l’intelligence des choses allemandes, plus les portions que nous
touchons sont minces. Nous avons pu croire un instant, rien qu’à la
masse de ce qui nous était remis entre les mains, que nous tenions un
trésor. Mais il s’est mis à fondre à vue d’œil. La Culture, que nous
pensions d’abord, aux préparatifs qu’on faisait pour la définir, être
quelque chose de très considérable, a perdu peu à peu tout son contenu
intellectuel, s’est finalement réduite à un simple mode de l’activité, à
un pur mouvement.
Et voici maintenant que le caractère, que l’«être» allemand lui-même
s’évanouissent entre nos mains. Le _deutsches Wesen_[111] n’est plus
qu’un _Werden_[112]. On ne sait plus où le trouver. Lui non plus ne se
laisse pas ramener à une idée, lui aussi est un pur mouvement.
[111] L’être allemand.
[112] Un devenir.
En somme c’est bien ce que nous avions aperçu tous seuls du premier
coup. L’Allemand n’existe pas d’abord. Il faut qu’il se crée, il faut
qu’il se forge. Il doit être lui-même le premier produit de sa culture.
Il ne commence qu’au moment où il se veut. Chaque trait de sa nature est
précédé d’un: _Fiat!_--Ou plutôt il n’a pas de _nature_ du tout. Il ne
_naît_ pas; il _devient_ seulement. Natorp l’a très bien dit, personne
n’est aussi «puissant en devenir».
Mais personne aussi n’est moins intéressant. Ce qu’il y a peut-être de
plus terrible à dire sur les Allemands, c’est justement qu’ils ne sont
pas intéressants. Et comment s’attacher à des êtres en perpétuelle
formation? «Nous sommes jeunes, s’écrient-ils. Est-ce qu’on ne sent pas
cela?» Les malheureux! Comme si c’était par là qu’ils pouvaient nous
séduire! Et qu’y a-t-il de moins intéressant que la jeunesse? On peut
s’attendrir sur les possibilités infinies qu’elle couve. On peut faire
du lyrisme avec ça. Mais quiconque a le goût de la réalité
psychologique, garde son attention pour les êtres achevés, accomplis. En
fait d’humanité, je ne connais, je n’aime que ce qui est, que ce qui
résiste, que ce qui pense et sent et veut comme ça, et pas autrement. Le
_deutsche Jüngling_[113] m’embête. Si encore je sentais qu’il vieillira!
Mais non. Il est jeune pour toujours, _er ist jung in Ewigkeit_. Il est
pour toujours «en puissance». Et moi, justement, je ne me passionne que
pour ce qui est «en acte».
[113] Le jeune Allemand.
* * * * *
On voit très bien comment la guerre est sortie de cette jeunesse de
l’Allemand. Il sentait bien qu’il ne pouvait pas nous intéresser par
lui-même. Il voyait bien qu’il ne forcerait pas tout seul notre
attention. Alors il a commencé à s’armer. Il s’est dit que peut-être,
lorsqu’il serait muni d’une artillerie écrasante (_mit einer
vernichtenden Artillerie versehen_), nous regarderions plus volontiers
vers lui. Mais il a vite compris que la menace ne suffirait pas et qu’il
faudrait absolument (_unbedingt_) aller jusqu’à la guerre.
Au fond, les Allemands n’ont fait la guerre que pour se rendre malgré
tout attachants. Dans ces cavaliers que j’ai eu le malheur de voir
arriver, au début de l’invasion, par flots débordants, sur toutes les
routes de France, je sentais cette unique pensée, cette unique
jubilation: «Enfin, il va falloir qu’ils s’occupent de nous!»
N’est-ce pas d’ailleurs le sens profond du _Jungsein heisst
kämpfen_[114] de Natorp? Qu’est-ce que cela veut dire, sinon: Quand on
n’a pour tout bien tout honneur que sa jeunesse, si l’on veut s’imposer
au monde, lui soutirer des applaudissements, ou même simplement un
regard, il faut combattre, il faut lui faire la guerre. Car avec quoi
d’autre le réclamer?
