_Figaro_ représentait le héros de Beaumarchais un genou à terre et
prenant des notes. Aujourd'hui, la vignette change, un nouveau
personnage paraît. Figaro est debout et, d'une batte qu'il tient à la
main, il menace Basile. Une épigraphe explique l'intention: «Ah! Basile,
mon mignon, si jamais volée de bois vert!....»
Mettre ainsi en scène Basile avec son costume traditionnel, était certes
un coup de maître pour la popularité. Mais quelle audace!... La
rédaction, qui prévoit un danger, court au-devant de toutes les
accusations, et, dans l'article qui suit, ravissant d'esprit et de
finesse, explique le changement survenu tout à coup.
BASILE ET FIGARO
FIGARO (_se relevant_).
Allons! debout, les insectes ne rampent plus, ils volent; levons-nous
pour les atteindre; leur nature qui les attire vers la terre, les
empêchera bien de s'élever à la hauteur de l'homme libre.
BASILE (_arrivant_).
Ah! coquin de Figaro! Eh! que vois-je? il a changé de position.
FIGARO.
Pourquoi non? Ma vocation n'est-elle pas d'arracher le masque aux gens
de ton espèce, à quelque étage qu'ils soient logés? Comme je t'ai suivi
dans toutes tes bassesses, je te suivrai dans toutes tes
transfigurations.
BASILE.
Tu n'es pas au bout de tes courses.
FIGARO.
Aussi ai-je acheté un cabriolet pour courir plus vite.
BASILE.
Figaro, tu cours après le chaland, car tu fais réparer ta maison: plus
un magasin change d'enseigne, moins il prospère.
FIGARO.
Ne devais-je pas te manifester ma reconnaissance pour toutes les
sottises que tu me mets à même d'offrir quotidiennement au public?
BASILE.
Ma figure t'a donc paru quelque chose de bien neuf à présenter à tes
lecteurs?
FIGARO.
Je leur rends service; lithographier les imposteurs, c'est mettre un
fanal sur l'écueil.
BASILE.
Encore si c'était mon visage, ma tournure... Non, tu as voulu commettre
une impiété, te jouer avec les choses saintes; car cette vignette
représente....
FIGARO.
Basile.
BASILE.
Elle représente Tartufe.
FIGARO.
C'est chicaner sur les mots.
BASILE.
Sois tranquille, MM. Devéria, Thompson et toi, vous pouvez compter
sur.....
FIGARO.
Quelque petite dénonciation pour t'avoir fait ressemblant.
BASILE.
Oh!.... ressemblant... Quand m'as-tu vu si penaud?
FIGARO.
Quand, au milieu du parterre de l'Odéon, tu fus obligé d'applaudir à la
première représentation de l'_Homme habile_, sous peine de laisser tes
oreilles dans la salle.
BASILE.
La pièce me plaisait.
FIGARO.
Tu avais cette figure lorsqu'un de tes bons amis se fit condamner aux
dépens pour avoir attaqué en diffamation certain rédacteur qui ne
l'avait désigné que par ta profession.
BASILE.
On n'aime pas à se voir écorché dans la peau d'un confrère; et puis,
l'esprit de corps...
FIGARO.
Enfin, tu n'es jamais moins laid que cela lorsque tu apprends qu'un
honnête homme prospère, qu'un fripon est tombé, qu'un traître fait
banqueroute, qu'un absolutiste est censuré et qu'un intolérant reçoit
sur les ongles. Te voilà, lorsqu'un tribunal déclare que des traits
malins ne sont point des crimes; lorsqu'un ministre, que tu croyais à
bas, apprend que tu le calomniais déjà chez son successeur supposé. Oui,
tu es ressemblant, on t'a peint le jour où Royer-Collard fut admis à
l'Académie et le soir où Paris vainquit les ombres de la nuit par des
milliers d'illuminations.
BASILE.
Ah! drôle! jacobin! athée! scélérat! voleur! hérétique!....
FIGARO (_le menaçant_).
