouillir la marmite de la
terre.
--Il était donc parti?
--Mais oui, à la Toussaint. Chaque année, en novembre, il s'en va
réchauffer les étoiles du ciel.
--Comment est-ce qu'il revient?
--Les trois petits oiseaux sont allés le chercher.
--Raconte...
Elle trottine sur la route. Chaudement enveloppée d'un tricot de laine
blanche, coiffée d'une capuche bleue, elle a l'air d'une mésange. Elle
ne craint pas le froid; mais ses rondes pommettes sont rouges comme
apis, et son trognon de nez coule comme fontaine...
--Çà, moucheron, mouchons, souffle chandelles! Est-ce pour la
Chandeleur? La lampe s'allume au ciel.
--Raconte, père-grand, les trois petits oiseaux...
(J'aime à me faire prier.)
--Les trois petits oiseaux sont partis en voyage. Les trois hardis
compères: Roitelet, Rouge-Gorge et l'amie l'Alouette. Le premier,
Roitelet, toujours vif et remuant comme un petit Poucet, et fier comme
Artaban, aperçoit dans les airs le beau feu, tel un grain de millet, qui
roulait. Il fond sur lui, criant: «c'est moi! je l'ai. C'est moi!» Et
les autres crient: «Moi! Moi! Moi!» Mais déjà le Roitelet l'a happé au
passage et descend comme un trait... «Au feu! au feu! il brûle!» Telle
bouillie bouillante, Roitelet le promène d'un coin de bec à l'autre; il
n'en peut plus, il bâille, et la langue lui pèle; il le crache, il le
cache sous ses petites ailes... «Ahi! Ahi! Au feu!» Les petites ailes
flambent... (As-tu bien remarqué ses taches de roussi et ses plumes
frisées?...) Rouge-Gorge aussitôt accourt à son secours. Il pique le
grain de feu et le pose dévotement en son douillet gilet. Voilà le beau
gilet qui devient rouge, rouge, et Rouge-Gorge crie: «J'en ai assez,
assez! mon habit est brûlé!» Alors Alouette arrive, la brave petite
m'amie, elle rattrape au vol la flamme qui se sauvait pour remonter au
ciel, et preste, prompte, précise comme une flèche, sur la terre elle
tombe, et du bec enfouit dans nos sillons glacés le beau grain de soleil
qui les fait pâmer d'aise...
J'ai fini mon histoire. Glodie caquette, à son tour. Au sortir de la
ville, je l'ai mise sur mon dos, pour monter la colline. Le ciel est
gris, la neige craque sous les sabots. Les buissons et les arbres
chétifs aux os menus sont matelassés de blanc. La fumée des chaumines
monte droite, lente et bleue. On n'entend aucun bruit que ma petite
grenouille. Nous arrivons au haut. À mes pieds est ma ville, que l'Yonne
paresseuse et le Beuvron baguenaudant ceignent de leurs rubans. Toute
coiffée de neige, toute transie qu'elle est, frileuse et grelottante,
elle me fait chaud au coeur chaque fois que je la vois...
Ville des beaux reflets et des souples collines... Autour de toi,
tressées, comme les pailles d'un nid, s'enroulent les lignes douces des
coteaux labourés. Les vagues allongées des montagnes boisées, par cinq
ou six rangées, ondulant, mollement; elles bleuissent au loin; on dirait
une mer. Mais celle-ci n'a rien de l'élément perfide qui secoua
l'Ithacien Ulysse et son escadre. Pas d'orages. Pas d'embûches. Tout est
calme. À peine çà et là un souffle paraît gonfler le sein d'une colline.
D'une croupe de vagues à l'autre, les chemins vont tout droit, sans se
presser, laissant comme un sillage de barque. Sur la crête des flots, au
loin, la Madeleine de Vézelay dresse ses mâts. Et tout près, au détour
de l'Yonne sinueuse, les roches de Basserville pointent entre les
fourrés leurs dents de sangliers. Au creux du cercle des collines, la
ville, négligente et parée, penche au bord de ses eaux ses jardins, ses
masures, ses haillons, ses joyeux, la crasse et l'harmonie de son corps
allongé, et sa tête coiffée de sa tour ajourée...
