sur toi, ton obscurité n'a pu tromper ma vigilance. Je ne t'ai jamais
aperçu à l'occasion d'un sacre ou d'un couronnement: je t'ai vu, en
revanche, un certain 5 septembre.
TROISIÈME LAMPION.--Tu m'as vu ce jour-là; tu étais donc présent? Oui,
en effet, je me souviens que tu figurais à la porte de M. de Cazes.
QUATRIÈME LAMPION, _rouge d'indignation_.--Et toi à celle d'un traiteur
à 32 sous.
TROISIÈME LAMPION.--Les officiers en demi-solde, les employés réformés
s'étaient cotisés pour m'avoir. Je leur fis honneur; toi, qui
t'enorgueillissais à la porte d'une Excellence, un solliciteur
t'éteignit en crachant une malédiction.
QUATRIÈME LAMPION, _pâlissant de rage_.--A la garde! au voleur! à
l'assassin! Messieurs, soyez témoins que je suis insulté, calomnié...
(_Un inspecteur de police et des gendarmes paraissent._) Justice!
justice! Monsieur l'inspecteur.
L'INSPECTEUR.--Comment êtes-vous ici?
QUATRIÈME LAMPION, _fier_.--Par ordre!
L'INSPECTEUR.--Et vous?
TROISIÈME LAMPION.--J'appartiens à la mère d'un amnistié politique.
La pluie termina la dispute. Une gouttière éteignit subitement le
fastueux lampion; celui que la reconnaissance avait allumé dura jusqu'au
jour.
* * * * *
Mercredi, 8 novembre 1826.
CATÉCHISME JÉSUITIQUE
Qui es-tu?--Chrétien, catholique romain.--Que veux-tu dire par
là?--Servant Dieu, le pape et les jésuites.--Quel est l'ennemi de la
religion?--Voltaire.--Qui est-ce?--Un impie, un infâme, un scélérat, un
monstre abominable.--Où est-il?--En enfer.--Et ses ouvrages?--Dans les
mains des brebis égarées.--Quel remède opposer à ce débordement des
mauvais livres?--Le feu.--Que faire des éditions de Voltaire in-8?--Au
feu.--Voltaire in-12?--Au feu.--Voltaire in-18?--Au feu! au feu!--Que
sont les philosophes?--Des chiens, des boucs, des fils de Satan.--Quel
châtiment mérite le chrétien qui manque à ses devoirs?--La damnation
éternelle.--Comment les chrétiens doivent-ils se conduire?--D'après les
maximes des révérends Pères.--Qui nous délivrera de nos ennemis?--Le
feu.--_Amen!_
COUPS DE LANCETTE.
M. le prince de T..., qui était dernièrement à Marseille, puis à Nice,
vient d'arriver à Paris. Depuis trente ans, monseigneur change de place;
il est tantôt d'un côté, tantôt d'un autre.
* * * * *
M. le duc de R... et M. le général B.. ont fourni des notes historiques
à sir Walter Scott pour l'histoire de Napoléon, à laquelle le romancier
écossais travaille en ce moment.
* * * * *
M. Laurentie vient d'être victime d'une petite Saint-Barthélemy
bureaucratique. Soyez donc insignifiant et nul!!..
* * * * *
_L'Etoile_ prend la défense de Henri IV, que le _Courrier_ a appelé
protestant. Quelle injure!...
* * * * *
_L'Etoile_ veut attaquer en diffamation le _Constitutionnel_ qui a
traité de _bigote_ la cour de Louis XIV.
Bigote est pourtant une expression bien douce.
* * * * *
On parle d'une grande spéculation: quand on aura mis toutes les rues en
passages, on mettra tous les passages en rues.
* * * * *
On se plaint à tort de la saleté de Paris, les quartiers les plus
propres ont à peine deux pieds de boue.
* * * * *
M. Ben... porte sa croix; d'honneur!
* * * * *
On a autorisé dernièrement la fondation d'une vingtaine de couvents de
femmes; l'établissement des Enfants trouvés ne désemplit pas.
