La popularité de M. Casimir Périer date surtout de son opposition à

cette mesure financière. La haine qu'on portait au ministère Villèle

était si grande alors, que ce fut une bonne fortune pour l'honorable

orateur de se trouver à la tête du parti qui travaillait à le renverser.

M. Casimir Périer ne resta pas au-dessous d'une tâche aussi belle, et

c'est à lui que la France doit d'avoir signalé à la tribune les

fourberies et les turpitudes de cet odieux ministère. Lorsque les

violences et les fraudes électorales eurent réduit à une mince phalange

les rangs éclaircis de nos défenseurs, il fallut suppléer au nombre par

le courage, et M. Casimir Périer valut seul une armée. Sans cesse il

était à l'attaque, harcelant, démasquant ses adversaires, ne laissant

aucun mot sans réponse, aucun sophisme sans réfutation, aucune insulte

au pays sans vengeance. Guerre pénible et difficile, où manquait

l'espérance, et soutenue par les seules forces qu'inspirent l'honneur et

le patriotisme.

On se souvient encore de ces improvisations énergiques et spirituelles

qui consolaient la France de la longue oppression sous laquelle elle se

résignait à gémir. M. Périer n'était pas seul sur la brèche, mais il y

combattait toujours, ardent à poursuivre l'ennemi, à déjouer les ruses

jésuitiques et à rallier les courages défaillants. Ce terrible exercice,

dans lequel les talents de l'honorable député grandissaient à vue

d'oeil, a fini par altérer sa santé, et M. Casimir Périer est condamné

aujourd'hui à ne prendre part que de son conseil et de son vote aux

discussions parlementaires. Il est rare qu'il manque d'assister aux

séances de la Chambre, et nous le voyons tous les jours venir s'asseoir

avec exactitude à sa place ordinaire, au premier banc de la gauche, en

face de M. Syrieys de Mayrinhac. Sa figure pâle porte l'empreinte de ses

souffrances, mais son embonpoint n'a pas sensiblement diminué. M.

Casimir Périer est d'une taille élevée, ses traits sont graves et

sévères; son accueil, un peu froid, est dépourvu de cette aménité qui

distingue M. Laffitte. On dit qu'il répond rarement aux lettres qui lui

sont adressées, et qu'à force de faire la guerre à M. de Corbière, il a

gagné de son ennemi cette mauvaise habitude.

UN TARTUFE.

Ton Royalisme est suspecté,

C...., la fureur t'est permise;

Qui vit de sa fidélité

Doit défendre sa marchandise.

COUPS DE LANCETTE.

Nos ministres ont fait jusqu'ici du gouvernement représentatif un gala

auquel la France ne prend part que pour payer la carte.

* * * * *

M. de Peyronnet prenait l'état de ses dépenses pour les dépenses de

l'État.

* * * * *

Les ministres ont tenu dimanche un conseil extraordinaire; c'est tout ce

qu'il y a eu d'extraordinaire dans leur conseil.

* * * * *

Il est toujours question d'appeler M. de Polignac au conseil: est-ce

qu'on veut donner la rougeole à la Charte?

* * * * *

La France ne verra jamais clair dans le budget tant que ses députés ne

feront que des économies de bouts de chandelles.

PRIVILÉGE SCANDALEUX.

Empressé de se rendre où le butin l'appelle,

Certain ministre, un de ces derniers jours,

Prit par le Louvre afin d'éviter maints détours.

Mais, à sa consigne fidèle:

--Les paquets n'entrent pas, lui dit la sentinelle.

--C'est le budget.--Pardon, cela passe toujours.

COUPS DE LANCETTE.

Quand viendra le vote du budget, la Chambre devrait faire avaler au

ministère un bouillon..... économique.

* * * * *

M. Cuvier a visité les mâchoires de la baleine, elles ne valent pas les

mâchoires du budget.

* * * * *

Tous les députés parlent contre le budget, mais le ministère ne s'en

émeut pas; il compte sur le scrutin secret, ou la plupart de ces

messieurs n'ont plus alors de secret pour les ministres.

* * * * *

Nos Excellences qui prennent part à la discussion du budget promettent

des économies pour l'armée prochaine; ces promesses ressemblent à cette

enseigne d'un barbier:

DEMAIN, ON RASERA ICI POUR RIEN.

* * * * *

Un préfet en activité disait, il y a quinze jours, dans le salon du

ministre de la marine:--«Il n'y a qu'un mode d'élection qui convienne:

c'est le système des _boîtes à double fond_, je l'ai toujours employé

avec succès dans mon département.

