M. DE MONTBEL.

Que peut-on lui vouloir?

M. DE LABOURDONNAYE.

Ce diable de Chabrol, il manigance quelque chose contre nous, j'en suis

sûr; il va peut-être au château pour désigner nos successeurs.

M. DE MONTBEL.

Il en est bien capable; c'est le comité directeur incarné.

(_M. de Chabrol rentre._)

M. DE CHABROL.

Ce n'est pas moi qu'on demandait: c'est M. le ministre de la marine.

M. D'HAUSSEZ.

Savez-vous ce qu'on me veut?

M. DE CHABROL.

Il s'agit d'un paquet arrivant de Bordeaux.

M. DE LABOURDONNAYE.

Sans doute quelques nouvelles relatives à la future élection du

successeur de Ravez.

M. D'HAUSSEZ.

Non, non; je sais ce que c'est. Ce sont des ortolans que j'ai fait venir

pour les offrir au Roi.

M. DE CHABROL.

Les ortolans sont un manger fort agréable.

M. COURVOISIER.

Oui, quand on n'est pas ministre et qu'on a l'esprit tranquille.

M. DE MONTBEL.

Je les aime assez rôtis.

M. D'HAUSSEZ.

Je les préfère à la provençale.

M. DE LABOURDONNAYE.

On ne peut les manger qu'en purée.

M. D'HAUSSEZ.

Oh! voilà qui est bien absolu.

M. DE POLIGNAC.

On m'a dit que c'était Sa Majesté Louis XVIII qui avait inventé la purée

d'ortolans.

M. DE CHABROL.

Cela se pourrait bien, car j'en ai mangé chez le comte d'Escars. C'est

une excellente chose, ma foi.

M. DE MONTBEL.

Il faut conseiller au Roi de se les faire servir bardés, rôtis et

arrosés de madère.

M. DE CHABROL.

M. le ministre de l'instruction publique a parfaitement raison; le

madère fait très-bien sur l'ortolan.

M. DE LABOURDONNAYE.

Eh non, morbleu! Il faut que le Roi mange les ortolans en purée; je le

soutiens.

M. D'HAUSSEZ.

Moi, je conseillerais à Sa Majesté de s'en fier à son maître-d'hôtel,

qui doit être un homme de talent. D'ailleurs, vous ne voudriez pas,

Messieurs, usurper la prérogative royale.

M. DE LABOURDONNAYE.

Je vois, Monsieur, que c'est pour n'être, sur aucun sujet, de mon

opinion que vous ouvrez cet avis.

M. DE POLIGNAC.

Mon Dieu, monsieur de Labourdonnaye, que vous êtes entier dans vos

idées!

M. DE LABOURDONNAYE.

On s'applique à me contrarier; mais je ferai voir que je suis résolu. Le

Roi mangera ses ortolans en purée.

M. COURVOISIER.

C'est insupportable.

M. DE CHABROL.

Nous monterons à cheval!

M. D'HAUSSEZ.

Pour le parti des ortolans en purée?

M. DE POLIGNAC.

Que dirait-on dans le monde, si on apprenait que le conseil des

ministres de France renouvelle la scène bouffonne du sénat de Domitien

pour l'affaire du turbot?

M. DE CHABROL.

C'est vrai, Messieurs; si quelque journal allait s'emparer de cet

incident?

M. DE MONTBEL.

Et pourquoi y a-t-il encore des journaux? C'est la faute de messieurs

les modérés du conseil.

M. DE LABOURDONNAYE.

Si on m'avait cru, la liberté de la presse aurait été suspendue.

M. DE BOURMONT.

Je m'y suis toujours opposé, et je crois avoir très-bien fait.

M. COURVOISIER.

La Charte...

M. DE LABOURDONNAYE.

Oui, avec la Charte on fait de belles choses!

M. DE CHABROL.

Pour nous mettre d'accord, si nous mettions aux voix la sauce à faire

aux ortolans?

M. D'HAUSSEZ.

Si nous reprenions plutôt la discussion qui nous occupait quand on a

annoncé le paquet de Bordeaux?

M. DE POLIGNAC.

Il est trop tard maintenant; il vaut mieux nous ajourner à mercredi.

M. DE CHABROL.

A mercredi, soit; mais si d'ici là les événements deviennent impérieux,

nous monterons à cheval, n'est-ce pas?

M. D'HAUSSEZ (_à part_).

Ou en fiacre, pour retourner chacun chez nous.

ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

M. ROY.--M. DE SAINT-CRICQ.--M. DE CAUX.--M. HYDE DE NEUVILLE.

M. le comte Roy ressemble à un bon bourgeois de province, de ceux qui

sont restés fidèles aux costumes des anciens jours. Son Excellence porte

ordinairement une culotte qui se boutonne à la hauteur du nombril et

d'où pend, attachée à sa montre, une breloque resplendissante d'or. Son

embonpoint est tel qu'il convient au ministre des finances d'un roi

puissant et d'un pays qui paye un milliard d'impôts. M. Roy est resté

fidèle à la poudre à poudrer de l'ancien régime, et si Son Excellence ne

porte pas des ailes de pigeon, c'est qu'elle n'a pas assez de cheveux

sur les tempes. Sa taille n'est ni grande, ni petite; ses traits sont

moins lourds que ceux de M. de Portalis, et sa démarche un peu plus

légère que celle de M. de Caux. Comme orateur, M. Roy peut prétendre à

une médiocrité du second ou du troisième ordre. Son débit est monotone,

sa prononciation sèche, son geste froid et inanimé; il parle à la

tribune comme la statue au _Festin de Pierre_.

M. Roy a l'honneur d'être pair de France; il possède une immense fortune

et il n'a point d'enfants. Quant à ses opinions politiques, telles

qu'on peut les connaître par les actes de sa vie publique, nous sommes

fort embarrassés pour les définir, puisque M. le comte n'a jamais fait

partie que des ministères à bascule. Nous pensons, toutefois, que Son

Excellence incline plus volontiers vers les idées aristocratiques. Ses

manières ne sont pas tout à fait exemptes de morgue, et l'on assure que

le trait distinctif du caractère de Son Excellence est l'opiniâtreté.

Malheureusement, M. Roy n'est pas un homme fort éclairé; son génie,

profondément fiscal, est resté étranger aux progrès des sciences

économiques, et les Anglais ont beaucoup ri de certaines doctrines

financières qui ne tendaient à rien moins qu'à étouffer parmi nous le

crédit public dans sa source et l'industrie dans ses développements. Aux

yeux de M. Roy, la production n'est qu'une matière imposable, la

richesse publique un élément de contributions, et, sous plus d'un

rapport, Son Excellence est d'accord avec l'illustre économiste, M.

Syrieys de Mayrinhac, qui, le premier, a proclamé que la France

produisait trop.

M. de Saint-Cricq est le plus maigre de tous nos ministres. Ses

doctrines ne sont pas plus arrêtées que celles de M. Roy; nous l'avons

vu successivement défendre les douanes, la liberté du commerce, les

ministères passés, le ministère présent, et il y a lieu de croire qu'il

défendrait aussi tous les ministères futurs. C'est, du reste, un homme

inoffensif, fort doux, de moeurs simples, d'une figure agréable et

prévenante. Sa sobriété serait étonnante pour un ministre, s'il était

vrai, comme on nous l'a assuré, que Son Excellence déjeune très-souvent

avec un oeuf frais ou une tasse de chocolat. On sait que la création

du ministère du commerce, dont il est titulaire, excita dans le temps

une foule de réclamations: Son Excellence a voulu se faire pardonner la

jouissance de cette sinécure par quelques mesures utiles, au nombre

desquelles l'institution d'une commission d'enquête doit occuper le

premier rang. Au reste, il convient de reconnaître que, dans le

ministère actuel, M. de Saint-Cricq s'est prononcé plus d'une fois en

faveur des résolutions les plus favorables au système constitutionnel.

M. de Caux est un gros homme de bureau portant une grosse tête sur de

larges épaules; il monte à la tribune et il en descend; il siége au

conseil de Sa Majesté; il loge dans la rue de Grenelle, faubourg

Saint-Germain, et il touche cent vingt mille francs d'appointements. M.

de Caux est l'homme du monde, d'ailleurs, qui sait le mieux ce qu'un

cheval mange d'avoine et ce qu'il entre de cuir dans une selle; le seul

ministre de la guerre qui ait triomphé des punaises qui infectent les

casernes françaises depuis Jules César. C'est un grand mérite à nos

yeux, et qui vaut mieux assurément pour la gloire de M. de Caux que le

fameux coup de collier pour celle de M. de Clermont-Tonnerre.

