--Après?... Mais, lis donc, «Robin, que je te noue ce ruban bleu... On

va te tondre, Robin mouton, tu es enragé... pourtant, c'est du sang de

mouton qui coule dans tes veines.» Eh bien, tu ne frémis pas?

--Pas le moins du monde.

--Tu ne comprends donc pas!

--Je comprends qu'il s'agit d'un mouton... Et comme la pastorale est

usée, je ne vois pas...

--Il s'agit bien de la pastorale!... Il s'agit de la révolution... Le

sang de mouton, c'est le sang de Henri IV et de Louis XIV.

--Ah! pauvre _Gazette_! gare M. Menjaud de Dammartin.

--Mais, tu n'y es pas... c'est l'_Album_.

--Ah! c'est l'_Album_ qui dit que le sang de mouton est le sang de Henri

IV et de Louis XIV!

--Mais non! l'_Album_ parle de _sang de mouton_, et la _Gazette_ prouve

comme quoi il s'agit du sang de Henri IV et de Louis XIV. En

conséquence, elle dit: «Français, on menace vos princes...

réveillez-vous!»

--Ce sera peut-être assez difficile, s'ils ont lu la _Gazette_. Mais,

écoute, Basile, il me semble que tout ce sang-là n'a pas le sens

commun... Comment croire qu'on s'amuse à fabriquer des allusions à

l'instar du _Nain jaune_, quand la censure ne vous meurtrit pas le

poignet de son gantelet de plomb? Comment s'exposerait-on de gaîté de

coeur à d'énormes amendes quand on est vulnérable d'un cautionnement

de soixante mille francs? Comment affronterait-on la police

correctionnelle quand on a deux de ses rédacteurs à Sainte-Pélagie? Ne

serait-ce pas jouer à y faire mettre tout le personnel du journal, y

compris les abonnés et M. le procureur du roi lui-même, pour s'être

laissé devancer par la _Gazette_? Mais j'admets et personne n'admettra,

personne ne peut admettre, j'admets l'allusion... Maintenant, dis-moi,

Basile, combien l'_Album_ a-t-il d'abonnés?

--Deux cents.

--Et la _Gazette_?

--Six mille.

--Six mille! alors _la Gazette_ aurait offensé le sang d'Henri IV et de

Louis XIV _cinq mille huit cents fois_ plus que l'_Album_. Si les

rédacteurs de l'_Album_ étaient envoyés à la Force, ceux de la _Gazette_

devraient être au moins expédiés pour Toulon. D'ailleurs la

_Quotidienne_ ne vient-elle pas d'être condamnée à 50 francs d'amende

pour avoir attenté à la dignité du _Constitutionnel_ en copiant le

susdit _Album_? Ici le cas n'est-il pas le même, et la _Gazette_

n'a-t-elle pas, comme la _Quotidienne_, _cité_ avec complaisance,

souligné avec soin tout ce qui pouvait prêter au scandale?

On dit que le numéro de la _Gazette_ qui contenait l'article sur

l'_Album_ a été saisi, hier soir, à la requête de M. le procureur du

roi.

ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

M. DE MONTBEL.--M. DE PINA.--M. DE LABOURDONNAYE.

M. de Montbel, maire de Toulouse, est entré à la Chambre des députés

sous les auspices de son compatriote, M. de Villèle, pendant la longue

domination des _Trois-Cents_. C'est un homme d'une taille au-dessous de

la moyenne, d'une corpulence assez remarquable, et dont les traits

lourds et communs n'ont rien de cette vivacité qui caractérise les

riverains de la Garonne. Il siége au côté droit, non loin de MM. de Pina

et de Labourdonnaye. C'est lui qui prend ordinairement la parole toutes

les fois qu'il s'agit de défendre le personnel de l'ancien ministère, ou

plutôt de M. de Villèle; car M. Syrieys de Mayrinhac s'est chargé de la

défense de M. de Corbière, et personne, que je sache, n'a voulu de celle

de M. de Peyronnet. M. de Montbel n'est pas d'ailleurs un homme sans

talent et, de tous les meneurs du côté droit, c'est peut-être lui qui

connaît le mieux le faible de la Chambre des députés. Son langage ne

manque ni de mesure, ni d'adresse, ni parfois d'éloquence; et si ce

n'était que la Chambre a cessé d'être dupe des paroles, il ferait

illusion aux libéraux par la manière dont il sait intéresser leur

générosité.

