En devenant honnête, je devins furieux; cela se voit souvent, surtout

lorsque la rancune est plus forte que l'amour-propre: je résolus de

faire mes Mémoires; je les fis. J'allais les publier, lorsqu'un de mes

amis, ancien prêtre, aujourd'hui père légitime d'une demi-douzaine de

marmots qu'il élève à la Lancastre et pour les arts libéraux, homme de

moeurs douces et d'esprit prudent, me représenta que les minutes

officielles de mes aventures existaient, signées de ma main, au dépôt

des archives, et qu'ainsi l'anonyme même ne saurait me mettre à l'abri

des investigations de mes anciens compagnons d'armes. Je ne voulais pas

donner quinze et brisque sur mon jeu, et mourir martyr après avoir vécu

comme un gredin. Je me tus: je serrai mes paperasses, comme fit le

courageux Ducis quand il écrivait contre Napoléon. Mais j'enrageais,

j'enrageais... Je découvris bientôt un nouvel argument à l'appui du

premier.

C'est moi, disais-je, qui ai révélé à Napoléon les conciliabules secrets

du mont Saint-Valérien; le Calvaire a repris sa splendeur, certains

messieurs, que l'on dit y apparaître encore, pourraient bien se piquer

d'être plus chrétiens que l'Évangile. Taisons-nous: tout n'est pas gain

pour ceux qui écoutent.

C'est moi, disais-je, qui ai démontré la connexion de l'affaire Pichegru

avec celle de Georges; bien que M. Basterèche l'ait dit en toutes

lettres à la tribune, il doit peu me convenir à moi de traiter Pichegru

d'assassin. On lui élève une statue et, quoi qu'en dise l'article 8 de

la Charte, ses amis et les amis de leurs amis pourraient se montrer plus

royalistes que le roi. Taisons-nous: tout n'est pas gain pour ceux qui

écoutent.

Si, ajoutai-je encore, je me vantais d'avoir mis le nez jadis dans les

papiers de Cambacérès, on pourrait me faire des questions embarrassantes

sur la cause de leur disparition, et si je disais ceci et cela, je

pourrais passer pour un calomniateur, parce que je ne les ai plus devant

moi, et que du reste je ne voudrais pas les avoir dans ma poche, Dieu

m'en garde! Ainsi taisons-nous: tout n'est pas gain pour ceux qui

écoutent.

Si je racontais l'histoire de la souricière (celle de Bayonne, bien

entendu), je sais bien que le prince de T.... et l'archevêque de P....

ne m'accuseraient pas de mensonge. M. le duc de R..... pourrait faire

une seconde publication, à cet égard, aussi risible que la première,

mais ni lui, ni moi, ni nos amis, ne regagnerions nos entrées, et je ne

vois là que dangers sans honneurs pour sortir d'un pas de clerc. Sylla,

en affranchissant ses esclaves, se créa par cette adresse des légions de

clients. Taisons-nous: tout n'est pas gain pour ceux qui écoutent.

J'aurais parlé, disais-je encore, de l'affaire des sous-traitants à qui

Napoléon fit rendre gorge un peu à la turque: c'est moi qui avais arrêté

le gros maréchal-ferrant millionnaire: mais que d'allusions à l'affaire

Ouvrard! On dit que celle-ci tient à tant de choses si délicates, à

ceci, à cela, à presque tout enfin. Je veux croire que ce sont des

propos de gobe-mouches, c'est bon. Mais taisons-nous: tout n'est pas

gain pour ceux qui écoutent.

On sait, disais-je enfin, comment est mort Paul Ier, et moi aussi, je

le sais: mais si, comme le dit M. Dulaure, les Anglais ont semé l'or

sterling à la brouette dans les quarante-quatre mille communes de la

France, pour faire bouillir le vif-argent dans toutes les cervelles

gauloises, aux bons vieux jours de Foucher, Carrier, Marat et Compagnie,

ne trouveraient-ils pas dans quelques petits coins de leur escarcelle,

toute délabrée qu'elle me paraît aujourd'hui, de quoi acheter à bon

compte la peau de moi, chétif, dussé-je, comme une grenouille

dépouillée, ne vivre que juste ce qu'il faut après pour la voir bien et

dûment tannée pour en faire un tambour. Pas de ça, s'il vous plaît.