ÉNIGME
DIALOGUE ENTRE DEUX HOMONYMES.
Aussitôt que le jour a fait place à la nuit,
Brillante, j'apparais bien au delà des nues.
--Sortant dès qu'il fait noir, de mon obscur réduit,
Pâle et terne on me trouve à chaque coin des rues.
--Astre cher aux amours, aux voyageurs en mer
Je suis bien chère encor.--Moi, je coûte bien cher.
--Des mortels je reçois les voeux et les prières;
On me créa pour éclairer.
--Moi, pour éteindre les lumières.
Le mot de l'énigme est _Etoile_, nom du journal du soir qui, depuis, a
fusionné avec la _Gazette de France_.
De 1826 à 1830, _Figaro_, c'était son droit, attaque tous les journaux
de la droite; mais, il s'acharne plus spécialement et avec bonheur
contre les feuilles officieuses ou ministérielles, qui ne vivaient alors
que de compromis de conscience assez tristes et de subventions on ne
peut plus lourdes. _Tomber_ les organes du ministère est la grosse
besogne quotidienne du _Figaro_.
Ces journaux, il faut bien l'avouer, étaient alors passablement décriés,
et leurs rédacteurs ne vivaient pas en odeur de sainteté. Le ministère
lui-même avait semblé prendre à tâche de les discréditer. On se
souvenait fort bien qu'en 1824 M. Corbière, alors ministre des affaires
étrangères, n'avait pas dépensé moins de deux millions, sans compter les
places et les sinécures données, pour éteindre un certain nombre de
feuilles, qui, bien que royalistes, menaçaient son portefeuille. Le rôle
des feuilles officieuses se bornait à toujours dire: _Amen_. On trouvait
que ce n'était pas assez.
Tous les rédacteurs, d'ailleurs, avaient en perspective, pour le jour où
ils seraient dégoûtés d'une polémique assez difficile, une _aurea
mediocritas_ hypothéquée sur le budget.
Lorsqu'on relit de sang-froid l'histoire de la Restauration, on est
effrayé de toutes les bévues que la terreur de la presse fit commettre à
son gouvernement.
Samedi, 25 novembre 1826.
CONCOURS PRÉPARATOIRE
Pour la rédaction en chef d'un journal semi-officiel.
La réunion a lieu au Jardin des Plantes, dans la salle des animaux sans
vertèbres. M. le trésorier de l'amortissement de l'esprit public occupe
la chaise rembourrée du surveillant de cette salle. Les assistants, au
nombre de cinq, représentant la _Gazette_, le _Drapeau_, le _Journal de
Paris_, _l'Etoile_ et le _Pilote_, sont assis sur des caisses vidées
depuis peu.
LE TRÉSORIER.--Messieurs, j'ai choisi à dessein ce local, vous
m'entendez, pour vous entretenir d'un projet qui doit bientôt recevoir
son exécution.
TOUS.--Quel est-il?
LE TRÉSORIER.--Il s'agit d'un journal semi-officiel.
TOUS.--Je le ferai.
LE TRÉSORIER.--Je rends justice à votre zèle, mais, de grâce, du
silence.
TOUS.--Ecoutons.
LE TRÉSORIER.--Quoiqu'il soit certain que les feuilles que vous rédigez
n'aient nullement rempli les espérances qu'on en avait conçues...
TOUS.--Il faut être bien difficile.
LE TRÉSORIER.--Qu'on ne les lise plus...
TOUS.--Bah! vous voulez rire.
LE TRÉSORIER.--Que tous les anciens abonnés les aient désertées...
TOUS.--Ce n'est pas notre faute.
LE TRÉSORIER.--Que je sois obligé de demander sans cesse de nouveaux
fonds pour les alimenter...
TOUS.--Notre métier ne peut être fait gratuitement.
LE TRÉSORIER.--Enfin, tranchons le mot, qu'on doive être las de payer
vos sornettes, vos sottises.....
M. G. DE _l'Étoile._--Je répondrai au mot sottise.
M. B. DE _la Gazette._--Je parlerai aussi à ce sujet.
LES AUTRES.--Aucun de nous ne laissera cela sans réponse; mais silence
pour le moment.