M. Hyde de Neuville est un ministre plus célèbre. Son dévouement à la

légitimité date de l'explosion de la machine infernale, et sa réputation

parlementaire, de la Chambre de 1815. Depuis lors, M. de Neuville a été

ambassadeur de France aux Etats-Unis; il a pu apprécier les avantages

d'un gouvernement libre, simple dans ses rouages, économique et

impartial, et nous ne doutons pas que cette circonstance ne lui ait fait

prendre en dégoût ces fanatiques de Coblentz qui avaient trouvé le moyen

de rendre le malheur même ridicule et méprisable. En revenant des

Etats-Unis, M. Hyde de Neuville fut envoyé à Lisbonne; il y était

lorsque le malheureux Jean VI vint chercher un refuge à bord de la

flotte anglaise, pendant que don Miguel faisait assassiner le marquis de

Loulé. Là, Son Excellence a pu juger de près la rage apostolique; elle a

pu comparer le régime de la liberté et celui de la servitude. Ces

contrastes ont produit sur son esprit une impression profonde, et c'est

parce qu'il s'en est expliqué franchement avec le dernier ministère,

qu'il a été rappelé de Lisbonne.

M. Hyde de Neuville est un homme plein de feu et d'imagination. Nous

croyons que, malgré les emportements qui ont signalé ses débuts dans la

carrière politique, son âme a toujours été accessible à la pitié et à

tous les sentiments généreux que le pouvoir étouffe trop souvent chez

ceux qui le possèdent. Ses instructions aux chefs de notre escadre dans

les mers du Levant ont été pleines de bienveillance pour les Grecs; les

règlements qu'il a introduits dans l'administration de la marine ont

obtenu l'approbation générale. Enfin, M. Hyde de Neuville est un

converti de l'ancien régime comme M. de Chateaubriand, son ami intime.

Son Excellence a la tête couverte d'une forêt de cheveux gris; sa figure

est joviale, ses formes arrondies, sa taille un peu épaisse, son organe

un peu sourd. Son influence oratoire consiste surtout dans sa vivacité;

il parle toujours avec chaleur, beaucoup moins, toutefois, depuis qu'il

est ministre que lorsqu'il était député. La _Quotidienne_ lui

reprochait, il y a quelque temps, de ne pas savoir le latin; grand

malheur, en vérité, pour un ministre de la marine, de ne pouvoir

traduire couramment le _Dies iræ_ ou les sept psaumes de la pénitence!

ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

M. LE GÉNÉRAL LAFAYETTE.

Voici un nom célèbre et vénéré dans les deux mondes, un nom qui fait

honneur à la France et qui rappelle les plus nobles souvenirs de gloire

et d'indépendance. La Chambre des députés doit être fière de compter

parmi ses membres un homme d'un aussi beau caractère que M. le général

La Fayette, et c'est pour nous une bonne fortune que d'avoir à parler de

lui.

La carrière de l'honorable député a commencé de bonne heure. A vingt

ans, il s'arrachait des bras de sa jeune épouse pour voler au secours de

l'indépendance américaine, seul, en dépit de l'opposition de la cour,

sur un vaisseau frété à ses frais, apportant aux insurgés l'espérance et

des armes. Le gouvernement anglais, qui l'attendait en chemin, lui

réservait, dit-on, de cruelles épreuves; il eut le bonheur d'y échapper,

et témoigna plus tard, dans les cachots d'Olmutz, qu'il aurait su les

braver. Il servit d'abord comme simple volontaire, revint en France

chercher de nouveaux secours, les ramena et obtint l'honneur d'un

commandement dans l'armée américaine. L'histoire a déjà dit par quels

faits d'armes il se signala dans cette campagne mémorable et mérita

l'amitié de Washington. Il y avait sacrifié, de plus, la majeure partie

de sa fortune, précieuse avance qui devait être acquittée, après un

demi-siècle, par les bénédictions de dix millions d'hommes libres!

Quand la révolution française éclata, le général La Fayette en fut l'un

des plus honorables défenseurs. La France lui doit l'introduction du

dogme sacré des droits de l'homme, qui triomphe aujourd'hui dans nos

lois et qu'il avait rapporté d'Amérique. On le vit toujours opposé aux

excès populaires autant qu'aux intrigues de cour. Le lendemain du 6

octobre, il arrachait les gardes du corps à la fureur du peuple, dans

les avenues de Versailles; après le 20 juin, il protestait contre les

outrages prodigués à la famille royale. Jamais son épée n'est sortie du

fourreau que pour la défense des opprimés; jamais sa voix ne s'est

élevée qu'en faveur des intérêts de l'humanité. A Olmutz, où sa fille

le suivit, la sérénité de son âme ne s'est pas un instant démentie; et

l'on dit que, sous les verrous autrichiens, il partageait son temps

entre les soins qu'il donnait à cette fille chérie et la lecture de

l'_Encyclopédie_, seul ouvrage que ses geôliers aient consenti à lui

permettre, après bien des refus. Les agaceries de Bonaparte l'ont trouvé

inflexible; la Restauration l'a revu calme et paisible, comme elle

l'avait laissé.

