--Eh! va-t-on dire, un tel dévouement (une telle _Hingabe_) n’est-il pas

l’effet de la guerre sur tous les esprits, à quelque race qu’ils

appartiennent? Vous avez vous-même confessé combien elle était d’essence

préoccupante et qu’elle ne laissait le choix aux intelligences les plus

libres qu’entre des gravitations opposées. Nos philosophes n’ont-ils

pas, exactement comme Natorp, mis leur pensée au service de la patrie?

--Sans doute, mais chez eux ce fut justement un effet de la guerre. Ce

sont gens que la guerre a mis hors d’eux-mêmes, a chassés de leur

maison; eux aussi, en un sens, ils sont des «réfugiés». Au contraire, il

faut admirer et détester combien le tour pratique donné par Natorp à sa

réflexion est naturel. Il n’a même pas eu à le lui donner; elle l’avait

déjà; cette serviabilité, c’était son allure spontanée. Oui, ce que je

ne puis voir sans dégoût dans son élucubration, c’est combien elle lui

est facile, quel peu de peine elle lui coûte, combien elle est dans ses

habitudes, combien c’est déjà comme ça qu’il eût pensé, même s’il eût

été libre de penser autrement. Ce qui chez nous est maladie, chez lui

est constitutionnel. Quand il se livre à son petit travail de

subordination, quand il déploie cette hypocrite longueur de vue que nous

décelions tout à l’heure dans son étude, on sent qu’il est en plein dans

sa voie, qu’il continue sans effort son œuvre de paix. Oui, la pensée

allemande est aujourd’hui entièrement utilitaire, et avec une ingénuité

telle, qu’il faut craindre qu’elle ne puisse plus guérir.

* * * * *

Un signe de la profondeur à laquelle elle est atteinte nous est fourni

par la façon dont Natorp interprète Platon. On y voit apparaître à plein

la difficulté où il est de comprendre, de soupçonner même l’existence du

point de vue théorétique.

Platon n’est pas mon dieu, je l’avoue. Je me sens trop Occidental pour

subir à fond cette pensée si fortement modelée par l’Orient. Je le

trouve dans bien des cas étrangement sophiste; son Socrate m’agace

souvent; je ne puis m’empêcher de voir que les mots jouent chez lui un

rôle parfois exorbitant; il se laisse non seulement conduire, mais

encore désorienter par eux de la plus étrange façon; il prend toutes

leurs différences, toutes leurs ressemblances pour des absolus; il ne

surmonte que très difficilement l’obstacle de premier plan qu’ils

forment souvent pour la pensée; quand il y arrive, c’est par une série

de «tours», grâce à une prestidigitation que j’avoue ne pouvoir suivre

sans ennui. Il n’a pas une manière assez franche, assez vive, assez

directe pour mon goût de prendre les idées. Il est un peu trop adroit,

un peu trop souple, un peu trop «grec» au sens défavorable du mot. Mais

enfin, il n’est pas permis de contester qu’il soit un grand

«théoricien», un de ceux qui ont le plus contribué à développer les

parties contemplatives de l’intelligence. Je n’ignore pas qu’avec un peu

d’habileté on peut faire apparaître toutes ses préoccupations comme

subordonnées à un souci politique et moral. Tout de même, il reste que

Platon a conçu les Idées comme essentiellement immobiles et qu’il en a

fait le terme définitif, l’objet absolument satisfaisant de notre

pensée. Dans le passage même du _Banquet_, où Natorp s’échine à trouver

la première définition de la culture, Platon expose la théorie du

désintéressement progressif de l’intelligence et aboutit à décrire, sur

un mode quasi mystique, son ravissement suprême, son absorption dans la

Beauté de soi. Il donne le dessin d’un mouvement qui, toutes proportions

et toutes différences gardées, fait penser à l’ascension intérieure, à

la lente montée à travers les châteaux de l’âme, à l’union de plus en

plus intime avec Dieu, que sainte Thérèse a plus tard si magnifiquement

analysées. Dans toute la littérature philosophique, je connais peu de

pages qui puissent donner au même degré l’impression du détachement, de

l’arrachement au monde sensible, de la croissante solitude de

l’esprit: «De la sphère de l’action, il devra passer à celle de

l’intelligence»[92], écrit exactement Platon. Et plus loin: «Le vrai

chemin de l’amour... c’est de commencer par les beautés d’ici-bas, et,

les yeux attachés à la beauté suprême, de s’y élever sans cesse en

passant pour ainsi dire par tous les degrés de l’échelle, d’un seul beau

corps à deux, de deux à tous les autres, des beaux corps aux beaux

sentiments, des beaux sentiments aux belles connaissances, jusqu’à ce

que, de connaissances en connaissances, on arrive à la connaissance par

excellence, qui n’a d’autre objet que le Beau lui-même et qu’on finisse

par le connaître tel qu’il est en soi»[93].

