Fut renvoyé, mais renvoyé trop tard.
Un autre vint aussitôt son départ,
Ayant en main des armes toutes prêtes
Et promettant... Las! il ne donna rien;
Si n'est pourtant un fameux protocole
Qu'on applaudit et qu'on crut sur parole:
Tant son auteur avait l'air bon chrétien.
«Mes chers amis, disait-il, l'âme émue,
Plus n'ayez peur pour vos arbres chéris:
J'en prendrai soin: je vois ce qui les tue,
Ce sont ces vers... Race affreuse, péris!
Ne faut-il pas qu'à la fin tu recueilles
Le juste prix de tes noirs attentats...
Mort aux censeurs!...» Il dit, étend le bras,
Frappe un grand coup... Mais qu'advint-il?... Hélas!
Avec les vers il fit tomber les feuilles!
COUPS DE LANCETTE.
Les ministres se plaignent de la Chambre; ils eussent préféré des
injures à de mauvais traitements.
* * * * *
Quoi qu'en ait dit avant-hier M. de Vaulchier, il vaut encore mieux
mettre des effets au Mont-de-Piété qu'à la poste.
Mardi, 22 juillet 1828.
FIGARO SANS LANCETTE.
On ne l'a pas désarmé...
Mais, en vérité, je vous le demande, est-il bien généreux à lui de
piquer de pauvres diables qui sont par terre?
Vous croyez donc que les méchants, les intrigants, les insolents et tant
de sottes gens sur lesquels vous frappez si fort, sont guéris du besoin
de faire le mal, de la soif de l'ambition, de la mauvaise habitude
d'insulter à ce qu'ils ne peuvent détruire?
Eh! non, mille fois non. Je crois mon pays tout aussi peuplé de sots et
d'hommes à conscience élastique qu'il l'était naguère; mais quand ces
derniers ne trouvent pas chaland pour leur marchandise, et que les
autres n'ont plus l'espoir d'être estimés au-dessus de leur propre
valeur, c'est-à-dire quand tout ce qu'il y a de bas, de vil et de nul
est à peu près réduit à rien, _Figaro_, qui se sent du courage, mais non
pas un mauvais coeur, fait rentrer sa lancette dans sa bourse de
vétérinaire, en attendant le jour où ses victimes relèveront la tête
comme pour lui demander encore quelque piqûre.
Et voilà _Figaro_ qui va cesser d'être piquant.
Vous pourriez trouver le jeu de mots joli, s'il venait de vous; mais,
moi, je vous le donne pour détestable. J'aurais voulu trouver quelque
autre expression qui rendît mieux votre pensée, afin de vous priver du
calembour: il est fait; pardonnez-le-moi, et je poursuis.
Quand nous étions sans cesse en butte aux petites vengeances d'une
administration ridiculement tyrannique, il y avait peut-être quelque peu
d'honneur à frapper les vainqueurs avec les chaînes qu'ils nous
donnaient eux-mêmes; peut-être n'était-il pas non plus trop indigne d'un
caractère estimable de faire mourir la censure du mépris que, grâce à
nous, elle s'inspirait à elle-même. Mais où est cette déplorable
administration? De combien il faudrait regarder au-dessous de soi pour
apercevoir ce qui reste de cette censure! Il est beau de se mesurer
contre des forces supérieures, il est honorable même d'être vaincu après
une résistance vigoureuse; mais à quoi bon de combattre des moulins à
vent au repos! Le héros de la Manche attendait que les ailes tournassent
afin de les pourfendre.
Ainsi, c'est chose convenue, nous vous laisserons en repos, pauvres
diables encore tout saignants des blessures que vous vous attirâtes! Et,
tournant nos regards vers les théâtres qui tombent, vers la littérature
qui languit, nous ne piquerons plus que pour exciter de jeunes talents à
entrer dans la bonne route, que pour faire sortir de leur long sommeil
des auteurs endormis sur leurs lauriers.