Ah! Basile, mon mignon, si jamais volée de bois vert.....
COUPS DE LANCETTE
M. de V. se croit plus grand que la girafe.
* * * * *
M. de P. veut armer la main de la justice d'une paire de ciseaux.
* * * * *
M. de T. réclame les deux derniers volumes d'un roman intitulé: _les
Trois Soufflets_; il n'en a reçu qu'un.
* * * * *
Les élèves de M. Récamier aiment mieux aller en prison qu'à son cours.
* * * * *
MM. les gendarmes n'aiment pas les trottoirs, cela n'est pas commode
pour les chevaux.
LE JOURNALISTE EMBARRASSÉ.
Malgré toutes ses précautions oratoires, Figaro ne put maintenir Basile
sur sa vignette. Ordre lui fut donné de retirer «cette impiété.» Comment
faire? s'obstiner? c'était risquer l'existence du journal avec
quatre-vingt-dix-neuf chances contre soi. S'avouer vaincu? c'était dur.
Il y eut des hésitations, et, en attendant d'avoir trouvé un faux-fuyant
ou pris un parti, _Figaro_ n'imagina rien de mieux que de laisser en
blanc la place de sa vignette. Ce jour-là, il débuta par un article
d'allusions devenues obscures, dont le titre était: _le Journaliste
embarrassé_, et qui commençait ainsi:
Allons, Figaro! toujours plus fort que les circonstances, taille ta
plume, bats-toi les flancs et fais un bon article........
Basile n'avait été en scène que dix jours. Pendant trois numéros encore,
l'entête du journal reste en blanc. Enfin, ne trouvant aucun joint,
_Figaro_ se décide à en revenir à son ancienne gravure; il chasse
Basile, «jusqu'à des jours meilleurs.»
BASILE CHASSÉ
J'ai donc résolu de lui donner son compte; mais généreusement, il lui
est encore redû de l'arriéré en coups de bâton; je ne le lui payerai
pas...
COUP DE LANCETTE.
On parle d'un mendiant bohémien qui demandait dernièrement l'aumône,
dans les rues de Prague, à coups de canon. Nous avons déjà vu beaucoup
de mendiants aussi hardis que celui-là.
TABLETTES
PERDUES AU CAFÉ DES VARIÉTÉS.
--Ces journalistes croitent pouvoir faire un ouvrage dramatique parce
qu'ils ont de l'esprit! ils ne savent pas seulement avaler un petit
verre d'eau-de-vie!
--Notre pièce d'hier est enfoncé; c'est égal: j'enverrai deux cents
billets au chef de cabale, et je prandrai un abonnements au _Mentor_.
--Mademoiselle C*** n'a pas voulé allée à la répétitions; j'ai parlé au
directeur, il a fallu qu'elle y aille.
--La somme que m'a rapporté mon dernier vaudevilles n'est pas assez
conséquente.
--Dire au caissier du théâtre de m'avancer cinquante franc sur la piesse
en répétition.
--Il faut absolument que nous cherchions à évinser ce blanbèque de
journaliste qui veut se familiarizé avec les membres du comité.
--Faire recopier le vaudeville qui a été ressu à correxion; ajouter un
couplet de factures, et faire un raccords à la quatrième seine; ils n'y
verrons que du feu.
--On a refusé ce matin une piesse d'un auteur inconnue; il y a de bonne
idée; tâcher de m'en rappeler pour les insérer dans mon J***.
--B*** a fait ce matin un bon calembourt au café Dév...; ça ferat le
trait de mon vaudeville finale.
--Econduire le jeune auteur qui m'a consultée sur sa piesse; lui faire
accroire qu'elle ne présente pas d'élémant de suxès. Dire au piocheur de
faire un scénarios là-dessu.
--Relire attentivement le trêté des participe, à cause de ces maudit
journalistes. Et répondre à la lettre que m'a écrit le directeur.
COUPS DE LANCETTE.
