atteints signaient protestations sur protestations, tous les corps
savants rédigèrent des pétitions. L'Académie elle-même, si docile au
pouvoir de la Restauration, osa exposer ses doléances, dans une
supplique au roi, supplique empreinte d'un dévoûment absolu.
En écoutant la lecture de ce projet, Casimir Périer s'écria avec force:
«Vous supprimez l'imprimerie en France, et vous la transportez en
Belgique au profit de l'étranger et des pays libres.» On ne pouvait
mieux résumer l'opinion, et, dit M. de Vaulabelle, «le député de la
gauche n'exagérait pas le résultat désastreux de l'oeuvre de M. de
Peyronnet.»
Chateaubriand avait qualifié cette loi de «_loi de Vandale_;» le public
et les petits journaux lui donnèrent le nom de «_loi de justice et
d'amour_.» C'était la paraphrase d'un article attribué à M. de
Peyronnet, dans lequel ce ministre chantait les louanges des mesures
qu'il venait de prendre, mesures, disait-il, «_justes, utiles,
favorables et douces_.» La qualification donnée au projet par le public
et les petits journaux a prévalu dans l'histoire, et le projet de M. de
Peyronnet a conservé la qualification ironique de _loi d'amour_.
Le 14 février 1827, la discussion du projet s'ouvrit à la Chambre; il
devait pendant toute la session passionner les députés comme il avait
passionné le public. Jamais on ne vit si grande affluence d'orateurs.
Chacun s'empressait de se faire inscrire, et telle était l'ardeur à
retenir son tour de prendre la parole, que le jour de l'inscription, dès
six heures du matin, les orateurs arrivaient à la Chambre, et qu'à sept
heures la liste était à peu près complète.
Mais déjà, depuis le 1er janvier, la discussion était ouverte dans
tous les journaux. Les feuilles de l'opposition, pas n'est besoin de le
dire, repoussaient le projet de toutes leurs forces. _Figaro_, bien que
_journal non politique_, avait été des premiers à commencer le feu.
Déjà, dans son article d'étrennes, il décoche un trait à M. de
Peyronnet; le 5 janvier, paraît son premier article. La _loi d'amour_ va
devenir sa grande affaire tant que durera la discussion.
Vendredi, 5 janvier 1827.
LES DEUX PRESSES.
DIALOGUE.
Le jour commence à paraître; la presse du _Figaro_, journal non
politique, se repose à côté d'autres presses inactives, après avoir
gémi pendant une grande partie de la journée. _Après avoir gémi_, vous
entendez, lecteurs; or, puisqu'une presse gémit, elle peut aussi parler.
Ne soyez donc pas surpris si la presse du _Figaro_, pour attendre
patiemment le retour du jour, se met à lier conversation avec sa
voisine. Ecoutez donc:
LA PRESSE DU FIGARO.--Ouf!!! dites donc, voisine, vous qui dormez
là-bas, que pensez-vous de tout ce qu'on dit depuis quelques jours?
LA PRESSE VOISINE.--Ah! ah! c'est vous... Eh! eh! je dis que ça pourrait
bien nous faire quitter la place. Et moi, qui suis arrivée d'hier
seulement de l'imprimerie d'un journal politique, pour vous relayer,
voisine!... dites donc, j'ai bien choisi le moment.
LA PRESSE DU FIGARO.--Est-ce que vous auriez imprimé le fameux projet?
LA PRESSE VOISINE.--Parbleu! oui, pour mes péchés;... c'est ce qui m'a
tellement démantibulé les reins, que l'on m'a fait transporter ici,
comme qui dirait à l'hôpital. Si vous saviez, ma chère, quel mal ça m'a
fait, surtout quand j'appuyais sur le chapitre du timbre... Faut-il
qu'ils soient timbrés, ceux qui...
LA PRESSE DU FIGARO.--Chut!... voisine, vous allez me parler politique,
ça me compromettrait.
LA PRESSE VOISINE.--Ne sommes-nous pas seules?... Qui nous empêche de
causer en liberté? Dites donc, voisine, en liberté, le mot est bon.