Taisons-nous: tout n'est pas gain pour ceux qui écoutent. Et je jetai

mes Mémoires au feu....

COUPS DE LANCETTE.

Dans un pays qui touche à la Turquie, les uns reçoivent des cordons, les

autres n'obtiennent que la corde.

* * * * *

M. T. L. assure qu'il est un homme.

* * * * *

A Londres, la nommée Marie Cocnet d'Ouvrard, qui se dit fille du

munitionnaire de Sainte-Pélagie, a été condamnée à la peine capitale

pour avoir volé une montre.--On la croit de la famille.

* * * * *

Lundi, 21 août 1826.

ALBUM DE CHÉRUBIN.

_A-compte._--Femme qui donne un _à-compte_ sur une affaire amoureuse ne

tardera pas à la solder.

_Déclaration d'amour._--_Déclaration_ de guerre contre la vertu.

_Esprit._--Une belle femme sans _esprit_ est un dieu qu'on admire et

auquel on ne sacrifie pas.

_Familiarité._--Porte ouverte à l'amour.

_Hélas!_--Expression de la douleur, aussi fugitive que celle du plaisir.

_Impôt._--Le regard d'une jolie femme est un _impôt_ sur notre coeur.

_Jalousie._--Saint Jérôme est presque une autorité en amour. Il dit que

la _jalousie_ d'un mari est sottise, car si une femme est facile, il est

impossible de la garder; et si elle est chaste, elle n'a pas besoin

qu'on la surveille.

_Laideur._--Elle est une autre Vesta qui conserve religieusement le feu

de la chasteté.

_Mélange._--Le je ne sais quoi d'une femme se compose d'un _mélange_

d'attraits, d'appas et de charmes qui séduit, engage, entraîne.

_OEillade._--Lancée par une coquette, c'est un filet qui sert à

prendre des dupes.

_Paradis._--Un religieux arabe a dit que Dieu avait un paradis à part

pour les femmes, parce que si elles entraient dans celui des hommes,

elles en feraient un enfer.

_Secret._--La Fontaine prétend qu'une femme ne peut garder un _secret_.

Malgré le _bonhomme_, il est une justice à leur rendre: jamais elles ne

divulgueront le _secret_..... de leur âge.

_Tartufe._--Il est des tartufes femelles, mais ce sont les moins

dangereux.

_Vertu._--Rien ne conspire plus contre la vertu des femmes

qu'elles-mêmes.

_Yeux._--Agents provocateurs du plaisir.

* * * * *

Jeudi, 24 août 1826.

ANNIVERSAIRE

Il y aura, ce soir, à minuit, deux cent cinquante-quatre ans! La paix

avait été signée entre les factions: la liberté des cultes en était la

conséquence... Tout à coup, la cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois

annonce le signal, et, de proche en proche, le tocsin appelle tous les

assassins au meurtre: ils sont prêts sur tous les points de la France.

Rome approuvait la mort de Coligny... Il tombe sous le fer d'un

valet!... _Besme! cela_ est-il fait? s'écrie une voix.... Un cadavre qui

tombe aux pieds de Guise lui sert de réponse... Il le foule! Va, Guise,

va porter cette tête à Médicis. Ne crains pas. Hideuse, défigurée,

sanglante, elle ne fera pas reculer Charles IX! Un ennemi mort sent

toujours bon. Réjouissez-vous donc, respirez à l'aise, il y en a cent

mille!!!! O rigueurs salutaires!....

COUPS DE LANCETTE.

--Où Bazile court-il donc, avec cet air si gai?

--Comment! tu ne sais pas?

--Non!

--C'est aujourd'hui jour de fête.

--Oh! oh! et quelle est donc cette fête, qui donne un éclat si vif à tes

yeux creux et à ta physionomie plombée?

