d’aussi parent et d’aussi bien connu que possible de l’esprit qui l’a
engendré: c’est à savoir l’impuissance où il est de rien créer de direct
et le vice de constitution qui lui rend le particulier comme
insurmontable. Mais dans toutes les autres œuvres allemandes, au lieu de
nourrir l’inspiration de l’écrivain en lui servant de thème, ce défaut
se fait sentir de nouveau comme maléfice et produit je ne sais quoi de
pesant et de manqué. Je suis gêné surtout par ce qu’on pourrait appeler
leur distance à l’individualité. Tout m’y semble lointain, en retard sur
la vie. Je suis séparé des personnages qu’on m’y présente par tout ce
qui a mené l’auteur jusqu’à les susciter. Entre eux et moi subsiste une
espèce de zone neutre, qui est celle justement qu’il a dû franchir, le
masque sur la bouche, comme on traverse une nappe de gaz, pour arriver à
les créer. Ils me demeurent étrangers dans la mesure même où son esprit
s’est bandé pour les atteindre. Toutes les créations allemandes
souffrent de n’avoir ainsi avec la vie et avec sa particularité
originelle qu’un contact forcé et seulement final. C’est ce qui diminue,
tout au moins pour les esprits d’une autre race, leur vibration et leur
retentissement. Elles sont touchées par la pédale sourde. Elles ont beau
être réussies: l’ordre même suivi par la pensée qui leur a donné
naissance les prive de leur efficacité, mange le son qu’elles devraient
rendre.
* * * * *
L’aveu que, pour lui, l’individuel n’est pas l’immédiat, que le plan des
idées est sans relief, que le discret n’est pas de l’ordre de
l’évidence, et que les «natures simples» lui sont inaccessibles: voilà
ce que je lis d’abord dans la définition que Natorp nous propose du
génie allemand. Et lui-même apporte sans le vouloir une preuve éclatante
que tel est bien le sens profond de ses formules. Car si nous regardons
de près son propre essai, si nous en examinons la trame pour voir
«comment c’est fait», nous constatons que, d’intention sans doute, c’est
bien une analyse, mais, qu’en fait, et si intelligente soit-elle, c’est
une analyse qui ne va jamais jusqu’au bout, qui n’atteint pas les
éléments premiers de la pensée. L’auteur s’achoppe sans cesse à je ne
sais quel obstacle invisible, et qui ne peut être que dans son esprit,
car on ne le voit pas dans la nature des choses dont il raisonne, et
souvent on s’offrirait à achever ses conceptions à sa place: où qu’il
touche, où qu’il pique, il y a complexité, chevauchement, interférence
d’idées; le dernier débrouillement, la conquête du dernier détail, lui
demeurent impossibles. Tout son effort ne le mène qu’à déterminer les
nœuds principaux de sa réflexion. Mais quant à les défaire...
Il a raison: la Culture est «la conscience de la continuité du
spirituel», autrement dit: l’impuissance à en apercevoir les
articulations.
III
L’ESPRIT D’UNIVERSELLE SYNTHÈSE
Mais ne soyons pas injustes. Elle est quelque chose de plus: elle est le
fait de passer outre à cette impuissance. Elle est une espèce de
gaillardise de l’esprit allemand, qui lui fait prendre légèrement sa
maladresse analytique et le décide à faire comme si elle n’existait pas.
Il y a dans les définitions de Natorp, que j’ai alignées tout à l’heure,
une phrase dont on n’a peut-être pas remarqué au passage toute
l’importance, je dirais même toute l’énormité. Ayant avancé que la
pensée occidentale conçoit les deux opérations de la «généralisation» et
de la «particularisation» comme distinctes et opposées, comme simplement
affrontées, il ajoute: «L’esprit de la culture allemande, par contre,
aspire en toute chose d’une façon consciente et conséquente vers la
continuité la plus vraie, la plus intérieure. Il ne nie pas du tout les
deux phases (de la généralisation et de la particularisation), qui ne
sont antagonistes qu’en apparence, mais il les présuppose, il les assume
complètement en soi, puis aspire à les dépasser, et n’y aspire pas
seulement, mais les dépasse réellement (_sondern setzt sie voraus, nimmt
sie vollständig in sich auf, aber strebt, und strebt nicht bloss,
sondern schreitet wirklich über sie hinaus_).» Sans doute _Besonderung_,
que je traduis par «particularisation», n’est pas tout à fait synonyme
d’analyse; mais c’est tout de même bien le mouvement de l’esprit par
lequel on isole, on distingue, par lequel on aboutit à des éléments
détachés (à des _Sonderheiten_), qu’ils soient simples ou complexes, peu
importe, c’est bien le mouvement par lequel on effectue le divers. Et la
Culture apparaît donc comme le fait, non pas si l’on veut de nier ce
mouvement, mais, ce qui revient au même dans le fond, de nier son
indépendance. Elle est une opération--Natorp nous le dit en toutes
lettres--dans laquelle «particulariser» cesse d’être le contraire de
«généraliser», qui réunit les deux démarches en une seule. En dernière
analyse, elle est donc l’art de se passer de toute _Besonderung_, de
toute dissociation, de toute décomposition préalables des masses qui
s’offrent à la pensée; car qui pourrait vraiment concevoir une
particularisation entreprise en même temps, dans la même ligne et du
même élan qu’une généralisation? Oui, il y a dans le _setzt sie
voraus_[86], dans le _nimmt sie vollständig in sich auf_[87], un aveu
d’une importance qu’on ne saurait assez souligner. L’esprit allemand y
confesse sans détour, sans pudeur, sa ferme résolution de supposer dans
tous les cas l’analyse sans la faire. Il y proclame son droit d’avaler
les morceaux sans les mâcher et de traiter leur intégrité par le mépris.
