s’attaque de front à ce monde qui a résisté à l’esprit, et elle décide
d’en faire tout de même quelque chose. Comment se définirait-elle, alors
qu’elle consiste à passer outre à toute définition? Elle ignore ce long
temps où l’on ne fait rien que contempler quelque chose dans sa pensée,
et l’approuver, et le caresser. Elle procède, elle commence, voilà
peut-être sa plus essentielle fonction. Elle est l’initiative à tout
prix. Elle est l’esprit de construction déchaîné tout seul.
C’est une force. C’est un moteur. C’est un moulin. Elle actionne une
roue, elle fait tourner toutes choses ensemble. Son effet, c’est la
liaison, c’est la mise en composition universelle. C’est l’organisation
si l’on veut, l’organisation _a priori_.
Elle ne perçoit plus le monde qu’à l’occasion de ce qu’elle fait. Elle
ne le voit qu’en le forgeant. Elle l’apprend dans la mesure seulement où
elle le fait devenir autre chose.
La culture, c’est la clé des champs donnée au formidable dynamisme du
génie allemand. Livrez-lui le monde: au bout d’un temps donné, tout y
aura été soulevé de son siège. On comprendra de moins en moins de
choses, mais il y en aura de plus en plus de remuées. «Rien n’existera
plus pour soi. Il y aura des liens qui feront communiquer toute chose
avec toute autre.» De partout on aura lancé des amarres. Ou mieux
encore, tous les objets existants seront entrés en danse et, comme les
rayons d’une roue vertigineuse, ne formeront plus qu’un magnifique et
mobile soleil. Et l’on ne trouvera même plus la moindre trace de
l’esprit qui leur aura donné cette gigantesque impulsion, car il aura
piqué une tête à leur suite et, comme un acrobate pelotonné à
l’intérieur du cerceau qu’il anime, il aura disparu dans leur rotation.
VI
CULTURE ET BARBARIE
«Eh! me diront les neutres, vous avez beau mobiliser votre vocabulaire
le plus méprisant, vous ne faites rien de plus que définir une mentalité
dont le seul défaut reste de n’être pas la vôtre. Ne pensez pas l’avoir
si facilement foudroyée. Il est bien possible qu’elle vous exaspère.
Mais c’est un malheur dont il n’y a pas à tenir compte. Elle reste d’une
incontestable originalité et d’une puissance dont chacun aujourd’hui
peut à loisir constater les effets. En d’autres termes, vous nous
expliquez fort bien pourquoi vous êtes en guerre avec l’Allemagne. Mais
vous ne nous démontrez pas que nous ayons le devoir de souhaiter votre
victoire plutôt que la sienne. Avec la victoire de l’Allemagne, des
avantages que vous pouvez appeler monstrueux, mais qui n’en seront pas
moins tangibles et palpables, écherront au monde. Tout au moins des
possibilités indéfinies s’entr’ouvriront. Nous devrons peut-être
résigner certains rêves, un certain goût de la vie libre et facile,
certaines aspirations esthétiques, dont nous avions cru faussement
jusqu’ici la satisfaction indispensable. Mais la productivité du monde
subira un accroissement formidable. Tout ce qui reste entre vos mains,
petit et noué, se développera; des échanges s’établiront; toute richesse
se multipliera. La vie finalement deviendra sinon plus heureuse, tout au
moins plus nombreuse et plus prospère; une civilisation nouvelle prendra
naissance.»
Je serai le dernier à contester la fécondité du génie allemand. Et
qu’ai-je fait dans toute cette étude, sinon la faire apparaître comme
l’essentielle, comme peut-être la seule vertu de ce génie? Je crois fort
bien que l’Allemagne est capable de «révolutionner» le monde, et d’abord
au sens physique du mot. Elle est capable de le faire tourner, de le
mettre sens dessus dessous, et par là, j’en conviens, en exposant ses
entrailles au grand jour, de renouveler sa substance et de lui
communiquer une nouvelle force végétative. C’est peut-être ce qu’ont
senti les peuples faibles, comme les Russes, ceux qui se voient
impuissants à exploiter eux-mêmes leur propre richesse. C’est peut-être
là le charme qui les a captivés et qui les tient encore enchaînés.