--La Saint-Barthélemy, parbleu!

--Infâme!....

* * * * *

Mademoiselle Maria se plaint que les journalistes s'acharnent sur elle

comme des corbeaux. Certes, notre méchanceté est connue, mais nous

n'aurions jamais osé dire celle-là.

* * * * *

Il y a des gens bien élevés, en Russie: les potences ont quinze pieds de

haut.

* * * * *

Savez-vous pourquoi le bibliothécaire B... serait bien placé aux

finances?--Non!...--Parce qu'il ne touche pas au dépôt qui lui est

confié.

* * * * *

La statue de Louis XIV qui a été érigée à Lyon a coûté, tous frais

faits, 537,950 francs. Que l'on dise ensuite dans vingt biographies que

Louis XIV ne vaut rien.

* * * * *

_L'Etoile_ est payée pour mentir. Elle va prouver dans son prochain

numéro que, lors de la Saint-Barthélemy, les protestants se sont

suicidés eux-mêmes pour faire tort aux jésuites.

* * * * *

--Un juge présidant les dernières assises

A certain vagabond reprochait son larcin.

--Ah! parbleu! répond-il, dites donc des sottises,

Sans les voleurs, bientôt vous crèveriez de faim.

* * * * *

M. Lecomte, qui est généreux comme un Arabe, offre CENT FRANCS à l'homme

de bonne volonté qui ira chercher querelle aux journalistes. Nous serons

plus libéraux. Nous offrons _cinq cents francs_ à l'homme de corvée qui

aura le courage de déclarer publiquement que M. Lecomte est un bon

acteur, un bon auteur et un homme d'esprit.

* * * * *

L'AMI DES MONSTRES

M. Geoffroy Saint-Hilaire est un professeur du Jardin des Plantes et

membre de l'Académie des sciences (section d'histoire naturelle). C'est

un homme fort savant et fort laborieux. Il se passe fort peu de séances

de l'Académie des sciences sans que M. Geoffroy Saint-Hilaire n'ait

quelques monstruosités nouvelles à signaler à l'attention de l'Académie.

Les monstres sont une de ses manies, car il en a encore une autre dont

nous parlerons tout à l'heure; M. Geoffroy Saint-Hilaire voit des

monstres partout: il conserve chez lui, dans l'esprit-de-vin, des veaux

à deux têtes, des chats à six pattes, des enfants à quatre jambes, des

jumeaux attachés par le ventre, etc., etc. Avez-vous un doigt de plus ou

de moins, vous êtes monstre; et M. Geoffroy Saint-Hilaire a été tenté de

se déclarer monstre lui-même en se voyant dans une glace, parce qu'il a

la plus extraordinaire construction d'oreilles qu'on puisse imaginer.

M. Geoffroy Saint-Hilaire arrive ordinairement à l'Académie armé de

vases et de bocaux renfermant des monstres. Lundi dernier, le savant

professeur est arrivé précédé d'une terrine de Nérac, de ces terrines

pouvant contenir six perdreaux truffés. _C'est un pâté_, s'écrie-t-on

de toutes parts; _c'est un pâ â té_, s'est écrié un académicien aussi

éloquent que notre ami Bridoison; chacun se lève, et tous les membres du

docte corps demeurent la bouche ouverte et les yeux fixés sur la

bienheureuse terrine. Quel désappointement! Le professeur prend la

parole: «J'ai l'honneur de présenter à l'Académie, dit-il, un enfant né

il y a huit jours....» Chacun se rassied et se bouche le nez.... M.

Geoffroy Saint-Hilaire s'aperçoit de l'effet produit par sa harangue et

continue: «J'emporte mon monstre à la bibliothèque, et je le montrerai à

ceux qui le désireront.»

M. Geoffroy Saint-Hilaire a encore une autre manie, de trouver une

analogie entre l'homme et les moindres animaux. Dernièrement il

expliquait l'analogie qu'il prétend exister entre l'espèce humaine et le

lézard. Il avait apporté un de ces animaux dans une fiole; la fiole

passait de mains en mains: elle arrive à un académicien, homme de

beaucoup d'esprit, qui la passe à son voisin, en disant: «Mon confrère,

permettez-moi de vous passer notre confrère.»

