fut une courte trêve. Charles X supportait avec impatience le cabinet
Martignac; il disait volontiers à ses favoris que de tels ministres
compromettaient la dignité de la couronne. Bientôt, il voulut les
contraindre à revenir sur toutes les concessions, à retirer une à une
les garanties données. Ainsi il dépopularisa un ministère populaire,
ainsi il lui enleva la majorité à la Chambre. Déjà cependant il avait
d'autres projets, il songeait à d'autres hommes. Les ministres le
comprenaient. «Nous ne sommes, disaient-ils, qu'un cabinet de
transition.» Ils savaient bien le nom des hommes sur lesquels le roi
avait jeté les yeux. Ils devaient être le trait d'union entre le
ministère _déplorable_ et le ministère _incroyable_.
Le ministère incroyable devait être présidé par M. de Polignac. C'est au
descendant de la favorite de Marie-Antoinette que Charles X allait
confier la destinée de la royauté légitime. Ce choix, connu dans le
public, soulevait l'opinion, ce nom de Polignac semblait gros de
catastrophes. Aussi, jusqu'au jour où le cabinet incroyable sera
officiellement constitué, allons-nous voir le _Figaro_ attaquer de
toutes les forces de son esprit l'homme et ses tendances.
1er janvier 1829.
LES VOEUX.
..... Pourquoi donc te faire des voeux à toi-même, Figaro? le monde,
plus que jamais, n'est-il pas de ton domaine exclusif; plus que jamais,
n'est-il pas rempli de charlatans? regarde! Les charlatans tout partout,
à la tribune, au barreau, au théâtre; à la Sorbonne, surtout: les uns
vendent de la constitution, les autres du despotisme; celui-ci de la
modération, celui-là du matérialisme; son voisin, de la philosophie et
de l'éclectisme.
Cependant, voilà mes souhaits de bonne année:
Qu'il y ait toujours en France un Opéra, des fermiers de jeu, des
faiseurs de vers, des maîtres de philosophie et de méchants comédiens;
Que M. Sosthène se maintienne aux Beaux-Arts; M. de Vaulchier, aux
Douanes; M. Marcassus de Puymaurin, à la Monnaie; M. Amy, au Conseil
d'Etat;
Qu'il se trouve toujours en France quelques milliers de bonnes âmes bien
patientes et assez peu difficiles pour se contenter chaque jour d'un
journal comme le mien.
ENQUÊTE.
Le ministère du commerce
Des contes bleus dont il nous berce,
Pour son honneur, fait grand fracas;
Mais le crédit public s'altère,
Et nous faisons fort peu de cas
Du commerce du ministère.
BIGARRURES.
M. de Pourceaugnac, futur président du conseil, est arrivé hier soir de
Limoges.
* * * * *
Quel moyen va-t-on employer pour guérir les maux de la France? M. de
Villèle usait de la saignée, M. de Mart..... penche pour la diète; on
pense que M. de Pourceaugnac sera pour les douches, car il a toujours
peur des apothicaires.
COUPS DE LANCETTE.
Si l'on ajourne indéfiniment les Chambres, nos députés pourront passer
leur temps au jeu de paume.
* * * * *
La Congrégation a essayé plusieurs fois de faire endosser à M. de
Polignac un habit de ministre, mais M. de Polignac n'a encore pu passer
que la Manche.
* * * * *
Il paraît qu'un ambassadeur en Angleterre est un homme qui va et
vient[10].
* * * * *
Encore une ou deux courses de Douvres à Calais, et M. de Polignac
passera pour le véritable don Quichotte de la Manche.
* * * * *
M. de Martignac espère que M. de Polignac le gardera à cause de la
reine.
* * * * *
M. de Polignac commence à s'apercevoir que le télégraphe le fait aller.
Mercredi 21 et jeudi 22 janvier 1829.
MONSIEUR DE POLIGNAC.
C'est le petit bonhomme du baromètre politique: dehors quand il fait
beau, dedans au moment de l'orage; à Londres, quand le pouvoir est tant
soit peu constitutionnel; à Paris, quand la France est menacée d'un
envahissement jésuitique. On dirait un aide de camp de Wellington,
traversant la Manche à tous les moments pour porter les ordres du
généralissime des gouvernements rétrogrades.
Il va, vient, retourne, revient encore, comme ces coureurs d'héritages
qui visitent tous les moribonds dont ils ne sont pas les parents,
attendant que le hasard ou l'importunité leur vaille une succession.