Depuis lors, appelé à la représentation nationale dans des circonstances

difficiles, l'honorable député s'est montré constamment digne de

lui-même. S'il allait en parlementaire au camp des ennemis, après

l'invasion de 1815, c'était pour stipuler en faveur des libertés

nationales; si, depuis, il est monté à la tribune, toujours il y a

défendu les droits du peuple avec franchise, mesure et fermeté; éloquent

à force de simplicité, et surtout à cause du poids que ses antécédents

et son caractère donnent à ses paroles. Il vivait retiré, pendant la

belle saison, dans sa maison de campagne, à Lagrange, dont il administre

encore aujourd'hui les fermes avec un ordre et une intelligence

admirables, présidant aux moindres détails, améliorant ses terres,

perfectionnant ses troupeaux et réglant sa dépense avec une modestie qui

n'exclut jamais la libéralité. Une foule d'étrangers de distinction sont

venus le visiter dans son château, dont il a fait disparaître tout ce

qui rappelait des souvenirs de féodalité. L'illustre Foy a planté le

lierre qui en couvre une des tours principales, dans laquelle plus d'un

proscrit a trouvé asile aux jours de la persécution. C'est là qu'au sein

d'une famille très-nombreuse, M. de La Fayette rappelle avec un charme

inexprimable ce que l'histoire et la poésie nous racontent des anciens

patriarches. Tels Franklin et Washington, ses illustres amis,

finissaient leurs jours glorieux _à l'ombre de leur vigne et de leur

figuier_.

Mais de nouvelles sensations, de plus ineffables jouissances attendaient

M. de La Fayette et devaient le mettre, en quelque sorte, lui vivant, en

présence de la postérité. Ce peuple qu'il avait affranchi venait de

grandir: le volontaire avait laissé aux Etats-Unis trois millions

d'hommes; il allait en revoir dix millions qui lui tendaient les bras.

Washington et Franklin n'étaient plus; lui seul restait de ces nobles

débris; l'Amérique voulait le voir; les pères voulaient le montrer à

leurs enfants. Une frégate aux couleurs de l'indépendance vint le

chercher sur nos rivages, et, tandis que, sur la rive opposée, un monde

entier lui préparait des fêtes et des embrassements, quelques misérables

commissaires de police étouffaient sur les bords de la Seine-Inférieure

les derniers adieux du peuple français. Enfin, il a revu la terre de ses

premiers exploits; il a été salué du titre honorable et gracieux d'_hôte

de la nation_. Ces remparts, pour lesquels il a combattu, retentissent

de mille cris d'allégresse; les vaisseaux sont pavoisés comme aux plus

beaux jours de fête; et, pendant que les magistrats du peuple libre

saluent avec respect M. de La Fayette, les jeunes filles sèment des

fleurs sur ses pas et le couronnent citoyen des deux mondes!

Qui nous dira ce qu'a dû éprouver ce voyageur illustre, en s'asseyant,

après plus de quarante ans, sous un dais rayonnant des trophées de

l'indépendance américaine! et lorsqu'il a revu ces déserts devenus

méconnaissables à force de villes, de villages et de fermes joyeuses!

Ici, un invalide d'York-Town lui rappelait quelques faits d'armes;

ailleurs, un chapelier refusait de son fils le prix d'un chapeau, en lui

disant: «Votre père l'a payé du prix de son sang, il y a quarante ans.»

Plus loin, une députation de sauvages accouraient au-devant de lui,

promettant de se convertir à la civilisation d'un peuple fidèle à la

mémoire du coeur. De toutes parts enfin des hommages sincères,

ardents, spontanés, accueillaient le vieil ami de Washington. Pour moi,

chétif, j'en serais mort de joie. M. de La Fayette, modeste et simple

dans la bonne fortune comme il avait été inébranlable dans la mauvaise,

répondait avec une grâce parfaite à tous les compliments, en français

dans la Louisiane, en anglais dans les autres États.