Avec tout cela, M. Geoffroy Saint-Hilaire est un homme profondément

instruit, d'une élocution facile et élégante; il a de plus l'honneur

d'être opposé de principes et d'opinion à un autre académicien riche de

places, de dignités et de sinécures, et dont on a dit: «Ce cuvier-là,

c'est le tonneau des Danaïdes.»

* * * * *

UNE JOURNÉE

(_Extrait de l'album d'une dévote._)

..... J'ai été réveillée ce matin, à dix heures; on entrait dans mon

boudoir sans se faire annoncer; j'ai cru que c'était mon mari, et

j'allais le tancer de la bonne façon de son impertinence..., c'était mon

directeur. D'abord il a aperçu sur un fauteuil une robe neuve apportée

la veille, puis il m'a vue cacher avec précipitation quelque chose sous

la couverture. Il a voulu savoir ce que c'était: je résistai, il

insista, mit la main... c'était un roman! Comme il m'a sermonnée, ce bon

M. Papelard, sur Satan, sur les vanités du monde! Il m'a prouvé par un

argument que je n'oublierai jamais que la chair est bien fragile. On a

frappé, mais la clé était en dedans: j'ai reconnu la voix de mon mari,

qui voulait me souhaiter le bonjour; je l'ai prié d'aller faire un tour.

Pendant que M. Papelard achevait la péroraison d'un discours dont

l'introduction avait été si violente, j'ai fait ma toilette. Point de

coquetterie devant mon directeur, il chiffonne un fichu trop mondain,

met la main sur tout ce qui est de luxe. Nous sommes sortis pour aller

au sermon, il a pris mes Heures et un petit sac contenant les économies

que je fais faire à mon mari, pour en verser une partie dans le tronc

d'un séminaire et prendre un abonnement à la _Sentinelle_.

A notre retour, nous nous sommes encore enfermés: il avait, disait-il, à

m'expliquer le texte du sermon, que je n'avais pas bien compris et qui

était: _Aperite portas vestras_, et j'ouvrais de grandes oreilles.

J'ai trouvé une lettre adressée à mon mari par mon fils que j'ai mis à

Saint-Acheul. Il se plaint de la vie qu'il y mène, le petit insolent!

Bien m'en a pris de ne pas laisser cette lettre entre les mains de son

père, il serait homme à mettre son fils dans un collége royal.

Mon mari m'a fait dire qu'il attendait deux amis à dîner; je lui ai

répondu que je faisais maigre, et qu'il pouvait aller chez le

restaurateur; j'ai eu soin surtout de lui défendre de rentrer avant onze

heures.

Je voulais voir _Tartufe_, dont on m'avait tant parlé; j'avais eu soin

de retenir une loge sang en rien dire à M. Papelard. Après le salut,

j'ai été à la Comédie-française. Qu'il me tardait de voir ce _Tartufe_!

Cette tragédie m'a fait pleurer.

COUPS DE LANCETTE.

Quand M. Ch. Nod... fait insérer dans un journal un article de trois

colonnes, on peut écrire en bas de cet article: J'ai faim.

* * * * *

Miracle! M. de Corbière a ouvert l'oeil droit. Au train dont il y va,

on suppose qu'il sera tout à fait réveillé pour la fin de l'année.

* * * * *

M. de Corb... a, dit-on, la maladie de la pierre.

* * * * *

M. de C...-Tonn... ne passera pas sur le pont des Invalides pour se

rendre au Champ de Mars, parce qu'il n'y a plus de garde-fous.

* * * * *

Que dites-vous de M. Madrole?... L'écho répond.

* * * * *

Les valets détestent la liberté, parce qu'elle ne leur permet pas de se

montrer plus insolents que leurs maîtres.

* * * * *

«La garde meurt et ne se rend pas.» M. de Vil... a retourné ce proverbe:

il ne meurt pas et ne rend rien.