M. Pellet a déposé deux exemplaires de son _Cours d'orthographe usuelle_
au café des Variétés.
* * * * *
«Les imprimeurs devraient bien savoir l'orthographe,» disait un
vaudevilliste bien connu.
* * * * *
--Quelque chose que fassent les journalistes, disait un vaudevilliste,
j'aurai toujours l'avantage sur eux.
--Je crois bien, lui répondit-on, vous faites des pièces, et ils sont
obligés de les écouter.
* * * * *
On demandait à M*** pourquoi il n'exposait pas au Louvre, puisque les
vaudevilles sont des objets d'industrie.
* * * * *
Par jugement du tribunal de police correctionnelle, il est convenu que
les vers d'un opéra valent quelque chose. MM. B. S. J. R. seront
contents d'apprendre cette nouvelle.
* * * * *
On me reproche de ne pas savoir le français, disait M. B...; eh! mon
Dieu! Cicéron ne le savait pas plus que moi.
* * * * *
Un vaudevilliste qui sait l'orthographe est persuadé qu'un journal a
voulu faire son portrait en publiant un article intitulé: _Le vin et le
lait_.
Dimanche, 12 août 1827.
DÉSAUGIERS.
Quand il vint, personne ne chantait plus en France; c'était partout la
terreur et le silence, c'était une stupeur générale au milieu de
laquelle notre gaieté s'était perdue comme tout le reste. Naguère si
vif, si animé, si emporté dans ses plaisirs, le Parisien ne savait plus
que trembler; et quand il entendit la voix du chansonnier créant de
joyeux refrains, il recula, étonné de cet enchantement nouveau pour lui.
Car, en vérité, les chants de Désaugiers furent dès l'abord tous
empreints de la franchise de son âme. Plein d'insouciance et de verve,
il ne vit la vie qu'à travers un prisme couleur de rose. Poète du
plaisir, il chanta comme Horace le vin, les fleurs, les femmes,
l'amitié, et tous les dons que les dieux ont faits aux hommes pour leur
faciliter l'existence.
Comme Horace, il s'éleva dans une époque atroce; comme lui, il servit
merveilleusement la nation lorsque, de sang-froid, elle voulut revenir à
son caractère primitif. Telle est la destinée des empires; après tant de
bouleversements et l'interversion de la terre, il se fait que la main
d'un poëte, une main faible et timide, se trouve toute-puissante pour
faire avancer le char de la civilisation encombré dans des ruines.
Aussi, Désaugiers aura la seule récompense digne du poëte; il prendra
place parmi les élus de la nation. Il vivra dans la mémoire tant qu'il y
aura de la grâce chez nos femmes, de l'esprit parmi notre jeunesse; tant
que les vers d'Anacréon seront regardés comme le résultat le plus
heureux de la philosophie de tous les siècles.
Mais aujourd'hui ses amis pleurent sur sa tombe; la beauté a quitté ses
guirlandes de fleurs; Thalie, éplorée, regarde ses blessures récentes.
Hélas! depuis la mort de Panard, elle n'avait jamais ressenti une perte
plus irréparable et plus cruelle!
Adieu, adieu, l'auteur de tant de charmants refrains! de tant
d'ouvrages délicieux! adieu l'esprit, la verve, la gaieté, la franchise,
le Vaudeville n'est plus!!!
* * * * *
«Bon Désaugiers, avec philosophie,
«Même en mourant, dit-on, tu conservais
«Ce calme heureux que n'altéraient jamais
«Les douleurs de ce mal qui consumait ta vie.
«Vas te placer sur l'Hélicon,
«Asile du génie et du talent modeste.»
Et nous, pleurons sa mort... Mais Béranger nous reste.
Consolez-vous, amis de la chanson.
* * * * *
Les jours meilleurs prévus par _Figaro_ sont venus; les obstacles ont
été levés. De nouveau Basile reparaît sur la vignette, tenu en respect
par le bâton du barbier. Il y restera cette fois jusqu'au dernier jour.