L'organe de cet honorable membre est extrêmement désagréable, et ceux

qui l'entendent pour la première fois croient toujours qu'il est enroué.

Cependant on l'écoute avec curiosité, parce qu'on apprend par lui la

pensée véritable du parti villéliste, et que ses adversaires ne sont pas

sans estime pour sa personne. Ce royaliste prononcé, cet orateur, si

ardent à la tribune, passe pour un homme de moeurs douces et

bienveillantes; on cite même plusieurs traits fort honorables de sa vie

privée. Pour moi, si j'en puis bien juger par simple conjecture, je

crois que M. de Montbel ne nous ferait pas tous pendre s'il était le

plus fort; mais je ne serais pas aussi rassuré de la part de ses

respectables amis, depuis les fusillades de la rue Saint-Denis.

Et, par exemple, si M. de Pina devenait jamais ministre, je prendrais

sur-le-champ ma canne et mon chapeau pour me sauver je ne sais où, mais

le plus loin possible de ce saint personnage. Je n'en connais pas un de

plus violent, ni de plus rancunier dans toute l'assemblée; et sa figure

habituellement ouverte et riante me rappelle toujours, je ne sais pas

pourquoi, celle de Frédérick dans le rôle de Méphistophélès. M. de Pina

conserve encore, au sein de la Chambre de 1829, les opinions et les

doctrines qui dominaient aux conférences de Pilnitz; il est campé sur

les bords du Rhin, et il attend que M. de Brunswick ait mis à la raison

les Parisiens révoltés. Nul n'assaisonne de fiel mieux que lui une

harangue contre des pétitionnaires; nul ne parle avec plus d'amertume de

la liberté de la presse, de l'égalité devant la loi et de toutes

conquêtes de la révolution sur l'ancien régime. Il partage avec M. de

Lépine et M. de Conny tout l'honneur des homélies parlementaires qui

ont rendu ces deux députés si célèbres, et je n'ai jamais lu de

description du jugement dernier plus curieuse que ses tirades sur la

dissolution des sociétés. Les _balistes_ et le _manioc_ de M. de

Sallabéry peuvent seuls leur être comparés.

Nous avons eu dernièrement une occasion remarquable d'observer le

caractère énergique de M. de Pina. C'était le jour où, reprenant toute

sa dignité, la Chambre des députés se leva comme un seul homme contre la

suppression de l'amendement relatif à la salle à manger de M. de

Peyronnet. Depuis la chute du ministère déplorable, le côté droit

n'avait pas encore éprouvé d'échec aussi désastreux. La consternation

était peinte sur tous les visages religieux et monarchiques, et l'on eût

dit que la Bastille venait d'être prise une seconde fois. M. de Pina,

seul, debout à son banc, les bras croisés, ainsi que Marius sur les

ruines de Carthage, bravait de ses regards l'hilarité du côté gauche; en

vain les huissiers criaient de toutes parts: «Asseyez-vous, Messieurs;

M. le président vous prie de vous asseoir.» L'inflexible Pina demeurait

immobile. Enfin, saisi d'indignation, il s'écrie: «De quel droit veut-on

me faire asseoir?» et proteste du moins, par cette véhémente apostrophe,

contre le triomphe de la révolution.

L'honorable M. de Labourdonnaye est un homme plus grave. La première

fois que j'ai eu l'honneur de le voir, je m'attendais à trouver dans sa

physionomie quelques traits en harmonie avec sa réputation

parlementaire, des yeux vifs et perçants, un front découvert et hardi,

une tenue imposante et digne, tout au moins, d'un vieux chef de parti.

Loin de là, M. le comte de Labourdonnaye n'offre à l'observateur qu'une

physionomie sans expression, un visage maussade, un air ennuyé; sa voix

sourde et monotone résonne tristement dans l'enceinte de la Chambre

sans y trouver d'écho, et vient mourir dans la tribune des journalistes

où le rédacteur de la _Quotidienne_ lui fait de temps en temps la

charité d'une colonne. Il m'est impossible de comprendre comment cet

honorable député a pu exercer de l'influence sur une assemblée

délibérante, autrement qu'en me rappelant ce proverbe: _Dans le royaume

des aveugles, les borgnes font la loi_.