* * * * *

PETIT DIALOGUE.--_L'Excellence_. Mon cher, concevez-vous l'insolence de

tous ces folliculaires?--Monseigneur, j'en suis scandalisé... qu'ont-ils

fait?--Ils ont l'audace de remplir leurs feuilles de l'éloge d'un

comédien; ils ne parlent que de lui; que diraient-ils donc si je venais

à mourir? (Le secrétaire reste un moment abasourdi; mais, reprenant

bientôt son assurance, il répond:)--Rien, monseigneur.--Hein!--Rien, les

grandes douleurs sont muettes.

(_Historique._)

* * * * *

Si j'avais été à Paris lorsque Talma se mourait, disait M. l'abbé de

L.., je serais bien entré dans sa chambre; pourquoi a-t-on des

gendarmes?

* * * * *

Dans le bureau d'un journal on remarque des épées, mais on cherche en

vain des plumes: il paraît qu'il est plus aisé de se battre que

d'écrire.

* * * * *

Un jésuite, entrant à l'Opéra, s'écria: O le joli couvent!

* * * * *

Mademoiselle Adeline, qui paye des impositions, disait un jour: Je vais

chez le percepteur faire relever ma cote.

* * * * *

POÉSIE BUREAUCRATIQUE

Combien le jour de l'an est un jour propice

Pour présenter ses voeux et civilités;

J'en ressens près de vous le plus grand délice

Dans votre accueil gracieux et toutes vos bontés.

Pour rendre à madame des honneurs mérités,

Il faut citer toutes ses qualités,

Les rares vertus de l'esprit et du coeur.

Permettez à l'amitié ce sincère hommage,

Inspiré par le sentiment le plus flatteur,

Et que chacun de vos subordonnés partage.

Je suis, avec le plus profond respect, etc.

* * * * *

QUEL EST LE JOUR OU ON EST LE PLUS AIMABLE?

Un empereur, le jour où il arrive au trône à travers le droit d'aînesse.

Un roi, le jour où il croit sa puissance en péril.

Un ministre, le jour où il obtient un portefeuille, ou le lendemain du

jour où il l'a perdu.

Un préfet, le jour où il lit sa nomination dans le _Moniteur_, et celui

où il met son habit neuf pour la première fois.

Un avocat, le jour où il est sans argent et sans cause.

Un avoué, le jour d'une expropriation forcée.

Un roturier enrichi, le jour où le valet qui l'annonce dans une société

brillante ajoute un de devant son nom.

Un noble ruiné, le jour où il épouse la fille d'un banquier qu'il croit

millionnaire.

Le banquier, le lendemain du jour où il a fait banqueroute.

L'huissier qui le poursuit, le jour où il fait le procès-verbal de

saisie du mobilier de son hôtel.

Un créancier, le jour où un débiteur sur lequel il ne comptait plus lui

paye capital et intérêts.

Un auteur, le jour d'une première représentation.

Un nouvel acteur, le jour de son début.

Un acteur qui double un rôle, le lendemain du jour où son chef d'emploi

a été sifflé.

Une danseuse, le jour où elle doit faire financer un milord.

Une vieille coquette, le jour où un myope lui a retiré vingt ans.

Un mari avec sa femme, le jour où il lui a fait une infidélité.

Une femme avec son mari, le jour où celui-ci part pour un long voyage.

Une fiancée avec son futur, le jour où l'on apporte la corbeille de

mariage, bien garnie de cachemires et de diamants.

Un amant, le premier jour où il croit....

Mademoiselle Cinti, le jour où elle lit dans un journal qu'elle est

excellente actrice.

M. Geoffroy de Saint-Hilaire, le jour où il découvre un nouveau monstre.

M. Auger, le jour où il trouvera un académicien.

M. Quatremère de Quincy, le jour où il sera défendu, sous peine

d'entendre son discours, de siffler à l'Académie.

* * * * *

PETITS DIALOGUES.