Mais vous, que votre défaite met à l'abri de nos coups, songez que nous
ne laisserons pas rouiller l'arme qui vous effraya tant de fois; c'est
fraîchement aiguisée que nous la remettons en poche. Mais _Figaro_,
toujours fidèle à sa mission, veillera sur vos faits et gestes, et
souvenez-vous qu'il est prêt à se remettre seul en campagne dès qu'il
vous reverra, en tête de nouvelles troupes, prêts à faire le siége de
nos libertés.
_Figaro_, bon ennemi, épargne le sot ou le méchant à terre, le méprise à
genoux, mais, debout, le frappe toujours.
* * * * *
Pendant quelques semaines, en effet, _Figaro_ s'abstient. Le ministère
Martignac donnait alors des espérances. Mais bientôt les illusions
s'évanouissent, et le barbier reprend sa lancette plus acérée que
jamais.
Vendredi, 1er août 1828.
FIGARO A SES LECTEURS.
Trois jours après leur mort, les jésuites ressusciteront en la personne
d'Escobar-Portalis. Qui croirait qu'en termes de droit six mois
signifient quinze jours, et que ce seul délai soit accordé aux journaux
pour fournir le cautionnement? C'est cependant ce qui résulte d'une
ordonnance insérée avant-hier dans le _Bulletin des Lois_ et hier dans
la partie officielle du _Moniteur_. _Figaro_ pourrait demander à la
justice justice de la justice de M. le ministre de la justice:
peut-être, ayant mille fois raison, ne lui donnerait-on pas cent fois
tort; il préfère, et tous seront, je crois, de son avis, remplir les
formalités dans l'espace de temps dévolu. Bien que le domaine de la
politique lui soit désormais ouvert, il se bornera à graviter tant bien
que mal dans son ancienne sphère, il ne changera rien à son format et
aux conditions de la souscription.
Vendredi, 8 août 1828.
LE CAUTIONNEMENT VERSÉ.
LE COMTE, FIGARO.
_Le comte._ Tu as l'air soucieux, _Figaro_?
_Figaro._ J'ai sujet de l'être; lisez.
(_Le comte lit._)
CERTIFICAT DE CAUTIONNEMENT DE JOURNAL
«Je, soussigné, maître des requêtes, directeur du contentieux des
finances, remplissant les fonctions d'agent judiciaire du trésor royal,
certifie que les propriétaires du journal intitulé: _Figaro_, publié à
Paris, ont fourni dans mes mains, et en exécution de l'article 2 de la
loi du 18 juillet 1828, un cautionnement de six mille francs de rente
trois pour cent, inscrite au Grand-Livre de la dette publique.
«En foi de quoi j'ai délivré le présent certificat.
«Paris, le sept août 1828.
«_Signé_: DELAIRE.»
Eh bien! _Figaro_, bénis donc la providence ministérielle: un champ plus
vaste se déroule devant tes pas; tu peux marcher dans ta force et dans
ta liberté!
--Ma foi, Monseigneur, je ne dois pas être fier d'une patente de bavard
politique qu'on me force d'acheter le pistolet sur la gorge.
--C'est un passeport pour aller à la fortune.
--Je n'aime pas qu'on vide mon escarcelle sous prétexte qu'elle n'est
pas assez pleine. Plaisante spéculation que celle qui commence par me
dévaliser pour m'enrichir!
--Plains-toi, je te conseille; te voilà arrivé de plein saut à
l'émancipation de l'homme fait.
--Je n'avais pas besoin de permission pour m'émanciper.
--On t'ouvre le monde pensant.
--C'est pour tuer la plaisanterie qu'on a élargi la politique. La
plaisanterie est une balle élastique qui rebondit sur toutes les
intelligences; la politique spéculative, une nuée qui passe au-dessus de
bien des têtes.
--Tu n'es jamais content. Tu criais que tu étais à l'étroit...