[92] _Le Banquet_, Œuvres Complètes de Platon. Trad. Victor Cousin, t.

VI, p. 315.

[93] Page 317.

Or, rappelons-nous comment Natorp commente ce passage: «La philosophie,

telle qu’elle est ici décrite, n’est rien d’autre, prétend-il... que

l’effort pour ramener tout le divers à une loi dernière, extérieure à

l’Espace et au Temps, laquelle pourtant reste en même temps constamment

en relation avec le développement dans le Temps et dans l’Espace, car le

but de l’Amour (c’est-à-dire de la tendance vers l’Unité) n’est pas la

seule contemplation du Beau (de l’Unité elle-même)--mais la procréation

dans le Beau,--la création de culture, dirions-nous (_sondern das

Erzeugen im Schönen--das Kulturschaffen, würden wir sagen_).»

Ne sent-on pas tout de suite la fausseté de l’écho? Il y a entre les

deux passages, quand on les touche l’un après l’autre, une différence de

son que l’oreille la moins exercée ne peut manquer de percevoir. Je

n’insinue pas du tout que Natorp trahit de parti pris son modèle. Mais

c’est bien pire. Sans le vouloir, sans même s’en apercevoir, en tâchant

simplement de le reproduire, il le déforme, il le rabaisse, il lui

communique je ne sais quoi d’intéressé, de préoccupé, de volontaire. Au

lieu de cette sensation de dégagement et de libération qu’on éprouve en

lisant Platon, on se sent dès qu’il parle, par on ne sait trop quoi,

ramené, ré-enchaîné, remis au pas.

Et en effet, car cette impression peut se raisonner, à peine a-t-il, en

compagnie du maître, aidé la Conscience à se hausser jusqu’à l’Absolu,

qu’il pense à l’en précipiter, à la remettre en contact avec «le

développement dans le Temps et dans l’Espace», avec le devenir. Admirez

comme il est pressé de retrouver ce sol de la création, du _schaffen_,

qui est le seul ferme pour lui. Impossibilité de comprendre qu’on puisse

en rester au Beau, à l’Unité, aux Idées éternelles. «_S’gibt

nicht!_»[94] «Ça n’est pas admissible, ça n’est pas permis!» Il nie

qu’il y ait là une plate-forme où l’on puisse se tenir; de gré ou de

force il faudra que Platon, sous la conduite de Natorp cette fois,

revienne trouver le Temps et l’Espace, pour y «faire» quelque chose,

pour y produire, pour y travailler à «l’augmentation de la production».

[94] Mot à mot: «Il n’y a pas!»

Et sans doute, je vois bien dans quel passage du Banquet Natorp croit

trouver le droit d’intervenir, et dans ce sens. Le voici: «Par

conséquent, Socrate, l’objet de l’amour, ce n’est pas la Beauté, comme

tu l’imagines.--Et qu’est-ce donc?--C’est la génération et la production

dans la Beauté?[95] De là procède directement, et, semble-t-il,

légitimement, l’_Erzeugen im Schönen_ qui peut à son tour, légèrement

élargi, donner naissance au _Kulturschaffen_.--Oui, mais il faut voir

aussi où se placent ces trois lignes, leur rapport de situation avec le

passage principal que Natorp étudie et auquel il prétend les incorporer.

Or elles lui sont tout simplement de dix pages antérieures; elles

viennent à un moment de son développement où Platon traite encore de

l’amour physique, ou tout au plus sentimental. Elles se présentent bien

avant qu’il ait abordé même le pied de ce majestueux escalier dont nous

lui avons vu gravir ensuite pas à pas tous les degrés. Il est donc

absolument abusif d’en faire l’application à la forme supérieure de

l’Amour et de s’en servir pour démontrer que sa fin dernière est d’ordre

pratique. Rien, dans ces trois lignes, ne peut valablement indiquer que

l’amour des Idées ait son terme dans l’action.