A...--Monsieur l'commissair', j'viens vous dire comme quoi j'ai été volé

ce matin à six heures.--C'est votre faute, pourquoi vous avisez-vous de

sortir à cette heure..., il est trop tôt.

* * * * *

B...--Monsieur le commissaire, j'ai été attaqué à onze heures du soir,

dans un des quartiers les plus fréquentés de Paris.--C'est votre faute,

pourquoi vous avisez-vous de sortir à cette heure..., il est trop tard.

COUPS DE LANCETTE.

Avez-vous un bras cassé, une jambe estropiée, la pierre, etc., etc... M.

Du..., célèbre dans la science chirurgicale, vous portera de suite des

secours... spirituels.

* * * * *

Quand on demande à M. Dupuytren comment vont ses malades, il répond: Ils

se sont confessés.

* * * * *

M. D... a remplacé le bistouri par un petit couteau.

* * * * *

Les épiciers disent que le moyen de conserver la chandelle pendant l'été

est de l'envelopper dans une ode de M. Ancelot.

* * * * *

M. D. ne se rend plus chez les malades avec sa trousse, mais bien avec

un bréviaire.

* * * * *

Le docteur Du.., en apprenant qu'un de ses malades, dont il avait opéré

la.... conversion, s'était rétabli pendant son absence, s'est écrié d'un

air contrit: Quel malheur! il était si bien préparé à mourir!...

* * * * *

A l'Opéra on veut de la moralité; ce n'est pourtant pas une fable.

* * * * *

Au lieu des eunuques à qui on confiait la garde des femmes à

Constantinople, on va mettre des jésuites.

* * * * *

M. Sosthènes prétend que les voleurs sont des gens très-moraux, parce

qu'ils forcent les jeunes gens qui ont peur d'être dévalisés à rentrer

de très-bonne heure.

* * * * *

Dernièrement, une dame de l'Opéra a fait une fière chute; mais, comme

elle avait des caleçons, M. Sosthènes lui a fait grâce.

* * * * *

M. Sosthènes de Larochefoucauld était alors chargé du _département des

beaux-arts_. «Congréganiste zélé, dévot mondain parmi les gens de cour,

bel esprit de cour parmi les dévots,» M. de Larochefoucauld devait sa

position à l'abbé Legris-Duval et au père Ronsin, chefs successifs de la

congrégation, dont il était l'instrument dévoué.

Dans les dernières années du règne de Louis XVIII, cet homme si dévot

avait joué à la cour un certain rôle: madame Du Cayla, créature du parti

religieux, gouvernait alors le vieux monarque, et M. Sosthènes était

chargé de transmettre à la favorite les ordres de la congrégation.

Ses rapports quotidiens avec une femme aussi influente ne pouvaient

qu'avoir les meilleurs résultats pour sa fortune. On ne pouvait songer à

lui donner un _département ministériel_: il obtint l'administration des

beaux-arts et, sur sa demande, on changea le titre de direction en celui

de _département_.

Non content de ces titres à la gloire, il s'acquit «la plus étrange

célébrité, en voulant officiellement moraliser à l'Opéra poëmes,

musique, acteurs et actrices; sa dévote sollicitude s'étendait jusqu'aux

robes des danseuses.»

M. Sosthènes a eu la nuit dernière un terrible cauchemar: il rêvait

qu'il était à côté d'une danseuse sans caleçons.

* * * * *

Le sieur Henry, qui quitta dernièrement la place d'inspecteur général de

l'Académie royale de musique, dont M. Sosthènes l'avait gratifié, pour

aller faire un tour aux galères, n'était peut-être pas aussi coupable

qu'on a pu le croire; il est vrai qu'il avait fait des faux, mais il

n'avait pas commis d'indécences avec les dames de l'Opéra.

* * * * *

Dorénavant, pour obtenir une place à l'Académie royale de musique, il

faudra faire apostiller sa demande par le chef des eunuques blancs du

harem du Grand Seigneur.

