va te tondre, Robin mouton, tu es enragé... pourtant, c'est du sang de
mouton qui coule dans tes veines.» Eh bien, tu ne frémis pas?
--Pas le moins du monde.
--Tu ne comprends donc pas!
--Je comprends qu'il s'agit d'un mouton... Et comme la pastorale est
usée, je ne vois pas...
--Il s'agit bien de la pastorale!... Il s'agit de la révolution... Le
sang de mouton, c'est le sang de Henri IV et de Louis XIV.
--Ah! pauvre _Gazette_! gare M. Menjaud de Dammartin.
--Mais, tu n'y es pas... c'est l'_Album_.
--Ah! c'est l'_Album_ qui dit que le sang de mouton est le sang de Henri
IV et de Louis XIV!
--Mais non! l'_Album_ parle de _sang de mouton_, et la _Gazette_ prouve
comme quoi il s'agit du sang de Henri IV et de Louis XIV. En
conséquence, elle dit: «Français, on menace vos princes...
réveillez-vous!»
--Ce sera peut-être assez difficile, s'ils ont lu la _Gazette_. Mais,
écoute, Basile, il me semble que tout ce sang-là n'a pas le sens
commun... Comment croire qu'on s'amuse à fabriquer des allusions à
l'instar du _Nain jaune_, quand la censure ne vous meurtrit pas le
poignet de son gantelet de plomb? Comment s'exposerait-on de gaîté de
coeur à d'énormes amendes quand on est vulnérable d'un cautionnement
de soixante mille francs? Comment affronterait-on la police
correctionnelle quand on a deux de ses rédacteurs à Sainte-Pélagie? Ne
serait-ce pas jouer à y faire mettre tout le personnel du journal, y
compris les abonnés et M. le procureur du roi lui-même, pour s'être
laissé devancer par la _Gazette_? Mais j'admets et personne n'admettra,
personne ne peut admettre, j'admets l'allusion... Maintenant, dis-moi,
Basile, combien l'_Album_ a-t-il d'abonnés?
--Deux cents.
--Et la _Gazette_?
--Six mille.
--Six mille! alors _la Gazette_ aurait offensé le sang d'Henri IV et de
Louis XIV _cinq mille huit cents fois_ plus que l'_Album_. Si les
rédacteurs de l'_Album_ étaient envoyés à la Force, ceux de la _Gazette_
devraient être au moins expédiés pour Toulon. D'ailleurs la
_Quotidienne_ ne vient-elle pas d'être condamnée à 50 francs d'amende
pour avoir attenté à la dignité du _Constitutionnel_ en copiant le
susdit _Album_? Ici le cas n'est-il pas le même, et la _Gazette_
n'a-t-elle pas, comme la _Quotidienne_, _cité_ avec complaisance,
souligné avec soin tout ce qui pouvait prêter au scandale?
On dit que le numéro de la _Gazette_ qui contenait l'article sur
l'_Album_ a été saisi, hier soir, à la requête de M. le procureur du
roi.
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
M. DE MONTBEL.--M. DE PINA.--M. DE LABOURDONNAYE.
M. de Montbel, maire de Toulouse, est entré à la Chambre des députés
sous les auspices de son compatriote, M. de Villèle, pendant la longue
domination des _Trois-Cents_. C'est un homme d'une taille au-dessous de
la moyenne, d'une corpulence assez remarquable, et dont les traits
lourds et communs n'ont rien de cette vivacité qui caractérise les
riverains de la Garonne. Il siége au côté droit, non loin de MM. de Pina
et de Labourdonnaye. C'est lui qui prend ordinairement la parole toutes
les fois qu'il s'agit de défendre le personnel de l'ancien ministère, ou
plutôt de M. de Villèle; car M. Syrieys de Mayrinhac s'est chargé de la
défense de M. de Corbière, et personne, que je sache, n'a voulu de celle
de M. de Peyronnet. M. de Montbel n'est pas d'ailleurs un homme sans
talent et, de tous les meneurs du côté droit, c'est peut-être lui qui
connaît le mieux le faible de la Chambre des députés. Son langage ne
manque ni de mesure, ni d'adresse, ni parfois d'éloquence; et si ce
n'était que la Chambre a cessé d'être dupe des paroles, il ferait
illusion aux libéraux par la manière dont il sait intéresser leur
générosité.
