Le souvenir de la fatuité de son prédécesseur a, d'ailleurs, été fort

utile à M. Portalis. Qui n'a plus d'une fois éprouvé je ne sais quelle

colère soudaine en voyant entrer dans la Chambre le fameux comte de

Peyronnet, la main appuyée sur le flanc, la tête haute et le regard

dédaigneux, comme un pacha dans un conseil d'eunuques? Qui ne se

souvient de ces apostrophes insolentes adressées par lui à la minorité

opprimée qui, seule, défendait alors les droits méconnus du pays? Non,

Walpole n'était pas plus audacieux lorsqu'il insultait à Windham et aux

restes de l'opposition mourante dans le parlement d'Angleterre! Ces

souvenirs ont protégé la médiocrité de M. Portalis; sa figure, du moins,

n'a rien qui soit incompatible avec sa dignité, et, puisqu'il n'est pas

nécessaire de ressembler à l'Apollon du Belvédère pour être ministre de

la justice, autant valait M. Portalis que tout autre pour occuper cette

place dans un ministère sans couleur.

ÉPITAPHE.

Ci-gît l'avocat des abus,

Le patron de la servitude.

Il aima peu la Charte et se fit une étude

De sauter _par-dessus_.

COUPS DE LANCETTE.

L'ÉLÈVE.--J'ai peur du tonnerre, je porte la fleur-de-lis, et j'aime

papa.

L'EXAMINATEUR.--C'est très-bien, vous entrerez d'emblée à l'École

polytechnique.

* * * * *

Les personnes qui connaîtraient un homme sans occupation, âgé de

quarante ans au moins, qui serait décidé à parler pendant deux ou trois

heures en faveur du projet de loi des ministres, sont priées de

l'adresser à M. de Martignac. On lui promet une récompense honnête.

* * * * *

On cherche la liste des gens qui avalent le budget; l'_Almanach royal_

paraîtra demain.

Vendredi, 10 avril 1829.

LE MINISTRE ET SON MÉDECIN[14].

_Rue de Grenelle.--5 heures du matin._

LE MINISTRE. Arrivez, docteur, arrivez; je souffre horriblement.

LE MÉDECIN. Grand Dieu! qu'avez-vous? comme vous voilà défait!

--Ils me tueront, mon ami! je n'en puis plus... Dans le moment de la

crise, j'étais fort; maintenant, je suis abattu.

--Vous avez la fièvre... N'avez-vous pas eu le délire aussi?

--Le délire? attendez... Oui, à huit heures, hier soir, je me suis

surpris parlant tout seul...

--Êtes-vous bien sûr que l'accès n'a commencé qu'à huit heures?

--Franchement, je n'en sais rien; je crois bien qu'à quatre heures et

demie il y avait déjà quelque chose...

--J'en suis persuadé, moi; sans cela, vous seriez-vous hasardé?...

--J'ai eu raison, n'est-ce pas, docteur?

--Si j'avais été dans la salle des députés au moment où le scrutin vous

a frappé (_montrant le front_), rien de cela ne se serait passé. Je vous

aurais fait demander à la salle des conférences, je vous aurais saigné,

et deux palettes de sang auraient sauvé vous et la liberté du malheur

qui vous arrive à tous deux.

REDITE.

On tient pour Polignac, l'homme selon la cour,

Deux paquebots tout prêts sur le double rivage:

L'un à Douvres, pour son passage;

L'autre à Calais, pour son retour.

COUPS DE LANCETTE.

Le ministère croit qu'il a de la tête parce qu'il est entêté.

* * * * *

M. de Pol... s'embarque pour revenir en France;... tant va la cruche à

l'eau....

* * * * *

LE PASSAGER ÉTONNÉ.

Cinq fois je suis entré dans un vaisseau,

Et quatre fois j'ai fait naufrage.

Des voyages sur mer tel est, dit-on, l'usage.

Expliquez-moi par quel bonheur nouveau

Le Polignac qui si souvent voyage

N'est pas encor tombé dans l'eau?

* * * * *

Des nouvelles de Calais annoncent que décidément M. de Polignac revient

sur l'eau.

* * * * *

L'_alter ego_ de don Miguel, c'est le bourreau.

* * * * *

Pour l'esprit, Martignac est vraiment un démon.

Comme avec grâce il dissimule!