[95] Page 305.

L’usage qu’en fait Natorp est d’autant plus indélicat que Platon ne lui

a pas laissé le droit d’en étendre ainsi la portée. Tout au contraire,

au moment où il en vient à l’amour des Idées, il prend bien soin de

rectifier sa formule et de définir aussi exactement que possible ce qui

formera l’équivalent de cette «procréation dans le Beau», qui accompagne

et termine l’amour ordinaire. Et voici comment il s’exprime: «N’est-ce

pas seulement en contemplant la Beauté éternelle avec le seul organe par

lequel elle soit visible, qu’il pourra y enfanter et y produire, non des

images de vertu, parce que ce n’est pas à des images qu’il s’attache,

mais des vertus réelles et vraies, parce que c’est la vérité seule qu’il

aime? Or, c’est à celui qui enfante la véritable vertu et qui la nourrit

qu’il appartient d’être chéri de Dieu; c’est à lui plus qu’à tout autre

homme qu’il appartient d’être immortel»[96]. Voilà donc de quel genre de

«production» se couronne, d’après Platon, la connaissance de l’Absolu.

Entre elle et le _Kulturschaffen_ dont parle Natorp, la différence est

sensible. Je crois en effet que tous les interprètes de Platon sont

d’accord pour comprendre ici sa pensée dans ce sens, que la

contemplation de l’Idée suprême enfantera presque automatiquement dans

l’âme du contemplateur, y déposera les vertus les plus élevées et les

plus réelles. C’est en somme la réaction morale de la connaissance pure

sur le sujet qui est ici décrite. Mais avec son _Kulturschaffen_ Natorp

entend bien autre chose: il introduit une idée de création extérieure,

dont le vague même implique l’étendue, il passe subrepticement de la

morale à la technique. De cette extase de l’intelligence où Platon croit

voir les sources véritables de la perfection intérieure, il prétend,

lui, faire sortir tout un déploiement d’activité positive et pratique,

qui pourra comprendre aussi bien l’initiative pédagogique que la

fabrication industrielle, aussi bien l’élucubration littéraire que la

fondation d’hôpitaux. Ne nous y trompons pas, le _Kulturschaffen_ c’est

ce prosélytisme social, ce sont ces vastes entreprises mi-artistiques,

mi-rémunératrices, ce sont ces usines à forme de cathédrales, c’est

cette maligne législation ouvrière, que l’Allemagne contemporaine

enfante en effet avec une si copieuse facilité. Voilà tout ce qui, sous

la baguette de Natorp, se met en fait, encore que secrètement, à

découler de l’apothéose métaphysico-morale du _Banquet_. Je trouve le

prodige assez remarquable, et il n’en est pas en tous cas qui puisse

mieux nous renseigner sur l’essence et sur la direction de la mentalité

allemande d’aujourd’hui!

[96] Page 320.

Faisons bien attention. Je ne dis pas que la falsification dont Natorp,

à mon sens, se rend coupable, soit énorme. C’est un coup de pouce

simplement qu’il donne à la doctrine platonicienne. Peut-être même son

érudition lui fournirait-elle des textes en abondance pour imprimer de

la vraisemblance à son interprétation. Il n’est pas si loin de son

original qu’il ne puisse maintenir les dehors d’une parfaite coïncidence

avec lui. Mais c’est justement à ce quelque chose d’imperceptible, qui

malgré tout l’en sépare, que j’en ai. Plus l’écart est petit et plus il

m’est odieux. J’aimerais mieux une franche et ouverte trahison. Tout

plutôt que cette déviation insensible--involontaire, je le veux

bien--contre laquelle on ne sait à quel moment se gendarmer, à laquelle

on ne sait comment parer. Tout, plutôt que ces sournois arrangements de

textes, tout, plutôt que ces appels qu’ils se lancent les uns aux autres

dans l’esprit du commentateur, et que cette aimantation réciproque, que

ces services qu’ils se rendent en cachette, contre le gré de leur

auteur. Tout, plutôt que cette orientation pragmatique donnée «en douce»

aux idées.