LA PRESSE DU FIGARO.--Divin!... Moi qui vous parle, avant d'imprimer ce
méchant _Figaro_, j'ai servi à plusieurs éditions de la Charte; je
mordais là-dessus en conscience, et je puis dire que je rendais joliment
le caractère. Mais à la dernière édition, je ne sais si c'était la faute
de l'éditeur ou de ses ouvriers; ce n'était plus la même chose, il y
avait des articles entiers qui ne paraissaient plus.
LA PRESSE VOISINE.--Ça venait peut-être des remaniements?
LA PRESSE DU FIGARO.--Je l'ignore; dernièrement, j'imprimais un article
qui racontait comment les Américains, pour une chose semblable...
LA PRESSE VOISINE.--Vous me faites trembler!... Depuis le temps que je
sers, je les connais, ces gaillards d'imprimeurs, je sais ce que vaut la
force de leurs poignets.
LA PRESSE DU FIGARO.--Vous prenez peut-être l'alarme pour rien.
LA PRESSE VOISINE.--Dieu vous entende!... mais la truffe a tant donné,
cette année!...
LA PRESSE DU FIGARO.--Gare l'indigestion!...
LA PRESSE VOISINE.--J'entends venir quelqu'un!... Adieu; nous nous
reverrons peut-être, un de ces jours, à Bruxelles.
PETITS JEUX INNOCENTS.
*** Je vous vends mon corbillon.--Qu'y met-on?--Un bâillon.
*** Si j'étais petit papier, que feriez-vous de moi?--Je vous ferais
timbrer.
*** Pigeon vole,... aigle vole... M. de P... vole... (_Une voix._) Un
gage! M. de P... n'est pas un aigle.
COUPS DE LANCETTE.
Odry trouve que M. le comte de Pey... a le regard _fisc_.
* * * * *
Quelles singulières gens que ces Français, disait M. Ben., aussitôt
qu'on les dénonce, ils vous appellent mouchard.
* * * * *
AMENDEMENT. On pourra se servir, en toute liberté, des voyelles, mais il
sera défendu d'user des consonnes.
* * * * *
Si l'on nous avait crevé les yeux, on n'aurait pas besoin de nous
arracher la langue.
* * * * *
De quoi vous plaignez-vous, vous a-t-on défendu de penser?
HYMNE AU TIMBRE.
Salut, ô noble timbre, source inépuisable d'impôts, qui alimentes les
innombrables canaux du trésor de l'Etat, ou plutôt de ces messieurs.
Admirable invention, plus utile et cent fois plus productive que celle
de l'imprimerie; sangsue insatiable, dont le coeur est à Paris et la
piqûre dans toute la France. Salut!...
Et toi, illustre maître d'armes, qui chantas l'indifférence avec tant
d'amour, pourras-tu ne pas sortir de ton caractère insouciant, lorsqu'il
s'agira de célébrer ta plus chère idole? Sans doute, ton coeur
d'airain, qui résista aux charmes de Zelmire, ne sera pas insensible aux
délices du timbre. Voilà enfin un sujet digne de tes inspirations; toi
qui manies la plume aussi bien que le fleuret, écris comme tu t'es
battu, ou plutôt, ne te bats pas les flancs pour écrire.
Le timbre! à ce nom seul, notaires, avoués, avocats, ou, pour parler
sans métaphores, tripoteurs, renards, babillards, je vous vois, le front
prosterné jusqu'à terre. Tremblez à ce nom légal, vous tous qui hasardez
le sous-seing privé; vous qui souscrivez des lettres de change, des
billets à ordre, un papier de cinq centimes pourra vous coûter cher.
Cela vaut pourtant bien les corvées, les droits de mainmorte, le fisc de
nos aïeux; mais le timbre est un mot qui sonne plus agréablement aux
oreilles.
* * * * *
Jour à jamais célèbre, où il a été dit: Tout sera timbré! J'entends
d'ici le son des belles pièces d'or tombant dans les cassettes
ministérielles. O ventre! les beaux dîners qu'on te prépare pour fêter
la victoire décisive remportée par l'ancien régime sur le nouveau!
