Jusqu'au jour où nous sommes arrivés,--16 juin 1827,--la vignette du

_Figaro_ représentait le héros de Beaumarchais un genou à terre et

prenant des notes. Aujourd'hui, la vignette change, un nouveau

personnage paraît. Figaro est debout et, d'une batte qu'il tient à la

main, il menace Basile. Une épigraphe explique l'intention: «Ah! Basile,

mon mignon, si jamais volée de bois vert!....»

Mettre ainsi en scène Basile avec son costume traditionnel, était certes

un coup de maître pour la popularité. Mais quelle audace!... La

rédaction, qui prévoit un danger, court au-devant de toutes les

accusations, et, dans l'article qui suit, ravissant d'esprit et de

finesse, explique le changement survenu tout à coup.

BASILE ET FIGARO

FIGARO (_se relevant_).

Allons! debout, les insectes ne rampent plus, ils volent; levons-nous

pour les atteindre; leur nature qui les attire vers la terre, les

empêchera bien de s'élever à la hauteur de l'homme libre.

BASILE (_arrivant_).

Ah! coquin de Figaro! Eh! que vois-je? il a changé de position.

FIGARO.

Pourquoi non? Ma vocation n'est-elle pas d'arracher le masque aux gens

de ton espèce, à quelque étage qu'ils soient logés? Comme je t'ai suivi

dans toutes tes bassesses, je te suivrai dans toutes tes

transfigurations.

BASILE.

Tu n'es pas au bout de tes courses.

FIGARO.

Aussi ai-je acheté un cabriolet pour courir plus vite.

BASILE.

Figaro, tu cours après le chaland, car tu fais réparer ta maison: plus

un magasin change d'enseigne, moins il prospère.

FIGARO.

Ne devais-je pas te manifester ma reconnaissance pour toutes les

sottises que tu me mets à même d'offrir quotidiennement au public?

BASILE.

Ma figure t'a donc paru quelque chose de bien neuf à présenter à tes

lecteurs?

FIGARO.

Je leur rends service; lithographier les imposteurs, c'est mettre un

fanal sur l'écueil.

BASILE.

Encore si c'était mon visage, ma tournure... Non, tu as voulu commettre

une impiété, te jouer avec les choses saintes; car cette vignette

représente....

FIGARO.

Basile.

BASILE.

Elle représente Tartufe.

FIGARO.

C'est chicaner sur les mots.

BASILE.

Sois tranquille, MM. Devéria, Thompson et toi, vous pouvez compter

sur.....

FIGARO.

Quelque petite dénonciation pour t'avoir fait ressemblant.

BASILE.

Oh!.... ressemblant... Quand m'as-tu vu si penaud?

FIGARO.

Quand, au milieu du parterre de l'Odéon, tu fus obligé d'applaudir à la

première représentation de l'_Homme habile_, sous peine de laisser tes

oreilles dans la salle.

BASILE.

La pièce me plaisait.

FIGARO.

Tu avais cette figure lorsqu'un de tes bons amis se fit condamner aux

dépens pour avoir attaqué en diffamation certain rédacteur qui ne

l'avait désigné que par ta profession.

BASILE.

On n'aime pas à se voir écorché dans la peau d'un confrère; et puis,

l'esprit de corps...

FIGARO.

Enfin, tu n'es jamais moins laid que cela lorsque tu apprends qu'un

honnête homme prospère, qu'un fripon est tombé, qu'un traître fait

banqueroute, qu'un absolutiste est censuré et qu'un intolérant reçoit

sur les ongles. Te voilà, lorsqu'un tribunal déclare que des traits

malins ne sont point des crimes; lorsqu'un ministre, que tu croyais à

bas, apprend que tu le calomniais déjà chez son successeur supposé. Oui,

tu es ressemblant, on t'a peint le jour où Royer-Collard fut admis à

l'Académie et le soir où Paris vainquit les ombres de la nuit par des

milliers d'illuminations.

BASILE.