V

AU LIEU DE L’INTELLIGENCE, LE DEVOIR

La pensée allemande est devenue impuissante à ce qui semble pourtant la

plus facile des opérations, puisque ce n’en est même pas une, mais une

«passion» plutôt: à recevoir les idées. Le monde extérieur aura beau

chanter tout ce qu’il voudra: elle ne lui prête pas audience. Tous les

phénomènes pourront se produire: elle n’a pas de surface réfléchissante,

elle ne forme pas en face d’eux plaque sensible. Aux moments les plus

solennels, en présence des accidents qui commandent le plus

rigoureusement le silence et l’attention, elle continue son petit

travail, elle ne cesse pas de s’occuper et de construire. Les choses qui

tombent en elle de l’extérieur sont prises aussitôt dans son mouvement

et, comme transportées le long d’une chaîne sans fin, deviennent des

matériaux pour l’édifice qu’elle bâtit. Elle est incapable de rien

concevoir autrement qu’en développement.

Au fond, pour elle, il n’y a plus d’idées proprement dites, plus

d’images (Εἴδη) des choses. Plus de concepts: elle ne sait plus se

livrer à ce patient travail de distillation et d’accumulation, pareil à

l’industrie des abeilles, qui leur donne naissance, elle ne sait plus

former de ces cellules délicates, où l’expérience se retrouve sous sa

forme essentielle et concentrée. Le _Begriff_[97] ne l’intéresse plus;

elle ne s’entend plus à _begreifen_, à saisir le divers et à le retenir

entre ses pinces,--ni même simplement à «saisir», au sens où l’on dit:

«Avez-vous saisi?»

[97] Le concept.

La preuve en est qu’elle n’emploie plus le mot. Natorp n’écrit pas:

«_Deutschland stellt gegen... den _Begriff_ der «Zivilisation» als höher

den der Kultur_»[98]. Sans y penser, tout naturellement, il écrit un

autre mot: «_die _Forderung_ der Zivilisation_»[99], à laquelle il

oppose «_die _Forderung_ der Kultur_»[100]. Ainsi non pas l’idée, mais

l’_exigence_ de la culture. La culture n’est pas une notion qu’on puisse

définir, elle est une invitation, un appel, une injonction. On ne

comprendra ce qu’elle est qu’en la réalisant. L’esprit ne saurait

l’embrasser; simplement, elle est quelque chose qui lui est demandé, ou

plutôt qui est demandé à la volonté. Plutôt qu’elle ne se propose, elle

s’impose. Plutôt qu’elle ne se découvre, elle se fait sentir, elle

prélève sa part, comme le soleil, à travers les nuages, pompe tout de

même, à la surface de la terre, ce qui lui revient d’humidité.

[98] «L’Allemagne, en face du _concept_ de civilisation, pose, comme

supérieur, celui de culture.»

[99] «L’_exigence_ de la civilisation.»

[100] «L’_exigence_ de la culture.»

La pensée allemande ne connaît plus, au lieu d’idées, que des tâches,

que des _Aufgaben_. Tout pour elle prend la forme du devoir-être; tout

se présente à elle comme quelque chose à accomplir, toutes les places

qu’occupent dans notre pensée les réalités sont prises chez elle par des

idéals. Elle est le lieu de rendez-vous et le sujet de tous les

impératifs imaginables, et les hypothétiques y font fort bon ménage avec

le catégorique.

* * * * *

Il y aurait lieu de rechercher quelle est la part de responsabilité de

Kant dans cet affaiblissement de la vertu conceptuelle de l’esprit

allemand et dans cet envahissement de ses régions les plus

désintéressées, les plus immobiles par l’obligation pratique. On ne peut

se dissimuler qu’il les a fortement favorisés. D’abord en subordonnant

la connaissance de l’Absolu à la loi morale. Il a habitué par là la

pensée à reconnaître une sorte de domination, ou même simplement

d’antécédence,--mais ça suffit--du devoir sur l’intelligence. Elle s’est

laissé persuader que l’origine de toutes ses forces et le point d’appui

de toutes ses entreprises étaient dans cette dictée immédiate et

souveraine qu’on lui apprenait à subir. Kant a placé la fécondité

intellectuelle sous le patronage de la conscience; il a fait, en un

certain sens, de la spéculation abstraite une «affaire de conscience».