--Maintenant, je suis trop au large. Je veux un habit à ma taille. Le
premier me blessait, celui-ci m'embarrasse; l'un m'ôtait tout mouvement,
l'autre est capable de me faire tomber à chaque pas. Je suis forcé de
faire la dépense du costume: mais du diable si je le mets.
--Te voilà donc traîné à la remorque du siècle, toi qui ne cessais de
crier: En avant!
--Sans doute, mais chacun à son poste. Pendant que les gros faiseurs,
les aristocrates du journalisme, s'amuseront royalement à courre le
cerf, j'attendrai les lièvres au trébuchet: cela convient mieux à ma
paresse et à mon génie.
--Mais, sot que tu es, on t'a délivré ton port d'armes; il faut en user.
--C'est parce qu'on m'y invite que je m'y refuse; je crains les
ministres, même quand ils nous font des présents.
--Où vois-tu le piége?
--Dans la livrée de penseur que l'on me jette. C'est un guet-apens!
J'amusais; on veut me rendre ennuyeux. On me fait la courte échelle pour
que je sorte de mon piédestal. Le mauvais plaisant fait plus de
blessures mortelles que le grave dissertateur. On ne veut que
m'interdire cauteleusement la verve du premier rôle, en m'offrant la
gloire du second. C'est une défense indirecte, une flatterie jésuitique
pour me donner de l'amour-propre et changer mon allure d'étourdi en
manière de pédagogue. On veut discréditer la malice en permettant le
génie.
--_Figaro_ faire fi du génie! Voilà du neuf! c'est battre sa nourrice et
renier son père!
--Eh! mon Dieu, j'ai de l'amour-propre! Cela n'est pas permis à tout le
monde: d'accord; mais j'ai aussi du bon sens: la main habituée à
effleurer l'épiderme avec la lancette sera gauche pour manier la massue.
Je piquais, j'estropierai: c'est ce qu'on demande; on veut que j'assomme
l'abonné au lieu de lui donner le spectacle de l'acuponcture
ministérielle.
--Que feras-tu donc?
--Ce que j'ai déjà fait. Je reste au poste que l'on me veut faire
déserter, sous prétexte de paix générale, et de là je continue la guerre
à coups d'épingle contre ceux qui ne m'ont permis de les peindre à la
tribune que pour que je ne fisse pas leur caricature en robe de chambre.
--Mais tu es un être inexplicable: on te ferme les portes du salon, tu
les brises; on te les ouvre, tu recules.
--Je préfère l'escalier dérobé. J'aime la liberté, mais en contrebande;
j'ai droit à la récolte, mais je veux lui conserver l'apparence du fruit
défendu. Je suis fils d'Ève.
--Et le plus obstiné de tous.
--Je puis moissonner dans le ridicule, et vous voulez que j'aille glaner
dans les turpitudes!
--Ainsi, tu dédaignes les hautes destinées auxquelles tu pouvais
atteindre?
--Je persiste à croire qu'on veut décréditer la plaisanterie, tuer
l'épigramme: je veux les faire fleurir l'une et l'autre, en dépit de
tout; et, à ce propos, sachez que Bazile m'a révélé le secret de la
confession. Ma mère lui a dit: «Ah! qu'on a mal fait de ne pas défendre
l'infidélité sous peine de mort; ce serait alors la plus douce chose du
monde.»
ÉPIGRAMME SUR LES JÉSUITES.
A L'OCCASION DE L'ORDONNANCE QUI LEUR PRESCRIT UNIQUEMENT DE DÉCLARER
QU'ILS N'APPARTIENNENT A AUCUNE SOCIÉTÉ POSSIBLE EN FRANCE.
Les descendants de Loyola,
A Rome, contre nous avaient porté leurs plaintes.
Un saint homme d'abord est touché de leurs craintes,
Mais bientôt à leurs cris sa voix met le holà:
--Quoi! leur dit-il, vous fuyez les poursuites
De ces Français qu'un mot fléchirait aisément!
Lâches!... vous reculez devant un faux serment?