Tout ministre partant semble lui devoir son portefeuille, comme tout
oiseau absent doit son nid au coucou.
Jusqu'à présent, ses voeux et ses courses furent trompés. Des amitiés
pressantes, des affections de parti toutes paternelles, ne le purent
élever jusqu'au ministère; cette fois, il paraît avoir plus de chances.
On dit que Nos Excellences le rappellent elles-mêmes et qu'elles vont se
le donner pour maître. Dieu! que ce sera plaisant! le joli combat! la
drôle de lutte! M. de Polignac seul contre la nation! Seul? non pas; il
aura avec lui, comme seconds dans cette passe d'armes, MM. Villèle et
Peyronnet; pour hérauts, il aura MM. Portalis et Martignac; car ceux-ci,
ils seront de tout ce qu'on voudra, excepté d'une administration
libérale. Ils avaient la balle assez belle pourtant; mais ils ne l'ont
pas su jouer et l'ont maladroitement lancée au côté droit, où M. de
Polignac arrive assez à temps pour la prendre au bond.
M. de Polignac, son nom est dans toutes les bouches depuis trois jours;
il doit se dire, comme le lièvre de La Fontaine:
Je suis donc un foudre de guerre!
Que de cris d'alarme parce qu'il monte! Eh! bonnes gens, il n'est pas
encore en haut; et puis on descend si vite sur ce plan incliné, quand on
est poussé par tout un peuple et qu'on ne trouve pour point de
résistance qu'une coterie haïe et méprisée.
Les sacristains se réjouissent, on danse au noviciat de la rue de
Sèvres, les neuvaines se multiplient; n'ayez pas peur. MM. Portalis et
Martignac tomberont, c'est possible, c'est probable; ils pouvaient
devenir populaires, ils ne l'ont pas voulu; mais que M. de Polignac les
remplace, ce n'est pas sûr. Que ferait-il là? voyons! Il restituerait
aux jésuites ce qu'ils ont perdu; or, qu'ont perdu les jésuites, sous
les ministres actuels? rien du tout. M. de Portalis les aime trop pour
leur avoir fait la moindre peine, et M. de Martignac aime trop le
ministère pour ne s'être pas ménagé en secret, par des concessions,
l'affection des bons pères. M. de Polignac voudra faire de la politique
de dévote, mais on lui rira au nez. Les Chambres prendront cela comme
une plaisanterie, et la plaisanterie tue; elle a tué M. de Villèle, plus
fort que M. de Polignac. C'est une arme redoutable au moins, contre
laquelle il n'y a que la raison; et dites-moi où sera la raison,
c'est-à-dire la justice, le bon sens constitutionnel, si M. de Polignac
est au ministère.
M. de Polignac n'aime pas la Charte, c'est un goût comme un autre. On
peut être un excellent homme sans aimer la Charte, mais non un ministre
passable dans un pays où elle est la loi d'où toutes les lois découlent.
Le prince du pape refusa à la Chambre des pairs de prêter serment à la
Charte; il était bien libre: on ne peut contraindre un fiancé, malgré
lui, à jurer fidélité à la femme qu'il déteste; mais alors le fiancé
n'épouse pas, et M. de Polignac est pair, et il veut toujours être
ministre!
Cela ne peut guère s'arranger. Il fera mauvais ménage et ne prendra la
Charte que pour la répudier. La malheureuse! elle a été assez maltraitée
déjà par M. Decaze et par M. de Villèle; ils lui ont fait toutes sortes
d'avanies, ni plus ni moins que si elle eût été roturière. M. de
Polignac ira plus loin encore, il la fera reléguer au sceau des titres,
comme le sultan met dans un sérail particulier la sultane Validé.
Et vous croyez que cela durera? On l'a dit à M. de Portalis, et il l'a
cru, parce qu'il est facile à tout croire; on l'a dit à M. de Martignac,
qui ne l'a pas cru, lui, parce qu'il est fin; mais il a duré autant que
le ministère Laferronnays, il durera autant que le ministère nouveau.
Dans un ministère en _gnac_, il est légitime; il y entrera. Qu'est-ce
que cela peut lui faire? Il n'est pas compromis par ses actes; les
préfets sont ceux de M. de Villèle, la loi de la presse celle de M. de
Peyronnet, la censure dramatique celle de M. de Corbière; il a fait
quelques promesses, il les expliquera dans le sens du pouvoir absolu;
pas si franchement pourtant qu'il ne les puisse bien retourner aux idées
libérales, parce qu'il voudra être aussi du ministère qui succédera à
celui dont on fait honte d'avance à M. de Polignac.