* * * * *

M. Sosthènes disait l'autre jour fort galamment: Ce qui rend l'Opéra si

dangereux pour la morale, c'est le grand nombre de jolies femmes. A

notre avis, le mal n'est pas _si grand_ qu'il le pense.

* * * * *

Les plaisanteries de _Figaro_ au sujet de M. Sosthènes sont, un peu

comme les danseuses, de plus en plus court-vêtues; peut-être les

trouverait-on déplacées par le temps de susceptibilité et de haute

pruderie qui court. J'en retranche, et des meilleures.

Mardi, 7 novembre 1826.

LES LAMPIONS.

DIALOGUE.

PREMIER LAMPION.--Quelle clarté je répands! à coup sûr on ne m'accusera

pas d'indifférence.

DEUXIÈME LAMPION.--C'est possible, mais on t'accusera d'autre chose;

regarde ce passant qui se bouche le nez.

PREMIER LAMPION.--C'est qu'il pense mal.

TROISIÈME LAMPION.--Messieurs, messieurs, point d'intolérance. Vous êtes

jeunes et par conséquent neufs, vous avez peu servi et vous connaissez

mal les hommes.

PREMIER LAMPION, _d'un air dédaigneux_.--Qui est-ce qui m'adresse la

parole?

DEUXIÈME LAMPION.--C'est mon voisin de gauche, un pauvre vieux placé

derrière une borne, et qui ne jette pas plus d'éclat qu'une veilleuse.

PREMIER LAMPION.--L'insolent! Il lui appartient bien...

TROISIÈME LAMPION.--Tout beau, jeune et brillant confrère! On voit bien

que vous n'avez brûlé qu'en l'honneur d'un seul maître.

PREMIER LAMPION.--Oui, je m'en fais gloire.

TROISIÈME LAMPION.--Cela a-t-il dépendu de vous? Tenez, demandez à votre

camarade qui, là-bas, jette un si beau feu entre deux lampions à moitié

éteints.

QUATRIÈME LAMPION.--Messieurs, dispensez-moi d'être votre juge; j'ai

pris le parti de brûler sans rien dire depuis que je me suis sottement

compromis en 1815.

DEUXIÈME LAMPION.--Qu'aviez-vous donc fait?

TROISIÈME LAMPION.--Je vais vous l'apprendre, puisqu'il garde le

silence.

QUATRIÈME LAMPION.--Non, morbleu! tu ne diras rien. Il convient bien à

un obscur individu tel que toi d'oser railler un personnage de ma sorte.

TROISIÈME LAMPION.--Tu n'as pas toujours été si fier, ni placé à une

aussi belle porte. Je t'ai connu appartenant à des gueux plus gueux que

mes maîtres. (_A part aux premier et deuxième lampions._) Ecoutez bien!

écoutez bien: la colère va le faire parler mieux que son plus grand

ennemi.

QUATRIÈME LAMPION, _en fureur_.--Infâme, ah! je n'ai appartenu qu'à des

gueux! Sais-tu, drôle, que j'ai souvent brûlé pour le prince de T***.

Une fois quand il était républicain, une fois quand il était

bonapartiste, une fois quand il était royaliste.

TROISIÈME LAMPION.--Oui, mais, depuis qu'il n'est plus rien, il t'a

chassé honteusement.

QUATRIÈME LAMPION, _toujours en fureur_.--Il m'a chassé! Dis donc que je

l'ai quitté pour son successeur. Et le marquis de P***, qui a su perdre

si à propos une bataille; et le comte de C***, qui a administré pour

Pierre et pour Paul, et toujours avec le même zèle; et le baron de C***,

qui a si bien parlé pour et contre; et le chevalier de C***, qui a reçu

de toutes mains; et l'homme de génie B***, qui a chanté tout le monde;

dis-moi, coquin, sont-ce des gueux que ces gens-là? Eh bien! tous ont

été mes patrons, et plutôt trois fois qu'une. Quels titres as-tu à

m'opposer, misérable?

TROISIÈME LAMPION.--Si je voulais me vanter, je trouverais peut-être....

L'ancien Figaro · 第 3 / 18 段