Mais quand je remets dans mon esprit les saturnales de la session de

1823, l'expulsion de Manuel et toutes les batailles gagnées par le côté

droit de ce temps sur l'honneur et les libertés de la France, je

m'explique plus aisément la gloire parlementaire de M. de Labourdonnaye.

Le système des catégories doit à son éloquence de nombreuses victimes,

et c'est lui qui disait un jour aux députés du côté gauche: «La France

ne veut plus de vous!» Aujourd'hui que la France a fait connaître ses

voeux, nous avons rarement le plaisir d'entendre M. le comte de

Labourdonnaye, et même il est probable qu'au prochain renouvellement des

Chambres, nous en serons entièrement privés; aussi l'honorable membre

commence-t-il à nous accoutumer à son silence; sa voix, jadis si

redoutable, est devenue muette et ne rend plus d'oracles; son front,

chargé de rides, se couvre tous les jours de nouveaux soucis, et le

temps n'est pas loin où cette renommée si brillante expirera dans

l'oubli.

Pour moi, j'aime à voir disparaître sans bruit ces coryphées de la

Chambre _introuvable_ et _déplorable_, qui instituèrent les cours

prévôtales, qui rédigeaient les notes secrètes, qui se sont adjugées un

milliard, qui ont fait la loi du sacrilége, exploité l'assassinat du duc

de Berri et ordonné les _coups de collier_ du mois de novembre. Ainsi

s'évanouiront devant la raison publique et la génération nouvelle tous

ces vieillards atrabilaires, tristes représentants des haines du passé;

ainsi ont disparu les Dudon, les Donadieu, les Saint-Chamans, et

passeront comme eux les Grénédan, les Sallabéry, et tant d'autres

médiocrités, qui se consument lentement du supplice de leur impuissance

et meurent, comme les héros du Dante, sans même emporter l'espérance.

ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

M. LE GÉNÉRAL LAMARQUE.--M. LE GÉNÉRAL GÉRARD.--M. LE GÉNÉRAL

DEMARSAY.--M. LE GÉNÉRAL HIGONET.--M. LE GÉNÉRAL TIBURCE SÉBASTIANI.--M.

LE GÉNÉRAL MATHIEU DUMAS.

La Chambre des députés, comme on le voit par ce titre, qui ne les

comprend pas tous, est fort riche en généraux. Est-ce un bien? est-ce un

mal? Je l'ignore; mais c'est un fait statistique assez remarquable et

dont, à tout prendre, la France aura peut-être un jour à s'applaudir.

Les généraux français ont rapporté de la guerre un sentiment exalté de

l'honneur national; divisés sur les questions de liberté, ils

s'entendraient certainement sur la question d'indépendance, derrière

laquelle nos franchises civiles auront toujours le temps de se bien

constituer. C'est d'ailleurs une justice à rendre à nos députés

militaires, de reconnaître que la plupart d'entre eux, abdiquant les

habitudes un peu despotiques de leur état, se sont montrés les

défenseurs constants des libertés publiques.

Au premier rang de ces honorables se placent quelques-uns de ceux dont

les noms décorent le titre de cet article. Le général Lamarque est connu

depuis longues années par sa bravoure téméraire, par les proscriptions

qu'il a subies, et par ses connaissances distinguées dans son art et

dans les autres sciences. Il écrit et parle d'un style pittoresque,

tout en images, et qui rappelle à quelques égards la manière brillante

et pathétique du général Foy; son élocution est toutefois moins

correcte, mais plus incisive et satirique, comme on a pu le voir dans

son discours sur la question des Suisses, auxquels il a porté le dernier

coup. Il improvise rarement, quoique sa facilité soit très-grande; mais

il récite ordinairement ses discours de mémoire, et leur effet en est

plus assuré. L'honorable général est d'une taille moyenne, sa tête est

légèrement enfoncée dans les épaules, qui sont un peu voûtées, et ses

cheveux paraissent d'un blond douteux aux rayons du soleil. En somme, il

n'est pas beau, mais on dit qu'il est fort aimable et qu'il n'a pas fait

en pays ennemi toutes ses conquêtes.