L'organe de cet honorable membre est extrêmement désagréable, et ceux
qui l'entendent pour la première fois croient toujours qu'il est enroué.
Cependant on l'écoute avec curiosité, parce qu'on apprend par lui la
pensée véritable du parti villéliste, et que ses adversaires ne sont pas
sans estime pour sa personne. Ce royaliste prononcé, cet orateur, si
ardent à la tribune, passe pour un homme de moeurs douces et
bienveillantes; on cite même plusieurs traits fort honorables de sa vie
privée. Pour moi, si j'en puis bien juger par simple conjecture, je
crois que M. de Montbel ne nous ferait pas tous pendre s'il était le
plus fort; mais je ne serais pas aussi rassuré de la part de ses
respectables amis, depuis les fusillades de la rue Saint-Denis.
Et, par exemple, si M. de Pina devenait jamais ministre, je prendrais
sur-le-champ ma canne et mon chapeau pour me sauver je ne sais où, mais
le plus loin possible de ce saint personnage. Je n'en connais pas un de
plus violent, ni de plus rancunier dans toute l'assemblée; et sa figure
habituellement ouverte et riante me rappelle toujours, je ne sais pas
pourquoi, celle de Frédérick dans le rôle de Méphistophélès. M. de Pina
conserve encore, au sein de la Chambre de 1829, les opinions et les
doctrines qui dominaient aux conférences de Pilnitz; il est campé sur
les bords du Rhin, et il attend que M. de Brunswick ait mis à la raison
les Parisiens révoltés. Nul n'assaisonne de fiel mieux que lui une
harangue contre des pétitionnaires; nul ne parle avec plus d'amertume de
la liberté de la presse, de l'égalité devant la loi et de toutes
conquêtes de la révolution sur l'ancien régime. Il partage avec M. de
Lépine et M. de Conny tout l'honneur des homélies parlementaires qui
ont rendu ces deux députés si célèbres, et je n'ai jamais lu de
description du jugement dernier plus curieuse que ses tirades sur la
dissolution des sociétés. Les _balistes_ et le _manioc_ de M. de
Sallabéry peuvent seuls leur être comparés.
Nous avons eu dernièrement une occasion remarquable d'observer le
caractère énergique de M. de Pina. C'était le jour où, reprenant toute
sa dignité, la Chambre des députés se leva comme un seul homme contre la
suppression de l'amendement relatif à la salle à manger de M. de
Peyronnet. Depuis la chute du ministère déplorable, le côté droit
n'avait pas encore éprouvé d'échec aussi désastreux. La consternation
était peinte sur tous les visages religieux et monarchiques, et l'on eût
dit que la Bastille venait d'être prise une seconde fois. M. de Pina,
seul, debout à son banc, les bras croisés, ainsi que Marius sur les
ruines de Carthage, bravait de ses regards l'hilarité du côté gauche; en
vain les huissiers criaient de toutes parts: «Asseyez-vous, Messieurs;
M. le président vous prie de vous asseoir.» L'inflexible Pina demeurait
immobile. Enfin, saisi d'indignation, il s'écrie: «De quel droit veut-on
me faire asseoir?» et proteste du moins, par cette véhémente apostrophe,
contre le triomphe de la révolution.
L'honorable M. de Labourdonnaye est un homme plus grave. La première
fois que j'ai eu l'honneur de le voir, je m'attendais à trouver dans sa
physionomie quelques traits en harmonie avec sa réputation
parlementaire, des yeux vifs et perçants, un front découvert et hardi,
une tenue imposante et digne, tout au moins, d'un vieux chef de parti.
Loin de là, M. le comte de Labourdonnaye n'offre à l'observateur qu'une
physionomie sans expression, un visage maussade, un air ennuyé; sa voix
sourde et monotone résonne tristement dans l'enceinte de la Chambre
sans y trouver d'écho, et vient mourir dans la tribune des journalistes
où le rédacteur de la _Quotidienne_ lui fait de temps en temps la
charité d'une colonne. Il m'est impossible de comprendre comment cet
honorable député a pu exercer de l'influence sur une assemblée
délibérante, autrement qu'en me rappelant ce proverbe: _Dans le royaume
des aveugles, les borgnes font la loi_.