Ah! drôle! jacobin! athée! scélérat! voleur! hérétique!....

FIGARO (_le menaçant_).

Ah! Basile, mon mignon, si jamais volée de bois vert.....

COUPS DE LANCETTE

M. de V. se croit plus grand que la girafe.

* * * * *

M. de P. veut armer la main de la justice d'une paire de ciseaux.

* * * * *

M. de T. réclame les deux derniers volumes d'un roman intitulé: _les

Trois Soufflets_; il n'en a reçu qu'un.

* * * * *

Les élèves de M. Récamier aiment mieux aller en prison qu'à son cours.

* * * * *

MM. les gendarmes n'aiment pas les trottoirs, cela n'est pas commode

pour les chevaux.

LE JOURNALISTE EMBARRASSÉ.

Malgré toutes ses précautions oratoires, Figaro ne put maintenir Basile

sur sa vignette. Ordre lui fut donné de retirer «cette impiété.» Comment

faire? s'obstiner? c'était risquer l'existence du journal avec

quatre-vingt-dix-neuf chances contre soi. S'avouer vaincu? c'était dur.

Il y eut des hésitations, et, en attendant d'avoir trouvé un faux-fuyant

ou pris un parti, _Figaro_ n'imagina rien de mieux que de laisser en

blanc la place de sa vignette. Ce jour-là, il débuta par un article

d'allusions devenues obscures, dont le titre était: _le Journaliste

embarrassé_, et qui commençait ainsi:

Allons, Figaro! toujours plus fort que les circonstances, taille ta

plume, bats-toi les flancs et fais un bon article........

Basile n'avait été en scène que dix jours. Pendant trois numéros encore,

l'entête du journal reste en blanc. Enfin, ne trouvant aucun joint,

_Figaro_ se décide à en revenir à son ancienne gravure; il chasse

Basile, «jusqu'à des jours meilleurs.»

BASILE CHASSÉ

J'ai donc résolu de lui donner son compte; mais généreusement, il lui

est encore redû de l'arriéré en coups de bâton; je ne le lui payerai

pas...

COUP DE LANCETTE.

On parle d'un mendiant bohémien qui demandait dernièrement l'aumône,

dans les rues de Prague, à coups de canon. Nous avons déjà vu beaucoup

de mendiants aussi hardis que celui-là.

TABLETTES

PERDUES AU CAFÉ DES VARIÉTÉS.

--Ces journalistes croitent pouvoir faire un ouvrage dramatique parce

qu'ils ont de l'esprit! ils ne savent pas seulement avaler un petit

verre d'eau-de-vie!

--Notre pièce d'hier est enfoncé; c'est égal: j'enverrai deux cents

billets au chef de cabale, et je prandrai un abonnements au _Mentor_.

--Mademoiselle C*** n'a pas voulé allée à la répétitions; j'ai parlé au

directeur, il a fallu qu'elle y aille.

--La somme que m'a rapporté mon dernier vaudevilles n'est pas assez

conséquente.

--Dire au caissier du théâtre de m'avancer cinquante franc sur la piesse

en répétition.

--Il faut absolument que nous cherchions à évinser ce blanbèque de

journaliste qui veut se familiarizé avec les membres du comité.

--Faire recopier le vaudeville qui a été ressu à correxion; ajouter un

couplet de factures, et faire un raccords à la quatrième seine; ils n'y

verrons que du feu.

--On a refusé ce matin une piesse d'un auteur inconnue; il y a de bonne

idée; tâcher de m'en rappeler pour les insérer dans mon J***.

--B*** a fait ce matin un bon calembourt au café Dév...; ça ferat le

trait de mon vaudeville finale.

--Econduire le jeune auteur qui m'a consultée sur sa piesse; lui faire

accroire qu'elle ne présente pas d'élémant de suxès. Dire au piocheur de

faire un scénarios là-dessu.

--Relire attentivement le trêté des participe, à cause de ces maudit

journalistes. Et répondre à la lettre que m'a écrit le directeur.