Le nom du futur ministre froisse l'opinion publique; il est impossible
que M. de Polignac l'ignore. Il a la conscience de cette répugnance
générale; peut-être n'osera-t-il pas la braver. S'il s'y hasarde, la
guerre sera chaude et courte. Bataille morbleu! bataille! Tant mieux.
Garde à vous, mes amis!... Chargez vos canons; pour moi, mon escopette
est bourrée. En ligne! et nous allons bien rire.
COUPS DE LANCETTE.
M. de Polignac vient de faire, dans la Chambre haute, une déclaration
d'amour à la Charte. M. de Polignac est un amant discret; il y avait
plus de quinze ans qu'il tenait sa passion secrète[11].
* * * * *
La France espère que ses députés uniront la force à l'adresse.
* * * * *
L'union annoncée de M. de Polignac avec la Charte ne passera jamais pour
un mariage d'inclination.
Dimanche, 25 janvier 1829.
GLOSSAIRE POLITIQUE.
_Ordre légal._--Machine pour enrayer.
_Opinion publique._--Thermomètre.--Nos ministres, depuis quinze ans, y
ont lu tout de travers. Ils ressemblent à des fous qui s'habilleraient
en nankin quand le mercure est _à rivière gelée_, et prendraient un
carrick quand il est à _Sénégal_.
_Héros._--Ne se dit plus que dans _le Vétéran_, à Franconi; chez lord
Wellington et le prince de Hohenlohe.
_Petits séminaires._--Écoles militaires.
_Éloge._--Dans la _Gazette_.--Paire de soufflets.
_Mendiant._--Se faire mendiant, c'est s'assurer un logement, du travail
et du pain pour le reste de ses jours.
_Bataille._--Livrer bataille à un voisin, détruire ses flottes, prendre
ses villes, tout cela prouve qu'on est en pleine paix et que la
meilleure intelligence règne entre les deux nations.
_Libérateur._--Celui qui met une république dans sa poche.
_Usurpateur._--Celui qui met un royaume dans son portefeuille.
COUPS DE LANCETTE.
Toutes les fois que les absolutistes croient pouvoir tuer la Charte, ils
appellent M. de Polig... pour l'administrer.
* * * * *
Quoiqu'en sa faveur la cour penche,
Il est d'un trop mince acabit;
Qu'il passe et repasse la Manche,
Il n'endossera pas l'habit.
* * * * *
M. de Polignac va passer avec le paquebot de Londres, un bail de trois,
six ou neuf, pour le départ ou le retour.
CHARYBDE ET SCYLLA.
Nous pourrions bien, chose incroyable,
Regretter un peu Martignac,
Si nous tombions, chose effroyable!
De Martignac en Polignac.
COUPS DE LANCETTE.
M. de Polignac a fait insérer dans plusieurs journaux sa protestation
d'attachement à la Charte.
Et l'amour vient sans qu'on y pense.
* * * * *
On dit que la Chambre va reprendre l'acte d'accusation des anciens
ministres; la France n'a pas attendu si longtemps pour les condamner.
* * * * *
M. P... a fait une déclaration d'amour à la Charte; Tarquin, aussi,
assurait Lucrèce de son respect avant.........
J'AI DU BON TABAC.
Le Trésor a des millions dans ses sacs,
Et la Régie encor garde par entreprise
Le monopole des tabacs.
Monsieur Roy dit que c'est de bonne prise.
* * * * *
M. de Polignac retourne aujourd'hui à Londres.
Jean s'en alla comme il était venu.
* * * * *
La loi sur le monopole des tabacs blesse tous les droits, quoiqu'elle
ait l'air d'avoir pour elle tous les droits réunis.
Mercredi, 18 février 1829.
MONOPOLE DES HARICOTS[12].
On assure que S. Exc. Mgr le ministre des finances doit porter, vers la
fin de ce mois, à la Chambre des députés un projet de loi sur les
haricots devant être mis en régie. Quelqu'un, que nous avons tout lieu
de croire au fait des choses ministérielles, a la bonté de nous
communiquer le projet et l'exposé des motifs que M. Roy a préparés. Nous
offrons à nos lecteurs ces deux pièces, qui deviendront peut-être
historiques, comme la loi sur le monopole des tabacs, et les bonnes
raisons dont le ministre l'a appuyée en la présentant.
EXPOSÉ DES MOTIFS.
_«Messieurs_,
«Notre amour pour l'ordre légal vous est connu: vous savez si nous
voudrions faire quelque chose qui fût une violation des droits communs.