[114] «Être jeune signifie combattre.»
C’est aussi le sens du: _Dieser unser Krieg_, dont je prie, en passant,
qu’on veuille bien recueillir l’aveu. «Cette guerre qui est la nôtre,
qui est notre guerre...», c’est-à-dire: cette guerre à laquelle nous
avons confié notre néant pour qu’elle tâche d’en faire quelque chose,
pour qu’elle oblige l’univers à y croire comme à quelque chose.
Et, en effet, il ne leur a pas fallu moins de plusieurs millions de
soldats, il ne leur a pas fallu moins de cinq ou six invasions plus ou
moins réussies, pour nous décider à les regarder, à les étudier, à les
comprendre. Je déclare qu’ils ont eu grandement raison de me tirer les
quelques milliers d’obus dont ils m’ont fait l’honneur et de me faire
prisonnier. Ils avaient vu juste. C’était bien en effet le seul moyen
qu’ils eussent de me faire lire Natorp.
Je demande la permission de dire que je trouve leur situation
parfaitement pathétique. Surtout vis-à-vis de nous autres Français. Ils
sont en face de nous comme un amant qui n’a rien pour se faire aimer.
Que n’ont-ils pas inventé pour nous séduire, nous, leurs premiers
prisonniers? Mais il y avait ce vide toujours en eux, où quoi puiser? Au
moment même de leur plus grand et de leur plus sincère effort pour nous
plaire, au moment où peut-être ils allaient nous «avoir», il se faisait
sentir par je ne sais quel petit oubli ridicule, par je ne sais
quelle imperceptible, mais irréparable insuffisance. Que leur
restait-il dès lors à employer, sinon le _streng Arrest_[115], et
l’_Anbindenstrafe_[116]?
[115] Arrêts de rigueur.
[116] Punition du poteau.
Les obus qui sont tombés sur Paris, ce n’étaient aussi que des
_Ersätze_[117], les _Ersätze_ de ces grâces qu’ils eussent voulu
déployer devant nous et qu’ils n’avaient pas. Ils les envoyaient à
travers les airs pour nous conseiller vivement de faire enfin attention
à leur décourageante, à leur fastidieuse innocence.
[117] Succédanés, substituts.
Et la jeunesse des Allemands emportait, d’une autre façon encore, la
guerre. Le combat (_der Streit_) est bien, comme le disait Héraclite, le
père de toute chose, «en ce sens que c’est lui qui éveille les forces
qui sommeillaient ou qui naissaient à peine dans le sein créateur de
l’humanité et qui les contraint à créer, à se créer elles-mêmes au monde
(_zum Sichanlichtschaffen_)».
Non pas peut-être chez tous, mais chez les plus conscients, chez les
plus inquiets de ces uhlans et de ces hussards qui dégringolaient sur
nous, chez cet officier peut-être, si beau, si jeune, si droit sous son
long bonnet de fourrure, que je me rappelle avoir tout à coup rencontré
en tête de son peloton, à un détour du chemin, il y avait certainement
aussi cette préoccupation, cette attente: «Enfin, nous allons savoir ce
que nous sommes!»
Il leur fallait la guerre pour «se créer eux-mêmes au monde». Ils en ont
attendu une révélation sur leur propre réalité. Ils se sont dit:
«Peut-être qu’en mettant tout à feu et à sang, nous forcerons enfin cet
inerte secret que nous portons en nous, comme une pierre, peut-être
obtiendrons-nous qu’il se change en quelque chose.»
Ils se sont précipités à la conquête de leur âme, tout autant que du
monde. Ils ont cherché partout, ils ont fouillé dans le cœur et dans les
entrailles de milliers de victimes pour en faire sortir ce qui n’existe
pas: leur propre existence. Ils ont généreusement donné leur propre sang
pour «devenir des Allemands».
*
* *
Mais voilà justement ce qu’avec la meilleure volonté du monde, nous ne
pouvons pas leur pardonner. Nous ne pouvons pas leur pardonner de nous
avoir em...bêtés pour rien.