LE TRÉSORIER.--Ce n'est pas moi qui le dis, c'est tout le monde; si vous
m'interrompez toujours, je lèverai la séance.
TOUS.--Ecoutons.
(L'Etoile _grince des dents_.)
LE TRÉSORIER.--J'abrége; il s'agit de donner à une de vos feuilles la
qualité de semi-officielle. Je suis embarrassé du choix, et quand je
l'aurai fait, je serai encore plus embarrassé de le faire accepter, tant
vous êtes discrédités...
TOUS, _marmottant_.--Faut-il endurer!...
LE TRÉSORIER.--Je suis néanmoins décidé à faire mes efforts, cela
soulagera ma caisse d'autant, jusqu'à ce que je puisse...
TOUS, _avec effroi_.--Achevez!...
LE TRÉSORIER.--Je puisse vous voir prospérer.
TOUS.--A la bonne heure!
LE TRÉSORIER.--Voyons, examinons à qui la chose peut aller. Que chacun
parle à son tour. Je vais commencer par celui qui coûte le plus cher,
comme ayant le moins d'abonnés.
Allons, au plus léger à parler.
M. G. DU _Pilote_.--Monsieur le trésorier, il vous convient de me donner
la préférence, parce que je parais le soir et n'ai pas de concurrence à
redouter, l'_Etoile_ n'en étant pas une. (_M. de G._, _de l'_Etoile,
_fait un bond sur sa caisse, et en retombant il la crève; on le relève
et on le contient_.) Je n'ai d'ailleurs ni esprit (de parti, je veux
dire), ni idées (fixes, s'entend), ni rédacteur, quoique je parle de
tout.
LE TRÉSORIER.--Cela suffit, votre privilége me convient assez.
A vous, _Paris_, mon petit.
M. L. DU _Journal de Paris_.--Qui pourrait d'ailleurs me disputer la
préférence? J'ai la représentation qui convient au rôle que
j'ambitionne; je donne des audiences, j'ai même chez moi une manière
d'huissier, et d'ailleurs ne sait-on pas que je communique librement
avec l'hôtel de Rivoli, où je puis me rendre en un coulé, trois sauts et
un entrechat? Je vous dirai, au surplus, que je commence à me lasser de
n'être que l'historien des fiacres et des commères; j'aimerais assez me
lancer dans la politique ministérielle, j'allais dire dans la haute
politique. Je me crois appelé à jouer un grand rôle.
LE TRÉSORIER.--Mon petit, j'approuve cette émulation; et ce désir de
vous élever me prouve que vous ressemblez toujours, comme par le passé,
à beaucoup d'inutilités de ma connaissance. Nous verrons ce que nous
pourrons faire. A votre tour, monsieur sans tache.
LE BARON DU _Drapeau_.--Mon devancier vient de se donner lui-même
l'exclusion. Il vous a avoué qu'il n'avait écrit, jusqu'à ce jour, que
pour les classes populaires; moi, je m'adresse toujours aux plus hautes
capacités: il en faut effectivement beaucoup pour me comprendre, et
c'est sous ce point de vue que je conviens à la chose; car le vague dans
lequel je laisse mes lecteurs peut faciliter, au besoin, les pas
rétrogrades auxquels notre politique est accoutumée.
LE TRÉSORIER.--En effet, je ne vous comprends pas toujours, il est vrai
que je vous lis très-rarement; mais comme il y a des gens assez
courageux pour cela, je me ferai faire un rapport sur ce qui vous
concerne. Ecoutons l'_Etoile_, qui paraît perdre patience.
M. G. DE _l'Étoile._--Je trouve assez étonnant, Monsieur le trésorier,
que vous, ou d'autres, ayez eu la pensée d'un journal semi-officiel,
lorsque celui que je dirige est officiel bien plus encore que l'épais
_Moniteur_. Je n'en veux pour preuve que l'envie de bâiller que l'on
éprouve en me lisant. Au surplus, je suis assez content de mes maîtres
pour ne pas vouloir m'en donner d'autres; ceux de mes confrères n'ont
que l'exécution des pensées nées du cerveau des puissants dont je reçois
l'impulsion: aussi ne me suis-je rendu à cette assemblée que pour vous
faire sentir mon importance.