Vous nous rendez la justice de croire à la pureté de nos intentions et à
la bienveillance toute particulière que nous portons à la classe
intéressante des cultivateurs.
«Nous venons cependant vous proposer une mesure exceptionnelle et que
vous qualifieriez peut être d'attentat à la liberté de la culture, si
nous ne prévenions des interprétations fâcheuses.
«Le besoin excuse bien des choses.
«43,000,000 sont un argument, selon nous, sans réplique aux objections
que l'on fait contre le monopole des tabacs; 300,000,000 ne nous
semblent pas moins concluants en faveur du monopole des haricots.
300,000,000! Oui, Messieurs, nous estimons à ce taux le produit de
l'impôt dont nous venons vous proposer de frapper le légume qui nourrit
à lui seul peut-être un cinquième de la population française, et auquel
Soissons ne doit pas moins sa renommée qu'à la victoire de Clovis contre
Siagrius, à la défaite de Charles le Simple et au trop fameux tournoi de
1559. 300,000,000! et nous avons besoin d'augmenter les revenus de
l'Etat.
Cette nécessité vous est démontrée. L'administration est fort coûteuse,
quelque zèle que nous mettions à réduire les gros traitements. Comment
voulez-vous que nous donnions moins de 15 à 20,000 fr. à nos employés
supérieurs? Un petit marchand, un industriel, un homme de lettres,
travaillent nuit et jour pour gagner de 5 à 6,000 fr.; nos chefs de
division travaillent beaucoup moins et gagnent beaucoup plus, c'est dans
l'ordre; l'usage le veut ainsi avec raison. Il faut que nous trouvions
des fonds pour les majorats à faire aux nobles pairs qui rendront des
services à la France: idée lumineuse que nous avons eue et qui eût
honoré nos prédécesseurs. Il faut que nous puissions trouver de quoi
pensionner les hommes qui ont besoin d'être aidés par le gouvernement,
comme, par exemple, M. le baron Louis... L'impôt sur les haricots
pourvoira à tout cela.
«Est-il nécessaire que nous vous démontrions la légitimité de cet impôt?
D'abord il est constitutionnel tout autant que celui des tabacs; ensuite
il rapportera 300 millions, ce qu'il faut surtout ne pas perdre de vue.
«Les haricots ne se cultiveraient, dans le système du projet de loi, que
pour le gouvernement. Un mode de perception de l'impôt serait établi,
et des agents seraient préposés aux recettes et à l'inspection de la
culture. On dira, Messieurs, que cela est impossible; tout est possible
au génie de la fiscalité.
«Une considération vous décidera, j'espère, et celle-là nous la
réservions pour la dernière, afin de vaincre des répugnances, si, dans
une assemblée aussi sage, aussi éminemment éclairée, il y avait des
hommes assez peu versés dans l'économie politique pour se refuser à un
projet que nous ne craignons pas d'appeler sublime, bien qu'il soit
notre ouvrage. Cette considération, la voici. Le vin et les liqueurs
fortes payent un impôt parce qu'ils sont dangereux; la presse est
imposée en raison des périls où elle peut mettre la monarchie et la
vanité des hommes d'État: laisserons-nous plus longtemps le haricot sans
responsabilité morale?
«Que celui de vous, Messieurs, qui croit les haricots innocents et sans
danger pour la société, rejette la loi que M. Syryès de Mayrinhac,
directeur de l'agriculture, va avoir l'honneur de vous lire; nous y
consentons.»
PROJET DE LOI.
TITRE Ier.
_Art._ 1er. La culture des haricots est faite au profit du
gouvernement et administrée par lui.
_Art._ 2. Tout cultivateur doit sa récolte au gouvernement; il la
versera en nature dans les sacs de l'État, si mieux il n'aime la
racheter par une somme fixée à 50 centimes par litre pour les haricots
blancs, et 70 centimes pour les haricots rouges, noirs, gris,
flageolets, et autres, dits _haricots de fantaisie_.
_Art._ 3. Le gouvernement pourra donner des licences pour la culture
des haricots à ceux des sujets français qui auront rendu d'importants
services à la monarchie.
TITRE II.
_Art._ 1er. Dans chaque commune, un agent sera préposé à l'inspection
de la culture des haricots.
_Art._ 2. Cet agent sera nommé par notre ministre des finances, sur la
présentation d'une liste de candidats désignés par l'élection.
_Art. 3._ L'élection sera faite par l'assemblée des notables des
communes.