Lénine et Trotzky n’ont pas été entraînés dans l’orbite de l’Allemagne,
comme on l’a prétendu, par de simples pourboires; leur esprit était déjà
gagné. Ils voyaient dans l’Allemagne l’agent du bouleversement universel
et, par là, le pouvoir le plus apte à leur venir en aide dans la
création d’un monde nouveau. Il ne s’agissait que de lui ôter sa
direction trop précise et de le capter à leur usage... Il faut être
juste: ce n’était ni à la France, ni à l’Angleterre que des gens
désireux de faire exécuter au monde une décisive pirouette pouvaient
songer à demander l’impulsion nécessaire. A un moment où l’Amérique
n’était pas encore entrée en jeu, l’Allemagne seule avait assez de
branle. Oui, l’Allemagne est essentiellement et profondément motrice.
Mais je demande que nous réfléchissions un moment au prix qu’il en
coûterait si nous laissions sa vertu s’épanouir librement. Les avantages
que nous en recueillerions, encore une fois ne sont pas douteux. Mais le
prix: voilà de quoi je ne puis détacher ma pensée, voilà ce qui me
comble d’effroi.
On a pu voir dans tout ce qui précède que je n’aimais pas beaucoup les
injures. J’ai spécialement pris soin de retenir le plus longtemps
possible le gros mot de barbarie. J’ai même condamné l’emploi qu’on en
fait couramment pour stigmatiser certains défauts allemands que je crois
avoir montré d’une étoffe toute différente. Mais enfin voici le moment
arrivé où je ne puis plus m’empêcher de le lâcher. Oui, tout bien
réfléchi, même si le triomphe de l’Allemagne, même si la «révolution» du
monde par l’Allemagne devaient représenter un progrès matériel positif,
je prétends que ce ne pourrait être qu’au prix d’un retour à la plus
effrayante barbarie intellectuelle.
Je n’oserais peut-être pas affirmer en termes si décisifs mon opinion,
si elle n’était que la mienne. Après tout, c’est vrai que je reste
partie dans le débat qui nous agite, et que je n’ai pas le droit de
trancher. Mais voici ce que je lis dans les _Conversations de Gœthe avec
Eckermann_, à la date du 22 mars 1831:
«Gœthe m’a lu, après le dîner, des passages d’une lettre qu’un jeune ami
lui écrit de Rome. Quelques artistes allemands y apparaissent avec de
longs cheveux, des moustaches, des cols de chemise rabattus sur des
habits de vieille coupe allemande, des pipes et des dogues. Ils ne
semblent pas être venus à Rome à cause des grands maîtres, ni pour y
apprendre quelque chose. Raphaël leur paraît faible et Titien simplement
un bon coloriste.
«--Niebuhr avait raison, dit Gœthe, quand il voyait venir un temps
barbare. Il est déjà là, nous y sommes déjà plongés; car en quoi
consiste la barbarie, sinon en ceci qu’on ne reconnaît pas l’excellent?
(_denn worin besteht die Barbarei anders als darin, dass mann das
Vortreffliche nicht anerkennt?_)»[106].
[106] Édit. Philipp Reclam, t. II, p. 223.
Mais qui pourrait ne pas voir que cette définition, pareille à une
torpille bien dirigée, atteint du premier coup, en plein dans ses œuvres
vives, le vaisseau de la Culture tel que Natorp l’a lancé, le génie
allemand tel qu’il résulte de son exposé? Peut-être ne distingue-t-on
pas tout de suite le danger qu’elle leur fait courir. Mais pour ne se
révéler qu’au second coup d’œil, il n’en est pas moins terrible.
Natorp, nous le savons de reste, appelle Culture, autrement dit
considère comme l’essence du génie allemand, la conscience, dont tous
ses compatriotes, prétend-il, sont doués, de la «continuité de tout le
spirituel». Mais Gœthe pense que c’est de la barbarie que «de ne pas
savoir reconnaître l’excellent», c’est-à-dire ce qui émerge du règne
spirituel, ce qui y forme sommet, en d’autres termes, ce qui en rompt la
continuité.--A en croire Natorp, le mouvement organique de l’esprit
allemand est un dépassement, un _hinauschreiten_, un _ewig stetiger
Uebergang_. Mais Gœthe estime qu’il y a barbarie dès qu’on cesse de
ressentir et de toucher ces points fixes, ces repères inébranlables, ces
infranchissables bornes que sont, dans tous les ordres, les œuvres
parfaites, les choses excellentes.--Pour Natorp, le génie allemand
consiste à déborder les choses par l’action, il ne se révèle que _durch
Tat und Leben_; il est une façon d’agir et de vivre, plutôt qu’une façon
de comprendre. Mais Gœthe reconnaît le barbare à ce trait justement
qu’il ne sait pas rester tranquille, qu’il ignore l’attitude réceptive,
qu’il est incapable de se laisser dominer et enseigner par sa
sensibilité, incapable d’être arrêté, apaisé, enchaîné, captivé par la
perfection.