Mercredi, 7 novembre 1827.
LE RETOUR DE BASILE.
BASILE, _à la porte de Figaro, battant la semelle et soufflant
dans ses doigts_.
Diantre soit de l'événement! Moi qui comptais me chauffer tout l'hiver
avec les rognures!... Mettre ainsi un pauvre homme à la porte! Il faut
que je vive... Je sais bien que tout le monde n'en voit pas la
nécessité... Allons Basile, mon ami, changeons de gamme; faisons comme
l'abbé Pellegrin... Je ne me montrerai pas exigeant. Voilà ma pétition
en deux mots: Le coin le plus éloigné du feu, les miettes de la table;
et puis ce que je demanderai, ce qu'on me donnera, avec ce que je
prendrai. Voilà tout ce qu'il me faut; j'en serai quitte pour quelques
coups de lancette, mais le froid pique plus que cela: on peut mourir de
faim, mais on ne meurt pas de honte. Frappons. (_Il frappe._)
FIGARO.
Entrez! Bienvenu, qui arrive aujourd'hui...
BASILE.
Allons, c'est encourageant. (_Il entre._)
FIGARO.
Comment! c'est toi, misérable?
BASILE.
Je suis content de toi; on voit que tu reconnais tes amis, même après
leur disgrâce.
FIGARO.
Est-ce encore une mauvaise nouvelle que tu viens m'apporter?
BASILE, _jetant sur la table une paire de ciseaux brisés_[4].
Hélas! oui, bien mauvaise!
FIGARO.
Voilà un bien heureux malheur! Et que veux-tu que je fasse de cela?
BASILE.
Deux lancettes, en aiguisant les morceaux; c'est encore un assez joli
cadeau, car ils sont d'une trempe excellente: tu dois en savoir quelque
chose.
FIGARO.
Coquin! il serait donc vrai? tu étais...
BASILE, _tombant aux pieds de Figaro_.
Ah! mon ami, tu ne sais pas ce que c'est que la faim!
FIGARO.
Qui te défendait de vivre en honnête homme?
BASILE.
On fait si maigre chère!
FIGARO.
Te voilà pourtant bien plat.
BASILE.
Bien volé...
FIGARO.
J'entends... ne profite jamais.
BASILE.
Au contraire... profite toujours; mais il ne faut pas qu'on vous coupe
la digestion si brusquement.
FIGARO.
Ah! ça, tu comptes t'en aller sur-le-champ?
BASILE.
Pas si bête! Je viens reprendre mon emploi.
FIGARO.
Tu as bien de l'audace!
BASILE.
C'est le mérite de ceux qui n'en ont pas d'autre. D'ailleurs, tu penses
bien que j'ai profité de ma position: je sais une foule de choses
divertissantes et curieuses; j'étais à la bonne source. Tiens (_tirant
de sa poche plusieurs rognures de papier_), voilà ce que toi ni tes
confrères n'avez pu dire. Ecoute: On vient de mettre en vente
l'_Histoire des Favorites des rois de France_, par M. de Châteauneuf. Tu
sens qu'il ne faut pas mettre l'immoralité au rabais, afin que l'ouvrier
puisse l'apprendre à bon marché.
FIGARO.
Comment! des moeurs, Basile?
BASILE.
Oh! non: affaire d'argent; j'en ai cinq exemplaires. Tiens! et cette
Bigarrure, devions-nous permettre qu'elle fût connue? «Un vieillard
privé de sa raison et en butte aux outrages des polissons de Marseille;
ils le poursuivent dans les rues, l'entourent et le questionnent, puis
accueillent ses réponses avec les éclats d'un rire ironique. Ce
malheureux dont les habits sont en lambeaux, fut un des chimistes les
plus distingués de la France: il dirigeait à dix-neuf ans une de nos
premières manufactures. Couronné dans plusieurs académies, il est auteur
de plusieurs mémoires traduits dans toutes les langues. L'Académie de
Lyon a dit de lui qu'il avait créé la langue des sciences; il est frère
de M. Quatremère de Quincy, et, comme tel, membre de l'Académie des
sciences...» Sans doute, il y avait du bon dans la publicité de cette
infamie; mais l'amour du prochain se révolte...