Ainsi j'admire la coque dont je suis le limaçon. Les cloches de mon
église montent dans la vallée; leur voix pure se répand comme flot
cristallin dans l'air fin et gelé. Tandis que je m'épanouis, en humant
leur musique, voici qu'une raie de soleil fend la grise enveloppe qui
tenait le ciel caché. Et juste à ce moment, ma Glodie bat des mains et
crie:
--Père-grand, je l'entends! L'alouette, l'alouette!...
Alors, moi, que sa petite voix fraîche, de bonheur faisait rire, je
l'embrasse et je dis:
--Moi aussi, je l'entends. Alouette du printemps...
II
LE SIÈGE OU LE BERGER, LE LOUP ET L'AGNEAU
«_Agneau de Chamoux,_
_N'en faut que trois pour étrangler un loup.»_
Mi-février.
Ma cave sera bientôt vide. Les soldats que M. de Nevers, notre duc, nous
envoya pour nous défendre, viennent de mettre en perce ma dernière
feuillette. Ne perdons pas de temps, allons boire avec eux! Me ruiner,
je veux bien; mais me ruiner gaiement. Ce n'est pas la première fois!
S'il plaît à la bonté divine, ce ne sera pas la dernière.
Bons garçons! ils sont plus affligés que moi, lorsque je leur apprends
que le liquide baisse... Je sais de mes voisins qui le prennent au
tragique. Je ne peux plus, je suis blasé: j'ai été trop souvent au
théâtre, en ma vie, je ne prends plus les pitres au sérieux. En ai-je vu
de ces masques, depuis que je suis au monde, des Suisses, des Allemands,
des Gascons, des Lorrains, des animaux de guerre, le harnois sur le dos
et les armes au poing, avaleurs de pois gris, lévriers affamés, jamais
las de manger le bonhomme! Qui jamais put savoir pour quelle cause ils
se battent? Hier, c'est pour le Roi, aujourd'hui pour la Ligue. Tantôt
ce sont les cafards, tantôt les huguenots. Tous les partis se valent; le
meilleur ne vaut pas le cordeau pour le pendre. Que nous fait que ce
soit ce larron ou cet autre, qui friponne à la cour? Et quant à leur
prétention de mêler Dieu à leurs affaires... ventre d'un petit poisson!
bonnes gens, laissez faire à Dieu! Il est homme d'âge. Si le cuir vous
démange, étrillez-vous tout seuls, Dieu n'a pas besoin de vous. N'est
manchot, que je sache. Se grattera, s'il lui plaît...
Le pire est qu'ils prétendent me forcer, moi aussi, à lui faire la
barbe!... Seigneur, je vous honore, et crois, sans me vanter, que nous
nous rencontrons plus d'une fois par jour, si le dicton est vrai, le bon
dicton gaulois: _Qui bon vin boit, Dieu voit._ Mais il ne me viendrait
jamais à la pensée de dire, comme ces cagots, que je vous connais bien,
que vous êtes mon cousin, que vous m'avez confié vos trente-six
volontés. Vous me rendrez cette justice que je vous laisse en paix; et
tout ce que je vous demande, c'est que vous me laissiez de même. Nous
avons assez à faire tous les deux de mettre l'ordre dans notre maison,
vous dans votre univers, moi dans le petit mien. Seigneur, tu m'as fait
libre. Je te rends la pareille. Mais ne voilà-t-il pas que ces faquins
prétendent que j'administre tes affaires, que je parle pour toi, que je
dise comment tu veux que l'on te mange, et que qui te mange autrement je
le déclare ton ennemi et le mien!... Le mien? nenni! Je n'en ai point.
Tous les hommes sont mes amis. S'ils se battent, c'est leur plaisir. Je
tire, quant à moi, mon épingle du jeu... Oui, si je peux. Mais c'est
qu'ils ne veulent point, ces gueux. Si je ne suis l'ennemi d'un, j'aurai
les deux comme ennemis. Eh bien donc, puisque entre deux camps, je dois
toujours être battu, battons aussi! Je l'aime autant. Plutôt qu'enclume,
enclume, enclume, soyons enclume et puis marteau.