Et qu'il sait bien vous dorer la pilule,

Pour y mieux cacher le poison.

Aux libertés, si, par exemple,

On désire élever un temple,

Il en décore le fronton.

Le portique et le péristyle

A tous les yeux sont d'un beau style.

On entre... C'est une prison.

Dimanche et lundi, 19 et 20 avril 1829.

ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

M. BENJAMIN CONSTANT.--M. SYRIEYS DE MAYRINHAC.

M. Benjamin Constant a passé la plus grande partie de sa vie au sein de

nos assemblées politiques. Il a pris part à tous leurs débats, il a

vieilli au milieu de leurs orages. Infatigable athlète, il écrivait sous

le Consulat, sous l'Empire, à la Restauration, pendant les Cent-Jours.

En 1816, il écrivait encore; il écrira jusqu'au dernier soupir et mourra

sur la brèche. La tribune est devenue son élément: là seulement il est à

l'aise, il respire, il jouit. Il faut le voir s'agiter, les jours de

discussion, lorsque quelque orateur verbeux lui gaspille son temps et

retarde pour lui l'heure de la parole: tantôt il se promène, les yeux

fixés sur l'horloge; tantôt il se pose avec impatience en face de

l'ennemi, quel qu'il soit, qui parle avant son tour. Enfin, cet ennemi

descend de la tribune, et M. Benjamin Constant s'y précipite, s'y

cramponne, la presse de ses deux mains avec amour, avec passion..... Le

président vient de lui accorder la parole.

L'honorable orateur est un homme d'une haute stature: son teint est

pâle, sa figure pleine de finesse et d'expression; ses cheveux, blonds

et rares, retombent en boucles sur ses épaules. Sa voix, sèche et

fatiguée, n'a pas beaucoup d'étendue, mais elle s'anime par moments et

laisse à peine sentir le léger grasseyement qui la caractérise.

Toutefois, M. Benjamin Constant paraît plus orateur quand on lit ses

discours que lorsqu'on les entend. La mauvaise habitude qu'il a prise

d'écrire chacune de ses phrases sur une petite feuille isolée et la

faiblesse de sa vue le forcent de se baisser, en quelque sorte, au

retour de chaque période pour retrouver la phrase suivante, qu'il a

l'air de jeter avec humeur au visage de ses adversaires. Il en résulte

un mouvement de tout son corps, régulier et monotone, qui fatigue les

spectateurs et qui nuit beaucoup à l'effet oratoire. Aussi, les discours

de M. Benjamin Constant exercent-ils plus d'influence le lendemain que

le jour même, et sur le public que dans la Chambre où ils ont été

prononcés.

L'effet est bien différent lorsque l'honorable député improvise.

L'habitude de la tribune et la connaissance parfaite qu'il a des

assemblées délibérantes lui donnent, dans ce cas, de très-grands

avantages. Aussi, le voit-on presque toujours sortir avec honneur de ces

épreuves difficiles qui ont été fatales à plus d'une grande réputation.

Elégance de l'expression, élocution insinuante, mots spirituels,

arguments décisifs, rien ne lui manque pour captiver l'attention

distraite, pour ébranler les résolutions prises d'avance, ou retenir les

membres pressés de dîner. Nous l'avons vu plusieurs fois arrêter la

retraite de tout un centre affamé, qui semblait n'avoir plus d'oreilles

après cinq heures et demie. Un autre jour, il trouvait le moyen de

piquer la curiosité par sa manière adroite de poser une question ou son

intention hardie de la résoudre.

Malheureusement pour le succès de la cause, M. Benjamin Constant n'a pas

toujours gardé dans ses opinions cette fixité qui est le fruit d'une

conviction profonde et qui appartient surtout aux caractères forts.

C'est plutôt la faute de son temps, dira-t-on, ou de son imagination que

celle de son caractère. J'aime à le croire; mais les chefs de parti,

même lorsqu'ils sont à la tête du parti national, ont besoin d'une

grande réserve et de beaucoup d'esprit de conduite pour conserver leur

influence. Les nations se montrent plus sévères pour leurs représentants

que pour elles-mêmes, et souvent le parterre le plus illettré juge avec

équité des plus rares chefs-d'oeuvre. Cette position difficile de M.

Benjamin Constant a beaucoup contribué au développement de son talent.