Déjà, journaux, actes, billets payaient la dîme; déjà, mille ouvriers
timbreurs des deux sexes, la plupart nobles ou émigrés, travaillaient
sans relâche au bonheur public; c'est trop peu, on ne saurait donner
trop d'extension aux entreprises utiles.
Amis, tout sera timbré, l'in-18 comme l'in-32, le papier Tellière comme
le papier écolier; maisons, meubles, habits, châles, étoffes; on finira
par tout timbrer, et nous aussi!...
COUPS DE LANCETTE.
On a dit autrefois: _Scipion l'Africain_; aujourd'hui, on dit: _M. de P.
le Timbré_.
* * * * *
Les devises que les confiseurs mettent dans les diablotins seront-elles
soumises au timbre?
* * * * *
La réimpression de la Charte sera-t-elle soumise à l'impôt du timbre?
* * * * *
On assure que les dîners de M. P... sont annoncés par une cloche dont le
timbre paraît charmant à l'oreille de ces messieurs.
* * * * *
--Excellence, que deviendront les imprimeurs!
--Ils se feront timbreurs.
* * * * *
La loi qui abolira l'imprimerie produira une fière impression.
* * * * *
_Aphorisme._ Toute la science du gouvernement est dans le timbre.
Mardi, 14 janvier 1827.
RÉPONSE
Aux questions de M. ODRY, le poëte, qui veut absolument savoir quel
est le projet de l'oie.
AIR: _Et j'en rends grâce à la nature_.
Tu demandes, ô grand Odry,
Quel est l'nouveau projet de l'oie?
Je veux que tu sois attendri
Par la réponse que j't'env oie
D'un' péronnelle l'on se rit
Quand elle barbotte et s'fourvoie
Tout en voulant faire d' l'esprit...
Voilà bien le projet de l'oie.
Sur les plus heureux écrivains,
Comm' sur les plus petits homm' de lettres,
Ell' prétend mett' ses vilain' mains,
Si l'on voulait bien le permettre;
En les accablant de ses dons,
Il est naturel qu'elle croie
Changer les auteurs..... en dindons...
Voilà bien le projet de l'oie.
Depuis l'palais jusqu'au grenier,
On grimace, on tourn' la prunelle,
Tout, d'puis l'poëte jusqu'au chiffonnier,
Est mis d'dans par la péronnelle;
Elle aura rempli son objet,
S'il faut qu'on se pende ou se noie
Pour échapper à son projet...
Voilà bien le projet de l'oie.
ENVOI ET CONSEIL.
Comm' dit c'littérateur brillant,
Le timbre est une barbarie;
Ma vieill', ce n'est pas en riant
Que chacun ici-bas te l'crie;
D'mande autre chos' pour t'amuser,
Car, entre deux siècl', à coeur joie,
Tu pourrais te faire écraser...
Ça n'serait plus le projet d'l'oie...
Mercredi, 10 janvier 1827.
LA TERREUR PANIQUE,
COMÉDIE EN TROIS ACTES.
SCÈNE DIX-SEPTIÈME.
L'IMPRIMEUR, LE JOURNALISTE.
L'IMPRIMEUR.
Non, Monsieur, je n'entends pas..... Je ne veux plus.....
LE JOURNALISTE.
Il s'agit bien de ce que vous voulez et de ce que vous n'entendez pas.
L'IMPRIMEUR.
C'est de la politique, Monsieur, c'est de la politique, et toute
pure..... La marquise de Chaves....., c'est clair...... M. de
Bonald....., c'est clair......, trop clair.
LE JOURNALISTE.
Mais vous devenez plaisant.
L'IMPRIMEUR.
C'est possible, depuis la Bigarrure jusqu'à la Lancette je ne vois plus
que politique, et je commence à trembler.
LE JOURNALISTE.
Vous êtes comme Pourceaugnac, vous ne voyez que des seringues.
L'IMPRIMEUR.
Encore de la politique!.... Vous voyez bien, Monsieur, que je ne puis
rien faire de vous, et par conséquent pour vous. Votre titre est si
décidé; votre titre seul vous compromet! J'aime mieux imprimer des
catéchismes; si vous consentiez à modérer votre fougue... Mais non! vous
n'êtes pas assez politique pour cela.