LE TRÉSORIER, _tout bas_.--Tels maîtres, tels valets; même insolence.
(_Se retournant._) Monsieur B., que direz-vous en faveur de votre
_Gazette_?
M. B. DE _la Gazette_.--Rien, c'est tout ce que je puis dire.
D'ailleurs, mes oeuvres sont là pour répondre, et la _Minerve_ peut
attester que je sais prendre tous les tons. Ai-je besoin de me vanter,
comme l'ont fait ces messieurs? Je ne suis pas nul comme le _Pilote_,
niais comme le _Journal de Paris_, sans cesse sur des échasses comme
monsieur le baron, ou en délire comme l'_Etoile_.
TOUS LES AUTRES.--Allons, il ne se vante pas! l'on sait pourtant combien
il est soporifique.
LE TRÉSORIER.--Messieurs, j'en sais assez. Je vais faire mon rapport, et
chacun de vous peut compter sur mon impartialité.
COUPS DE LANCETTE.
On a trouvé M. Philarète blotti dans l'écritoire de M. de Jouy.
* * * * *
--Comment pense-t-on dans votre régiment?
--On ne pense pas.
--A la bonne heure.
* * * * *
M. de Lamennais est enrhumé, Rome lui doit bien un chapeau, hein?
* * * * *
M. Crosnier n'a encore été que de moitié dans tous les ouvrages qui ont
été donnés au théâtre de la Porte-Saint-Martin depuis six mois.
Lundi, 4 décembre 1826.
CONCOURS PRÉPARATOIRE
Pour la rédaction en chef d'un journal semi-officiel.
(DEUXIÈME SÉANCE.)
+ La salle des animaux sans vertèbres étant encombrée par de nouvelles
acquisitions récemment arrivées, la réunion a été indiquée dans celle
des animaux ruminants. Avant l'ouverture de la séance, les chuchotements
des conversations particulières, entendus de la pièce voisine,
produisent une illusion complète. On croirait que les cadavres dont
cette pièce est peuplée sont encore animés.
Le trésorier demande du silence. Chacun se place comme il peut. On
remarque que le représentant du _Journal de Paris_ grimpe lestement sur
la girafe: A bas, s'écrie-t-on de toutes parts. Mais le trésorier, d'un
geste, le retient à son poste.
LE TRÉSORIER.--Vous savez, Messieurs, quel est l'objet de la
convocation?
TOUS.--Vous nous l'avez dit et écrit.
LE TRÉSORIER.--Il est donc inutile que je vous le rappelle?
TOUS.--Assurément. Allons au fait.
LE TRÉSORIER.--Le fait est, Messieurs, que l'on ne veut d'aucun de vous.
(_L'émotion est vive._)
TOUS.--Nous direz-vous au moins...
LE TRÉSORIER.--C'est ce que j'allais faire. L'établissement d'un journal
semi-officiel ne doit point être en pure perte. On compte sur son
contenu pour diriger l'opinion publique.
TOUS.--Et que faisons-nous chaque jour?
LE TRÉSORIER.--Pour faire goûter tous les actes de l'autorité.
M. B. DE _la Gazette_.--J'y mets tout mon latin.
LE TRÉSORIER.--Pour vanter toutes les conceptions ministérielles.
M. L. DU _Journal de Paris_.--Je loue à tort et à travers.
LE TRÉSORIER.--On veut y trouver de la haute politique.
LE BARON DU _Drapeau_.--Je défie qu'on s'élève plus haut; je me perds
dans les nues.
LE TRÉSORIER.--Une bonne discussion sur les matières religieuses, sans
emportement, ni hypocrisie trop apparente.
M. G. DE _l'Etoile_.--C'est ma manière, ce sont mes principes.
LE TRÉSORIER.--On demande enfin que, pour ne choquer aucune opinion, il
entre dans cette rédaction un adroit mélange de toutes les idées; mais
en laissant dominer celles qui appartiennent au royalisme.