Comme il avait traversé des temps divers avec des opinions qui semblent

diverses, il s'est vu attaqué avec énergie par des adversaires qui lui

cherchaient des torts passés pour se défendre de son éloquence présente:

cette guerre continuelle de tirailleurs l'a rendu plus redoutable en le

forçant d'être plus avisé.

Nul ne saurait, d'ailleurs, contester les éminents services que cet

honorable député a rendus à la cause constitutionnelle. La Chambre n'eut

jamais de membre plus laborieux et plus infatigable. Aujourd'hui même

encore, après tant de succès, M. Benjamin Constant travaille avec toute

l'ardeur d'un jeune débutant; il parle à la tribune, écrit dans les

journaux, entretient avec les départements une correspondance assidue:

son âme ardente suffit à tout. De tous les orateurs de la Chambre, c'est

lui qui fait la plus grande consommation d'eau sucrée; à le voir y

plonger avec avidité ses lèvres altérées, on croirait que quelque feu

secret circule dans ses veines. Sa démarche est toujours agitée; il va,

il vient, s'assied, se lève et s'assied encore, écoute, prend des notes,

réfute les ministres, démasque ses adversaires et ne prend du repos

qu'au moment du scrutin. Il est presque toujours malade pendant

l'intervalle des sessions; il mourrait s'il cessait d'être député.

Presque en face de lui, à l'extrémité du premier banc de l'extrême

droite, est assis le célèbre M. Syrieys de Mayrinhac, chevalier de la

Légion d'honneur, conseiller d'Etat, ex-directeur des haras et de

l'agriculture, l'un des orateurs les plus amusants et les plus

_conséquents_ du parti rétrograde. Un solécisme et une niaiserie ont

commencé sa réputation parlementaire, qui s'accroît tous les jours d'une

foule de niaiseries et de solécismes nouveaux, et qui menace d'éclipser

la renommée de M. Froc de Laboullaye lui-même. La nature et l'art ont

contribué d'ailleurs à faire de M. Syrieys le personnage le plus

ridicule de la Chambre des députés. Sa figure plate et insignifiante,

son rire niais, ses petits yeux de tapir et sa tournure grotesque sont

en parfaite harmonie avec la couleur de son langage.

Cet étrange député a la rage de monter sans cesse à la tribune, où l'on

est sûr de le trouver toutes les fois qu'il s'agit de défendre quelque

abus suranné, quelque sotte opinion ou quelque mesure arbitraire. Lui

seul, parmi tous ses collègues, ne s'aperçoit pas de l'ennui profond

qu'il leur cause; en vain, lorsqu'il prend la parole, la plupart d'entre

eux se réfugient dans la salle des conférences ou se livrent sans

réserve à des conversations qui couvrent son insipide voix. M. de

Mayrinhac continue de jaser à outrance, sans que le président daigne

agiter une seule fois sa sonnette pour lui obtenir du silence. Pour moi,

plus je suis condamné à entendre ce pitoyable orateur, plus j'ai de

peine à comprendre comment il s'est rencontré en France dix électeurs

assez dépourvus d'intelligence pour l'avoir envoyé à la Chambre. Et

lorsqu'on songe qu'un homme convaincu d'une aussi profonde nullité est

devenu conseiller d'Etat et directeur général de l'agriculture, on est

tenté d'avouer que si la France a jamais produit quelque chose de trop,

c'est un fonctionnaire public de cette force.

Au reste, l'incapacité de M. Syrieys de Mayrinhac et son ancienne

fatuité parlementaire commencent à recevoir leur châtiment. MM. les

ministres sont les premiers à profiter de toutes les occasions qui se

présentent de mettre en relief l'ineptie de ce triste adversaire, et il

n'y a pas huit jours que M. de Martignac prenait un cruel plaisir à le

mortifier pendant la discussion de la nouvelle loi des postes. Quand M.

Benjamin Constant veut égayer la Chambre, il se borne à citer quelques

mots de M. Syrieys, qui s'empresse aussitôt de demander la parole et

d'improviser mille choses plus facétieuses les unes que les autres.

C'est le seul parti qu'on ait tiré de lui jusqu'à ce jour, et, sous ce

rapport, M. de Mayrinhac est vraiment un homme précieux pour

l'opposition.

ÉPITAPHE.

Ci-gît monsieur de Martignac

Qui naquit au pays de Crac

Pour gronder _ab hoc_ et _ab hac_

Et faire fumer sans tabac.