Mais qui me dira pourquoi ont été mis sur terre tous ces animaux-là,
tous ces genpillehommes, ces politiques, ces grands seigneurs, qui de
notre France sont saigneurs, et, de sa gloire toujours chantant, vident
ses poches proprement, qui, non rassasiés de ronger nos deniers,
prétendent dévorer les greniers étrangers, menacent l'Allemagne,
convoitent l'Italie, et dans le gynécée du grand Turc fourrent leur nez,
qui voudraient absorber la moitié de la terre, et qui ne sauraient pas
même y planter des choux!... Allons, paix, mon ami, ne te fais point de
bile! Tout est bien comme il est... en attendant qu'un jour nous le
fassions meilleur (ce sera le plus tôt qu'il nous sera possible). Il
n'est si triste bête qui ne puisse servir. J'ai oui raconter qu'une
fois, le bon Dieu (mais, Seigneur, je ne parle aujourd'hui que de vous!)
avec Pierre se promenant, vit dans le faubourg de Béyant[1], sur le
seuil de sa porte, assise, une femme se morfondant. Elle s'ennuyait tant
que notre Père, cherchant dans sa bonté de coeur, de sa poche, dit-on,
tira un cent de poux, les lui jeta, et dit: «Prenez, ma fille,
amusez-vous!» Lors la femme, se réveillant, partit en chasse; et chaque
fois qu'elle agrippait une bestiole, elle riait de contentement. C'est
même charité, sans doute, si le Ciel nous a gratifiés, afin de nous
distraire, de ces bêtes à deux pieds qui nous rognent la laine. Soyons
donc gais, ô gué! Vermine est, paraît-il, indice de santé. (Vermine, ce
sont nos maîtres.) Réjouissons-nous, mes frères: car personne, en ce
cas, n'est mieux portant que nous... Et puis, je vous dirai (à
l'oreille): «Patience! nous tenons le bon bout. La froidure, les gelées,
la canaille des camps et celle de la cour n'ont qu'un temps, s'en iront.
La bonne terre reste, et nous pour l'engrosser. D'une seule ventrée,
elle aura réparé... En attendant, buvons le fond de ma feuillette! Il
faut faire la place aux vendanges à venir.»
Ma fille Martine me dit:
--Tu es un fanfaron. À t'entendre, on croirait que tu ne fais jamais
oeuvre que du gosier: badauder, bavarder comme battant de cloche, bâiller
de soif et bayer aux corneilles, que tu ne vis que pour faire bombance,
que tu boirais Rome et Thome; et tu ne peux rester un jour sans
travailler. Tu voudrais qu'on te crût hanneton, étourdi, prodigue,
désordonné, qui ne sait ce qui entre en ton escarcelle ni ce qui s'en va
d'elle; et tu serais malade, si tout dans ta journée n'était, heure par
heure, exactement sonné, ainsi qu'horloge à carillon; tu sais, à un sol
près, tout ce que tu as dépensé depuis Pâques de l'an passé, et nul n'a
encore vu celui qui t'a roulé... Innocent, tête folle! Ardez le bel
agneau!... Agneau de Chamoux, n'en faut que trois pour étrangler un
loup...
Je ris, je ne réponds à madame bon bec. Elle a raison, l'enfant!... Elle
a tort de le dire. Mais une femme ne cèle que ce qu'elle ne sait pas. Et
elle me connaît, car c'est moi qui l'ai faite... Allons, Colas Breugnon,
conviens-en, mon garçon: tu as beau faire des folies, tu ne seras jamais
un fol tout à fait. Parbleu! comme chacun, tu as un fol en ta manche, tu
le montres quand tu veux; mais tu l'y fais rentrer, quand il faut tes
mains libres et tête saine pour ouvrer. Comme tous les Français, tu as
en ta caboche si bien l'instinct de l'ordre et la raison ancrés que tu
peux t'amuser à faire l'extravagant: il n'est de risques (pauvres
niais!) que pour les gens qui te regardent bouche bée et voudraient
t'imiter. De beaux discours, des vers ronflants, des projets
tranche-montagne, sont chose détectable: on s'exalte, on prend feu. Mais
nous ne consumons que notre margotin; et nous gardons notre gros bois,
bien rangé, dans notre bûcher. Ma fantaisie s'égaie et donne le
spectacle à ma raison qui la regarde, assise confortablement. Tout est
pour mon amusement. J'ai pour théâtre l'univers, et, sans bouger, de mon
fauteuil, je suis la comédie; j'applaudis Matamore ou bien Francatrippa;
je jouis des tournois et des pompes royales, je crie _bis_ à ces gens
qui se cassent la tête. C'est pour notre plaisir! Afin de le doubler, je
feins de me mêler à la farce et d'y croire. Mais je n'ai garde, ohé!