A une autre époque, par une faveur sans exemple dans les annales

diplomatiques, le congrès avait décidé que les ministres

plénipotentiaires de la république auprès des puissances

communiqueraient à l'honorable général, lorsqu'il le désirerait, tout ce

qui serait relatif à la situation des affaires publiques des Etats-Unis.

Enfin, il n'est aucun témoignage de gratitude et de respect dont il

n'ait été comblé. Au milieu de tous ces triomphes, M. le général La

Fayette s'est toujours montré aussi modeste, aussi calme que par le

passé. Jamais il n'a manqué de se rendre à son poste de député, toujours

exact aux séances, en costume, et attentif à la discussion. Les

étrangers qui sont admis aux tribunes de la Chambre demandent tout

d'abord où siége M. de La Fayette, qui se fait reconnaître à sa haute

stature et à sa démarche inégale, suite d'un accident qui faillit lui

coûter la vie. La bonté de son caractère est extrême; nul n'accueille la

jeunesse avec plus de bienveillance et, l'on peut dire, d'amitié. Voilà

nos hommes, en un mot, voilà les citoyens que le parti national peut

montrer avec un égal orgueil à ses amis et à ses ennemis!

ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

M. DE CORMENIN.--M. DE PUYMAURIN.

M. le vicomte de Cormenin est entré de bonne heure dans la carrière des

affaires. A vingt ans, il était auditeur au conseil d'État; à vingt-cinq

ans, maître des requêtes, et il achevait à peine sa quarantième année

lorsqu'il fut appelé à la Chambre des députés par le suffrage des

électeurs du Loiret. L'honorable candidat n'était connu alors que par

ses excellents écrits sur la jurisprudence administrative et par la

franchise avec laquelle il avait signalé les vices principaux de

l'organisation du conseil même dont il faisait partie. M. de Peyronnet

avait voulu le destituer; et déjà, à une autre époque, les épurateurs de

1815 l'avaient éliminé du conseil d'État. Cette dernière circonstance,

probablement inconnue des électeurs du Loiret, fait trop d'honneur au

caractère de M. de Cormenin pour que nous ne nous empressions pas de la

citer.

Lorsqu'après le retour de Bonaparte en 1815, les alliés marchèrent sur

la France, M. de Cormenin, auditeur au conseil d'État, endossa l'habit

de garde national et se dirigea, simple volontaire, sur la ville de

Lille, où il fut enfermé pendant toute la durée du siége, dont il

partagea les dangers. On le vit à plusieurs reprises sur les remparts,

payer de sa personne et se conduire en homme de coeur. A son retour,

il fut renvoyé du conseil d'État, et il n'y reparut plus tard que par la

protection de plusieurs membres distingués de sa famille. M. de

Cormenin, soldat courageux, fut aussi dans sa jeunesse un poète facile

et gracieux. On connaît de lui plusieurs odes et un petit poème

héroïque sur la Pologne, dans lequel nous avons remarqué les strophes

suivantes:

Malheur au citoyen esclave volontaire!

Il se cache dans l'ombre, il marche solitaire,

Il est l'horreur des morts, l'opprobre des vivants

Nul ami ne soutient sa vieillesse affaiblie:

Il expire, on l'oublie,

Et ses os rejetés sont le jouet des vents.

Mais celui qui combat, qui meurt pour sa patrie,

Ne craint pas de laisser sa mémoire flétrie

Si le fer ennemi respecte sa valeur:

Sa mère est triomphante, et la vierge attendrie;

A son Dieu qu'elle prie,

Pour époux, en secret, demande le vainqueur.

Mais c'est surtout à la tribune politique que M. de Cormenin a déployé

un véritable talent et un genre de courage malheureusement trop rare de

nos jours. La France n'a pas oublié avec quelle énergie cet honorable

député a signalé les abus du cumul et marqué au front les dilapidateurs

de la fortune publique. Son dernier discours sur la dotation de la

pairie a excité au banc des ministres une rumeur qui témoigne

suffisamment de la justesse et de la profondeur du coup porté à

l'amour-propre des cumulards ministériels. On sait à quel puéril écart

de colère M. de Martignac n'a pas rougi de descendre ce jour-là, faute

de raisons à opposer au courage de l'orateur; et ce jour, en effet, est

devenu le plus beau de la carrière politique de M. le vicomte de

Cormenin. Le voilà rangé désormais au nombre des plus intrépides

champions des libertés publiques, et, quoique l'un des plus jeunes

membres de la Chambre, il en est déjà un des plus distingués. Que

serait-ce donc si tous les jeunes talents de la France nouvelle

pouvaient prendre place avec lui sur ces bancs où siégent tant de

médiocrités surannées.