L’essence de leur crime, c’est d’avoir fait la guerre sans en avoir le
droit. Et je ne prends pas ici le mot dans son acception morale,
peut-être un peu trop galvaudée. Je veux dire: sans avoir eu à l’avance
cette «actualité», au sens philosophique du terme, cette plénitude de
l’intelligence et du caractère, cet accomplissement intérieur, qui
donnent droit à la domination. Quand les Romains subjuguaient le monde,
ils étaient quelque chose par avance; il y avait déjà en eux quelque
chose de fait; ils pouvaient se donner eux-mêmes en cadeau aux peuples
qu’ils soumettaient. Ils ne faisaient pas la guerre pour en apprendre
des choses, pour s’instruire sur leur tempérament. Elle était pour eux
non pas un moyen, mais une conséquence, la conséquence de leur densité
psychologique.
Le crime vraiment impardonnable des Allemands c’est d’avoir fait la
guerre rien que pour en obtenir ce qui, normalement, en est la cause,
c’est d’avoir fait une guerre expectative, interrogative, c’est d’avoir
demandé quelque chose à la guerre. Ils n’avaient que la force de la
faire: et c’est pourquoi ils n’en avaient pas le droit.
* * * * *
C’est pourquoi aussi ils ne peuvent pas la gagner. Je suis trop chrétien
pour croire à la justice immanente. Et ce n’est pas non plus une foi
morale qui nourrit ma confiance absolue dans notre victoire sur
l’Allemagne. Mais, depuis le début, je pense que les Allemands n’ont pas
_de quoi_ gagner la guerre. Il leur manque non pas la force matérielle,
non pas d’avoir la justice pour eux. (Où a-t-on jamais vu que la justice
fût par elle-même opérante et l’injustice inefficace en soi?) Il leur
manque d’être complets, d’être «en acte». Il leur manque d’avoir quelque
chose à affirmer. Ils ont, qui doit les faire à la fin trébucher, qu’ils
n’ont rien à dire. Il ne suffit pas pour vaincre de se remuer beaucoup,
ni d’avoir un grand pouvoir de mise en train. Il faut encore être
quelqu’un.
Si l’on y regarde de près, on voit les succès et les échecs des
Allemands correspondre dans une exacte proportion au double aspect de
leur caractère. Cette force indomptable qui bouillonne en eux, ce branle
dont ils sont agités ont produit tous ces commencements de triomphe et
de domination qu’on voit sur la carte partout ébauchés. Mais leur
amorphie intellectuelle, sentimentale et morale a fait qu’aucun n’a pu
s’achever. Partout leur pauvreté en fait d’être les a empêchés
d’emporter la décision finale, de conclure, d’arrondir, de mettre
l’affaire en poche.
Ils ne peuvent pas gagner la guerre, parce qu’ils ne se sont pas
eux-mêmes au préalable gagnés. Une marge subsistera toujours entre leurs
réussites et la victoire, qui est exactement celle qu’il y a entre
eux-mêmes et leur réalité. Et comme après tout aucun édifice ne tient en
l’air tout seul et sans être couronné, leurs échafaudages s’écrouleront
bientôt partout sous les coups de peuples qui n’auront eu peut-être rien
de plus pour eux que d’avoir été depuis toujours ce qu’ils sont.
Septembre 1918
FIN
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE pour la réimpression 1
AVANT-PROPOS de la première édition 7
PREMIÈRE PARTIE: D’après nature 21
I. Le manque de crête 23
II. La morale du possible 57
III. La vérité, c’est tout ce qu’on peut faire croire 109
IV. La volonté et ses miracles 129
DEUXIÈME PARTIE: A l’en croire 157
I. Une définition du génie allemand par un Allemand 163
II. L’impuissance analytique 179
III. L’esprit d’universelle synthèse 189
IV. L’impuissance à la contemplation 199
V. Au lieu de l’intelligence, le devoir 215
VI. Culture et barbarie 225
VII. La jeunesse de l’Allemand 241
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 31 OCTOBRE 1924
PAR EMMANUEL GREVIN
A LAGNY-SUR-MARNE