Vous n'êtes point de vrais jésuites.
COUP DE LANCETTE.
M. de Martignac avait promis de semer de fleurs le chemin des gens de
lettres, il s'est contenté de donner une giroflée à cinq feuilles.
LA FEUILLE MORTE.
De ta presse démanchée,
Pauvre feuille détachée,
Où vas-tu?--Je n'en sais rien.
L'ordonnance paternelle
A brisé la loi cruelle
Qui me servait de soutien.
Mon gérant, qui perd haleine,
Sans espoir en son placet,
Depuis ce jour me promène,
De la police au domaine,
Et du trésor au parquet.
Je vais où vont en silence
La _Gazette_ de Franchet,
Les couplets d'une excellence
Et les feuilles du budget.
TABLETTES D'UN FLANEUR.
En vertu de quelle loi les apothicaires aveuglent-ils les passants au
moyen de leurs verres de couleurs?
La police, qui veille à ce que les marchands n'encombrent pas la voie
publique, ne pourrait-elle leur défendre de gêner la circulation par des
tentes trop basses?
L'administration des contributions indirectes ne peut-elle se dispenser
de faire vendre son tabac par des épiciers, et d'obliger les honnêtes
gens, priseurs ou fumeurs, à lutter périodiquement contre les
cuisinières et les paquets de chandelles?
On demande si les gardiens du jardin des Tuileries sont des militaires
en livrée ou des valets en uniforme.
ÉPIGRAMMES.
Comme un héros, le mouchard a ses gloires.
Monsieur Vidocq, de lui-même content,
Ose publier ses mémoires.
Franchet et Delavau n'en feraient pas autant.
* * * * *
Dites-nous donc, chevaliers d'industrie,
Qui marchez le front haut, plus fier que le sultan,
Combien fait-on d'honneur, de talent, de génie,
Avec une aune de ruban?
* * * * *
Malgré les feux de la saison,
A l'Ambigu, qui ne récolte guère,
Nous promettons une heureuse moisson:
L'herbe, déjà, pousse dans son parterre.
COUPS DE LANCETTE.
Un poète de circonstance a composé des couplets en l'honneur du
ministère sur l'air des _Trembleurs_.
* * * * *
«Vous avez fait beaucoup de mal dans un département, monsieur le préfet,
eh bien! allez dans un autre.» C'est agréable pour l'autre.
ADIEUX AUX JÉSUITES.
Colporteurs de faux _oremus_,
Martyrs au nez croche ou camus,
Vos soupirs, vos _clamabimus_
Et le fameux _non possumus_,
Qu'on traduit par _non volumus_,
Ne nous ont pas beaucoup émus.
Quand vous nous dites: _eximus_,
Nous répondons: _exaudimus_.
C'est de l'ex _fulgure fumus_
_Moritur ridiculus mus_.
* * * * *
La Restauration, qui avait pris à tâche de faire la popularité de tous
ses adversaires, n'avait garde d'oublier Béranger. Les précédents procès
du chansonnier avaient été autant de triomphes pour l'opposition; peu
importe, on lui en intenta un nouveau. Et pourquoi? Pour la chanson de
_l'Ange gardien_. Toute la culpabilité reposait sur une interprétation.
Il est vrai qu'on lui reprochait aussi _le Sacre de Charles le Simple_,
_les Infiniment petits_ et _la Gérontocratie_.
M. de Champanhet, avocat du roi, prononça le réquisitoire.
En dépit de la courageuse éloquence de son défenseur, Me Barthe,
Béranger fut condamné à neuf mois de prison et à dix mille francs
d'amende.
Cette condamnation si sévère ne satisfit pas pourtant le parti
ultra-monarchique, qu'indignaient les ovations dont le poète était
l'objet. Des souscriptions s'organisaient au grand jour pour payer les
dix mille francs.
«Quelle folie! avait dit un grand seigneur, un petit écu d'amende et
vingt ans de basse-fosse: voilà comment on devait punir ce rimailleur.»