M. le général Gérard possède quelque chose de cette simplicité antique,

si justement admirée dans Hoche et dans Desaix. La modestie et la

douceur caractérisent sa physionomie, naturellement ouverte, affable et

distinguée. Il parle rarement, mais toujours à propos, avec force et

mesure, et de manière à mériter les suffrages même de ses adversaires.

Sa vie militaire, pleine de gloire, n'est pas de notre ressort; mais

elle a jeté beaucoup d'éclat sur sa carrière parlementaire et donne

aujourd'hui à l'honorable général une influence positive dans les

délibérations de l'Assemblée. Il siége au côté gauche, entre M. Etienne

et M. Laffitte.

M. le général Demarsay porte habituellement une longue redingote bleue

et un chapeau à larges bords qui le font reconnaître sur-le-champ, non

moins que sa taille élancée, au milieu de ses collègues. C'est un brave

militaire, d'un tempérament sec et bilieux, presque toujours en colère

et montant à la tribune comme à la brèche, armé de toutes pièces et la

pointe en avant. Je ne connais pas dans toute la Chambre d'interrupteur

plus intrépide et plus infatigable, et il ne se passe pas de séance

qu'il n'ait eu deux ou trois querelles avec le président. Il n'a pas la

patience d'attendre son tour de parler, et trop souvent il exhale son

humeur en apostrophes véhémentes, au lieu de réunir ses arguments en

faisceau pour leur donner quelque importance. C'est un capitaine de

tirailleurs qui dépense beaucoup de munitions et ne fait pas grand mal à

l'ennemi. Son principal défaut est une obstination sans bornes: que la

Chambre l'écoute ou soit distraite, s'il est à la tribune, il n'en

descendra qu'après avoir tout dit et parlera dix fois dans la même

séance. Au reste, M. le général Demarsay est un citoyen intègre, et s'il

manque souvent de mesure, du moins n'a-t-il jamais manqué de conscience

et de patriotisme.

Aux deux extrémités des deux centres siégent deux autres généraux plus

jeunes: le premier, touchant au côté gauche, M. Tiburce Sébastiani; le

second, plus près de la droite, M. Higonet. Tous deux sont arrivés

récemment de l'armée de Morée, où ils commandaient une division. M. le

général Higonet, bien qu'il siége près des rangs où les libertés

nationales comptent fort peu d'amis, use de son crédit d'une manière

juste et impartiale en faveur des habitants de son département. M. le

général Tiburce Sébastiani, moins fier et moins superbe que son frère, a

aussi beaucoup moins de talent; mais sa modestie invite à l'indulgence,

et il paraît si jeune qu'on lui donnerait à peine trente ans. Toutefois,

la campagne de Morée a bien plus appelé l'attention publique sur ces

deux honorables membres que leurs travaux parlementaires.

M. le général Mathieu Dumas, l'un des plus anciens officiers de l'armée

française, est assis au côté gauche, près de MM. les généraux Clausel et

Lamarque. Tout le monde connaît son _Histoire des campagnes de la

révolution_ et le talent avec lequel il sut organiser, en moins de six

semaines, pendant les Cent-jours, cette armée héroïque qui alla mourir à

Waterloo. M. le général Mathieu Dumas a fait en personne la plupart des

guerres dont il a écrit l'histoire, et il possède une foule de

connaissances positives qui rendent sa présence à la Chambre infiniment

utile. On a dit qu'il faillit un moment devenir infidèle à la cause

constitutionnelle; mais rien ne nous a été démontré à cet égard, et nous

croyons qu'aujourd'hui cet honorable général est trop âgé pour changer

de religion. Sa gloire est d'ailleurs intimement liée à celle de la

révolution française, et ce n'est pas au retour de Fleurus ou d'Arcole

qu'on peut songer à devenir le compère des hommes de Coblentz. M. le

général Mathieu Dumas est extrêmement vieux; sa tête est couverte de

cheveux blancs, et sa place facile à reconnaître dans la Chambre, où il

porte habituellement un garde-vue de taffetas vert.

ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

M. THÉNARD.--M. KÉRATRY.--M. ÉTIENNE.

Avez-vous vu quelquefois à la Sorbonne M. le baron Thénard, professeur

de chimie et doyen de la Faculté des sciences, expliquant à ses élèves

la décomposition de l'hydrogène sulfuré par le chlore, apostropher en

termes rudes son préparateur Baruel et renverser avec colère les

éprouvettes et les tubes, quand une expérience vient à manquer par sa

faute? L'avez-vous vu, armé de l'allumette magique, transformer avec

satisfaction de l'oxyde de carbone en gaz acide carbonique? Tel vous

l'avez admiré dans son fauteuil académique, tel vous le retrouverez à la

tribune de la Chambre des députés, lorsqu'il se chargera d'un rapport

sur la refonte des monnaies ou bien de la défense du commerce des

salpêtres. Chez lui, le professeur ne disparaît jamais devant le député,

et ses meilleurs discours ressemblent toujours à des leçons. L'honorable

membre est doué d'une facilité d'élocution intarissable, et il en abuse

trop souvent, comme ces compositeurs de musique qui développent dans

tous les tons un motif agréable jusqu'à ce qu'ils l'aient rendu

assoupissant.

Ce n'est pas que M. le baron Thénard manque de sens et de connaissances

réelles; au contraire, il en possède beaucoup, et ses idées politiques

sont généralement raisonnables; mais, comme il est fort entêté, prolixe

et criard, le bien qu'il pourrait faire rencontre souvent des opposants

parmi ceux qu'il a trop ennuyés pour vouloir les convaincre. C'est un

des hommes les plus dangereux que je connaisse pour les habits neufs et

pour les jabots de mousseline: on cite plusieurs exemples de personnes

auxquelles, dans la chaleur de son argumentation, il aurait arraché tous

les boutons de leur habit et la moitié de leur chemise. En conséquence,

il importe de se tenir à une distance respectueuse de ses ongles

redoutables, toutes les fois qu'on discute avec lui quelques questions

capables de l'échauffer.

L'honorable député de l'Yonne est encore, dans toute la force de l'âge,

un véritable adolescent dans une Chambre qui ne compte guère que des

vieillards. Sa tête est couverte d'une forêt de cheveux noirs et crépus,

sa figure large et plate, son regard vif et jovial. Il siége au centre

du centre gauche et vote quelquefois avec le centre droit; ce qui

s'explique aisément par la simple énumération des titres dont il est

décoré. Comment se pourrait-il qu'un député qui est baron, doyen de

Faculté, professeur à la Sorbonne et au Collége de France, officier de

la Légion d'honneur, membre de l'Institut et de l'Académie de médecine,

n'eût pas quelque penchant pour le cumul, si vivement attaqué néanmoins

par un vicomte, M. de Cormenin!

M. Kératry, député du Finistère, s'est acquis une réputation de courage,

de patriotisme et d'intégrité au-dessus de toute atteinte. Sa vie

entière, vouée à l'étude de la philosophie et de l'histoire, n'a été

qu'une laborieuse introduction aux fonctions qu'il remplit aujourd'hui

avec tant de distinction. Cet honorable député écrit et parle avec

beaucoup de facilité. Peut-être aurait-on le droit d'exiger plus de

correction et de goût dans son style; mais ces défauts ont disparu

toutes les fois qu'il a été appelé à défendre la cause de la liberté ou

celle de l'humanité. On sait avec quelle énergie et quelle dignité M.

Kératry, traduit devant les tribunaux pour un article inséré par lui au

_Courrier français_, sut faire respecter ses droits et dévoiler les

turpitudes du dernier ministère. Son procès n'a pas été inutile au

succès de la cause nationale, et il est très probable que ses juges, en

l'acquittant, ont voulu rendre hommage à sa vertu, non moins qu'obéir au

cri de leur conscience.

L'honorable membre est d'une taille extrêmement petite. Sa mise est

très-négligée. Il parle assez rarement, ce qui est déjà une preuve de

goût, et il s'attache de préférence à traiter les questions de liberté

civile et religieuse, qui conviennent davantage à la nature de son

talent. M. Kératry a publié plusieurs ouvrages, parmi lesquels ses

_Inductions morales et philosophiques_ et le roman intitulé _le Dernier

des Beaumanoir_ tiennent un rang distingué et annoncent une grande

imagination.

Tout le monde connaît les antécédents littéraires et politiques de M.