M. G. DU _Pilote_.--S'il faut du mélange à ne pas s'y reconnaître, je
suis là, moi.
LE TRÉSORIER.--C'est exact, car on demande toujours ce que vous êtes, et
ce que vous voulez. (_A part._) J'en suis honteux. (_Haut._) Vous voyez,
Messieurs, ce que l'on exige; rendez-vous justice. Au zèle, au
dévoûment, que je ne vous conteste pas, est-il quelqu'un qui joigne ces
connaissances, cette lucidité, cet aplomb, qui sont nécessaires pour une
bonne rédaction?
M. L. DU _Journal de Paris_.--Mon patron est content de moi: preuve que
j'ai ce qu'il faut pour son journal, il me charge en outre des
correspondances privées avec le _Courrier anglais_, correspondances un
peu négligées, mais qui vont reprendre avec la session.
M. B. DE _la Gazette_.--Il est si content de vous, qu'il m'a préféré
pour la rédaction de _l'Etoile_.
M. G. DE _l'Etoile_.--De _l'Etoile_! ah! il ne la tient pas, ni vous non
plus: elle est à gens plus puissants que lui, auxquels je ne lui
conseille pas de se frotter. Prenez si vous voulez le _Pilote_; ça ne
tient à rien, et M. le trésorier vous dira qu'il est prêt à
l'abandonner.
LE TRÉSORIER, _à part_.--Il a, ma foi, raison.
M. G. DU _Pilote_.--Doucement, Monsieur de l'_Etoile_; j'ai eu trop de
peine à ravoir mon _Pilote_, pour le céder comme cela; j'ai mon marché,
et il faudra bien qu'on le tienne, ou nous aurons du bruit.
M. LE BARON DU _Drapeau_.--A quoi servent tous ces propos, vous ne
pouvez prétendre à un choix que vous rendriez ridicule.
TOUS.--Ridicule vous-même. Voyez ce Germain! un étranger à idées
mystérieuses, à style ampoulé, à prétentions insoutenables.
LE TRÉSORIER.--Messieurs, messieurs, du calme s'il vous plaît. A quoi
bon tous ces emportements, quand je vous ai prévenus que l'on ne voulait
d'aucun de vous.
M. B. DE _la Gazette_.--Quelle nécessité alors de nous réunir si loin de
nos domiciles et de nous faire perdre un temps dont nous devons compte à
nos abonnés.
LE TRÉSORIER.--Dites donc à ma caisse. Mais je vous vois trop animés
pour écouter de sang-froid ce que j'étais chargé de vous apprendre; ce
sera pour un autre jour. Vous serez prévenus par lettres, et je ferai en
sorte de trouver un local plus central, et où nous serons aussi en
sûreté qu'ici. (_Il se lève et sort._)
SAINTE-PÉLAGIE
ou
PLAINTES D'UN PRISONNIER,
Épître au Préfet de police, par J. CASSAIGNE.
S'il est une circonstance dans la vie où l'on doive se livrer au
commerce des Muses, c'est surtout dans la captivité...
M. Cassaigne a été condamné pour quelques vers trop hardis. Les verrous
ne l'ont pas rendu plus timide. La liberté qu'il a perdue pour sa
personne, il l'a gardée pour ses écrits. Etonné des rigueurs dont il est
l'objet, il se demande quel est son crime.
Ai-je, du spadassin dédaignant les faisceaux,
Menacé d'un fleuret notre G..... des S.....?
Ou bien, nouvel Amron, traîné dans la poussière
Ces bouquins précieux idoles de C.....?
Ai-je montré Ch....., dans un pamphlet amer,
Pour aller à Saint-Cloud atteint du mal de mer?
* * * * *
COUPS DE LANCETTE.
Le ventre va mettre un crêpe à sa fourchette, _l'Almanach des gourmands_
ne paraîtra pas cette année. M. de Périgord se ressentirait-il des
suites d'une indigestion conquise aux dîners de M. Canning?