COUPS DE LANCETTE.

M. Pellet a déposé deux exemplaires de son _Cours d'orthographe usuelle_

au café des Variétés.

* * * * *

«Les imprimeurs devraient bien savoir l'orthographe,» disait un

vaudevilliste bien connu.

* * * * *

--Quelque chose que fassent les journalistes, disait un vaudevilliste,

j'aurai toujours l'avantage sur eux.

--Je crois bien, lui répondit-on, vous faites des pièces, et ils sont

obligés de les écouter.

* * * * *

On demandait à M*** pourquoi il n'exposait pas au Louvre, puisque les

vaudevilles sont des objets d'industrie.

* * * * *

Par jugement du tribunal de police correctionnelle, il est convenu que

les vers d'un opéra valent quelque chose. MM. B. S. J. R. seront

contents d'apprendre cette nouvelle.

* * * * *

On me reproche de ne pas savoir le français, disait M. B...; eh! mon

Dieu! Cicéron ne le savait pas plus que moi.

* * * * *

Un vaudevilliste qui sait l'orthographe est persuadé qu'un journal a

voulu faire son portrait en publiant un article intitulé: _Le vin et le

lait_.

Dimanche, 12 août 1827.

DÉSAUGIERS.

Quand il vint, personne ne chantait plus en France; c'était partout la

terreur et le silence, c'était une stupeur générale au milieu de

laquelle notre gaieté s'était perdue comme tout le reste. Naguère si

vif, si animé, si emporté dans ses plaisirs, le Parisien ne savait plus

que trembler; et quand il entendit la voix du chansonnier créant de

joyeux refrains, il recula, étonné de cet enchantement nouveau pour lui.

Car, en vérité, les chants de Désaugiers furent dès l'abord tous

empreints de la franchise de son âme. Plein d'insouciance et de verve,

il ne vit la vie qu'à travers un prisme couleur de rose. Poète du

plaisir, il chanta comme Horace le vin, les fleurs, les femmes,

l'amitié, et tous les dons que les dieux ont faits aux hommes pour leur

faciliter l'existence.

Comme Horace, il s'éleva dans une époque atroce; comme lui, il servit

merveilleusement la nation lorsque, de sang-froid, elle voulut revenir à

son caractère primitif. Telle est la destinée des empires; après tant de

bouleversements et l'interversion de la terre, il se fait que la main

d'un poëte, une main faible et timide, se trouve toute-puissante pour

faire avancer le char de la civilisation encombré dans des ruines.

Aussi, Désaugiers aura la seule récompense digne du poëte; il prendra

place parmi les élus de la nation. Il vivra dans la mémoire tant qu'il y

aura de la grâce chez nos femmes, de l'esprit parmi notre jeunesse; tant

que les vers d'Anacréon seront regardés comme le résultat le plus

heureux de la philosophie de tous les siècles.

Mais aujourd'hui ses amis pleurent sur sa tombe; la beauté a quitté ses

guirlandes de fleurs; Thalie, éplorée, regarde ses blessures récentes.

Hélas! depuis la mort de Panard, elle n'avait jamais ressenti une perte

plus irréparable et plus cruelle!

Adieu, adieu, l'auteur de tant de charmants refrains! de tant

d'ouvrages délicieux! adieu l'esprit, la verve, la gaieté, la franchise,

le Vaudeville n'est plus!!!

* * * * *

«Bon Désaugiers, avec philosophie,

«Même en mourant, dit-on, tu conservais

«Ce calme heureux que n'altéraient jamais

«Les douleurs de ce mal qui consumait ta vie.

«Vas te placer sur l'Hélicon,

«Asile du génie et du talent modeste.»

Et nous, pleurons sa mort... Mais Béranger nous reste.

Consolez-vous, amis de la chanson.

* * * * *

Les jours meilleurs prévus par _Figaro_ sont venus; les obstacles ont

été levés. De nouveau Basile reparaît sur la vignette, tenu en respect

par le bâton du barbier. Il y restera cette fois jusqu'au dernier jour.