Il gronda; mais, un beau jour, tac!

Son ire enfla son estomac

Et la mort le mit dans son sac.

De bois on fit son dernier frac

Puis il s'en fut au triste lac.

Mais, en montant sur le tillac,

Il gronda Caron dans son bac

Qui remit son corps an bivouac,

Dieu le mit dans son almanach.

Mardi, 28 avril 1829.

ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

M. DUPIN AINÉ.--M. LE BARON CHARLES DUPIN.

De tous les honorables membres qui siégent à la Chambre des députés, nul

n'est plus difficile à peindre et à définir que M. Dupin aîné. Quand

vous avez entendu ses vigoureuses philippiques contre les jésuites, vous

apprenez qu'il arrive de Saint-Acheul et qu'il y a tenu les cordons du

dais, le jour d'une procession solennelle. Une autre fois, il aura tonné

contre les dilapidations des deniers publics et contre la caisse de

secours ouverte en faveur des pairs qui n'ont que trente mille livres de

rente, et, l'instant d'après, il votera pour ces nobles indigents, lui

plébéien, dont les sarcasmes amers viennent d'empoisonner leur pain. Un

député s'est-il glissé en contrebande dans le sein de la Chambre

élective, M. Dupin aîné, transporté d'une indignation pathétique,

s'élance à la tribune, les yeux étincelants, marque du geste le

coupable, l'enveloppe, le presse de sa dialectique accablante et pense

le faire mourir de honte ou de regret; puis, lui tendant une main

secourable: «Qu'il reste, s'écrie-t-il, parmi nous; qu'il y reste le

front couvert de rougeur; et passons à l'ordre du jour!»

De pareilles contradictions affligent les amis de M. Dupin et les

nombreux admirateurs de son talent. Quel prodigieux talent, en effet,

que celui d'un homme capable d'improviser, sur les questions les plus

difficiles, un discours rempli d'images, de pensées énergiques et

toujours revêtues d'une expression pittoresque! Tel est le caractère

distinctif de l'éloquence de M. Dupin. Sa voix est étendue, sonore,

pénétrante; son geste noble et sévère, sa tenue imposante et sa fermeté

inébranlable au milieu des orages de l'Assemblée. Lorsqu'il est animé

par des interruptions, un sourire plein d'amertume semble courir sur ses

lèvres, et ses traits, naturellement durs, acquièrent une expression

presque sauvage; ses collègues l'écoutent dans un profond silence, et

les ministres lui prêtent à leur tour une oreille attentive et inquiète.

Si quelque membre du côté droit ou du banc des ministres avance une

hérésie, conteste un droit acquis, attaque une liberté constitutionnelle,

c'est ordinairement M. Dupin l'aîné que le côté gauche charge de la

réfutation ou du châtiment. On le voit alors recueillir en passant les

arguments et les conseils de ses amis, les réunir, si j'ose dire, en

faisceaux de licteur et, debout à la tribune, les armer de son style

comme d'une hache.

M. Dupin est, en effet, de tous les membres de la Chambre des députés

celui qui possède au plus haut degré les qualités d'un orateur. Jamais

je ne l'ai entendu parler avec cette lenteur et cette monotonie qui

distinguent la plupart de ses collègues; aussi, le voit-on mal à son

aise lorsqu'il est obligé de débiter quelque rapport écrit, ou de faire

quelque lecture un peu longue. C'est un homme d'action qui a besoin

d'être excité par son sujet, par la contradiction, par le sentiment

d'une grande cause; jamais plus beau que lorsqu'il défend les intérêts

populaires contre l'insolence de l'aristocratie, mais toujours prêt,

comme Coriolan, à porter son orgueil chez les Volsques. Malheur à lui,

si jamais il devenait ministre! Il exciterait plus d'orages, peut-être,

et de haines qu'aucun de ses prédécesseurs, parce qu'il manque de

souplesse et d'aménité même envers ses amis et dans sa propre cause.

Personne ne sait au juste ce qu'il pense; et, quoique homme nouveau,

tout à fait étranger aux folies de l'ancien régime et aux bassesses de

l'empire, il a déjà ébranlé la confiance publique par les saillies de sa

mauvaise humeur; un peu trop oublieux de cet antique adage: _Nul n'a

plus d'esprit que tout le monde_.