M. de Cormenin n'a point encore improvisé de discours, soit défiance de

lui-même, soit qu'il craigne de paraître ambitieux en se montrant

souvent à la tribune. Nous croyons devoir l'inviter à vaincre cette

fâcheuse répugnance. Quand on a le malheur d'entendre chaque jour, comme

nous, de pitoyables orateurs, tels que MM. Laboulaye, de Conny, Formont,

Sainte-Marie, Mayrinhac et tant d'autres _ejusdem farinæ_ divaguer à

outrance sur toutes les questions et souiller la tribune d'une foule de

pasquinades indignes de la gravité de la Chambre, on peut déplorer

l'excès de modestie qui retient sur leurs bancs des députés d'un vrai

talent et d'un caractère aussi honorable que M. de Cormenin. Son organe

est, d'ailleurs sonore et flexible, sa figure calme et sévère, son

attitude convenable et réservée, sa taille haute et bien prise; rien ne

lui manquerait qu'un peu plus de chaleur et de hardiesse, pour devenir

orateur dans toute la force du terme, et nous sommes sûr qu'il le

deviendra.

Avec moins de moyens, assurément, M. Marcassus de Puymaurin, fabricant

de pastel, est bien devenu directeur de la Monnaie de Paris; et quel

homme, en Europe, ne connaît aujourd'hui le célèbre M. Marcassus de

Puymaurin? Avez-vous vu quelquefois au pied de la tribune un gros homme

portant une grosse tête sur de grosses épaules, et dans cette tête

beaucoup de cervelle? C'est l'honorable M. Marcassus de Puymaurin.

Avez-vous remarqué un député très-boiteux, raisonnablement sourd et tant

soit peu bègue, dont l'habit vert et le gilet sont presque toujours

déboutonnés, et qui pose sa main sur ses oreilles en forme de cornet

acoustique, quand M. de Conny improvise? C'est encore M. de Puymaurin.

Enfin, vous souvenez-vous d'avoir entendu une description charmante des

sangsues, de leurs moeurs et de _leurs amours_; une superbe

philippique contre les bouchers qui donnent trop de _réjouissance_ et un

éloge des vétérinaires qui en savent plus que les médecins? Toutes ces

pièces d'éloquence sont dues à l'honorable, à l'introuvable, à

l'impayable M. de Puymaurin, ancien fabricant de pastel et directeur de

la Monnaie des médailles.

Combien de fois, dans le bon temps des Chambres de Cazes et Villèle,

l'illustre biographe des sangsues a-t-il bégayé des mots charmants, des

naïvetés plaisantes et d'énergiques péroraisons en faveur du budget!

Avec quelle chaleur il battait monnaie sur les épaules des

contribuables! Quels grands coups de balancier il frappait, lorsque Son

Excellence Sidy-Mahmoud, avide de connaître le gouvernement

représentatif, venait lui en demander des nouvelles à l'hôtel du quai

Conti! Ces beaux jours, hélas! ne sont plus. Une misérable salle à

manger met la Chambre en rumeur; un député de rien, un simple avocat,

fait rendre gorge à un garde des sceaux, et M. Bourdeau va coucher

demain dans la chaste alcôve de M. de Peyronnet à l'hôtel de la

Chancellerie: _sic vos non vobis, nidificatis, aves_!

LE MOUTON ENRAGÉ[16].

FIGARO.--Ah! mon Dieu, Basile, quelle figure longue!... un myriamètre

distance légale... et pâle... comme le _Journal des Débats_.

BASILE.--Oh! c'est qu'il y a de quoi faire changer de couleur, même ceux

qui n'en ont jamais eu.

--Est-ce qu'il serait question de quelque changement dans?...

--Un changement!... Oui... Tiens, lis.

--Quoi?

--Tu ne vois pas?

--Non, je ne vois pas.

--Tu ne vois pas, là, dans la _Gazette_, le _Mouton enragé_?...

--Eh bien... j'ai vu pendant six mois _le Boeuf enragé_ sur l'affiche

des Funambules, et personne n'a réclamé... Après?...

L'ancien Figaro · 第 16 / 18 段