Et quand on y regarde de près, déjà la _Critique de la Raison pure_ tend

à introduire cette conception. Telles qu’elles y sont définies, en

effet, les Idées de la Raison n’ont point pour contenu un objet; elles

sont essentiellement _irréalisables_, elles ne sont que des «principes

directeurs», que des symboles propres à permettre l’organisation de la

connaissance, que des idéals qu’il faut poursuivre, sans jamais espérer

les atteindre. L’esprit les perçoit donc comme un programme auquel il

est astreint, comme un canevas à remplir, comme une sorte de devoir

intellectuel auquel il n’a d’autre ressource que d’obéir.

Et même déjà les catégories de l’entendement, déjà même les formes de la

sensibilité n’ont-elles pas quelque chose d’impératif? Au lieu de copies

des choses, ne sont-elles pas des indications péremptoires données à

l’esprit? Ne lui prescrivent-elles pas une conduite? Ne se font-elles

pas sentir à lui, comme des nécessités plutôt que comme des images?

N’a-t-il pas plutôt à leur céder qu’à les former?

Si l’on veut, d’un certain point de vue, Kant est responsable de tout le

pragmatisme que nous reprochons à l’Allemagne actuelle. C’est bien lui

qui a le premier aveuglé la voie de la connaissance directe, enlevé à la

Raison sa fonction renseignante, tari en elle la vision. C’est bien lui

qui a modifié le rôle des idées, qui leur a insufflé quelque chose

d’actif et de prétendant, qui en a fait des _Forderungen_. C’est bien

lui qui a transformé le fond et comme l’étoffe de l’intelligence et qui

d’une faculté perceptive l’a changée en une faculté impérative. Ayant

paralysé son usage normal, il l’a contrainte au détour, il l’a poussée à

se chercher une fonction nouvelle et à la trouver dans le gouvernement

et l’organisation par en haut d’un donné dont elle était désormais

incapable de reconnaître les linéaments naturels, les caractères

intrinsèques.

Il est impossible de ne pas remarquer combien Kant allait par là dans le

sens de la spontanéité allemande et combien il travaillait à renforcer

ce trait du génie allemand que nous avons si longuement analysé:

l’impuissance à voir, à distinguer, à saisir, la nuit originelle de

l’intuition, et la manie qui y correspond intimement, de s’imposer des

tâches, de travailler, d’élaborer, de construire. On comprend très bien

que, son encouragement venant se joindre à leur penchant naturel, ses

successeurs aient abouti à considérer la Raison comme une sorte de

magister qui fixe à sa classe des devoirs «pour la prochaine fois», ou

comme un contremaître qui épingle sous les yeux de ses ouvriers le

dessin des pièces qu’ils auront à exécuter.

* * * * *

Et pourtant, il y a dans leur façon de penser, dans leur attitude

mentale tout entière, quelque chose qui ne peut être attribué à la seule

influence de Kant et dont on ne saurait sans une grande injustice lui

faire porter la responsabilité.

Kant conçoit encore l’intellect comme une réalité, comme un règne à

part. Quelque forme qu’il tende à lui donner, il a du moins le sentiment

très décidé de son indépendance. La Raison pour lui est absolument

autonome, elle forme un massif parfaitement défini, dont les frontières

sont connues d’avance, et qu’il ne s’agit que d’explorer à l’intérieur;

elle se campe en face de l’activité et n’a avec elle d’autre rapport que

de lui prescrire sa loi.--Surtout ce qu’il ne faut pas oublier, c’est

l’origine de cette loi. Parce qu’elle est appelée pratique, il ne faut

pas s’imaginer qu’aucune considération de résultat à obtenir lui donne

naissance. On sait, au contraire, combien Kant oppose fortement

l’impératif catégorique aux impératifs techniques. Elle est la règle

inconditionnelle de l’action et sa véritable source est dans le règne

supra-sensible. En elle, c’est notre caractère intelligible qui se

manifeste et qui cherche à imposer sa forme à notre conduite empirique.

Elle est donc comme une émanation des choses en soi et comme le corps

que les noumènes tentent de prendre au sein des phénomènes.