Mercredi, 7 novembre 1827.

LE RETOUR DE BASILE.

BASILE, _à la porte de Figaro, battant la semelle et soufflant

dans ses doigts_.

Diantre soit de l'événement! Moi qui comptais me chauffer tout l'hiver

avec les rognures!... Mettre ainsi un pauvre homme à la porte! Il faut

que je vive... Je sais bien que tout le monde n'en voit pas la

nécessité... Allons Basile, mon ami, changeons de gamme; faisons comme

l'abbé Pellegrin... Je ne me montrerai pas exigeant. Voilà ma pétition

en deux mots: Le coin le plus éloigné du feu, les miettes de la table;

et puis ce que je demanderai, ce qu'on me donnera, avec ce que je

prendrai. Voilà tout ce qu'il me faut; j'en serai quitte pour quelques

coups de lancette, mais le froid pique plus que cela: on peut mourir de

faim, mais on ne meurt pas de honte. Frappons. (_Il frappe._)

FIGARO.

Entrez! Bienvenu, qui arrive aujourd'hui...

BASILE.

Allons, c'est encourageant. (_Il entre._)

FIGARO.

Comment! c'est toi, misérable?

BASILE.

Je suis content de toi; on voit que tu reconnais tes amis, même après

leur disgrâce.

FIGARO.

Est-ce encore une mauvaise nouvelle que tu viens m'apporter?

BASILE, _jetant sur la table une paire de ciseaux brisés_[4].

Hélas! oui, bien mauvaise!

FIGARO.

Voilà un bien heureux malheur! Et que veux-tu que je fasse de cela?

BASILE.

Deux lancettes, en aiguisant les morceaux; c'est encore un assez joli

cadeau, car ils sont d'une trempe excellente: tu dois en savoir quelque

chose.

FIGARO.

Coquin! il serait donc vrai? tu étais...

BASILE, _tombant aux pieds de Figaro_.

Ah! mon ami, tu ne sais pas ce que c'est que la faim!

FIGARO.

Qui te défendait de vivre en honnête homme?

BASILE.

On fait si maigre chère!

FIGARO.

Te voilà pourtant bien plat.

BASILE.

Bien volé...

FIGARO.

J'entends... ne profite jamais.

BASILE.

Au contraire... profite toujours; mais il ne faut pas qu'on vous coupe

la digestion si brusquement.

FIGARO.

Ah! ça, tu comptes t'en aller sur-le-champ?

BASILE.

Pas si bête! Je viens reprendre mon emploi.

FIGARO.

Tu as bien de l'audace!

BASILE.

C'est le mérite de ceux qui n'en ont pas d'autre. D'ailleurs, tu penses

bien que j'ai profité de ma position: je sais une foule de choses

divertissantes et curieuses; j'étais à la bonne source. Tiens (_tirant

de sa poche plusieurs rognures de papier_), voilà ce que toi ni tes

confrères n'avez pu dire. Ecoute: On vient de mettre en vente

l'_Histoire des Favorites des rois de France_, par M. de Châteauneuf. Tu

sens qu'il ne faut pas mettre l'immoralité au rabais, afin que l'ouvrier

puisse l'apprendre à bon marché.

FIGARO.

Comment! des moeurs, Basile?

BASILE.

Oh! non: affaire d'argent; j'en ai cinq exemplaires. Tiens! et cette

Bigarrure, devions-nous permettre qu'elle fût connue? «Un vieillard

privé de sa raison et en butte aux outrages des polissons de Marseille;

ils le poursuivent dans les rues, l'entourent et le questionnent, puis

accueillent ses réponses avec les éclats d'un rire ironique. Ce

malheureux dont les habits sont en lambeaux, fut un des chimistes les

plus distingués de la France: il dirigeait à dix-neuf ans une de nos

premières manufactures. Couronné dans plusieurs académies, il est auteur

de plusieurs mémoires traduits dans toutes les langues. L'Académie de

Lyon a dit de lui qu'il avait créé la langue des sciences; il est frère

de M. Quatremère de Quincy, et, comme tel, membre de l'Académie des

sciences...» Sans doute, il y avait du bon dans la publicité de cette

infamie; mais l'amour du prochain se révolte...