FIGARO.
Comment! de l'humanité, Basile?
BASILE.
Point... point, affaire de scandale. Maintenant, regarde ceci, _Procès
de Contrafatto_. C'était une plaie trop douloureuse pour les âmes qui
ont de la piété.
FIGARO.
Comment! de la religion, Basile?
BASILE.
Tu n'y es pas, cela me touchait personnellement. Affaire de costume. Tu
vois bien que si j'ai empêché le mérite de parvenir, si j'ai tenu
secrète l'apparition d'un bon livre, si j'ai exploité le silence au
profit de quelques intrigants et même de quelques fripons, il y avait au
fond de tout cela de ces arguments...
FIGARO.
C'est juste, mais écoute: j'ai une excellente idée.
BASILE.
Voyons.
FIGARO.
Il faut que je commence par une bonne action.
BASILE.
Envers moi?
FIGARO.
Envers toi: je t'attache...
BASILE.
A la rédaction du journal?
FIGARO.
Au pilori; je te mets en tête de ma feuille, et chaque matin... Ah!
Basile, mon mignon, si jamais volée de bois vert!
COUPS DE LANCETTE.
Maintenant que je triomphe, a dit le maréchal S... à ses valets, déposez
vos.... cierges!
* * * * *
Paris n'est plus qu'un faubourg de Montrouge.
ÉPITAPHE.
Ci-gît un maréchal de dévote mémoire,
Qui lisait son bréviaire avant d'aller au feu;
Pour monter aux honneurs on dit qu'il crut en Dieu,
Et qu'on lui paya cher cette oeuvre méritoire.
Pour mourir en chrétien, ce héros circoncis
Se fit ensevelir dans un sarreau de serge,
Puis il entra tout droit en paradis
A cheval sur un cierge.
* * * * *
Depuis le commencement de cette année 1827, M. Villèle sentait le
pouvoir lui échapper. Bien des fois déjà sa position avait été menacée,
mais jamais aussi sérieusement. Toujours quelque compromis l'avait
sauvé. Il est vrai que, pour se maintenir, il n'avait reculé devant
rien. Depuis longtemps il avait fait litière de ses convictions et de
ses principes. Lui, qui se flattait de gouverner, il n'avait jamais fait
qu'obéir à la pression du parti le plus fort. Sa carrière ministérielle
ne fut qu'un long sacrifice à sa dévorante ambition.
Mais, à la fin de la session de 1827, il comprit au vide qui se faisait
autour de lui que l'heure de sa chute était proche. Il récapitula les
défaites du ministère et fut épouvanté. Un ambitieux, cependant, ne rend
pas les armes sans combat; M. de Villèle se résolut à frapper un grand
coup, à oser. L'heure des concessions était passée; toutes les
combinaisons, toutes les tentatives étaient usées; un coup d'État
pouvait seul lui conserver le portefeuille. Mais ce qui, dans sa pensée,
devait le sauver le perdit. Lui-même hâta sa ruine en précipitant les
événements.
Six mois avaient suffi au ministère pour perdre sa majorité dans la
Chambre élective; la Chambre des pairs résistait en face.
M. de Villèle entreprit de briser ces deux oppositions. D'un seul coup,
_soixante-seize_ pairs furent nommés. Cette fournée devait rendre la
majorité aux ministres du roi. Le même jour, une autre ordonnance
prononçait la dissolution de la Chambre et convoquait les colléges
électoraux pour nommer de nouveaux députés.
Protégé par la censure,--retirée par ordonnance du même jour,--M. de
Villèle avait eu le temps de préparer les départements, ses agents
intriguaient partout, il se croyait sûr des élections.
Les événements allaient tromper son attente.
COUPS DE LANCETTE.