Avec la pensée allemande d’aujourd’hui, nous sommes bien loin de cette

conception, dont on peut penser tout ce qu’on voudra, mais qui a du

moins le mérite d’être claire et robuste. La Raison n’est plus du tout

quelque chose de distinct. Elle ne s’oppose plus du tout à l’activité.

Elle a coulé en elle et s’y est vaguement répandue. L’Action est toute

seule. _Am Anfang war die Tat_[101], ne cessent de répéter d’après Faust

les autorités philosophiques d’aujourd’hui. Les _Forderungen_ que sent

l’esprit n’ont pas forcément une origine intellectuelle, elles ne

viennent pas de la contemplation d’un idéal. Leur source est dans

l’activité même qu’elles dirigent. On ne les porte pas en soi comme une

lumière antérieure. Mais elles naissent pour ainsi dire de la besogne et

à son niveau; pareilles à la petite lampe du mineur, elles éclairent, au

fur et à mesure, juste ce qu’il y a à faire.

[101] Au commencement était l’action (_Faust_).

La pensée allemande sent une dictée et toute sa fonction n’est plus que

d’y obéir. C’est la première déformation que nous en avons signalée.

Mais la deuxième est que cette dictée n’a plus rien de rationnel et

qu’elle ne représente plus l’astreinte, la pesée d’aucun ordre

supérieur. Il est prodigieux à quel point les noumènes sont absents des

préoccupations allemandes d’aujourd’hui, à quel point la pensée

allemande est vide de noumènes. Plus d’objets, plus aucun point fixe,

dont on puisse la dire à tel moment plus ou moins rapprochée. Les

_Aufgaben_[102] auxquelles elle se dévoue, j’allais dire qu’elles lui

tombent du ciel, mais ce n’est même pas ça: elle les trouve par terre,

sur son chemin, comme des brouettes qu’il faut simplement pousser devant

soi. En l’accompagnant, à aucun moment on n’a l’impression de se diriger

vers une réalité quelconque; à aucun moment on ne remarque que la

ressemblance de ce que l’on fait à quelque modèle préconçu par

l’intelligence s’accroisse. D’immenses galeries, où chacun travaille

sans jamais voir le bout de sa tâche, des filons qu’on suit à perte de

vue. En un mot, le bagne que devient la pensée quand elle est libérée de

ses obligations envers l’objet.

[102] Tâches, devoirs.

Il ne faut pas nous laisser tromper. La culture, dans le fond, ce n’est

rien de proprement intellectuel. La mise en scène philosophique, si

habilement déployée par Natorp, n’était que pour nous donner le change.

Platon et sa théorie de l’Amour n’ont joué dans toute cette histoire que

le rôle d’un décor suggérant une fausse perspective. Ils n’ont paru que

pour nous faire croire que l’esprit allemand avait une façon originale,

et patronnée par d’illustres modèles, d’embrasser les idées et de

réfléchir.--Mais en réalité, la culture n’est pas du tout un angle

visuel préexistant aux choses, un point de vue, un parti-pris de

l’intelligence. Elle n’est ni une manière de penser, ni même une manière

de sentir. Tout est beaucoup plus simple. De l’aveu même de Natorp, le

_deutsches Wesen_[103] ne se peut prouver que _durch Tat und

Leben_[104]. Et en effet l’Allemand ne «s’explique», c’est-à-dire ne se

déploie qu’au moment où on lui ouvre la carrière de l’action. Jusque-là

il ne peut rien dire, jusque-là il ne peut qu’agencer de pénibles et

obscures définitions, jusque-là il lutte dans la nuit, il se bat avec

des manques et des absences.

[103] L’essence allemande.

[104] Par l’Action et par la Vie.

La culture n’est pas un point de vue. Elle consiste essentiellement à

mettre toutes choses en branle. Oui, Natorp a eu raison de nous la

représenter comme un mouvement. Mais au lieu d’un mouvement de

l’intelligence, c’en est un de la volonté. Elle est bien un passage, un

_ewig stetiger Uebergang_[105]; mais cet _Uebergang_ s’effectue de

l’esprit au dehors. La culture consiste à sortir de l’esprit et à

assaillir directement les choses, à les secouer.

[105] Un dépassement éternellement constant.

L'Allemand · 第 11 / 13 段