FIGARO.

Comment! de l'humanité, Basile?

BASILE.

Point... point, affaire de scandale. Maintenant, regarde ceci, _Procès

de Contrafatto_. C'était une plaie trop douloureuse pour les âmes qui

ont de la piété.

FIGARO.

Comment! de la religion, Basile?

BASILE.

Tu n'y es pas, cela me touchait personnellement. Affaire de costume. Tu

vois bien que si j'ai empêché le mérite de parvenir, si j'ai tenu

secrète l'apparition d'un bon livre, si j'ai exploité le silence au

profit de quelques intrigants et même de quelques fripons, il y avait au

fond de tout cela de ces arguments...

FIGARO.

C'est juste, mais écoute: j'ai une excellente idée.

BASILE.

Voyons.

FIGARO.

Il faut que je commence par une bonne action.

BASILE.

Envers moi?

FIGARO.

Envers toi: je t'attache...

BASILE.

A la rédaction du journal?

FIGARO.

Au pilori; je te mets en tête de ma feuille, et chaque matin... Ah!

Basile, mon mignon, si jamais volée de bois vert!

COUPS DE LANCETTE.

Maintenant que je triomphe, a dit le maréchal S... à ses valets, déposez

vos.... cierges!

* * * * *

Paris n'est plus qu'un faubourg de Montrouge.

ÉPITAPHE.

Ci-gît un maréchal de dévote mémoire,

Qui lisait son bréviaire avant d'aller au feu;

Pour monter aux honneurs on dit qu'il crut en Dieu,

Et qu'on lui paya cher cette oeuvre méritoire.

Pour mourir en chrétien, ce héros circoncis

Se fit ensevelir dans un sarreau de serge,

Puis il entra tout droit en paradis

A cheval sur un cierge.

* * * * *

Depuis le commencement de cette année 1827, M. Villèle sentait le

pouvoir lui échapper. Bien des fois déjà sa position avait été menacée,

mais jamais aussi sérieusement. Toujours quelque compromis l'avait

sauvé. Il est vrai que, pour se maintenir, il n'avait reculé devant

rien. Depuis longtemps il avait fait litière de ses convictions et de

ses principes. Lui, qui se flattait de gouverner, il n'avait jamais fait

qu'obéir à la pression du parti le plus fort. Sa carrière ministérielle

ne fut qu'un long sacrifice à sa dévorante ambition.

Mais, à la fin de la session de 1827, il comprit au vide qui se faisait

autour de lui que l'heure de sa chute était proche. Il récapitula les

défaites du ministère et fut épouvanté. Un ambitieux, cependant, ne rend

pas les armes sans combat; M. de Villèle se résolut à frapper un grand

coup, à oser. L'heure des concessions était passée; toutes les

combinaisons, toutes les tentatives étaient usées; un coup d'État

pouvait seul lui conserver le portefeuille. Mais ce qui, dans sa pensée,

devait le sauver le perdit. Lui-même hâta sa ruine en précipitant les

événements.

Six mois avaient suffi au ministère pour perdre sa majorité dans la

Chambre élective; la Chambre des pairs résistait en face.

M. de Villèle entreprit de briser ces deux oppositions. D'un seul coup,

_soixante-seize_ pairs furent nommés. Cette fournée devait rendre la

majorité aux ministres du roi. Le même jour, une autre ordonnance

prononçait la dissolution de la Chambre et convoquait les colléges

électoraux pour nommer de nouveaux députés.

Protégé par la censure,--retirée par ordonnance du même jour,--M. de

Villèle avait eu le temps de préparer les départements, ses agents

intriguaient partout, il se croyait sûr des élections.

Les événements allaient tromper son attente.

COUPS DE LANCETTE.