j'en crois tout juste ce qu'il faut pour m'amuser. C'est ainsi que
j'écoute les histoires de fées... Pas seulement de fées! Il est un gros
monsieur, là-haut, dans l'Empyrée... Nous le respectons fort; quand il
passe en nos rues, la croix en tête et la bannière, avec ses _Oremus_,
nous habillons de nos draps blancs les murs de nos maisons. Mais entre
nous... Bavard, mange ta langue! Cela sent le fagot... Seigneur, je n'ai
rien dit! Je vous tire mon chapeau...
* * *
Fin février.
L'âne, ayant tondu le pré, a dit qu'il n'était plus besoin de le garder,
et est allé manger (garder, veux-je dire) quelque autre pré voisin. La
garnison de M. de Nevers est partie, ce matin. Faisaient plaisir à voir,
gras comme lard à pois. J'étais fier de notre cuisine. Nous nous sommes
quittés, coeur en bouche, bouche en coeur. Ils ont fait mille voeux
gracieux et courtois pour que nos blés soient beaux, que nos vignes ne
gèlent pas.
--Travaille bien, mon oncle, m'a dit Fiacre Bolacre, mon hôte le
sergent. (C'est le nom qu'il me donne et que j'ai bien gagné: _Celui est
bien mon oncle qui le ventre me comble.)_ Ne ménage point ta peine et va
tailler ta vigne. À la Saint-Martin, nous reviendrons la boire.
Bons enfants, toujours prêts à venir au secours d'un honnête homme, à
table, aux prises avec son broc!
On se sent plus léger, depuis qu'ils sont partis. Les voisins prudemment
débloquent leurs cachettes. Ceux qui, les jours derniers, montraient des
faces de carême, et geignaient de famine, comme s'ils eussent porté un
loup dedans leur panse, sous la paille du grenier ou la terre du
cellier, dénichent à présent de quoi nourrir la bête. Il n'est si gueux
qui n'ait trouvé moyen, en gémissant très bien qu'il ne lui restait
rien, de garder quelque part le meilleur de son vin. Moi-même (je ne
sais comment cela se fit), l'hôte Fiacre Bolacre à peine était parti (je
l'avais reconduit jusqu'au bout du faubourg de Judée) que je me
rappelai, en me frappant le front, un petit fût de Chablis, oublié par
mégarde sous le fumier des chevaux afin qu'il fût au chaud. J'en fus
très contristé, ainsi qu'on peut le croire; mais quand le mal est fait,
il est fait et bien fait, faut s'en accommoder. Je m'en accommode bien.
Bolacre, mon neveu, ah! qu'avez-vous perdu! quel nectar, quel
bouquet!... Mais vous n'en perdrez rien, mon ami, mon ami, mais vous
n'en perdrez rien: c'est à votre santé!
On s'en va voisiner d'une à l'autre maison. On se montre les trouvailles
qu'on a faites en sa cave; et, comme les augures, on se cligne de l'oeil,
en se congratulant. On se raconte aussi les dommages et les dams (les
dames et leurs dommages). Ceux des voisins amusent et distraient des
siens. On s'informe de la santé de la femme de Vincent Pluviaut. Après
chaque passage de troupes dans la ville, par hasard singulier, cette
vaillante Gauloise élargit sa ceinture. On félicite le père, on admire
la vertu de ses reins prolifiques, dans l'épreuve publique; et
gentiment, pour rire, sans mauvaise pensée, je tape sur la bedaine du
fortuné coquin, dont la maison est seule, dis-je, à montrer ventre
plein, quand les autres l'ont vide. Tous de rire, comme de juste, et
bien discrètement, ainsi qu'oisons débridés, de l'une oreille à l'autre.
Mais Pluviaut prend mal nos compliments, et dit que je ferais mieux de
veiller sur ma femme. À quoi j'ai répondu que, quant à celle-là, son
heureux possesseur pouvait sur les deux oreilles dormir, sans redouter
qu'on lui prît son trésor. Tous ont été d'accord.