Mais quand je remets dans mon esprit les saturnales de la session de
1823, l'expulsion de Manuel et toutes les batailles gagnées par le côté
droit de ce temps sur l'honneur et les libertés de la France, je
m'explique plus aisément la gloire parlementaire de M. de Labourdonnaye.
Le système des catégories doit à son éloquence de nombreuses victimes,
et c'est lui qui disait un jour aux députés du côté gauche: «La France
ne veut plus de vous!» Aujourd'hui que la France a fait connaître ses
voeux, nous avons rarement le plaisir d'entendre M. le comte de
Labourdonnaye, et même il est probable qu'au prochain renouvellement des
Chambres, nous en serons entièrement privés; aussi l'honorable membre
commence-t-il à nous accoutumer à son silence; sa voix, jadis si
redoutable, est devenue muette et ne rend plus d'oracles; son front,
chargé de rides, se couvre tous les jours de nouveaux soucis, et le
temps n'est pas loin où cette renommée si brillante expirera dans
l'oubli.
Pour moi, j'aime à voir disparaître sans bruit ces coryphées de la
Chambre _introuvable_ et _déplorable_, qui instituèrent les cours
prévôtales, qui rédigeaient les notes secrètes, qui se sont adjugées un
milliard, qui ont fait la loi du sacrilége, exploité l'assassinat du duc
de Berri et ordonné les _coups de collier_ du mois de novembre. Ainsi
s'évanouiront devant la raison publique et la génération nouvelle tous
ces vieillards atrabilaires, tristes représentants des haines du passé;
ainsi ont disparu les Dudon, les Donadieu, les Saint-Chamans, et
passeront comme eux les Grénédan, les Sallabéry, et tant d'autres
médiocrités, qui se consument lentement du supplice de leur impuissance
et meurent, comme les héros du Dante, sans même emporter l'espérance.
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
M. LE GÉNÉRAL LAMARQUE.--M. LE GÉNÉRAL GÉRARD.--M. LE GÉNÉRAL
DEMARSAY.--M. LE GÉNÉRAL HIGONET.--M. LE GÉNÉRAL TIBURCE SÉBASTIANI.--M.
LE GÉNÉRAL MATHIEU DUMAS.
La Chambre des députés, comme on le voit par ce titre, qui ne les
comprend pas tous, est fort riche en généraux. Est-ce un bien? est-ce un
mal? Je l'ignore; mais c'est un fait statistique assez remarquable et
dont, à tout prendre, la France aura peut-être un jour à s'applaudir.
Les généraux français ont rapporté de la guerre un sentiment exalté de
l'honneur national; divisés sur les questions de liberté, ils
s'entendraient certainement sur la question d'indépendance, derrière
laquelle nos franchises civiles auront toujours le temps de se bien
constituer. C'est d'ailleurs une justice à rendre à nos députés
militaires, de reconnaître que la plupart d'entre eux, abdiquant les
habitudes un peu despotiques de leur état, se sont montrés les
défenseurs constants des libertés publiques.
Au premier rang de ces honorables se placent quelques-uns de ceux dont
les noms décorent le titre de cet article. Le général Lamarque est connu
depuis longues années par sa bravoure téméraire, par les proscriptions
qu'il a subies, et par ses connaissances distinguées dans son art et
dans les autres sciences. Il écrit et parle d'un style pittoresque,
tout en images, et qui rappelle à quelques égards la manière brillante
et pathétique du général Foy; son élocution est toutefois moins
correcte, mais plus incisive et satirique, comme on a pu le voir dans
son discours sur la question des Suisses, auxquels il a porté le dernier
coup. Il improvise rarement, quoique sa facilité soit très-grande; mais
il récite ordinairement ses discours de mémoire, et leur effet en est
plus assuré. L'honorable général est d'une taille moyenne, sa tête est
légèrement enfoncée dans les épaules, qui sont un peu voûtées, et ses
cheveux paraissent d'un blond douteux aux rayons du soleil. En somme, il
n'est pas beau, mais on dit qu'il est fort aimable et qu'il n'a pas fait
en pays ennemi toutes ses conquêtes.