Mercredi, 17 juin 1829.

LES NOMS PROSCRITS[15].

(_Un village du département de l'Oise._)

LA SALLE DE LA MAIRIE.

LE MAIRE.--Que demande-t-on?... Ah! c'est vous, François Piton!

PITON.--Oui,monsieur le maire, c'est moi. Je venons avec deux jumeaux

que le ciel et not' femme nous ont donnés à ce matin, vers les cinq

heures. V'là Jacques Leroux et Benoît-Floréal Durantin, qui sont les

témoins pour l'enregistrement.

LE MAIRE.--Diable! bonhomme Piton, deux enfants à la fois! vous peuplez

la commune; ça fait sept, je crois?

PITON.--Oh! mon Dieu, oui; et, si je n'avions pas eu le malheur d'en

perdre trois, ça ferait dix.... Ah çà, monsieur le maire, si je les

enregistrions, ces mioches. Pendant que je devisons ici, y jeûnent. Les

enfants d'un jour, voyez-vous, sauf vot' respect, ça aime à téter, comme

vous et moi de cinquante ans j'aimons à boire la goutte. La mère les

attend.

LE MAIRE.--Eh bien, Piton, enregistrons-les. (_Il appelle._) Vincent,

apporte-moi le registre des naissances. (_Il rédige l'acte, puis il

présente le livre à la signature du père et des témoins._)

DURANTIN.--Signe donc le premier, François, t'es le père; et puis, moi,

il en sera bientôt fait: deux traits en croix, et v'là tout.

PITON.--Donnez la plume, monsieur le maire..... Ah! d'abord, il faut

lire.

LE MAIRE.--Est-ce que vous savez lire, Piton?

PITON.--Pas trop mal, monsieur le maire; je n'ai-t'y pas été, dans les

temps, caporal à la 3e du 1er du second des grenadiers à pied de

la garde de l'autre. Fallait-il savoir lire pour arriver là? (_Il lit

tout bas._) Tiens, monsieur le maire, vous avez oublié queuque chose.

LEROUX.--Bah! M. le maire aurait oublié queuque chose; c'est ben

étonnant, car y sait fièrement son état, depuis vingt ans qu'il y

exerce.

PITON.--Il a oublié les noms des marmots, rien que ça.

LE MAIRE.--Je ne les ai pas oubliés, Piton, je les ai omis.

PITON.--C'est la même chose.

LE MAIRE.--Non pas.

DURANTIN.--M. le maire a raison, il les a omis, mais il ne les a pas

oubliés.

LEROUX.--Oui, sans comparaison, c'est comme pour les listes de

l'élection de 1827; M. le maire avait omis de les faire afficher, et il

n'avait pas pu l'oublier, parce que tous les jours je lui en

rafraîchissions la mémoire.

PITON.--Eh bien alors, sans trop de curiosité, pourquoi que vous avez

omis les noms de mes enfants?

LE MAIRE.--Pour ne pas faire de ratures sur mon registre.

DURANTIN.--C'est juste, en laissant la place en blanc, gn'y aura point

de ratures.

PITON.--Mais monsieur le maire, y faut bien que vous leur z'y donniez

des prénoms, à ces enfants. Comment voulez-vous qu'on les distingue l'un

de l'autre, et de leurs frères, si s'appelont Piton tout court? Moi, je

m'appelle François; vous Nicaise, et mon compère que v'là,

Benoît-Floréal: tout le monde a des prénoms; c'est l'usage, et puis

c'est commode.

LE MAIRE.--Ce n'est pas moi qui donne les prénoms, c'est M. le curé.

PITON.--M. le curé! Et si... une supposition, monsieur le maire, je ne

voulions pas faire baptiser nos jumeaux, y n'auriont donc point de

prénoms?

LE MAIRE.--Point de propos séditieux, monsieur Piton, je vous en prie.

Il y a un procureur du roi à Senlis. Vous ferez baptiser vos enfants, et

M. le curé verra quels noms vous voulez leur donner.

PITON.--M. le curé verra, dites-vous? Je ne sommes donc pas libres de

nommer nos enfants comme je voulons?

LE MAIRE.--Certainement non. Vous vous imaginez que M. le curé souffrira

que vous les nommiez d'un nom dangereux?

LEROUX.--Des noms dangereux! est-ce qu'il y en a?

LE MAIRE.--Tiens, s'il y en a! n'a-t-on pas vu des gens nommer leurs

enfants _Bonaparte_?