* * *
Mais voici les jours gras. Si mal armés qu'on soit, on doit leur faire
honneur. Le renom de la ville, le nôtre sont engagés. Que dirait-on de
Clamecy, gloire des andouillettes, si Carême-prenant nous trouvait sans
moutarde? On entend frire les poêles; une suave odeur de graisse imbibe
l'air des rues. Saute, crêpe! plus haut! saute, pour ma Glodie!...
Un ra-pla-pla de tambour, un lus-tu-flu de flûte. Des rires et des
huées... Ce sont MM. de Judée[2], qui viennent sur leur char rendre
visite à Rome.
Marchent en tête la musique et les hallebardiers, qui fendent la foule
avec leurs nez. Nez en trompes, nez en lances, nez en cors de chasse,
nez sarbacanes, nez hérissés d'épines, ainsi que des châtaignes, ou sur
le bout desquels des oiseaux sont plantés. Ils bousculent les badauds,
ils farfouillent les cottes des filles qui glapissent. Mais tout
s'écarte et fuit devant le roi des nez, qui fond comme un bélier, et
telle une bombarde, roule sur un affût à roulettes son nez.
Suit le char de Carême, empereur des mangeurs de merluches. Des figures
blêmes, vertes, décharnées, enfroquées, renfrognées, grelottantes sous
des capuchons, ou coiffées en têtes de poissons. Que de poissons!
Celui-ci tient en chaque poing une perche ou un carpillon; l'autre
brandit, à une fourche, une brochette de goujons; un troisième nous
exhibe pour chef une tête de brochet, du bec duquel sort un gardon, et
qui s'accouche avec une scie, s'ouvrant le ventre plein de poissons.
J'en ai une indigestion... D'autres, la gueule ouverte, y enfonçant
leurs doigts afin de l'élargir, s'étouffent en poussant dans leur gosier
_(À bouère!)_ des oeufs qui ne veulent point passer. À gauche, à droite,
du haut du char, masques de chevêches, robes de frocards, des pêcheurs à
la ligne pêchent, au bout d'un fil, les galopins qui sautent comme des
cabris, le bec en l'air pour attraper et croquer, croque, croque au vol,
les dragées ou les crottes dans le sucre roulées. Et par-derrière, un
diable danse, habillé en cuisinier; il agite une casserole et une
cuiller à pot; d'une infâme ratatouille, il enfourne la becquée à six
damnés nu-pieds, attachés à la queueleuleu, qui, par les barreaux d'une
échelle, passent leur tête grimaçante, casquée d'un bonnet de coton.
Mais voici les triomphateurs, les héros de la journée! Sur un trône de
jambons, sous un dôme de langues fumées, paraît la reine des Andouilles,
couronnée de cervelas, le cou orné d'un chapelet de saucisses enfilées,
dont elle joue coquettement avec ses doigts boudinés; escortée de ses
estafiers, boudins blancs et boudins noirs, andouillettes de Clamecy,
que Riflandouille, le colonel, conduit à la victoire. Armés de broches
et de lardoires, ils ont grand air, gras et luisants. Et j'aime aussi
ces dignitaires, dont le ventre est une marmite, ou le corps un pâté en
croûte, et qui portent, tels les rois mages, qui une hure de cochon, qui
un flacon de vin morillon, qui la moutarde de Dijon. Au bruit des
cuivres, des cymbales, des écumoires, des lèchefrites, arrive au milieu
des risées, sur son âne, le roi des cocus, l'ami Pluviaut. Vincent,
c'est lui, il est élu! Assis à rebrousse-poil, coiffé d'un haut turban,
un gobelet en main, il écoute sa garde de flotteurs, diables cornus,
qui, la gaffe ou la gaule sur l'épaule, dégoisent à voix claire, en
bonne langue franche et françoise, sans voiles, son histoire et sa
gloire. En sage, il n'en montre pas d'indiscrète fierté; indifférent, il
boit, il fouette une lampée; mais quand il passe au pied d'un logis
illustré par la même fortune, il crie, levant son verre: «Hohé,
confrère, à ta santé!»