* * * * *
--Que portez-vous donc là? demandait-on à M. Salvandy, qui tenait une
feuille à la main.
Et comme le rédacteur de l'ex-_Journal de l'Empire_ a toujours la
repartie brève, il répondit:
--_Des bâts._
* * * * *
On met au nombre des malheurs de l'Espagne _l'Alonzo_ de M. N.-A. de
Salvandy.
ÉPIGRAMME.
Le sous-préfet de Châteaudun
S'est fait jésuite et le confesse,
Il va jusqu'à s'en vanter. Est-ce
Qu'il n'aurait pas le sens commun?
Que le bon Dieu l'en récompense!
Mais, sans critiquer son dessein,
Avec _quatre barbes_[3], je pense,
Il serait meilleur capucin.
Dimanche, 24 décembre 1826.
ÉCRÉMAGE DES JOURNAUX DÉPENDANTS
Du 22 décembre.
*** Quelque flexible que soit le talent, quelque grande que soit la
docilité de M. de B., de la _Gazette_, il n'a pas encore su se plier à
louer le discours de M. de Damas. Il y a trop peu de temps que la
_Gazette_ avait à applaudir des principes totalement différents.
*** Le _Journal de Paris_ était hier dans un de ses jours de jubilation.
Il publiait l'état très étendu des jugements rendus pendant le mois de
novembre par le tribunal de police. On y remarque quarante-sept
condamnations pour projection d'eau sale sur les passants et dépôts
d'ordure sur la voie publique.
*** Quelqu'un qui connaîtrait bien la topographie du Portugal pourrait
être employé utilement dans les bureaux de l'_Aristarque_, pour donner
quelque vraisemblance aux bulletins de l'armée du marquis de Chaves,
que l'on élabore dans cette officine.
*** «Dans chaque phrase du discours de M. Canning perçait la taille de
nos hommes d'Etat. Sa Seigneurie a le coup d'oeil juste; elle les a
bien mesurés.» La _Quotidienne_, à qui nous empruntons cette citation,
nous ferait presque regretter que nos ministres ne soient point choisis
parmi les cent-suisses.
*** «O vérité! quelle est ta puissance avec les tièdes, qu'on appelle
ministériels! dit le baron du _Drapeau_; il est impossible de rien faire
de solide et de raisonnable.» Eh! que vous dit-on chaque jour, MM. B. L.
G. C.?... et à vous-même, baron O?
*** Il faut voir avec quelle joie et en quels termes l'_Etoile_
applaudit au délire qui s'est manifesté dans l'assemblée des catholiques
d'Irlande quand on leur a annoncé la guerre.
*** _Pilote_, quel est le bonhomme R. B. qui te fournit des pièces de
gros calibre pour la guerre du Portugal? Tu les désavoues; prétends-tu
par là donner à entendre qu'on te les impose?
*** M. Etienne, l'un des rédacteurs du _Constitutionnel_, est nommé
arbitre dans la cause pendante entre les anciens et les nouveaux
propriétaires du _Médiateur_. Est-ce une mystification?
COUPS DE LANCETTE.
Le prince de T... assure que dans sa jeunesse il jouait la tragédie.
--Quels rôles?
--J'ai joué les rois.
1827
ÉTRENNES DONT ON NE VEUT PAS.
Vous croyez peut-être que la politesse vous oblige à recevoir tout ce
qu'on veut bien vous donner pour étrennes; détrompez-vous. Il est vrai
que, par le temps qui court, il y a beaucoup de gens qui tendent la
main, il en est cependant qui la ferment. Exemple:
M. de V. a refusé sa démission.
M. de P., un brevet d'imprimeur.
M. de Ch., un portrait de Jean Bart.
Madame de Genlis, une copie de son acte de naissance.
M. de Royer, un académicien.
Mademoiselle Delp... G..., le poëme de la _Pucelle_.
M. Ancelot, des marrons glacés.
M. Feletz, une petite souricière.
M. Bénaben, un cordon.
M. P..., un exemplaire du _Petit Carême_.
M. Jouy, un exemplaire de ses oeuvres complètes.
Le _Pilote_, une boussole.