PITON.--_Napoléon_, tout au plus.

LE MAIRE.--_Napoléon_ ou _Bonaparte_, n'est-ce pas la même chose?

Pensez-vous que M. le curé voudrait consentir à donner à un enfant

chrétien le nom d'un usurpateur qui persécuta l'Église. Croyez-vous

qu'il laissera baptiser un de vos fils si vous l'appeliez _Benjamin_?

PITON.--Et pourquoi pas? Est-ce que l'empereur s'appelait aussi

_Benjamin_?

LE MAIRE.--Non; mais il y a à Paris un enragé de constitutionnel...

DURANTIN.--Ah! oui, M. Benjamin Constant.

PITON.--Savez-vous alors que ça deviendra difficile de nommer des

enfants! Je ne ferons pas mal de nous en tenir à nos sept, car il sera

impossible bientôt, si on épluche le calendrier, de trouver un prénom

pour un huitième...

LEROUX.--Allons, Piton, finissons-en, M. le maire ne veut pas mettre des

prénoms là dedans parce que M. le curé le gronderait. Faut aller chez M.

le curé.

DURANTIN.--Il est à la ville, et je ne pourrai le voir que demain.

PITON.--Et s'il arrivait un accident c'te nuit? si une de ces petites

créatures veniont à mourir?

LE MAIRE.--Laissez donc, ils sont bien constitués. D'ailleurs, si le

malheur arrive, nous consulterons le curé et nous remplirons le blanc,

comme si l'enfant avait été baptisé.

PITON.--Ce n'est pas régulier, et si j'avions fait une chose semblable

sur le livret de mon escouade, j'aurions été cassé à la tête de la

compagnie.

LE MAIRE.--On ne casse pas les maires comme les caporaux.

DURANTIN.--C'est peut-être ben pour ça que les communes sont si

drôlement administrées.

LE MAIRE.--Silence, Durantin, vous pourriez vous compromettre.

Retirez-vous tous, Piton; voyez M. le curé et apportez-moi ses ordres

avec l'acte de baptême.

PITON.--Oui, monsieur le maire, et après j'écrirons à Paris.

ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

LA TRIBUNE DES JOURNALISTES.

C'est dans la tribune des journalistes que se joue la petite pièce de la

Chambre des députés. Là, sont entassés dans un espace étroit, obscur,

incommode, plus de vingt rédacteurs dont la plume infatigable transmet

aux départements et à la postérité les élucubrations de nos

représentants. Je dis vingt rédacteurs, quoiqu'ils soient plus de

quarante, qui se relèvent toutes les deux heures et font sentinelle

assidue pour empêcher qu'il ne s'échappe la moindre parcelle de ces

préparations parlementaires destinées à endormir les électeurs. Jadis,

les journalistes, placés dans l'enceinte de la salle, pouvaient du moins

entendre les orateurs, saisir au vol l'interruption ou le député votant

par assis et levé en faveur du budget; mais depuis qu'un beau jour M.

Poiferré de Cère, aujourd'hui libéral, se fut avisé de les faire

expulser de la salle, pour les empêcher de critiquer de trop près sa

médiocrité ministérielle, ils ont été relégués dans le couloir obscur ou

plutôt dans le grenier qu'ils occupent aujourd'hui.

Les journalistes sont rangés sur deux rangs; le second est occupé par

les rédacteurs des feuilles des départements, et le premier par les

rédacteurs des journaux de Paris, dans l'ordre suivant, de droite à

gauche: la _Quotidienne_, le _Messager des Chambres_, le

_Constitutionnel_, le _Courrier français_, le _Journal des Débats_, la

_Gazette_ et le _Journal du Commerce_; le _Journal de Paris_, nouveau

venu, occupe la première place du second rang. De tous ces rédacteurs,

chose curieuse! il n'en est pas un seul, même celui de la _Gazette_, qui

n'appartienne à l'opinion constitutionnelle; de sorte que, si dans les

journaux ultras les séances des Chambres sont travesties au gré des

absolutistes, c'est aux seuls directeurs de ces feuilles que ces

altérations doivent être attribuées. C'est même un spectacle fort

curieux et, selon moi, fort édifiant que de voir les rédacteurs de la

_Gazette_ ou de la _Quotidienne_ partager l'hilarité si souvent

provoquée par les discours de MM. de Laboullaye, Syrieys de Mayrinhac et

consorts.