Tous les caractères que Natorp sans doute se félicite d’avoir trouvés
pour définir la Culture se trouvent ainsi compris dans le secteur battu
par la pièce que Gœthe avait d’avance mise en batterie. Tout l’édifice
construit péniblement par Natorp pour glorifier le génie allemand tombe
en un instant sous les coups de celui que tous les Allemands
reconnaissent comme leur plus grand écrivain. C’est par Gœthe, et non
par moi, que la Culture est dûment étiquetée: Barbarie. Ce n’est pas ma
faute, je n’y suis pour rien. Ils n’avaient qu’à s’arranger d’abord
ensemble. Il y a eu là de la part du moderne apologiste du _Deutschtum_
un manque coupable de précaution.
Oui, j’ose maintenant le répéter en toute sécurité, oui, l’Allemand est
un barbare. Non pas peut-être au sens où on a pris l’habitude de le
dire. Mais en ceci, qu’il ne sait pas reconnaître l’excellent.
Il y a dans _Vortrefflich_ la racine: _treffen_, qui veut dire
proprement: toucher, rencontrer juste, porter en plein dans la cible. Le
_Vortrefflich_, c’est donc le «bien touché», le «justement rencontré»,
le résultat du «bien visé». Une chose est _vortrefflich_, quand son
auteur a «bien placé» son coup[107].--L’Allemand est un barbare en ce
sens qu’il ne s’aperçoit jamais de ce qui est «bien attrapé», en ce
qu’il ne remarque jamais, ni dans les œuvres des hommes, ni dans les
œuvres de Dieu, les réussites, les coups heureux, en ce qu’il ne connaît
pas d’autre _Treffer_ que ceux qu’obtiennent ses canons, ses aéroplanes
ou ses sous-marins, en ce qu’il n’est averti par aucune secousse
intérieure de la rencontre, de la coïncidence, du miracle, en ce qu’en
présence de la perfection, de quelque ordre qu’elle soit, il reste
neutre à ses rayons et n’en reçoit pas les stigmates.
[107] _Es trifft zu!_ = C’est ça!--_Es trifft nicht zu!_ = Ce n’est
pas ça! C’est inexact!
L’Allemand est barbare encore en ceci, qu’il ne voit pas ce qu’il y a
d’irrémédiable dans l’excellence, tout ce qu’elle empêche, tout ce dont
elle dispense, l’impossibilité de faire mieux. Il est barbare non pas
comme les Huns, dont je persiste à penser qu’il n’a pas la spontanéité
dévastatrice, l’entrain au meurtre et au ravage, mais en ce sens, tout
de même assez voisin, qu’il a, au spirituel, l’instinct de continuation,
de débordement et d’invasion, en ce sens qu’il franchit au hasard toutes
les frontières, qu’il poursuit à l’infini toutes ses idées, qu’il
augmente par simple voie d’addition toutes ses capacités, sans que rien
jamais de _vortrefflich_, soit dans les choses, soit en lui-même, lui
vienne être une raison suffisante de s’arrêter.
L’Allemand est barbare en ce qu’il ne rencontre en lui-même ni
certitudes, ni obligations. Il a beau voyager à l’intérieur de son
esprit, il a beau pousser dans tous les sens: dans aucun il ne se
produit de résistance qu’en avançant il sente croître, tout reste
possible et mouvant. Au fond, s’il ne reconnaît pas l’excellent hors de
lui, c’est parce qu’il n’en découvre pas en lui les conditions. Il est
barbare en ceci, qu’il est dans une perpétuelle migration
intellectuelle.
Certes, il est capable de bien des choses et nous avons même dit: de
tout. Encore une fois, il est tout désigné, sinon pour produire, tout au
moins pour amener du nouveau. On peut fort bien imaginer que par ses
soins, j’allais dire par son agitation, le monde arrive à revêtir une
organisation inédite. Mais qu’il a bien raison de refuser d’avance pour
elle le titre de civilisation! Comme en effet ce serait bien autre chose
qu’une civilisation!