M. le général Gérard possède quelque chose de cette simplicité antique,
si justement admirée dans Hoche et dans Desaix. La modestie et la
douceur caractérisent sa physionomie, naturellement ouverte, affable et
distinguée. Il parle rarement, mais toujours à propos, avec force et
mesure, et de manière à mériter les suffrages même de ses adversaires.
Sa vie militaire, pleine de gloire, n'est pas de notre ressort; mais
elle a jeté beaucoup d'éclat sur sa carrière parlementaire et donne
aujourd'hui à l'honorable général une influence positive dans les
délibérations de l'Assemblée. Il siége au côté gauche, entre M. Etienne
et M. Laffitte.
M. le général Demarsay porte habituellement une longue redingote bleue
et un chapeau à larges bords qui le font reconnaître sur-le-champ, non
moins que sa taille élancée, au milieu de ses collègues. C'est un brave
militaire, d'un tempérament sec et bilieux, presque toujours en colère
et montant à la tribune comme à la brèche, armé de toutes pièces et la
pointe en avant. Je ne connais pas dans toute la Chambre d'interrupteur
plus intrépide et plus infatigable, et il ne se passe pas de séance
qu'il n'ait eu deux ou trois querelles avec le président. Il n'a pas la
patience d'attendre son tour de parler, et trop souvent il exhale son
humeur en apostrophes véhémentes, au lieu de réunir ses arguments en
faisceau pour leur donner quelque importance. C'est un capitaine de
tirailleurs qui dépense beaucoup de munitions et ne fait pas grand mal à
l'ennemi. Son principal défaut est une obstination sans bornes: que la
Chambre l'écoute ou soit distraite, s'il est à la tribune, il n'en
descendra qu'après avoir tout dit et parlera dix fois dans la même
séance. Au reste, M. le général Demarsay est un citoyen intègre, et s'il
manque souvent de mesure, du moins n'a-t-il jamais manqué de conscience
et de patriotisme.
Aux deux extrémités des deux centres siégent deux autres généraux plus
jeunes: le premier, touchant au côté gauche, M. Tiburce Sébastiani; le
second, plus près de la droite, M. Higonet. Tous deux sont arrivés
récemment de l'armée de Morée, où ils commandaient une division. M. le
général Higonet, bien qu'il siége près des rangs où les libertés
nationales comptent fort peu d'amis, use de son crédit d'une manière
juste et impartiale en faveur des habitants de son département. M. le
général Tiburce Sébastiani, moins fier et moins superbe que son frère, a
aussi beaucoup moins de talent; mais sa modestie invite à l'indulgence,
et il paraît si jeune qu'on lui donnerait à peine trente ans. Toutefois,
la campagne de Morée a bien plus appelé l'attention publique sur ces
deux honorables membres que leurs travaux parlementaires.
M. le général Mathieu Dumas, l'un des plus anciens officiers de l'armée
française, est assis au côté gauche, près de MM. les généraux Clausel et
Lamarque. Tout le monde connaît son _Histoire des campagnes de la
révolution_ et le talent avec lequel il sut organiser, en moins de six
semaines, pendant les Cent-jours, cette armée héroïque qui alla mourir à
Waterloo. M. le général Mathieu Dumas a fait en personne la plupart des
guerres dont il a écrit l'histoire, et il possède une foule de
connaissances positives qui rendent sa présence à la Chambre infiniment
utile. On a dit qu'il faillit un moment devenir infidèle à la cause
constitutionnelle; mais rien ne nous a été démontré à cet égard, et nous
croyons qu'aujourd'hui cet honorable général est trop âgé pour changer
de religion. Sa gloire est d'ailleurs intimement liée à celle de la
révolution française, et ce n'est pas au retour de Fleurus ou d'Arcole
qu'on peut songer à devenir le compère des hommes de Coblentz. M. le
général Mathieu Dumas est extrêmement vieux; sa tête est couverte de
cheveux blancs, et sa place facile à reconnaître dans la Chambre, où il
porte habituellement un garde-vue de taffetas vert.