Jeudi, 11 décembre 1828.
BÉRANGER CONDAMNÉ.
La scène est dans un café.
L'EX-VIDAME DE MONTMORILLON.
J'en arrive, mon cher ami, le félon sera puni.
L'EX-BAILLI D'ÉPÉE DE TOULOUSE.
Bah! ils ont osé? c'est, ma foi, bien heureux! Je croyais la
magistrature corrompue par le ministère. Il paraît....
LE VIDAME.
Les bonnes doctrines reprennent leur empire; les journaux officiels
crient contre le citoyen Marchais, secrétaire du club, dont les faits
ont renversé notre pauvre Villèle; nos meilleurs préfets restent, et le
jacobin de Béranger est condamné.
LE BAILLI.
A la bonne heure donc! Le ciel nous devait cette joie... Garçon! du
café... Et à quoi l'ont-ils condamné? A rien, je parie; ils sont si
mous. Ils ont peur des journaux.
LE VIDAME.
Ils n'ont pas voulu encourir le blâme des honnêtes gens, et Béranger en
a pour neuf mois.
LE BAILLI.
Neuf mois de prison! quel bonheur! Garçon! un verre d'eau-de-vie... De
l'amende, point?
LE VIDAME.
Si fait: _dix mille francs_.
LE BAILLI.
Pas plus? Ce n'est guère, vraiment. Le comité directeur va payer ça tout
de suite. J'aurais voulu qu'on le condamnât à dix millions; ça aurait
fait un fonds pour l'indemnité du clergé: mon frère a gros à y prétendre
pour son abbaye de Fourmontiers. Ce cher abbé, il est bien malheureux!
Je suis sûr qu'il n'a pas, avec sa place à la cour, ses brochures et son
canonicat, quinze mille huit cents livres par an.
LE VIDAME.
Patience, mon ami, le temps fera justice de toutes ces _infâmies_.
LE BAILLI.
Ah çà, vous étiez donc au tribunal?
LE VIDAME.
Certainement, j'avais un billet parce que, voyez-vous, on donne des
billets pour la police correctionnelle, comme pour le spectacle de la
cour et pour la messe du château. Un de mes amis avait eu un
laisser-passer du parquet par son cousin, qui est allié par les femmes
au père Chonchon.
Il y avait foule, mon cher. A huit heures, toutes les places étaient
prises, et je n'ai pu entrer que parce que je connais un gendarme, fils
d'un de mes anciens vassaux, et que j'ai trouvé par hasard chez Franchet
la veille des affaires de la rue Saint-Denis. Il m'a fait asseoir à côté
d'une dame libérale, espèce de femme de sans-culotte; fort jolie, ma
foi, mise comme une duchesse, mais qui m'a indigné pendant neuf heures
d'horloge par des propos d'une atrocité révoltante.
LE BAILLI.
Et quelle espèce de monde y avait-il?
LE VIDAME.
Que sais-je? Des gens de rien; des libéraux de toutes les nuances:
chartistes, orléanistes, bonapartistes, républicains. Je suis bien sûr
que j'étais le seul miguéliste. Ah! si fait, il y en avait un autre, et
qui parle _jôliment_, sur ma parole!
LE BAILLI.
Avez-vous reconnu quelques-uns de ces damnés de libéraux?
LE VIDAME.
Par exemple! est-ce que je connais ces gens-là? La dame ma voisine les a
nommés, et je crois qu'elle a désigné le chef des jacobins, Laffitte.
C'est l'ami, le patron, l'hôte de Béranger!..... Après lui, elle a dit:
Sebastiani, Manuel...
LE BAILLI.
Manuel! L'enfer était donc de la partie?--Vous avez vu Béranger?
LE VIDAME.
Parbleu! Il est arrivé à neuf heures environ, suivi d'un avocat au
parlement... je veux dire à la cour royale, je m'y trompe toujours.