On a beau agrandir la chambre, elle sera toujours moins large que leur
conscience.
* * * * *
On annonce que M. Comte part pour les départements. Il va donner des
leçons d'escamotage.
* * * * *
M. de V. ne voit dans les élections qu'un jeu de cartes.
* * * * *
L'anecdote et les _coups de lancette_ qui suivent sont une allusion à ce
fameux _Cabinet noir_, qui empêcha tant de gens de dormir sous la
Restauration. Violer le secret des lettres, et ouvertement encore,
semblait chose toute naturelle.
ANECDOTE.
Un monsieur de la poste, un jour, par ignorance,
D'une lettre rompit le mobile cachet,
Pour voir, assurait-il, si les bourgeois de France
Avaient pour lui quelque secret.
Il fut pris sur le fait. Le cas était pendable;
Rien ne pouvait excuser le coupable:
Le peuple le plaignait. «Cessez, dit un intrus,
Ne plaignez pas ce roi des drôles,
Il a d'assez bonnes épaules
Pour porter deux lettres de plus.
COUPS DE LANCETTE.
Ils espèrent gagner la partie avec les valets.
* * * * *
On espère que M. de V... n'arrivera jamais à la majorité.
* * * * *
Ils brisent le cachet des lettres pour revenir aux lettres de cachet.
ÉPITAPHE
DE STELLA MESSALINA, DE CHAMBER-BASSE,
Décédée le 6 novembre 1827.
D'un ministre corrupteur
Ci-gît la prostituée,
Bien et duement polluée
Par un vil entreteneur.
Hélas! des moeurs les plus pures
Brilla sa minorité;
Mais dans sa majorité
On ne trouva que souillures!
_Chamber-basse_ fut son nom,
Basse, autant que se peut faire,
Fille de corruption,
Elle eut les traits de sa mère.
COUPS DE LANCETTE.
MM. Vil..., Corb.... et Peyr.... ne tiennent plus qu'à un fil; c'est le
sort de tous les pantins.
* * * * *
Que les ministres se sauvent, et la France est sauvée.
* * * * *
Dans l'opinion de M. de Villèle, la brusque dissolution de la Chambre et
la convocation immédiate des colléges électoraux devaient assurer la
nomination des hommes présentés par le ministère et lui rendre ainsi la
majorité nécessaire. L'administration avait pu dresser à loisir et
d'avance toutes ses batteries; l'opposition, prise au dépourvu, ne
devait pas avoir le temps de se reconnaître et de se concerter. Ce fut
la dernière erreur de M. de Villèle.
Ces mesures inattendues, hautement qualifiées d'embûches indignes,
irritèrent profondément le corps électoral. L'indignation fit taire les
scrupules et les dissentiments. Toutes les oppositions se donnèrent la
main, toutes les opinions se rallièrent contre un ministère abhorré,
dont on ne voulait plus à aucun prix. Les préfets essayèrent de
renouveler les fraudes et les violences de 1824; peines perdues, leurs
complices mêmes les abandonnèrent et les trahirent, entraînés par
l'irrésistible courant de l'opinion. On devinait la défaite avant le
combat.
A Paris, les huit candidats de l'opposition furent acclamés plutôt que
nommés par une immense majorité. Le ministère ne fut ni surpris ni
effrayé de ce résultat, il l'avait prévu. Restaient les départements,
qui pouvaient tout sauver encore, le cabinet y comptait, mais que
pouvait entraîner l'exemple de la capitale. Pour avoir plus facilement
raison des départements, on résolut de les frapper d'épouvante. Le
spectre de la Révolution, ressource suprême des tyrannies dans
l'embarras, fut tiré de la boîte aux accessoires gouvernementaux, et
c'est dans le sang que tomba le ministère Villèle.
La victoire remportée à Paris par l'opposition était à peine connue, que
la ville s'illumina comme par enchantement. C'était le dimanche 28
novembre 1827.