Pour qu’il y ait civilisation, si nouvelle, si «moderne», si
«renversante» qu’on la suppose, il faut qu’il y ait, dans la masse même
de la société, un certain goût préalable de ce qui est «bien», au sens
le plus général du mot, et une certaine volonté bien arrêtée de s’y
tenir. Sans doute on pourra se tromper dans l’appréciation de ce «bien»,
il pourra se faire qu’on choisisse des valeurs contestables. Du moins,
elles seront nettement aperçues et fermement préférées. Pour qu’il y ait
civilisation, il faut avant tout qu’il y ait préférence et révérence, et
qu’elles soient définitives.
Dans l’ordre social qu’inaugureraient les Allemands, sans doute une
inflexible discipline matérielle régnerait qu’il serait fou de songer à
enfreindre. Certes, on ne se gourmerait pas dans les rues; cela
deviendrait même probablement un impossible, un invraisemblable
dérèglement. Mais sous cette enveloppe rigide, on serait en pleine
barbarie et en pleine anarchie. Les esprits verraient s’effacer en eux
les distinctions patientes, toutes les précisions et toutes les nuances
que les âges leur ont apprises. Les limites qu’ils sont arrivés, à force
d’attention, à déterminer, s’écarteraient devant eux comme par
enchantement, leur laissant un champ détestable pour des ébats
décourageants. Une inconsistance générale se déclarerait autour d’eux.
Jamais ils n’auraient été plus libres. Toutes les conceptions leur
seraient permises. Mais une fois réalisées, elles porteraient toutes la
tare de leur facilité. Je vois très bien ce qui arriverait, par exemple,
dans l’ordre esthétique. Au lieu de ce passage étroit et vertigineux, de
cette crête qu’il ne faut pas manquer, de cette gorge de la nécessité
qui conduisent à l’œuvre d’art authentique, on aurait un vaste terrain
où l’on pourrait faire des expériences, construire de front toute une
ribambelle d’édifices. Avec le sentiment de l’excellence, auraient
disparu celui de la nécessité, celui même de la direction. Tout
s’entrecroiserait, tout se confondrait, tout redescendrait peu à peu,
d’abord dans le domaine spirituel, et forcément ensuite dans le domaine
matériel, à cet état d’indistinction, d’homogénéité et de chaos, d’où
l’effort et d’où surtout le discernement des grands génies nous ont à la
longue tirés. Nous retomberions à cette barbarie par excellence que fut
la nébuleuse.
Natorp reprend dans son essai une phrase dont se gargarisent avec une
complaisante volupté les intellectuels pangermanistes: _Der Tag des
Deutschen soll die Ernte der ganzen Zeit sein_[108]. D’après moi, ça
veut dire: Si jamais le malheur voulait que vînt «le jour de
l’Allemand», la moisson serait vite faite: tout ce que les siècles ont
fait pousser de _définitions_ serait fauché en un instant.
[108] «Le jour de l’Allemand sera la moisson du Temps tout entier.»
Natorp fait encore allusion à cette devise, fort répandue dans les
cercles allemands où l’on croit devoir saupoudrer l’impérialisme d’un
peu de mystique:
_An dem deutschen Wesen
Soll die Welt genesen_[109].
[109] «Au contact de l’âme allemande, le monde doit guérir.»
Et c’est fort bien. Mais je vais vous dire, moi, de quoi seulement le
monde a chance de guérir au contact de l’âme allemande: c’est de sa
faculté de pénétration, c’est de son sentiment de l’excellence et de sa
volonté d’y obéir, c’est de son intelligence et de sa constance, c’est
de sa pointe et de sa fidélité, c’est, en un mot, de sa civilisation. Si
ce sont bien là les maladies dont il souffre, en effet, il n’a qu’à se
mettre une peau d’Allemand toute chaude sur les épaules: il sera bien
vite débarrassé.
* * * * *
Je me rends trop bien compte de l’effet que nous produisons, nous
Français, sur les Allemands. De tout ce que je viens de leur reprocher,
ils ne feraient sans doute que rire. «Vous êtes beaucoup trop empêtrés,
nous diraient-ils. Vous vous laissez paralyser par tout ce que vous avez
une fois aperçu. Vous ne connaissez que l’obligation du passé, et nous,
peut-être en effet, nous ne connaissons que celle de l’avenir.