Enfin, pour clore le cortège, vient la jolie saison nouvelle. Une
fraîche fille, rose et riante, au lisse front, aux cheveux blonds, avec
des petits frisons, couronnée de primevères, jaunes et claires, et
portant en bandoulière, autour des petits seins ronds, de verts chatons,
pris aux noisetiers des buissons. À sa ceinture, une escarcelle sonnante
et pleine, et dans ses mains, une corbeille, elle chante, ses sourcils
pâles relevés, écarquillant les yeux d'un bleu d'azur léger, la bouche
ouverte comme un O sur ses nacottes aiguisées tels des couteaux, elle
chante, d'une voix grêle, l'hirondelle, qui reviendra bientôt. À ses
côtés, sur le chariot, que traînent quatre grands boeufs blancs, des
mignonnes en bon point, bien à point, belles gaillardes au corps
gracieux et rebondi et des fillettes à l'âge ingrat, qui comme de jeunes
arbrisseaux ont poussé de-ci, de-là. À chacune il manque un morceau;
mais du reste le loup ferait un bon repas... Les laiderons jolis! Elles
portent dans des cages des oiseaux de passage, ou puisant dans la
corbeille de la reine du printemps, elles jettent aux badauds des
gâteaux, des surprises, des papillotes, où l'on trouve bonnets et
cottes, des pralinés, son sort écrit, des vers d'amour,--ou bien les
cornes.
Arrivées au bas du marché, près de la tour, les pucelles sautent du
char, et sur la grand-place dansent avec les clercs et les commis.
Cependant que Mardi gras, Carême et le roi des cocus poursuivent leur
marche triomphale, en s'arrêtant tous les vingt pas, pour dire aux gens
leurs vérités, ou la chercher au fond du verre...
_À bouère! À bouère! À bouère!_
_Nous quitterons-nous sans bouère?_
_Non!_
_Les Bourguignons ne sont pas si fous_
_D'se quitter sans boire un coup!_
* * *
Mais à trop l'arroser, la langue s'épaissit et la verve se mouille. Je
laisse l'ami Vincent faire avec son escorte une station nouvelle, à
l'ombre d'un bouchon. La journée est trop belle pour rester encagé.
Allons prendre l'air des champs!
Mon vieil ami le curé Chamaille, qui est venu de son village, dans sa
charrette à âne, banqueter chez monsieur l'archiprêtre de Saint-Martin,
m'invite à le reconduire, un bout de chemin. J'emmène ma Glodie. Nous
montons dans le tape-cul. Fouette, bourrique!... Elle est si petite que
je propose de la mettre dans le char, entre Glodie et moi... La route
blanche s'allonge. Le soleil vieillot somnole; il se chauffe, au coin de
son feu, plus qu'il ne nous réchauffe. L'âne s'endort aussi et s'arrête,
à penser. Le curé l'interpelle, indigné, de sa voix de gros bourdon:
--Madelon!
L'âne tressaute, tricote de ses fuseaux, zigzague entre deux ornières,
et de nouveau s'arrête et médite, insensible à nos objurgations:
--Ah! maudite, sans le signe de croix que tu portes sur le dos, gronde
Chamaille, qui lui larde les fesses du bout de son bâton, comme je te
casserais ma trique sur l'échine!
Afin de nous reposer, nous faisons une halte, à la première auberge, au
détour du chemin, qui de là redescend vers le blanc village d'Armes,
dans le clair de son eau mirant son fin museau. Au milieu d'un champ
voisin, autour d'un grand noyer qui se carre, dressant dans le ciel
enfariné ses bras noirs et sa fière carcasse dépouillée, des filles font
une ronde. Allons danser!... Elles ont été porter la crêpe du Mardi gras
à commère la pie.
--Aga, Glodie, aga Margot l'agasse[3], avec son gilet blanc sur le bord
de son nid, tout là-haut, tout là-haut, qui se penche pour voir! La
curieuse! Afin que rien n'échappe à son petit oeil rond et à sa langue
bavarde, elle a fait sa maison sans porte ni fenêtres, tout au faîte des
branches, ouverte à tous les vents. Elle est glacée, trempée,
qu'importe? Elle peut tout voir. Elle est de mauvaise humeur, elle a
l'air de nous dire: «Qu'ai-je à faire de vos dons? Manants,
remportez-les! Croyez-vous que si j'avais envie de votre crêpe, je ne
serais pas capable d'aller la prendre chez vous? À manger ce qu'on vous
donne, il n'y a pas de plaisir. Je n'ai faim que de ce que je vole.»