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
M. THÉNARD.--M. KÉRATRY.--M. ÉTIENNE.
Avez-vous vu quelquefois à la Sorbonne M. le baron Thénard, professeur
de chimie et doyen de la Faculté des sciences, expliquant à ses élèves
la décomposition de l'hydrogène sulfuré par le chlore, apostropher en
termes rudes son préparateur Baruel et renverser avec colère les
éprouvettes et les tubes, quand une expérience vient à manquer par sa
faute? L'avez-vous vu, armé de l'allumette magique, transformer avec
satisfaction de l'oxyde de carbone en gaz acide carbonique? Tel vous
l'avez admiré dans son fauteuil académique, tel vous le retrouverez à la
tribune de la Chambre des députés, lorsqu'il se chargera d'un rapport
sur la refonte des monnaies ou bien de la défense du commerce des
salpêtres. Chez lui, le professeur ne disparaît jamais devant le député,
et ses meilleurs discours ressemblent toujours à des leçons. L'honorable
membre est doué d'une facilité d'élocution intarissable, et il en abuse
trop souvent, comme ces compositeurs de musique qui développent dans
tous les tons un motif agréable jusqu'à ce qu'ils l'aient rendu
assoupissant.
Ce n'est pas que M. le baron Thénard manque de sens et de connaissances
réelles; au contraire, il en possède beaucoup, et ses idées politiques
sont généralement raisonnables; mais, comme il est fort entêté, prolixe
et criard, le bien qu'il pourrait faire rencontre souvent des opposants
parmi ceux qu'il a trop ennuyés pour vouloir les convaincre. C'est un
des hommes les plus dangereux que je connaisse pour les habits neufs et
pour les jabots de mousseline: on cite plusieurs exemples de personnes
auxquelles, dans la chaleur de son argumentation, il aurait arraché tous
les boutons de leur habit et la moitié de leur chemise. En conséquence,
il importe de se tenir à une distance respectueuse de ses ongles
redoutables, toutes les fois qu'on discute avec lui quelques questions
capables de l'échauffer.
L'honorable député de l'Yonne est encore, dans toute la force de l'âge,
un véritable adolescent dans une Chambre qui ne compte guère que des
vieillards. Sa tête est couverte d'une forêt de cheveux noirs et crépus,
sa figure large et plate, son regard vif et jovial. Il siége au centre
du centre gauche et vote quelquefois avec le centre droit; ce qui
s'explique aisément par la simple énumération des titres dont il est
décoré. Comment se pourrait-il qu'un député qui est baron, doyen de
Faculté, professeur à la Sorbonne et au Collége de France, officier de
la Légion d'honneur, membre de l'Institut et de l'Académie de médecine,
n'eût pas quelque penchant pour le cumul, si vivement attaqué néanmoins
par un vicomte, M. de Cormenin!
M. Kératry, député du Finistère, s'est acquis une réputation de courage,
de patriotisme et d'intégrité au-dessus de toute atteinte. Sa vie
entière, vouée à l'étude de la philosophie et de l'histoire, n'a été
qu'une laborieuse introduction aux fonctions qu'il remplit aujourd'hui
avec tant de distinction. Cet honorable député écrit et parle avec
beaucoup de facilité. Peut-être aurait-on le droit d'exiger plus de
correction et de goût dans son style; mais ces défauts ont disparu
toutes les fois qu'il a été appelé à défendre la cause de la liberté ou
celle de l'humanité. On sait avec quelle énergie et quelle dignité M.
Kératry, traduit devant les tribunaux pour un article inséré par lui au
_Courrier français_, sut faire respecter ses droits et dévoiler les
turpitudes du dernier ministère. Son procès n'a pas été inutile au
succès de la cause nationale, et il est très probable que ses juges, en
l'acquittant, ont voulu rendre hommage à sa vertu, non moins qu'obéir au
cri de leur conscience.
L'honorable membre est d'une taille extrêmement petite. Sa mise est
très-négligée. Il parle assez rarement, ce qui est déjà une preuve de
goût, et il s'attache de préférence à traiter les questions de liberté
civile et religieuse, qui conviennent davantage à la nature de son
talent. M. Kératry a publié plusieurs ouvrages, parmi lesquels ses
_Inductions morales et philosophiques_ et le roman intitulé _le Dernier
des Beaumanoir_ tiennent un rang distingué et annoncent une grande
imagination.
Tout le monde connaît les antécédents littéraires et politiques de M.