LE JOURNALISTE.
Eh bien! mon cher, c'est le mot; si je faisais le rampant, le flatteur,
je serais politique..., vous en conviendriez?
L'IMPRIMEUR.
Eh! eh!
LE JOURNALISTE.
Je serais alors punissable.
L'IMPRIMEUR.
Certainement. (_A part._) Ah! çà, mais qu'est-ce qu'il dit là?
LE JOURNALISTE.
Donc, en employant le vert et le sec, je ne suis point politique,
entendez-vous?
L'IMPRIMEUR.
Très-bien. (_A part._) Ce chien d'homme-là embrouille toutes mes idées!
LE JOURNALISTE.
Donc, je ne serais pas politique si je parlais politique?
L'IMPRIMEUR.
C'est fort, mais c'est juste.
LE JOURNALISTE.
Imprimez cela pour demain.
L'IMPRIMEUR.
Et si vous alliez me faire faire une sottise, une brioche, une boulette?
LE JOURNALISTE.
Allez, la Charte ne le défend à personne.
L'IMPRIMEUR.
La Charte, soit; mais que dit M. de P***?
LE JOURNALISTE.
Il use de la liberté que lui laisse la Charte.
COUPS DE LANCETTE.
On avait espéré qu'une pétition, adressée à M. de P... par les ouvriers
auxquels il prépare une ruine certaine, produirait quelque _impression_
sur son esprit. Pas du tout, il a soutenu cette _épreuve_ avec
_caractère_, il a montré une grande _indifférence_; bref, il a fait le
_petit romain_. Cependant, il vient de _brocher_ quelques lignes d'une
_justification_ tellement _incorrecte_, qu'elle le fera _caser_ parmi
les _non-valeurs_.
* * * * *
La Faculté de médecine a trouvé, dit-on, un nouveau moyen pour guérir le
mal du _péroné_.
Jeudi, 21 janvier 1827.
LES TIMBRÉS,
CHANSON NOUVELLE ENVOYÉE DE CHARENTON.
AIR: _Sans timbre_.
Je suis timbré! (_bis_)
C'est aujourd'hui le cri de guerre;
Chacun tremble à ce mot sacré;
Déjà j'entends chaque libraire
Dire, en étouffant de colère:
Je suis timbré! (_bis_)
Je suis timbré! (_bis_)
Dit ce poëte avec franchise:
Mon Pégase à neuf est ferré;
Si je rimais quelque sottise?
Veuillez excuser ma bêtise...
Je suis timbré! (_bis_)
Je suis timbré! (_bis_)
Malgré la cabale ennemie,
Je vais passer pour un lettré;
Bientôt j'entre à l'Académie...
Recevez-moi, belle endormie...
Je suis timbré! (_bis_)
Je suis timbré! (_bis_)
Dit ce coquin, que par sentence
Un fer brûlant a déchiré...
De parvenir j'ai l'assurance,
Car, pour plaire à son excellence,
Je suis timbré! (_bis_)
Qu'ils soient timbrés! (_bis_)
Ce Voltaire et sa secte impie
Par qui nous fûmes dénigrés;
Honneur à l'escobarderie!
Sous le sceau de la barbarie...
Qu'ils soient timbrés! (_bis_)
Ils sont timbrés! (_bis_)
Bon P***, ceux qu'à table tu traites...
Pour complaire à ces désoeuvrés,
Désormais les plats et les bêtes
Qui servent dans ces jours de fêtes
Seront timbrés. (_bis_)
Soyez timbrés! (_bis_)
Vous tous journaux _de la finance_,
Contre la presse conjurés;
Vous aurez plus d'esprit, je pense,
Quand les autres, par ordonnance,
Seront timbrés. (_bis_)
COUPS DE LANCETTE.
L'article du _Moniteur_ sur la loi de _justice_ et d'_amour_ rappelle
ces vers de M. Victor Hugo:
Que n'ai-je aussi des baisers qui dévorent,
Des caresses qui font mourir!
* * * * *
On disait à M. Pi....