_Art. 4._ Composeront l'assemblée des notables:
1º Les évêques, curés, vicaires et desservants;
2º Les maires et adjoints;
3º Les percepteurs et receveurs des contributions;
4º Les officiers de tous grades de terre et de mer retraités avec 600
francs de pension au moins.
_Art._ 5. Chaque agent recevra un traitement de 2,000 fr.
_Art._ 6. Il y aura un _directeur général des haricots_ aux
appointements de 25,000 francs.
_Art._ 7. Le commerce des haricots sur les marchés et places ne pourra
être fait que par des débitants patentés par nous.
_Art._ 8. Toute contravention aux dispositions de la présente loi sera
punie d'une amende de 10,000 francs au moins et de 100,000 francs au
plus.
Fait, etc.
On dit que si cette loi passe aux Chambres cette année, à la session
prochaine, le ministre en présentera une plus importante encore sur les
cornichons. Le _projet des cornichons_ s'élabore déjà, à ce qu'on
assure, dans les bureaux.
COUPS DE LANCETTE.
M. de Martignac est un homme qui parle, mais ce n'est pas un homme de
parole[13].
* * * * *
Quand le gouvernement adresserait aux contribuables un million de
remerciements, il leur serait encore redevable d'un milliard.
* * * * *
M. le ministre des finances a occupé la tribune pendant toute une
séance, avec le budget. On n'en est jamais quitte à bon marché.
* * * * *
Nos faiseurs de budgets ont toujours trouvé des dépenses pour augmenter
la recette; mais ils n'ont pas encore cherché la recette pour diminuer
la dépense.
* * * * *
Le ministère est tout honteux, il n'ose regarder ni à droite ni à
gauche.
* * * * *
On croit que M. de Martignac est à la fin de sa période; bientôt,
peut-être, on pourra dire au général Sébastiani:
Tu nous as fait, Horace, un fidèle rapport;
Enfin, la loi triomphe et Martignac est mort.
Samedi, 4 avril 1829.
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
M. L'ABBÉ FEUTRIER ET M. FRAYSSINOUS.--M. LE VICOMTE DE MARTIGNAC ET
M. DE CORBIÈRE.--M. DE PORTALIS ET M. DE PEYRONNET.
M. l'évêque de Beauvais est le plus joli de tous les ministres qui se
sont succédé depuis la Restauration. Son Excellence a la main belle, la
jambe superbe, le maintien élégant, un teint pétri de lis et de roses;
les chérubins n'ont pas plus de fraîcheur et les archanges plus de
majesté. Aussi, quand M. Feutrier monte en chaire ou à la tribune, les
regards de toutes les dames se portent incontinent sur lui: chacun
admire l'air de béatitude et de satisfaction répandu sur toute sa
personne, et le silence règne sans le secours de la sonnette du
président. Ce n'est pas que M. de Beauvais soit un homme éloquent, un
Cicéron, un Démosthènes, pas même un abbé Maury; mais Son Excellence a
de si blanches mains, une si large croix d'or descend sur sa poitrine,
un anneau si brillant orne ses doigts de rose, que l'attention se porte
involontairement sur lui et qu'on l'écoute même avant qu'il ait parlé.
Il parle enfin, et ceux qui l'ont entendu prêcher au faubourg
Saint-Germain ou qui l'ont vu officier pontificalement à Beauvais, le
retrouvent à la tribune tel qu'il leur apparaissait dans la chaire et
sous le dais. Tous ses discours exhalent un parfum des saintes Écritures
et présentent le rare assemblage des formes allégoriques du mandement et
de la grâce touchante de l'homélie.
M. l'évêque d'Hermopolis, son prédécesseur, était, sous tous les
rapports, un homme différent: un corps maigre et petit, un teint jaune
et bilieux, une voix sévère, des formes anguleuses, le distinguaient de
M. Feutrier. Celui-là n'eut jamais les suffrages des dames: sa tête
était clair-semée de cheveux blancs qu'il laissait flotter sur ses
épaules, à l'instar des prophètes, et pourtant, malgré les défauts d'un
débit mal accentué, il produisait plus d'effet à la Chambre. M. Feutrier
parle pour ne rien dire, ou plutôt, encore peu habitué aux usages
parlementaires et craignant de se compromettre, il borne ses harangues à
quelques lieux communs qui laissent après lui sur la même question les
mêmes incertitudes.