On a beau agrandir la chambre, elle sera toujours moins large que leur

conscience.

* * * * *

On annonce que M. Comte part pour les départements. Il va donner des

leçons d'escamotage.

* * * * *

M. de V. ne voit dans les élections qu'un jeu de cartes.

* * * * *

L'anecdote et les _coups de lancette_ qui suivent sont une allusion à ce

fameux _Cabinet noir_, qui empêcha tant de gens de dormir sous la

Restauration. Violer le secret des lettres, et ouvertement encore,

semblait chose toute naturelle.

ANECDOTE.

Un monsieur de la poste, un jour, par ignorance,

D'une lettre rompit le mobile cachet,

Pour voir, assurait-il, si les bourgeois de France

Avaient pour lui quelque secret.

Il fut pris sur le fait. Le cas était pendable;

Rien ne pouvait excuser le coupable:

Le peuple le plaignait. «Cessez, dit un intrus,

Ne plaignez pas ce roi des drôles,

Il a d'assez bonnes épaules

Pour porter deux lettres de plus.

COUPS DE LANCETTE.

Ils espèrent gagner la partie avec les valets.

* * * * *

On espère que M. de V... n'arrivera jamais à la majorité.

* * * * *

Ils brisent le cachet des lettres pour revenir aux lettres de cachet.

ÉPITAPHE

DE STELLA MESSALINA, DE CHAMBER-BASSE,

Décédée le 6 novembre 1827.

D'un ministre corrupteur

Ci-gît la prostituée,

Bien et duement polluée

Par un vil entreteneur.

Hélas! des moeurs les plus pures

Brilla sa minorité;

Mais dans sa majorité

On ne trouva que souillures!

_Chamber-basse_ fut son nom,

Basse, autant que se peut faire,

Fille de corruption,

Elle eut les traits de sa mère.

COUPS DE LANCETTE.

MM. Vil..., Corb.... et Peyr.... ne tiennent plus qu'à un fil; c'est le

sort de tous les pantins.

* * * * *

Que les ministres se sauvent, et la France est sauvée.

* * * * *

Dans l'opinion de M. de Villèle, la brusque dissolution de la Chambre et

la convocation immédiate des colléges électoraux devaient assurer la

nomination des hommes présentés par le ministère et lui rendre ainsi la

majorité nécessaire. L'administration avait pu dresser à loisir et

d'avance toutes ses batteries; l'opposition, prise au dépourvu, ne

devait pas avoir le temps de se reconnaître et de se concerter. Ce fut

la dernière erreur de M. de Villèle.

Ces mesures inattendues, hautement qualifiées d'embûches indignes,

irritèrent profondément le corps électoral. L'indignation fit taire les

scrupules et les dissentiments. Toutes les oppositions se donnèrent la

main, toutes les opinions se rallièrent contre un ministère abhorré,

dont on ne voulait plus à aucun prix. Les préfets essayèrent de

renouveler les fraudes et les violences de 1824; peines perdues, leurs

complices mêmes les abandonnèrent et les trahirent, entraînés par

l'irrésistible courant de l'opinion. On devinait la défaite avant le

combat.

A Paris, les huit candidats de l'opposition furent acclamés plutôt que

nommés par une immense majorité. Le ministère ne fut ni surpris ni

effrayé de ce résultat, il l'avait prévu. Restaient les départements,

qui pouvaient tout sauver encore, le cabinet y comptait, mais que

pouvait entraîner l'exemple de la capitale. Pour avoir plus facilement

raison des départements, on résolut de les frapper d'épouvante. Le

spectre de la Révolution, ressource suprême des tyrannies dans

l'embarras, fut tiré de la boîte aux accessoires gouvernementaux, et

c'est dans le sang que tomba le ministère Villèle.

La victoire remportée à Paris par l'opposition était à peine connue, que

la ville s'illumina comme par enchantement. C'était le dimanche 28

novembre 1827.