--Cela passera difficilement.
--Je digère tout, répondit-il, en tapant sur son ventre.
* * * * *
_Péroné_ est un mot grec qui signifie: une agrafe, une chaîne.
* * * * *
M. Villemain a calculé que, si la loi passait, chacune de ses pensées
lui coûterait 2,000 fr. de timbre.
* * * * *
M. le baron Dud***, voyant un Anglais qui dans un moment de colère
frappait un nègre de sa cravache:
--Allons, dit-il, c'est bien, on trouve encore quelques saines
doctrines.
Dimanche, 14 janvier 1827.
LA LOI D'AMOUR
AIR: _C'est l'amour, l'amour_.
C'est l'amour, l'amour, l'amour,
Qu'un Tartare
Omar nous déclare.
Pour nous, le timbre en ce jour,
C'est un cachet d'amour.
J'entends mille bouches unies
Répéter ce joyeux refrain,
La gaîté, la chanson bannies,
Rentrent sous un ciel plus serein.
Ivresse populaire,
Rare et touchant accord!
Quel pouvoir tutélaire
Cause un si doux transport?
C'est l'amour, l'amour, l'amour, etc.
Imprimeurs, commencez vos fêtes,
Du repos goûtez les plaisirs,
De pavots couronnez vos têtes,
Un dieu nous a fait ces loisirs.
Un dieu, de nos pensées
Eteignant le soleil,
Sur vos presses brisées
Vous invite au sommeil...
C'est l'amour, l'amour, l'amour, etc.
Dormez, innombrables familles;
Le sommeil échappe à la faim.
Pères, laissez dormir vos filles,
Au réveil il faudra du pain!
L'Espagne apostolique,
A vos frais, mangera
_La soupe économique_.
Mais qui vous nourrira?...
C'est l'amour, l'amour, l'amour, etc.
Chantez, brocheurs, pressiers, copistes,
Femmes qu'on réduit à zéro,
Auteurs, libraires, journalistes;
Gloire à _Thymbræus Apollo_!
De son pouvoir magique,
O triomphe éclatant!
Avec nous la Belgique
Fait chorus en chantant:
C'est l'amour, l'amour, l'amour,
Qu'un Tartare
Omar nous déclare.
Pour nous, le timbre en ce jour,
C'est un cachet d'amour.
Lundi, 15 janvier 1827.
FIGARO.
_Proprement vêtu, c'est-à-dire le diamant à la cravate, la
répétition-Bréguet pendue en sautoir, descend d'un fort joli cabriolet
avec l'air d'un capitaliste; puis, prenant une physionomie de
circonstance, il monte sur une estrade et salue le public avec une
orgueilleuse civilité._
Messieurs (_avec sentiment_), Mesdames, il y a un an aujourd'hui que
fort de ma conscience, de mon zèle...
BASILE (_criant de dessous l'estrade_).
De nos talents!
FIGARO (_à part et donnant un coup de pied à Basile_).
Brutal! je t'apprendrai à me casser l'encensoir sous le nez.
BRIDOISON (_se montrant à son tour_).
Mon cher, po...int... de fau.... au...sse... mo...o...o...destie; tous
nos confrè...res se di...i...sent leurs vé...vé...rités sans
scru...pu...u...u...pule.
FIGARO (_bas à Bridoison_).
Au nom du ciel, seigneur Bridoison, taisez-vous; vous allez me donner un
ridicule. N'imitons pas, croyez-moi, ces comiques aristarques qui,
s'essoufflant pour enfler avec peine les plus modestes pipeaux, croient
bonnement emboucher l'héroïque trompette. Eh! mon Dieu, personne
aujourd'hui n'est dupe du plus misérable charlatanisme. Les croque-morts
de la littérature ont beau répéter _que la suspension de leur feuille
est un sacrifice fait à la liberté; que, pour se rendre plus dignes de
la faveur toujours croissante du public, elles paraîtront moins souvent
et à des prix plus élevés; que, pour contenter les bilieux, les
mélancoliques et les sanguins, trois ou quatre têtes se réuniront sous
un même bonnet_, etc., etc., et autres parades semblables; les moins
habiles savent à quoi s'en tenir; les journaux ne sont pas comme les
ventrus: ils ne meurent jamais d'excès de santé. (_S'adressant au
public_:) Messieurs, je vous en supplie, ayez la complaisance de faire
semblant de n'avoir rien entendu. J'avais donc l'honneur de vous dire,
quand Basile m'a interrompu, qu'il y a un an aujourd'hui que j'ai
consacré ma plume, ma lancette, un peu d'esprit, suffisamment de malice,
assez de gaîté, beaucoup de franchise à vos menus plaisirs. (_Basile
bâille avec bruit._)
GRIPPE-SOLEIL, ANTONIO, L'ÉVEILLÉ, MARCELINE, SUZANNE.