--Alors, pourquoi, père-grand, lui donne-t-on la crêpe avec ces beaux
rubans? Pourquoi souhaiter sa fête à cette larronnette?
--Parce que, dans la vie, vois-tu, c'est plus prudent d'être bien que
d'être mal avec les méchants.
--Eh bien, Colas Breugnon, tu lui en apprends de belles! gronde le curé
Chamaille.
--Je ne lui dis pas que c'est beau, je lui dis que c'est ce que chacun
fait, toi, curé, tout le premier. Tu peux rouler des yeux. Lorsque tu as
affaire à une de tes dévotes qui voient tout, qui savent tout, qui
mettent leur nez partout, qui ont la bouche ainsi qu'un sac plein de
malices, ose prétendre un peu que, pour les faire taire, tu ne leur
bourrerais pas le bec avec des crêpes!
--Ah! Dieu, si cela suffisait! s'exclame le curé.
--J'ai calomnié Margot, elle vaut mieux qu'une femme. Au moins sa langue
est bonne parfois à quelque chose.
--Et à quoi donc, grand-père?
--Quand le loup vient, elle crie...
Or, voilà qu'à ces mots, l'agasse se met à crier. Elle jure, elle sacre,
elle bat des ailes, elle vole, elle couvre d'invectives je ne sais qui,
je ne sais quoi, qui est dans la vallée d'Armes. À la lisière du bois,
ses compères emplumés, le geai Charlot et Colas le corbeau, lui
répondent sur le même ton aigre et irrité. Les gens rient, les gens
crient: «Au loup!» Personne n'y croit. On n'en va pas moins voir (croire
est bon, voir vaut mieux)... Et que voit-on?... Nom d'un petit bonhomme!
Une bande de gens armés, qui montent la côte au trot. Nous les
reconnaissons. Ce sont ces sacripants, les troupes de Vézelay, qui,
sachant notre ville démunie de sa garde, s'imaginaient trouver la pie
(mais non celle-ci) au nid!...
Je vous prie de penser que nous ne nous attardons pas à les considérer!
Chacun crie: sauve qui peut! On se pousse, on se rue. On détale à toutes
jambes, sur la route, par les champs, celui-ci ventre à terre, celui-là
sur l'autre versant de son individu. Nous trois nous sautons dans la
voiture à âne. Comme si elle comprenait, Madelon part comme une flèche,
fouettée à tour de bras par le curé Chamaille, qui a, dans son émoi,
perdu tout souvenir des égards que l'on doit à l'échine d'un baudet
marqué du signe de croix. Nous roulons au milieu d'un flot de gens qui
poussent des cris de merlusine, et, couverts de poussière et de gloire,
nous entrons à Clamecy, bons premiers, ayant sur nos talons le reste des
fuyards. Et toujours au galop, la charrette sautant, Madelon ne touchant
plus terre, le curé fouettant, nous traversons le faubourg de Béyant en
criant:
--L'ennemi vient!
Les gens riaient d'abord, en nous voyant passer. Mais ils ne furent pas
longs à comprendre. Aussitôt, ce fut comme une fourmilière, où l'on
vient d'introduire un bâton. Chacun se démenait, sortait, rentrait,
sortait. Les hommes s'armaient, les femmes faisaient leur paquet, les
objets s'empilaient dans les hottes, les brouettes; tout le peuple du
faubourg, abandonnant ses lares, reflua vers la ville, à l'abri des
murailles; les flotteurs, sans ôter leurs costumes, leurs masques,
cornus, griffus, pansus, qui en Gargantua, et qui en Belzébuth,
coururent aux bastions, armés de gaffes et de harpons. Si bien que,
quand l'avant-garde de MM. de Vézelay arriva sous les murs, les ponts
étaient levés, et il ne restait de l'autre côté des fossés que quelques
pauvres diables, qui, n'ayant rien à perdre, ne s'étaient pas beaucoup
pressés de le sauver, et le roi des cocus, notre ami Pluviaut, oublié
par l'escorte, qui, plein jusqu'au goulot et rond comme Noé, ronflait
sur son roussin, en lui tenant la queue.