Regardez-vous donc: vous êtes tout emmaillotés de contraintes, vous êtes
liés de mille bandelettes, vous êtes des momies déjà.» Ils ont pitié de
nous, sincèrement. Ils plaignent notre beau génie, captif de ses propres
découvertes. Au besoin, si nous le permettions, ils nous viendraient en
aide, ils couperaient les cordes qui nous retiennent, ils seraient tout
contents de nous voir enfin marcher.
Il est inutile de nous dissimuler que nous ne sommes nullement un peuple
progressiste. Il nous manque je ne sais quelle souplesse des
articulations. Nous avons la croissance difficile. Nous sommes un peu
«encroûtés», comme on dit. Le passé nous tient et nous commande. Le
passé a chez nous sur les âmes, à quelque nuance qu’elles appartiennent,
un pouvoir qu’on ne lui connaît nulle part ailleurs. On s’en rend compte
à la difficulté qu’éprouvent nos politiciens dits «avancés» à suivre une
ligne de conduite vraiment nouvelle et originale; ils ne savent la
composer que de pièces et de morceaux, ils ne progressent qu’en sautant
d’une ornière dans l’autre. Et comme ils restent de mœurs
réactionnaires! Les plus hardis ne se sentent à l’aise que quand ils se
sont créé une tradition, que quand ils ont enfin une autorité à laquelle
se référer. Que deviendraient nos socialistes s’ils n’avaient pas Jaurès
derrière eux, comme une espèce d’Aristote ou de Saint Thomas d’Aquin?
C’est vrai que notre pénétration même nous paralyse. Tout ce que nous
voyons nous arrête. Comme je l’ai déjà dit, nous avons trop de penchant
à trop vite nous fixer.--En politique, nous sommes d’une lenteur
désespérante. Chaque progrès même que nous faisons nous devient aussitôt
une raison de ne plus avancer; nous l’entourons d’abord d’une véritable
religion et d’un culte infini: il est encensé, au lieu d’être continué.
Et il faut attendre qu’il soit devenu une insupportable survivance pour
que nous nous décidions à le dépasser, à faire un pas de plus. Quoi de
plus amusant que la façon dont nous restons cramponnés aux Droits de
l’Homme! Les Allemands en font des gorges chaudes, et je ne veux pas du
tout insinuer qu’ils aient raison ni que la fameuse Déclaration soit à
mettre au panier. Mais enfin, elle n’est pas le dernier mot de tout. Et
nous voyons déjà se lever en foule des problèmes qu’elle sera
impuissante à résoudre.
C’est un fait que nous n’avançons que difficilement, qu’au prix de
nombreux à-coups. Notre machine est un peu poussive et rouillée. Elle
n’a pas ces longues bielles neuves qui tournent douillettement et
silencieusement dans l’huile et dont chaque foulée fait faire tant de
chemin.
Mais il faut dire résolument: Tant pis! On ne peut pas avoir toutes les
vertus. Et nous manquerions à la première de toutes, qui est la
modestie, si nous nous imaginions en avoir réalisé le trust. Non, nous
n’avons pas toutes les vertus. Il nous manque la vertu évolutive, la
faculté de transformation. Mais nous savons, nous tenons, nous touchons.
Nous touchons le commencement de tout. Notre rôle est de voir les choses
comme elles sont. Toute réalité entre nos mains se décompose en ses
éléments vraiment premiers. Nous descendons, nous explorons, nous
repérons. Et nous gardons. Si trop souvent, dans le domaine pratique,
nous nous obstinons à conserver ce qui n’a pas besoin de l’être, nous
protégeons du même coup tout ce qui, dans le domaine intellectuel, doit
ne en effet jamais être abandonné, ou surmonté. Nous nous opposons à
toute _Ueberholung_[110]. Ayant su reconnaître dans tous les ordres ce
qu’il y a d’«excellent», par notre seule attitude, nous le rappelons
très sévèrement à l’humanité tout entière. O ma France maladroite,
tellement moins «en avance» que tu ne te crois, si peu «à la coule», si
dangereusement même, à bien des points de vue, dépassée, ô ma France
menacée, mais heureusement aussi, secourue (comme on prend le bras à
quelqu’un de cher et de fatigué), je t’aime, parce que rien ne peut te
faire oublier ce qui ne doit pas être oublié. Je t’aime, parce que tu
maintiens, en dépit de tout, le contact avec les choses qui ne bougent
pas. Je t’aime, parce que tu ne fais rien du tout peut-être que
d’empêcher et de punir les excès de vitesse, les virages sur deux roues.