La _Gazette_, le bon sens.
L'_Opinion_, le livre de l'esprit.
La _Quotidienne_, une paire de lunettes.
Le _Médiateur_, le _Traité des reptiles_.
_Figaro_, les articles du _Mentor_ et l'amitié du _Médiateur_.
COUPS DE LANCETTE.
Le théâtre de M. Comte n'est pas le seul sur lequel jouent de tout
petite acteurs.
* * * * *
M. de C... est tellement occupé des affaires actuelles, qu'il ne dort
plus guère que la nuit.
* * * * *
M. le comte de Pey... a eu un violent cauchemar la nuit dernière:
l'ombre de Gutenberg, inventeur de l'imprimerie, est venue le tirer par
les pieds.
* * * * *
Les propriétaires de journaux seront désormais contraints de porter sur
leur dos une affiche qui indiquera leurs noms et prénoms, leur âge, leur
domicile, l'heure à laquelle ils se lèvent et se couchent ordinairement.
* * * * *
Toutes les cartes déposées chez M. de P., le premier janvier, étaient
timbrées.
Le 12 décembre 1826, Charles X ouvrait la session des chambres de 1827.
Le roi disait dans le discours d'usage:
«J'aurais désiré qu'il fût possible de ne pas s'occuper de la presse;
mais à mesure que la faculté de publier les écrits s'est développée,
elle a produit de nouveaux abus, qui exigent des moyens de répression
plus étendus et plus efficaces. Il était temps de faire cesser
d'affligeants scandales et de préserver la liberté de la presse
elle-même du danger de ses propres excès. «Un projet vous sera soumis
pour atteindre ce but.»
Ce passage du discours de la couronne produisit dans le public
l'impression la plus défavorable; on s'attendait cependant à quelque
chose de ce genre. Depuis deux ans le clergé, la congrégation, les
missions, le parti religieux tout entier exerçaient sur le faible
Charles X une terrible pression afin d'obtenir de lui une législation
sévère contre la presse, une pénalité «qui détruisît l'hydre d'un seul
coup.»
Charles X, mieux que personne, savait combien un tel acte serait
impolitique. Pourtant on triompha, non de ses répugnances, mais de ses
craintes.
Le lendemain du vote de l'adresse, 29 décembre 1826, M. de Peyronnet
donnait satisfaction à la congrégation, qui avait fait sa fortune, et
déposait sur le bureau de la Chambre ce projet de loi qui devait, à lui
seul, occuper presque toute la session de 1827.
Le projet de loi sur la presse était à peine connu qu'une clameur
immense s'éleva. Ce fut un haro universel. De toutes parts s'élevaient
les plus véhémentes protestations.
Dans ce projet, en effet, la violence le dispute à l'absurde, et ses
dispositions prouvent que M. de Peyronnet n'avait pas même une vague
notion de la matière qu'il prétendait réglementer. D'un seul coup, il
atteignait toutes les industries qui concourent à la fabrication du
journal ou du livre, le brocheur était frappé comme l'auteur,
l'imprimeur comme le libraire.
Le projet comprenait trois titres: les écrits périodiques, les écrits
non périodiques, et enfin les peines. La disposition la moins
défavorable du premier titre était l'assujettissement de tous les écrits
de moins de cinq feuilles à un timbre de un franc pour la première
feuille et de dix centimes pour les autres.
Tous les journaux et écrits périodiques se trouvaient frappés du timbre;
«le nom des propriétaires devait être écrit en tête de chaque
exemplaire;» enfin «aucune société relative à un journal ne pouvait être
contractée qu'en nom collectif, et les associés ne pouvaient en aucun
cas excéder le nombre cinq.»
Le chapitre _des peines_ brillait par son laconisme: des amendes de
2,000 à 20,000 francs, et la prison pour la moindre contravention; il
était à peu près impossible d'écrire cinq lignes sur n'importe qui ou
n'importe quoi sans se trouver sous le coup de quelque disposition.