Ainsi, tandis que le tumulte règne dans l'assemblée, que la révolution

interpelle Coblentz et que M. de Conny apostrophe M. Benjamin Constant,

la plus parfaite union règne au banc des journalistes chargés de

transmettre à la France l'histoire fugitive de ces violents débats. Là

sont applaudis les hommes de talent, et la médiocrité honnie, de quelque

côté qu'elle s'agite. M. Ravez et M. de Labourdonnaye, qui passèrent

pour des Cicérons et pour des Démosthènes, ne sont plus que de simples

mortels buvant de l'eau sucrée, voyageant de la tribune à leur place et

de leur place à la salle des conférences. Combien de fois nous avons

entendu d'excellents provinciaux de la Charente ou du Poitou, ravis

d'admiration pour les discours de leurs députés, s'écrier, en les

entendant pour la première fois: «Quoi! ce n'est que cela? Voyez à quoi

tiennent les réputations dans ce monde!» et s'en retourner tout confus.

La tribune des journalistes ne contient que deux sténographes, dont l'un

appartient au _Messager des Chambres_ et l'autre au _Journal des

Débats_. Tous les autres rédacteurs se bornent à prendre des notes,

d'après lesquelles ils rédigent les séances avec une exactitude qui

n'est altérée que dans l'intérêt même des députés; le public est

rarement informé de ces fautes grossières, de ces _lapsus linguæ_, de

ces exubérances de tribune qui allongent la plupart des discours. On lui

cache toutes les tortures qu'éprouvent et font éprouver à l'auditoire

ces improvisateurs contre nature, qui viennent bégayer à la tribune

d'insipides lieux communs et qui se croient des orateurs. Les discours

que le public lit dans les journaux sont exempts de locutions triviales,

de fautes de français et d'absurdités de tout genre, excepté celles

qu'il est nécessaire de conserver pour ne pas altérer la physionomie

politique et littéraire de quelques honorables membres. Toute cette

lessive, comme disait Voltaire, est faite par les rédacteurs des

séances.

Quelquefois, cependant, les orateurs eux-mêmes écrivent leurs

improvisations et disent au public ce qu'ils n'ont point prononcé devant

la Chambre. C'est ainsi que M. Dupin aîné vient rédiger dans les bureaux

du _Constitutionnel_ toutes ses improvisations, et M. Benjamin Constant

corriger les siennes dans les bureaux du _Courrier_. L'honorable M.

Delaborde, M. Dupont de l'Eure et plusieurs autres encore, soigneux de

leur réputation, imitent cet exemple, et ce qui, plus d'une fois, a paru

très difficile pendant la séance, est devenu tolérable le lendemain. MM.

les députés poussent plus loin encore leur sollicitude pour la

publicité: on en voit tous les jours adresser aux journalistes leurs

discours, accompagnés d'une épître plus ou moins flatteuse.

Quelques-uns, plus hardis ou plus contents d'eux-mêmes, les expédient

par un huissier, sans phrase ou terminés par cette question laconique:

«Voulez-vous mon discours?» A quoi, plus d'une fois, je sais des

rédacteurs qui ont répondu: «Non, je ne veux pas votre discours.» Cette

réponse fut faite, il y a quelques années, par trois rédacteurs

différents à l'honorable M. Méchin. En vérité, des républicains ne

seraient pas plus grossiers.

MM. les ministres ne mettent pas moins d'intérêt que les députés à

soigner leurs discours, et nous sommes quelquefois témoins de

correspondances fort curieuses entre nos diverses Excellences et les

sténographes du _Messager_. C'est surtout M. l'évêque de Beauvais qui

paraît le plus inquiet du succès de ses improvisations. Dès qu'il prend

la parole, les sténographes sont attentifs à leur poste, et Son

Excellence est à peine descendue de la tribune qu'un huissier lui

apporte son discours recueilli avec une merveilleuse promptitude. On

voit alors M. Feutrier parcourir avidement ses homélies parlementaires,

rayer les épithètes redondantes, supprimer les répétitions inutiles,

arrondir sa période et faire disparaître avec coquetterie tout ce qui

pourrait offenser l'harmonie ou la grammaire. M. de Martignac se

contente d'expédier une ordonnance à l'imprimerie de son journal,

souvent fort tard, pour exiger la suppression d'un mot ou d'une phrase

qui lui semble hostile envers le faubourg Saint-Germain. Il faut bien

vivre avec ses voisins: telle est sa maxime; aussi, je l'ai vu

quelquefois très-libéral le matin au palais Bourbon et, le soir, obligé

de faire amende honorable au château.