Je t’aime, parce que tu ne prends pas pour un lest dont on puisse au
premier besoin se débarrasser, toutes les exactitudes de l’esprit.
[110] Dépassement, franchissement.
Il faut nous consoler. Ce n’est pas nous qui ferons les premiers la
révolution sociale. Nous ne saurons même peut-être pas accomplir tous
seuls ce rétablissement délicat et indispensable, en face duquel toute
société va se trouver placée après la guerre. Mais «il ne faut pas s’en
faire». On nous aidera. Et en attendant, c’est nous qui aurons gardé le
trésor spirituel, sur lequel toute l’humanité sera bien obligée de
continuer à vivre. Grâce aux flots de sang que nous aurons répandus, il
restera vrai, il restera initial qu’une chose est ce qu’elle est, et
qu’elle n’est pas ce qu’elle n’est pas. Nous aurons fait un rempart de
notre corps au principe d’identité et à celui de non-contradiction. Nous
aurons empêché cette barbarie d’arriver sur le monde, que tout soit
pareil et que tout soit possible. Nous aurons empêché très expressément
que l’homme s’avise jamais de devenir assez sauvage, assez bête pour
croire qu’il peut tout.
VII
LA JEUNESSE DE L’ALLEMAND
Nous n’avons pas encore exploité jusqu’au fond l’article de Natorp. Je
m’en voudrais de n’en pas extraire une dernière pépite, qui ne me paraît
pas être la moins précieuse. Je la trouve à la dernière page du résumé
que j’en ai donné.
Être Allemand, écrivais-je d’après Natorp, pour l’Allemand, c’est donc,
d’abord un devoir, celui de le devenir. Et je citais ensuite: «L’essence
allemande est en nous, mais seulement en ce sens que nous devons
éternellement l’amener au jour: c’est ce que les plus perspicaces
d’entre nous ont compris et se sont imposé comme tâche.» «Aujourd’hui
nous ne devons connaître aucun autre but que d’être une bonne fois enfin
nous-mêmes des Allemands (dans ce sens suprême), de devenir des
Allemands, de vouloir rester des Allemands. Nous le sommes comme nous ne
l’avons encore jamais été, nous le sommes en devenir, jamais nous
n’avons été si forts en devenir. Nous sommes jeunes, les plus jeunes de
tous, est-ce qu’on ne sent pas cela?»
Ainsi nous leur avons fait cette concession et cet honneur, ou, si l’on
veut, nous leur avons rendu cette justice, de leur demander à eux-mêmes
ce qu’ils étaient, de les laisser se définir librement devant nous. Et
voici ce qu’après un branle-bas philosophique monumental, ils finissent
par nous répondre: «Nous sommes quelque chose qui n’est pas encore. Nous
n’existons pour le moment qu’à l’état d’aspiration. Ou plus exactement,
à chaque fois que nous avons à nous présenter devant le monde, il faut
que nous allions chercher notre âme au fin fond de nos limbes intérieurs
et que nous l’amenions au jour.»
Nous avons été complaisants et respectueux. Nous avons laissé parler
Natorp sans l’interrompre (ou si peu!) et j’ose trouver qu’une telle
patience nous créait quelques droits. Or voici ce qu’à la fin il ose
nous servir: «Nous ne sommes rien du tout qu’on puisse dire. Nous
devenons, nous devenons, nous n’avons jamais fini de devenir. Chacun de
nous est pour lui-même une tâche, une _Aufgabe_. _Il ne doit pas
connaître d’autre but_ que d’arriver à être enfin quelque chose. Telle
est la consigne qu’on lui a donnée. Et vous pouvez vous assurer
là-dessus. Car, lorsqu’un Allemand a reçu un ordre, il l’exécute; quand
un Allemand entreprend une besogne, il aboutit forcément à un résultat
_quelconque_.»
Nous n’avons pas été méchants. Nous avons fait preuve de la curiosité
justement qu’on réclamait de nous. Nous avons demandé bien poliment à
voir l’habitant de cette coquille mystérieuse que nous appelions un
Allemand. Au lieu de l’insulter au hasard, nous avons sollicité
l’avantage de faire sa connaissance. Et voici tout le renseignement que
nous obtenons: C’est quelqu’un qui n’est pas encore là, qui va venir,
qui est occupé de toutes ses forces à arriver.
* * * * *