Le lendemain, lundi matin, les journaux ministériels, en enregistrant la
défaite du cabinet, parlèrent en termes amers de l'allégresse publique
et prédirent les plus terribles événements. «Nous allons voir la
Révolution à l'oeuvre,» disaient-ils. Le soir même, leurs prédictions
se réalisaient.
Le lundi soir, en effet, les illuminations furent plus brillantes que la
veille, surtout dans les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin. Là, par
conséquent, se portait la foule. On criait, on tirait des pétards; mais,
en somme, tout se passait le plus tranquillement du monde.
Il était déjà neuf heures du soir, les lumières s'éteignaient, la foule
se retirait lentement, lorsque tout à coup éclata une de ces émeutes
sans émeutiers comme savait, au besoin, en organiser la police. Une
soixantaine d'individus à mines hétéroclites, qui firent subitement
irruption dans la rue Saint-Martin, donnèrent le signal des désordres,
ils brisaient à coups de pierres les vitres des maisons dont les
illuminations s'étaient éteintes. Bientôt, ces violences ne leur
suffirent plus: aidés de quelques désoeuvrés et d'un assez grand
nombre d'enfants, ils renversèrent les voitures que le hasard amenait
dans cette direction et commencèrent des barricades. Les curieux,
épouvantés, cherchaient à fuir; ils ne pouvaient; de tous côtés la rue
était interceptée. Cependant, pas un agent de police ne paraissait, pas
un gendarme; les postes voisins laissaient faire.
A onze heures seulement, la force publique donna signe de vie. Les faux
émeutiers étaient loin. Il n'y eut, de la part de la foule, aucune
provocation. Quelques cris de: A bas les gendarmes! poussés par des
gamins, se firent seuls entendre. La troupe tira cependant, sans
sommation, puis chargea. Il y eut des morts et des blessés. Quelques
malheureux furent tués aux fenêtres, d'autres sabrés, tandis qu'éperdus
ils s'enfuyaient par les rues latérales. A une heure, on entendait
encore des feux de peloton.
Le lendemain, chose incroyable, les mêmes scènes se renouvelèrent. La
police n'avait pris aucune mesure, elle n'avait même pas fait déblayer
les rues Saint-Martin et Saint-Denis; les essais de barricades étaient
toujours debout. Toute la journée, la circulation des voitures fut
interrompue.
Puis, le soir, mardi, dès sept heures, les mêmes individus
recommencèrent leurs attaques. Comme la veille, la police était absente.
Les habitants de la rue demandèrent main-forte aux postes voisins; les
postes refusèrent de sortir, ils avaient des ordres. Les bourgeois,
alors, essayèrent de rétablir l'ordre eux-mêmes. Ils arrêtèrent
quelques-uns des misérables et les conduisirent au poste; on les relâcha
presque aussitôt.
Les barricades, cependant, allaient leur train. L'une d'elles, vis-à-vis
du passage du Grand-Cerf, s'élevait presque à la hauteur d'un premier
étage. Cette fois, les perturbateurs allèrent jusqu'à maltraiter
quelques boutiquiers. Leur besogne faite, les misérables se retirèrent;
puis, comme la veille, la troupe arriva de trois côtés à la fois. Les
soldats ne trouvaient aucune résistance, n'importe, ils faisaient feu;
les gendarmes sabraient. Jusqu'à une heure fort avancée de la nuit, la
tuerie continua dans un rayon assez étendu. Il y eut des morts, un grand
nombre de blessés.
Le lendemain, à Paris, la consternation fut grande, l'indignation plus
grande encore. La capitale se leva en masse pour accuser la police,
complice du ministère. Des plaintes furent déposées, la cour évoqua
l'instruction. Mais, après trois mois d'enquête, le parquet fut obligé
de rendre une ordonnance de non-lieu. C'était à la police de signaler
les coupables, de les trouver; le pouvait-elle? Il resta prouvé qu'on
avait tiré sur des citoyens inoffensifs, qu'on avait sabré des curieux
et des passants: voilà tout.