Les journalistes sont, comme on le voit, les auxiliaires indispensables

du gouvernement représentatif; mais ils en sont aussi un des

inconvénients les plus graves. C'est à leur excessive complaisance que

la France doit d'être inondée d'insipides discours, mal composés, mal

débités, mal écoutés et sur lesquels ils ont la faiblesse de jeter un

vernis littéraire qui en déguise plus ou moins la médiocrité. S'ils se

montraient impitoyables au point de laisser à chaque prétendu orateur sa

physionomie naturelle, la France, alors, pourrait juger en connaissance

de cause une foule de grands hommes qu'elle a cru envoyer à la Chambre.

Les parleurs de profession seraient facilement distingués des orateurs

véritables et les hommes qui font leurs affaires, de ceux qui traitent

les affaires de la nation. On verrait fort bien alors ce que c'est que

M. de Formont, ce que vaut M. Syrieys de Mayrinhac et quels

représentants nous avons dans MM. Laboullaye, Laboëssière, Bizieu de

Lézard, Sallaberry et Compagnie. C'est surtout de ces honorables membres

que le rival de Démosthènes aurait pu dire: «Que serait-ce, si vous

eussiez entendu le monstre!....»

LES AMIRAUX DE LA CHAMBRE ET M. DUPIN AINÉ.

Quand il a fallu discuter le budget des arts et des lettres, des poëtes

comiques et tragiques se sont élancés à la tribune pour défendre les

opinions qu'ils croyaient favorables aux lettres et aux arts; les

savants en diplomatie, les publicistes se sont présentés pour la

discussion du budget des affaires étrangères et de l'intérieur; les

magistrats et les avocats n'ont pas manqué au budget de M. le garde des

sceaux; les généraux les plus célèbres ont proposé de notables

améliorations pour l'armée de terre et le régime de l'administration

militaire; voilà des financiers qui entrent dans la lice pour éclairer

avec M. Roy la question du crédit public et celle du meilleur emploi

possible des fonds demandés aux contribuables: tout cela est dans

l'ordre. Les hommes spéciaux parlent avec puissance des choses

spéciales; ils préparent de bonnes délibérations, et, si de mesquins

intérêts de parti ne l'emportent pas au moment des votes, les

résolutions de la Chambre sont raisonnables.

Ce qui est arrivé pour la guerre, l'intérieur, les affaires étrangères

et les finances, n'est point arrivé pour la marine. Les amiraux qui

siégent à la Chambre n'ont pas trouvé une parole à jeter dans la

discussion en faveur des institutions dont la marine a tant besoin et au

profit des officiers d'une arme qui font, en temps de paix, un service

plus fatigant que celui des officiers d'infanterie et de cavalerie en

temps de guerre. D'honorables orateurs, peu versés en général dans les

choses de la marine, bien moins faciles à apprécier que celles du génie,

de l'artillerie et des autres professions savantes, ont décidé du sort

des matelots, du matériel des armements et du traitement de table des

capitaines de navire.

MM. Daugier et Halgan n'ont pas daigné faire ce que MM. Gérard, Clausel,

Mathieu Dumas, Demarsey et Sebastiani ont fait avec un zèle et un talent

que l'armée et les contribuables n'oublieront point. Ces honorables

amiraux ont craint sans doute d'acquérir quelques droits à la

reconnaissance des marins, et ils ont laissé la gloire d'une excellente

opinion à M. Dupin aîné. MM. de Leyval, Benjamin Constant, Labbey de

Pompières, Viennet, Clausel et Charles Dupin ont dit de bonnes choses

assurément; mais la question n'a été réellement bien comprise que par M.

Dupin aîné. Comment un avocat, qui n'a point été élevé dans un port et

qui ne connaît guère plus la marine qu'un rentier revenu de Dieppe, où

il a pris les bains pendant deux mois, est-il parvenu à saisir le point

juste d'une discussion pour laquelle il faut encore autre chose que les

notions vulgaires de l'administration et de la politique? C'est qu'il a

étudié la matière avec une intelligence supérieure. MM. les amiraux

Daugier et Halgan n'avaient probablement pas besoin de se livrer à des

études nouvelles pour ouvrir un avis utile. Qui donc a pu les retenir?

Un fait reste à constater; c'est que, dans une chambre où siégent un

vice-amiral et un contre-amiral, un docteur en droit a pris seul avec

autorité la défense de la marine. Ne pourrait-on donner à M. Dupin le

titre de capitaine de vaisseau honoraire? Il l'a mieux mérité vingt fois

que tant d'officiers tirés par la Restauration de la ferme aux tabacs et

d'autres écoles également propres à former des marins.