Son frère le baron offre l'exemple de la première contradiction qui se

rencontre entre les principes apparents et la conduite des deux membres

les plus remarquables de cette famille distinguée. Pourquoi s'être

laissé faire baron quand on a assez de mérite pour honorer son existence

plébéienne? La vanité est un défaut tolérable chez les femmes, ridicule

chez des hommes qui aspirent au titre de citoyen. Quelle foi M. le baron

Dupin veut-il qu'on ait en ses protestations civiques, lorsqu'il étale

avec ostentation une foule de titres dans ses préfaces et de rubans à sa

boutonnière? On nous persuadera difficilement que ces hochets lui aient

été imposés, il les a donc sollicités, et par là même il a fait preuve

de faiblesse. M. Dupin aîné a eu le bon esprit de s'en passer, et certes

sa poitrine n'est pas agitée d'émotions moins généreuses pour n'être

ornée d'aucune croix! M. le baron est évidemment plus homme de cour que

son frère; jamais il ne commence une harangue sans faire un compliment à

quelque ministre, et il n'y en a peut-être pas un seul dont il n'ait

entamé le panégyrique depuis la Restauration; aussi est-il devenu membre

de plusieurs académies, de plusieurs conseils, professeur de toutes

sortes de choses, même de mécanique, chevalier de Saint-Louis, de la

Légion d'honneur, etc., etc.

M. le baron Dupin était officier du génie maritime sous l'empire, et

l'on parla beaucoup, dans le temps, du talent remarquable avec lequel il

fit démolir, par ordre supérieur, une carcasse de vaisseau dans le port

de Corfou. La destruction de cette carcasse mémorable est célébrée à

plusieurs reprises dans le cours de ses ouvrages, et peut-être lui

a-t-elle inspiré l'idée de son voyage en Angleterre, publié depuis en

six volumes in-quarto, dans lesquels l'honorable ingénieur n'a pas

manqué d'insérer quelques vers géométriques de sa façon. Dès lors, M.

Charles Dupin s'est trouvé lancé dans la carrière littéraire, et s'il

s'est adonné à ces fameuses recherches statistiques, souvent inexactes,

mais toujours curieuses, qui ont signalé à la France le petit nombre des

ennemis de ses libertés, et montré à ceux-ci la faux du temps prête à

les moissonner.

Le département du Tarn s'est chargé de récompenser M. Dupin de ce

service en le nommant député, et c'est justice de reconnaître que

l'honorable membre est constamment resté fidèle à son mandat. Dans

plusieurs circonstances, ses redoutables chiffres ont excité la colère

du côté droit et produit sur la Chambre une impression profonde.

«Pourquoi parler si haut?» leur dit-il quelquefois; «vous n'êtes qu'une

fraction et nous sommes un entier. Vous prétendez que la Chambre est

pleine de révolutionnaires, et je vois parmi nous deux douzaines de

comtes, un demi-cent de barons, un cent de chevaliers; si les marquis

pouvaient se mesurer comme l'orge ou l'avoine, il y en aurait ici de

quoi remplir vingt hectolitres!» Voilà ce que la droite n'aime pas qu'on

dise, et quand M. Dupin paraît à la tribune avec son cahier d'additions,

de soustractions et de multiplications, M. de Conny frappe du pied et M.

de Formont le négrier met ses deux grandes mains sur ses oreilles.

Il nous reste à parler, au sujet de M. le baron Dupin, de la grande

mystification du Conservatoire royal des arts et métiers. Chacun sait

que l'honorable professeur de mécanique ne s'occupe que de géométrie et

que, ne pouvant créer des élèves, il a imaginé de former des

professeurs. Cette singulière bizarrerie a valu à plusieurs grandes

villes de France un enseignement élémentaire pour les mathématiques,

grâce à l'intervention active de M. Dupin auprès des autorités

départementales. Dans l'impatience de nous donner la pièce, il a payé sa

part en monnaie de billon, semblable à un célibataire qui prêche le

mariage, ou bien à cette pierre à repasser dont parle Horace, qui ne

coupe pas, mais qui fait couper. M. le baron Dupin est célibataire, en

effet, assez joli garçon du reste, quoiqu'il ait le nez un peu long et

les favoris un peu raides. On dit même qu'il a été une fois très

amoureux et sur le point de se marier; mais il renonça, ajoute-t-on, à

sa future, parce qu'elle était protestante et qu'on vivait alors sous le

ministère Villèle.