Telle est la tactique ordinaire de M. de Martignac. Prodiguer les
démonstrations sentimentales à défaut d'arguments, ménager ses
adversaires dans l'impuissance de les combattre, parler de ses chagrins
ministériels et des dégoûts de la puissance avec une candeur qui fait
toujours des dupes: voilà le système adopté par M. le ministre de
l'intérieur. Son Excellence a d'ailleurs un vrai talent d'élocution: sa
voix flexible et sonore se prête facilement à l'impression qu'il veut
produire; mais cette impression est toujours fugitive, parce qu'elle
n'est pas le résultat d'une conviction profonde. Tout le monde admire
l'orateur, chacun est ébloui, charmé de ses paroles; mais personne ne
change d'avis après qu'il a parlé. Nous avons vu, il y a peu de jours,
Son Excellence recevoir les félicitations des membres de tous les côtés
de la Chambre qu'elle avait essayé de mettre en contradiction avec
eux-mêmes; à droite et à gauche, on rendait justice à l'écrivain
élégant, au déclamateur habile, mais on ne lui apportait pas une seule
voix.
Admirons, toutefois, dans M. le ministre de l'intérieur l'influence
prodigieuse qu'un simple changement de position exerce sur les hommes.
Je me souviens qu'il y a quatre ou cinq ans, lorsque M. de Martignac
était simple directeur général sous le ministère Villèle, il défendait
avec chaleur la plupart des mesures proposées par le triumvirat
déplorable. Son accent, aujourd'hui souple et insinuant, était fier et
insultant pour le côté gauche; cette poignée de membres échappés aux
fraudes électorales, cette minorité décimée semblait à peine digne de
ses regards ou de sa pitié. Maintenant tout est changé: M. de Martignac
réserve son ironie pour les castors de M. de Sallaberry et ses
politesses pour M. Etienne. Lequel croire de bonne foi, du directeur
général de 1824 ou du ministre de 1829? Aussi, Son Excellence a-t-elle
beau protester de sa franchise, les députés lui disent en face que sa
franchise est la première de toutes les finesses et que les montagnes
changent plutôt de place que les hommes de principes.
Quoi qu'il en soit des antécédents de M. de Martignac, nous ne lui
ferons pas l'injure de le comparer à M. de Corbière. Celui-ci était un
ours dans toute la force du terme, un brutal, un vrai paysan du Danube,
à l'éloquence près; nulle politesse envers les femmes, pas le moindre
sentiment des convenances, l'habitude de ne répondre à aucune lettre,
une paresse incurable, une insouciance de bonne renommée véritablement
extraordinaire. M. de Martignac est d'une exquise urbanité, galant et
respectueux avec les dames, obligeant avec tout le monde, même dans ses
refus, et très-jaloux, quoi qu'il ait dit, de la faveur publique. Ses
yeux bleus sont pleins de douceur, ses manières engageantes, son abord
très-affable. Quand on les quitte, ses collègues disent: _Je vous
salue_! M. de Martignac ajoute en souriant: _Adieu_! Sa mise est
recherchée sans affectation, et les dames des tribunes, auxquelles il
tourne le dos, trouvent que son toupet de cheveux gris produit plus
d'illusion que la perruque de M. Portalis.
M. Portalis est, de tous les ministres, celui que la nature a le plus
disgracié, après M. Decaux! Figurez-vous un gros homme enveloppé, depuis
la tête jusqu'aux pieds, d'une énorme simarre ou soutane et portant à
la main un petit chapeau à trois cornes: tel est l'aspect que présente
M. le garde des sceaux lorsqu'il s'avance, précédé de deux huissiers,
vers le banc des ministres. Sa figure, composée de traits lourds et
insignifiants, est celle d'un vieux procureur ou d'un de ces curés de
village que je rencontre souvent dans les boutiques de lithographies.
Rien de spirituel, de pensif ni d'énergique ne se lit sur son front; la
face de la Justice, telle qu'on la gravait jadis en cul-de-lampe sur le
_Bulletin des lois_, n'avait rien de plus impassible que celle de M.
Portalis. Son organe sourd et parfois nasillard, sa lenteur naturelle ou
calculée et ses subtilités de légiste lui donnent quelque ressemblance
avec ces prêtres de l'antiquité chargés de rendre les oracles. Mais,
malheureusement, le temps des oracles est passé, et la Chambre prête
rarement une oreille attentive aux paroles de M. le garde des sceaux.
Chacun sait qu'il a été porté au pouvoir par l'influence du nom de son
père, et l'on ne s'occupe guère de le troubler dans la jouissance de sa
succession.