A bas la cabale!
FIGARO (_avec emphase_).
Le Nil a vu sur ses rivages, etc., etc.
BRIDOISON.
Vraiment il parle bien.
BASILE (_criant_).
A bas la cabale!...
FIGARO (_continuant_).
Messieurs, je ne vous ferai pas de belles promesses; je ne vous dirai
point que ma feuille est la seule... que ma feuille manquait dans la
littérature... qu'elle est rédigée par des hommes du plus grand mérite,
etc. Je vous répéterai ce que j'ai dit; il y a quelques années, à Mgr
le comte Almaviva: _Mon intérêt vous répond de moi. Pesez tant dans
cette balance..._
BASILE.
Je n'y tiens plus... Messieurs, ce n'est pas cela... _Bone Deus_! où en
est l'éloquence!... Messieurs, la société, semblable à un serpent
monstrueux qui, après avoir sucé le suc vénéneux des plantes de la
philosophie, se recourbe en replis sur elle-même, toute prête à
s'inoculer la rage des idées libérales.......
(_Des sifflets se font entendre._)
Qu'entends-je?
BRIDOISON.
C'est vo...otre serpent qui fai...sait des si...si...iennes.
FIGARO (_s'avançant vers le public_).
Messieurs, je n'ai jamais été fier ni orgueilleux; aussi ma bonne mère
Marceline m'a-t-elle dit souvent: Tu feras ton chemin, mon garçon. Je me
suis bien décidé à ne pas la faire mentir, et c'est pour cela,
Messieurs, que je viens resserrer les liens qui attachent le journaliste
reconnaissant au public généreux et connaisseur. Non-seulement,
Messieurs, il sera dorénavant loisible de vous abonner à ma feuille pour
une année, pour six mois, pour trois mois, pour un mois même, mais vous
pourrez encore le faire (c'est particulièrement à vous que je m'adresse,
estimables étrangers, studieux élèves, capricieuses petites-maîtresses,
rentiers économes, capitalistes prudents), vous pouvez encore le faire,
dis-je, pour une, deux et trois semaines; oui, Messieurs, pour une
semaine! et aux conditions qui sont exposées sur la première page de ma
feuille.
BASILE.
La belle chute!
COUPS DE LANCETTE.
A l'instar des galériens condamnés à perpétuité, les journalistes seront
marqués des lettres T. P: ce qui signifiera timbre perpétuel... ou autre
encore.
* * * * *
Quelqu'un disait hier, en parlant de trois journaux fondus:--Ils forment
une épée dont la garde est à Paris, rue de.... et la pointe, nulle part.
* * * * *
Le _Moniteur_ fait de l'esprit; ô scandale!...
* * * * *
M. de Jouy arrange Moïse; qui arrangera M. de Jouy?
* * * * *
On prétend que l'acteur Peronnet, de l'Odéon, vient de présenter une
supplique à l'effet d'obtenir un changement de nom.
ÉPITAPHE.
Ci-gît un gros pilote, ignorant nautonier,
Qui, portant sur son bord Esculape et sa suite,
Sans carte et sans boussole, osa, tout le premier,
Du pays de l'Absurde aborder la limite.
Chez les ventrus jadis il fut bien accueilli;
Sur la mer du Pathos il fit plus d'un voyage;
Maintenant, sans argent et léger de bagage,
Il vogue incognito sur le fleuve d'Oubli.