Quand il est entré, tout le monde s'est levé, excepté moi, bien entendu.
Il s'est assis au banc des avocats, tous près de moi, le scélérat! Il a
la figure bien trompeuse. Imaginez-vous que cet enragé a l'air d'un
très-honnête homme; son regard, que je croyais féroce, est doux; ses
yeux, faibles et assez spirituels, sont cachés derrière de larges verres
de lunettes; il est tout à fait chauve; son sourire n'a pas cette
grimace diabolique que je lui supposais. J'ai cherché dans son
accoutrement quelque chose qui me dénonçât le mauvais sujet; eh bien,
mon ami, rien du tout: il est mis comme vous et moi quand nous allons
dîner à Ville-d'Avray ou dans la rue de Monsieur.
LE BAILLI.
Et quelle contenance avait-il?
LE VIDAME.
Il riait décemment en parlant à ses amis; c'est pour tout dire un
criminel d'assez bonne compagnie. A onze heures, Messieurs sont venus en
robe, et l'audience a été ouverte. M. Champanhet, avocat du Roi, a pris
alors la parole. Je me rappelle heureusement très-bien l'éloquence de M.
Champanhet, et je m'en vais vous l'analyser. D'abord, il a commencé par
faire l'éloge de M. de Marchangy, qui fit, il y a sept ans, de si belles
phrases contre Béranger. Cet exorde m'a vivement touché, et il m'a paru
très-adroit. C'était justement comme si l'orateur avait dit: «Marchangy
l'illustre, le grand Marchangy, interprétait et faisait condamner le
chansonnier. J'interpréterai aussi et j'espère faire condamner le
chansonnier. Ensuite, M. Champanhet a lu des chansons que je n'étais pas
fâché d'entendre, car je n'ai pas pu me les procurer: Beaudoin les vend
si cher! Bref, les horribles chansons m'ont fort amusé. L'avocat du Roi
en a fait ressortir toute la monstruosité avec un rare talent. Pour _le
Sacre de Charles le Simple_, par exemple, il a dit une chose infiniment
ingénieuse; la voici à peu près: «Comme l'histoire est muette sur le
couronnement de Charles III, c'est un délit de faire une chanson à ce
sujet, et c'est évidemment une fiction coupable de rechercher dans nos
annales le souvenir d'un roi faible et malheureux.» Quand l'avocat a eu
foudroyé le sacre, il est passé à la _Gérontocratie_, et là j'ai été
très-satisfait. L'insolent libelliste, dont les poésies sont laides,
comme l'a déclaré l'orateur, a osé dans cette chanson dire que tout
n'est pas bien en France maintenant, et que nous autres gens
d'autrefois, nous sommes trop vieux pour gouverner une nation jeune.
J'ai trouvé que le discours de Me Barthe était d'une platitude
insupportable; les jacobins l'ont trouvé très-beau; on a applaudi; mais,
mon cher, c'est une pitié que de l'éloquence de cette sorte. Ce n'est
pas que Barthe manque absolument de talent, mais sa cause était si
mauvaise! Les juges le lui ont fait bien voir; c'était une chose si
simple et qui souffrait si peu de difficulté, qu'après une grande heure
de délibération, ils ont condamné, comme je vous ai dit, Béranger à
l'amende, à la prison. Il n'a pas paru triste du tout de cette
flétrissure.
LE BAILLI.
Une chose que j'eusse voulue, c'est que la cour eût condamné Béranger à
ne plus faire de chansons sous peine de la Bastille.
LE VIDAME.
Mais la Bastille...
LE BAILLI.
C'est parbleu vrai, ils nous l'ont abattue. Eh bien, sous peine d'être
enfermé dans un couvent.
LE VIDAME.
On ne le peut plus; car, si la chose eût été possible, ce pauvre M.
Contrafatto y aurait été conduit sans doute. Il n'y a plus de lettres de
cachet; il y a la prison pour Béranger, Cauchois-Lemaire et les autres.
LE BAILLI.