Le lendemain, lundi matin, les journaux ministériels, en enregistrant la

défaite du cabinet, parlèrent en termes amers de l'allégresse publique

et prédirent les plus terribles événements. «Nous allons voir la

Révolution à l'oeuvre,» disaient-ils. Le soir même, leurs prédictions

se réalisaient.

Le lundi soir, en effet, les illuminations furent plus brillantes que la

veille, surtout dans les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin. Là, par

conséquent, se portait la foule. On criait, on tirait des pétards; mais,

en somme, tout se passait le plus tranquillement du monde.

Il était déjà neuf heures du soir, les lumières s'éteignaient, la foule

se retirait lentement, lorsque tout à coup éclata une de ces émeutes

sans émeutiers comme savait, au besoin, en organiser la police. Une

soixantaine d'individus à mines hétéroclites, qui firent subitement

irruption dans la rue Saint-Martin, donnèrent le signal des désordres,

ils brisaient à coups de pierres les vitres des maisons dont les

illuminations s'étaient éteintes. Bientôt, ces violences ne leur

suffirent plus: aidés de quelques désoeuvrés et d'un assez grand

nombre d'enfants, ils renversèrent les voitures que le hasard amenait

dans cette direction et commencèrent des barricades. Les curieux,

épouvantés, cherchaient à fuir; ils ne pouvaient; de tous côtés la rue

était interceptée. Cependant, pas un agent de police ne paraissait, pas

un gendarme; les postes voisins laissaient faire.

A onze heures seulement, la force publique donna signe de vie. Les faux

émeutiers étaient loin. Il n'y eut, de la part de la foule, aucune

provocation. Quelques cris de: A bas les gendarmes! poussés par des

gamins, se firent seuls entendre. La troupe tira cependant, sans

sommation, puis chargea. Il y eut des morts et des blessés. Quelques

malheureux furent tués aux fenêtres, d'autres sabrés, tandis qu'éperdus

ils s'enfuyaient par les rues latérales. A une heure, on entendait

encore des feux de peloton.

Le lendemain, chose incroyable, les mêmes scènes se renouvelèrent. La

police n'avait pris aucune mesure, elle n'avait même pas fait déblayer

les rues Saint-Martin et Saint-Denis; les essais de barricades étaient

toujours debout. Toute la journée, la circulation des voitures fut

interrompue.

Puis, le soir, mardi, dès sept heures, les mêmes individus

recommencèrent leurs attaques. Comme la veille, la police était absente.

Les habitants de la rue demandèrent main-forte aux postes voisins; les

postes refusèrent de sortir, ils avaient des ordres. Les bourgeois,

alors, essayèrent de rétablir l'ordre eux-mêmes. Ils arrêtèrent

quelques-uns des misérables et les conduisirent au poste; on les relâcha

presque aussitôt.

Les barricades, cependant, allaient leur train. L'une d'elles, vis-à-vis

du passage du Grand-Cerf, s'élevait presque à la hauteur d'un premier

étage. Cette fois, les perturbateurs allèrent jusqu'à maltraiter

quelques boutiquiers. Leur besogne faite, les misérables se retirèrent;

puis, comme la veille, la troupe arriva de trois côtés à la fois. Les

soldats ne trouvaient aucune résistance, n'importe, ils faisaient feu;

les gendarmes sabraient. Jusqu'à une heure fort avancée de la nuit, la

tuerie continua dans un rayon assez étendu. Il y eut des morts, un grand

nombre de blessés.

Le lendemain, à Paris, la consternation fut grande, l'indignation plus

grande encore. La capitale se leva en masse pour accuser la police,

complice du ministère. Des plaintes furent déposées, la cour évoqua

l'instruction. Mais, après trois mois d'enquête, le parquet fut obligé

de rendre une ordonnance de non-lieu. C'était à la police de signaler

les coupables, de les trouver; le pouvait-elle? Il resta prouvé qu'on

avait tiré sur des citoyens inoffensifs, qu'on avait sabré des curieux

et des passants: voilà tout.

L'ancien Figaro · 第 8 / 18 段