COUPS DE LANCETTE.
_Panem et circenses._ Des truffes et des cordons.
* * * * *
--Quoi de nouveau, ce matin?
--Rien, qu'un opuscule dédié à huit richards, par M. de T..., ayant pour
titre: _De l'indifférence en matière de soufflet_, avec cette épigraphe:
L'habitude fait tout.
Tous ces messieurs ont souscrit.
ÉPITAPHE.
Ci-gît monsieur de Montlosier,
Qui mourut comme un écolier,
Pour avoir pris de l'eau bénite
Sur le doigt d'un jésuite.
FICHES DE CONSOLATION.
N'être condamné qu'à dix ans de galères quand on a tout fait pour la
perpétuité.
Perdre l'équilibre dans un escalier fort raide, se résigner à
dégringoler six étages sur les reins et s'arrêter à l'entre-sol.
Voir un homme s'élancer sur vous, s'imaginer qu'il a un poignard dans la
main, et ne recevoir qu'un soufflet.
Commander son deuil pour un oncle affligé de trois maladies et quatre
médecins; total: sept. Apprendre sa résurrection miraculeuse, mais
trouver l'emploi du costume, grâce à une apoplexie foudroyante qui vous
enlève votre chère moitié.
Pour un gastronome convié à un énorme bifteck, s'apercevoir qu'on a
perdu en précautions apéritives le temps que les amphitryons ont employé
à jouer des mâchoires; mais arriver juste pour le thé avec lequel on
vous sert la tartine de consolation.
Etre destitué deux mois avant les 30 ans de service qui vous donnent
droit à la pension, vous croire frustré de toute espérance, et recevoir,
un an après de S. Exc., une lettre fort honorable, avec une légère
gratification.
Aux Français, s'attendant à voir paraître Monrose dans l'Olive, du
_Grondeur_, apprendre qu'il est indisposé subitement, craindre que Faure
le remplace, et voir paraître Armand Dailly.
Tenir d'un rapporteur officieux qu'un homme s'est glissé dans votre
maison, trembler pour l'honneur conjugal, et le trouver couché avec
votre fille.
D'après les chiffres d'une fausse liste de la loterie, penser qu'on
n'avait pas eu un seul numéro sorti sur un terne sec, et trouver qu'il
vous est sorti un ambe.
Voir le feu à votre bibliothèque, craindre que tout ne soit consumé, et
sauver de l'incendie.... les oeuvres de M. de Bonald.
Etre instruit de la banqueroute de votre agent de change, menacé de ne
recevoir que cinq du cent, et en retirer sept et demi.
Acquérir la certitude que ce n'est pas votre meilleur ami qu'on a vu
avec votre femme dans une loge grillée.
Napoléon, à Sainte-Hélène, disait en parlant des Bourbons: «Ils
devaient, à leur rentrée en France, coucher dans mon lit, sans même en
faire changer les draps.» C'eût été de bonne politique, en effet; ni
Louis XVIII, ni Charles X ne le comprirent. Tout changer fut, au
contraire, leur rêve et leur espoir. Ils croyaient pouvoir ramener la
France aux beaux jours de Louis XIV, et la faire d'un seul coup, par un
acte de volonté souveraine, rétrograder d'un siècle.
Sous les moindres actes de la Restauration, perce sa haine contre les
hommes et les institutions de la Révolution et de l'Empire; aussi,
était-ce faire sa cour et prendre le bon moyen pour arriver que
d'attaquer le passé. Les petits ambitieux ne s'en firent pas faute et,
la passion s'en mêlant, les efforts de la contre-révolution atteignirent
les dernières limites de l'odieux et du grotesque.
L'un propose, sérieusement, d'en revenir pour les préfets, les maires,
pour tous les fonctionnaires, en un mot, aux appellations en vigueur au
temps de Henri IV; l'autre propose, non moins sérieusement, de supprimer
la guillotine, _instrument révolutionnaire et anarchique_, et d'en
revenir, pour le dernier supplice, au gibet, infiniment plus monarchique
et, à ce titre, cher à tous les hommes religieux et dévoués à la cause
royale.