Lundi, 6 juillet 1829.

AUTOPSIE DU BUDGET.

On a ouvert dernièrement le corps de ce gigantesque animal, qu'on

pourrait à bon droit appeler, comme la baleine royale, un énorme cétacé.

Il était bien malade et cependant d'une corpulence effrayante; les

hommes de l'art ont constaté les phénomènes suivants:

Le coeur, assez sain, était attaqué par une foule innombrable de

polypes, dont le plus considérable, le milliard, n'avait pas la plus

petite place.

La rongeante _sinécure_ s'était emparée de la tête, et l'avait dévorée

presque entièrement.

Le ventre offrait une complication effrayante de maux divers, tels que

_l'impôt foncier_, _l'octroi_, etc.

Les parties basses étaient affectées de _la loterie_, de _la roulette_

et de _la police_; elles étaient dans un état effroyable.

Les docteurs, désespérés de n'avoir pu le guérir, ont rédigé un cahier

d'observations qui leur servira à étudier les moeurs et le caractère

de l'enfant du défunt: car le budget est un animal qui a l'incroyable

propriété de se reproduire en mourant. Le petit a été mis en nourrice

jusqu'à l'année prochaine.

BIGARRURES.

Les journaux anglais annoncent positivement l'entrée de M. de Polignac

au ministère, en qualité de président du conseil.

* * * * *

M. de Polignac est arrivé hier à Paris, à la suite de l'orage.

Vendredi, 7 août 1829.

FORMATION D'UN NOUVEAU MINISTÈRE.

Le _Moniteur_ de demain donnera la liste des ministres nommés, dit-on,

dans le conseil d'hier. Voici les noms que nous avons pu recueillir:

_Président du Conseil_: M. de Polignac.

_Ministre de la Justice_: M. Castelbajac.

_Ministre de la Guerre_: M. de Martignac.

_Ministre des Cultes_: M. le général d'Ambrugeac.

_Ministre de la Marine_: M. de Balzac.

_Ministre du Commerce_: M. le duc de Rastignac.

_Ministre de l'Instruction publique_: M. de Mayrinhac.

_Ministre de l'Intérieur_: M. le duc d'Esclignac.

_Ministre de la Maison du Roi_: M. de Saintenac.

_Ministre des Finances_: M. d'Escayrac.

_Directeur général des Haras_: M. de Mornac.

_Directeur général des Postes_: M. Blaniac.

_Directeur général des Ponts et Chaussées_: M. de Cressac.

_Directeur général des Contributions indirectes_: M. le marquis de

Vérac.

_Directeur-général des Douanes_: M. de Saunac.

_Directeur des Beaux-Arts_: M. de Flangeac.

_Préfet de Police_: M. de Foirac.

On ne sait pas encore quels postes sont réservés à MM. de Sivrac,

marquis d'Abzac, de Guernisac et Solliac.

* * * * *

Le 31 juillet 1829, les journaux avaient annoncé l'arrivée à Paris de M.

de Polignac. «Le soin de sa santé, le besoin de respirer l'air natal l'y

appelaient,» disaient-ils. Ce prétexte ne trompa personne. On

s'attendait aux événements les plus graves.

Ils ne tardèrent pas à se réaliser. Depuis longtemps Charles X brûlait

de se séparer des ministres qui lui avaient «arraché des concessions

énormes; «s'il avait attendu, c'est que le vote du budget de 1830

pouvait seul lui rendre sa liberté d'action. Le budget voté, la Chambre

séparée, Charles X se trouvait du temps devant lui. Il était le maître,

il le fit bien voir.

Le 8 août, les ministres furent mandés à Saint-Cloud, et le roi leur

annonça sa résolution de choisir un nouveau conseil. Il eut, pour tous

ces hommes qui avaient perdu leur popularité à son service, des paroles

de reproche, d'amertume et de colère. Il semblait s'en prendre à eux de

la triste situation où se trouvait le gouvernement. Son dernier mot fut:

Plus de concessions.

Puis, il leur dit les noms de ses nouveaux conseillers. Les ministres

disgraciés se retirèrent tristement: dans leur pensée, la monarchie

était perdue.

Le ministère Polignac devait en effet mener rapidement la royauté à

l'abîme. Mais aussi, quelle imprudence, quelle impéritie de la part du

roi. «Allons, s'était écrié M. Royer-Collard, Charles X est toujours le

comte d'Artois de 1789.»

L'ancien Figaro · 第 14 / 18 段