Etienne, académicien de l'Empire et chassé de l'Académie par ordonnance
royale. Il a _revu le pays où l'on dort_, grâce au droit d'élection ou
plutôt de réélection exercé en sa faveur par ses confrères. De proscrit,
il est devenu député, et il s'est invité à jouer aux cartes dans le même
palais où la stupide vengeance d'un ministre conseillait au roi de lui
ravir un titre jusqu'alors inviolable. M. Etienne a passé par toutes les
épreuves avec une insouciance philosophique et joyeuse, consolé par ses
succès littéraires et trouvant, dans les recettes de _Joconde_ et de
quelques autres pièces charmantes, des compensations aux rigueurs
ministérielles. C'est un homme de moeurs douces, d'un caractère faible
et léger, mais véritablement inoffensif et même obligeant. Sa taille est
grande et son embonpoint date d'avant la Restauration.
Les discours de l'honorable député de la Meuse se font remarquer, comme
ses autres productions, par l'éclat des antithèses, par un heureux choix
d'expressions et par un vernis de politesse qui cache trop souvent la
légèreté du fond. Plusieurs de ses sentences sont restées à la tribune
comme au théâtre, et nul orateur n'a peut-être mieux défini la dernière
loi départementale, si incongrument retirée, que celui qui en a dit:
_politesse des mots et injure des choses_! M. Etienne est très-assidu
aux séances de la Chambre, et l'on devine aisément combien sa position
doit lui procurer d'occasions d'être utile au journal qu'il dirige. Il
siége au troisième banc du côté gauche, près de M. Laffitte et du
général Gérard.
L'honorable orateur n'est point un homme instruit dans la véritable
acception de ce terme; il ne manque pas de tact et dissimule ce qu'il
ignore avec assez d'adresse pour faire illusion sur ce qu'il sait. C'est
précisément l'absence de ce tact qui précipite la tribune, comme des
papillons à la chandelle, une foule de députés ignorants et
présomptueux, et donne naissance à des milliers de discours déplorables
qui allongent les sessions sans aucun bien pour la chose publique. On ne
saurait croire combien il y a dans l'Assemblée de médiocrités qui
pérorent et de gens de mérite qui gardent le silence, utiles seulement
dans les comités, où ils donnent d'excellents avis, tandis que les
bavards ambitieux ne songent qu'au journal du lendemain et à l'effet que
leurs métaphores produiront dans les départements. Il y aurait là un
excellent sujet de comédie, et je crois que M. Etienne s'en occupe. La
représentation aura lieu aux élections prochaines.
1830
BIGARRURES.
On a trouvé un bon moyen d'empêcher les électeurs de faire sauter le
ministère: on met le feu à leurs maisons.
* * * * *
Les Français seront dorénavant admissibles à tous les emplois, pourvu
_qu'ils aient une fortune suffisante_. Ainsi le veut un article
nouvellement promulgué de la Charte Polignac.
* * * * *
MM. de Polignac, de Montbel, d'Haussez, Chabrol, Courvoisier et Guernon
de Ranville se trouvaient réunis, l'autre jour, en grand conseil.
--Oh! mon Dieu! que vous êtes jaunes, mes chers collègues, dit le prince
romain.
--C'est que nous allons entrer en dissolution, répondirent tristement
les cinq autres Excellences.
M. FONTAN A POISSY.
Il n'y manquait ce matin que le galérien malade, car, pour le reste,
nous étions revenus aux beaux jours de M. Franchet, il y avait les
gendarmes, les voleurs de grand chemin et, au milieu de tout cela, M.
Fontan, que le préfet de police avait trouvé trop heureux à
Sainte-Pélagie, et qu'il a fait transporter à la maison privilégiée de
Poissy.
C'est un réveil digne de M. Mangin; la veille, il avait été assez
clément pour le malheureux détenu. Il avait permis aux acteurs de
l'Odéon, à mademoiselle Georges elle-même, de pénétrer jusqu'au
prisonnier pour entendre la lecture d'un nouveau drame plein d'émotions
neuves et fortes, composé sur la grande route de Bruxelles, au milieu
des gendarmes de la Belgique, et terminé au milieu des gendarmes de
Paris.
Et les acteurs avaient applaudi à ce drame de l'auteur de _Perkins_, et
ils l'avaient quitté en lui promettant un succès de plus, et peut-être
la liberté.