COUPS DE LANCETTE.

Le blé augmente toujours; les gens de bien commencent à croire qu'on

veut leur faire passer le goût du pain.

* * * * *

M. de Peyronnet s'était donné, pendant son ministère, une salle à

manger... le budget.

* * * * *

Il y a loin du dernier tarif des boulangers à la poule au pot.

* * * * *

En convertissant les sinécures, les cumuls et les dotations en farine,

le peuple pourrait tous les jours manger de la brioche.

Mardi, 5 mai 1829.

ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

M. JACQUES LAFFITTE.--M. CASIMIR PÉRIER.

Ces deux honorables députés jouissent à un égal degré, quoiqu'à des

titres différents, de la faveur publique. M. Laffitte, en travaillant

par ses conseils et par son influence à la restauration de nos finances,

n'a pas peu contribué à la libération du territoire. M. Casimir Périer

ne s'est pas moins illustré par la défense des libertés nationales

contre leurs ennemis de l'intérieur. Le premier a servi la France par

son crédit et par ses lumières; le second a bien mérité d'elle par son

éloquence patriotique. Toutefois, pendant le cours de sa carrière

parlementaire, M. Périer s'est montré plus orateur, et M. Laffitte plus

homme d'Etat. C'est qu'en effet, de nos jours, la richesse des nations

est le véritable secret de leur puissance, et le politique le plus

habile, celui qui entend le mieux l'administration de la fortune

publique.

M. Jacques Laffitte est un homme de l'âge de cinquante-cinq ans environ.

Sa figure est fine et spirituelle, son élocution facile et abondante, sa

mise extrêmement simple, son abord affable et bienveillant. Quoique son

immense fortune lui ait fourni mille occasions de rendre des services

et, par conséquent, de rencontrer des ingrats, il n'est pas resté moins

généreux ni moins confiant. On cite de lui une foule de traits

d'obligeance et de délicatesse que nous aurions quelque embarras à

signaler, nous autres frondeurs, dont l'habitude n'est pas de faire des

panégyriques. Quand Bonaparte quitta la France en 1815, il remit à M.

Laffitte cinq millions en dépôt contre un simple reçu. Quelques mois

auparavant, Louis XVIII, fuyant devant l'empereur, lui avait confié,

dit-on, le fruit de ses épargnes et le pain de son exil. Quand les

hommes de Coblentz, devenus députés par la grâce de M. de Villèle et

consorts, éliminèrent Manuel, d'héroïque mémoire, M. Laffitte accueillit

ce grand citoyen dans ses bras et paya la dette de la France.

Dernièrement enfin, dans le choix d'un mari pour sa fille, l'honorable

député de Bayonne a donné la préférence à l'héritier d'un sang illustre

versé par les mains ennemies et devancé, autant qu'il dépendait de lui,

une grande réparation générale.

Quelques censeurs austères ont reproché à M. Laffitte des habitudes

aristocratiques et un luxe dont l'industrie, pourtant, ne lui a jamais

su mauvais gré. C'était méconnaître la nature véritable de son

caractère, plébéien par principes, indépendant par goût et retrempé par

de longs travaux politiques. Cet amour de l'indépendance a failli faire

perdre, un moment, à M. Laffitte la popularité dont il n'a cessé de

jouir. On sait qu'il se prononça, dans le temps, en faveur de la

réduction de la rente, proposée par M. de Villèle dans l'intérêt des

émigrés, et que cette démarche, résultat de ses études sur le crédit,

fut considérée comme une espèce de défection. Loin de se rétracter, M.

Laffitte persista dans sa résolution, que l'expérience a justifiée

depuis et que plusieurs députés libéraux, mieux éclairés, appuient

aujourd'hui de leurs suffrages. Il est désormais reconnu que le droit de

l'Etat est d'emprunter au taux le plus modéré, et que c'est pour le

gouvernement un devoir d'user de ce droit, puisque la nation au nom de

laquelle il agit, forte de trente-deux millions d'hommes, est le plus

solide de tous les débiteurs. M. Laffitte a eu l'honneur de faire

triompher cette doctrine si essentielle à la prospérité du crédit

public, et dont la France retirera quelque jour des avantages

incalculables, quand elle voudra parler haut en Europe.

L'ancien Figaro · 第 13 / 18 段