Il revendique la permission de spéculer sur des ensembles qu’il n’aura
pas auparavant reconnus et décomposés.
[86] «Les présuppose.»
[87] «Les assume complètement en soi.»
La culture, au fond, ça consiste à partir tout de suite, et sans
attendre d’y voir clair.
* * * * *
Et en fait, nous voyons la pensée allemande contemporaine refuser de
savoir jamais à quel point de vue elle se place en face d’un donné
quelconque. La marque de tous ses aperçus, c’est qu’on ne reconnaît
jamais d’où ils sont pris exactement. Toutes ses conceptions désignent
un centre de réflexion multiple. L’homme qui pense sous la catégorie de
la culture n’est pas obligé de choisir un poste d’observation déterminé.
La culture, ça consiste peut-être à ne pas être obligé de choisir.
Rien de plus curieux que la revue où ont paru les articles de Natorp,
que ce _Kunstwart_, qui s’est transformé pendant la guerre, pour se
mettre au diapason de l’héroïsme allemand, en _Deutscher Wille des
Kuntswarts_. Est-ce une revue d’art, ou de sociologie, ou de
littérature? Bien fin qui le dirait. Et si l’on interrogeait ses auteurs
eux-mêmes, je pense qu’ils refuseraient délibérément d’en préciser le
caractère. Leur dessein est très évidemment de s’affranchir de toute
obligation discriminative, de secouer, comme le dit Natorp lui-même, la
domination des genres et des espèces. Ils pensent atteindre une
profondeur nouvelle en attaquant la réalité sous plusieurs angles à la
fois et en acceptant comme instrument pour la saisir leur esprit
naturellement implexe.
Nous ne pouvons pas nous accoutumer, nous autres Français, à ces
voisinages extraordinaires que nous constatons sans cesse entre le point
de vue des socialistes allemands et celui de leur gouvernement. Mais en
fait, ils n’apparaissent pas à ceux qui y consentent sous le même jour
qu’à nous. Certainement ils se présentent à leurs yeux comme un effet et
comme un signe de leur culture; ils leur donnent la sensation d’une
capacité bien plus haute, bien plus rare et bien plus nouvelle que
toutes celles dont nous pouvons nous glorifier. Ils pensent avoir
atteint un niveau supérieur de civilisation en ne se laissant plus
obliger par la nécessité analytique. Et ici, j’emploie le mot dans le
sens précis où Kant l’a consacré. La culture est pour eux le droit de ne
pas rester dans l’ombre de la notion qu’ils ont un jour choisie comme
devise et comme programme, le droit de ne pas se laisser enfermer par
les conséquences qu’on en peut déduire, le droit de ne pas s’enfoncer
sur les yeux le capuchon déductif, le droit d’aller à la rencontre des
autres points de vue, de leur faire des avances et des agaceries, le
droit de ne pas être un seul homme à la fois.
* * * * *
L’esprit allemand est naturellement synthétique, au sens justement où
Kant oppose ce mot à analytique; c’est-à-dire qu’il a une tendance
spontanée à rapprocher ce qui ne l’est pas naturellement. Et il est
temps en effet de ne plus considérer son renoncement à l’analyse sous le
simple aspect statique. Non seulement il refuse de distinguer entre ses
idées, non seulement il les accepte à l’état embrouillé, mais encore il
s’efforce de rejoindre celles qui par hasard lui sont apparues détachées
et de créer entre elles des liens artificiels. Natorp nous avertit avec
insistance que la culture est essentiellement une aspiration vers
l’unité, l’art de mettre en relation, de combiner, l’esprit
d’universelle coordination: «La culture exige une aspiration convergente
et de l’intérieur vers une unité non pas indifférenciée ni qui ne fasse
qu’effacer, en cas de besoin, les différences, mais qui, dans la
différenciation la plus riche et somme toute la plus illimitée qui soit,
demeure malgré tout parfaitement cohérente en tous sens (_Kultur fordert
inneres Zusammenstreben zu einer... allseitig zusammenhängenden
Einheit_).»