Etienne, académicien de l'Empire et chassé de l'Académie par ordonnance

royale. Il a _revu le pays où l'on dort_, grâce au droit d'élection ou

plutôt de réélection exercé en sa faveur par ses confrères. De proscrit,

il est devenu député, et il s'est invité à jouer aux cartes dans le même

palais où la stupide vengeance d'un ministre conseillait au roi de lui

ravir un titre jusqu'alors inviolable. M. Etienne a passé par toutes les

épreuves avec une insouciance philosophique et joyeuse, consolé par ses

succès littéraires et trouvant, dans les recettes de _Joconde_ et de

quelques autres pièces charmantes, des compensations aux rigueurs

ministérielles. C'est un homme de moeurs douces, d'un caractère faible

et léger, mais véritablement inoffensif et même obligeant. Sa taille est

grande et son embonpoint date d'avant la Restauration.

Les discours de l'honorable député de la Meuse se font remarquer, comme

ses autres productions, par l'éclat des antithèses, par un heureux choix

d'expressions et par un vernis de politesse qui cache trop souvent la

légèreté du fond. Plusieurs de ses sentences sont restées à la tribune

comme au théâtre, et nul orateur n'a peut-être mieux défini la dernière

loi départementale, si incongrument retirée, que celui qui en a dit:

_politesse des mots et injure des choses_! M. Etienne est très-assidu

aux séances de la Chambre, et l'on devine aisément combien sa position

doit lui procurer d'occasions d'être utile au journal qu'il dirige. Il

siége au troisième banc du côté gauche, près de M. Laffitte et du

général Gérard.

L'honorable orateur n'est point un homme instruit dans la véritable

acception de ce terme; il ne manque pas de tact et dissimule ce qu'il

ignore avec assez d'adresse pour faire illusion sur ce qu'il sait. C'est

précisément l'absence de ce tact qui précipite la tribune, comme des

papillons à la chandelle, une foule de députés ignorants et

présomptueux, et donne naissance à des milliers de discours déplorables

qui allongent les sessions sans aucun bien pour la chose publique. On ne

saurait croire combien il y a dans l'Assemblée de médiocrités qui

pérorent et de gens de mérite qui gardent le silence, utiles seulement

dans les comités, où ils donnent d'excellents avis, tandis que les

bavards ambitieux ne songent qu'au journal du lendemain et à l'effet que

leurs métaphores produiront dans les départements. Il y aurait là un

excellent sujet de comédie, et je crois que M. Etienne s'en occupe. La

représentation aura lieu aux élections prochaines.

1830

BIGARRURES.

On a trouvé un bon moyen d'empêcher les électeurs de faire sauter le

ministère: on met le feu à leurs maisons.

* * * * *

Les Français seront dorénavant admissibles à tous les emplois, pourvu

_qu'ils aient une fortune suffisante_. Ainsi le veut un article

nouvellement promulgué de la Charte Polignac.

* * * * *

MM. de Polignac, de Montbel, d'Haussez, Chabrol, Courvoisier et Guernon

de Ranville se trouvaient réunis, l'autre jour, en grand conseil.

--Oh! mon Dieu! que vous êtes jaunes, mes chers collègues, dit le prince

romain.

--C'est que nous allons entrer en dissolution, répondirent tristement

les cinq autres Excellences.

M. FONTAN A POISSY.

Il n'y manquait ce matin que le galérien malade, car, pour le reste,

nous étions revenus aux beaux jours de M. Franchet, il y avait les

gendarmes, les voleurs de grand chemin et, au milieu de tout cela, M.

Fontan, que le préfet de police avait trouvé trop heureux à

Sainte-Pélagie, et qu'il a fait transporter à la maison privilégiée de

Poissy.

C'est un réveil digne de M. Mangin; la veille, il avait été assez

clément pour le malheureux détenu. Il avait permis aux acteurs de

l'Odéon, à mademoiselle Georges elle-même, de pénétrer jusqu'au

prisonnier pour entendre la lecture d'un nouveau drame plein d'émotions

neuves et fortes, composé sur la grande route de Bruxelles, au milieu

des gendarmes de la Belgique, et terminé au milieu des gendarmes de

Paris.

Et les acteurs avaient applaudi à ce drame de l'auteur de _Perkins_, et

ils l'avaient quitté en lui promettant un succès de plus, et peut-être

la liberté.

L'ancien Figaro · 第 17 / 18 段