Pourvu que le rimeur n'obtienne pas l'incarcération dans une maison de
santé.
LE VIDAME.
Il n'y a pas de danger; Tivoli n'est que pour M. de Martainville.
COUP DE LANCETTE.
_La prison_, c'est le refrain que le ministère public ajoute à toutes
les chansons de Béranger.
Dimanche, 28 décembre 1828.
SOUSCRIPTION BÉRANGER.
Béranger vient d'être écroué à la Force. Si tous les admirateurs de son
génie, tous les appréciateurs de son caractère pouvaient se partager la
durée de sa peine, sa captivité ne serait pas longue; puisqu'il n'en
peut être ainsi, que du moins il soit permis de donner à ce poète
national et populaire une preuve de l'amitié qu'on lui porte. Le public
aimait à se persuader que ce n'était pas sur la modique fortune du
chansonnier que pesait cette énorme condamnation pécuniaire de dix mille
francs, si nouvelle dans les fastes judiciaires et si peu d'accord avec
nos moeurs. Cette illusion doit cesser. Béranger n'a jamais consenti à
ce qu'un libraire, en se rendant responsable de ses oeuvres, acquît le
droit d'en permettre ou d'en empêcher la publication. Cette
circonstance, déjà révélée dans le débat, se trouve pleinement
confirmée; il faut donc pourvoir au paiement de cette amende. Qui ne
sera heureux de concourir à une souscription dont le but est de
conserver à notre poète la modeste indépendance acquise par ses travaux.
On ne doit pas se méprendre sur le caractère de cette souscription: elle
n'est point une protestation contre le jugement; non qu'on puisse
contester au public le droit de s'élever contre des jugements qu'il
n'approuve pas, mais il ne convient pas aux amis de Béranger de faire ce
que Béranger n'a pas fait lui-même; ils doivent se résigner comme lui.
L'acte auquel nous proposons au public de s'associer est un témoignage
d'intérêt à l'homme, un hommage au poète que nous n'avons pu lire sans
l'aimer. Notre appel sera entendu de toutes les classes de la société,
et surtout de celle pour laquelle Béranger a toujours éprouvé une si
vive sympathie, et dont il a si bien chanté les travaux, les peines et
les sentiments patriotiques.
Les souscriptions seront reçues au bureau de ce journal, et le montant
sera versé chez M. J. Laffitte et chez M. Bérard, membres de la Chambre
des députés, chargés de les remettre à destination.
ÉTRENNES DE NICOLAS.
Nicolas fait la guerre en conscience,
Il voudrait, pour son jour de l'an,
Prendre Constantinople en dépit du sultan.
Il fera bien, d'abord, de prendre... patience.
COUPS DE LANCETTE.
M. Cousin disait dans une de ses dernières leçons:
--_Les trois quarts des choses que je dis sont absurdes._
Beaucoup de gens partagent l'opinion de M. Cousin pour l'autre quart.
* * * * *
Tant que la France aura son budget et ses jésuites, ce sera perdre son
temps que de lui souhaiter une bonne année.
1829
«L'année 1829 s'ouvrait sous les plus favorables auspices. Le calme
succédait, dans les esprits, à l'agitation; les classes moyennes, avides
de repos, accueillaient avec confiance la perspective d'une situation
exempte des inquiétudes qui troublaient, depuis trois ans, la sécurité
de leurs intérêts moraux ou le développement de leurs intérêts
matériels; les membres de l'opposition eux-mêmes, pris dans leur
généralité, tendaient à se rapprocher de la royauté légitime[9].»
C'est un moment unique dans l'histoire de la Restauration; les passions
se taisent, les rancunes semblent oubliées: c'est comme une amnistie
vraie et générale.
Cette situation, on la devait au ministère Martignac, à ses efforts, à
ses déclarations, aux gages qu'il venait de donner, aux garanties
consenties pour l'avenir. On lui tenait compte de la sincérité des
élections, de la liberté de la presse.