Il veut dire au fond--et, malgré les précautions qu’il introduit, c’est
le sens qu’il faut donner à sa phrase--que la culture est le besoin de
confondre, la passion de l’identification à tout prix, et si je ne
craignais de tomber dans l’injure, j’ajouterais: l’instinct de salade
universelle.
Et en effet, l’Allemand excelle aux rapprochements arbitraires. Il se
distingue par une précipitation, non pas inductive, mais, si l’on peut
dire, réductive. Il aime les réductions, et les réductions dont il se
sent l’auteur, qui s’opèrent bien entièrement sous son influence, sans
que rien dans les choses les ait préparées. S’il attache tant
d’importance à la philosophie de l’histoire et s’il la considère un peu
comme sa chasse privée, n’est-ce pas parce qu’elle consiste
essentiellement à faire se ressembler les choses qui n’en ont pas envie?
En allant jusqu’au bout de cette tendance, on retrouve la grande
conception de l’identité des contraires, qui a fait la gloire de
Hegel[88].
[88] Et dans l’ordre pratique, on retrouve aussi cette conviction, que
nous avons constatée plus haut, qu’une chose n’en empêche pas une
autre, qu’on peut mentir et dire la vérité à la fois; on aboutit en
droite ligne au _Gerettete Norweger_.
En prenant les choses un peu différemment, on peut dire que l’Allemand
est naturellement doué pour opérer la synthèse du disparate. Dès qu’il
se met à l’œuvre, il n’est rien de si étranger qui ne se puisse agripper
et combiner, qui ne puisse entrer dans une compatibilité imprévue. De
tout ce qu’on voudra il fera sans manquer quelque chose. Qu’y a-t-il de
plus hétérogène, après tout, que les différentes disciplines (c’est à
peine si je trouve un mot qui puisse désigner toutes ces choses à la
fois), que Natorp prétend nous donner comme les parties intégrantes de
la culture: la création poétique, les métiers, l’économie, la
législation et la politique, les professions, les mœurs populaires,
l’éducation, la science, la philosophie? Si l’on me dit que cette
énumération est de Platon, qu’on me la montre dans son œuvre. Je l’ai
cherchée en tous cas vainement dans le _Banquet_.
Sous l’incantation de la culture, tout plie et se rejoint. Aucune
branche qui ne devienne assez flexible pour aller s’enlacer à celles de
l’arbre voisin. C’est une sorte d’Enchantement du Vendredi Saint, où
toutes les fleurs s’entremêleraient en poussant. Une immense
transmutabilité s’empare du monde des idées tout entier. La résistance
intérieure, la droiture des concepts est vaincue; ils penchent les uns
vers les autres, comme des gens qui s’assoupissent; ils finissent par
avoir chacun la tête appuyée sur l’épaule du voisin.
«_Allseitig zusammenhängender Einheit_»[89]: il est beau d’arriver à une
parfaite cohérence de toutes ses idées. Mais encore faut-il savoir
comment on l’obtient. Ce ne doit jamais être au prix d’aucun sacrifice,
d’aucune économie, d’aucune simplification entreprise par en haut. Or,
Natorp a beau nous assurer que l’unité de la culture respecte la
différenciation du donné intellectuel et l’indépendance des éléments
qu’elle groupe, on ne voit pas comment elle le pourrait faire.
[89] «Une unité parfaitement cohérente en tous sens.»
Car, enfin, il ne faut pas l’oublier, ces éléments ont été réunis avant
d’avoir été reconnus. L’esprit n’est pas allé les trouver chez eux, leur
demander ce qu’ils étaient; il n’a pas recueilli leur témoignage
individuel; il n’a pas daigné s’informer de leurs rapports naturels et
de fait. Comment dès lors pourrait-il, en les organisant, tenir compte
de ces rapports? Comment pourrait-il modeler l’ordre qu’il va leur
imposer sur leur ordre véritable? Comment ne serait-il pas d’avance
condamné à les froisser, à les vexer, à les navrer plus ou moins (en
allemand on dit: _lähmen_)? Du propre aveu de Natorp, le
_Zusammenstreben_[90] de la Culture vers l’unité, est, par essence,
différent de la simple généralisation. Il ne peut donc pas avoir cette
délicatesse, cette légèreté, ce doigté, il ne peut pas avoir cette
déférence et même cette docilité au particulier qui sont le propre de
l’induction.
[90] Aspiration.
Fatalement, qu’elle le veuille ou non, la culture est un procédé
despotique. Elle est le reflet très exact dans le domaine intellectuel
du régime politique de l’Allemagne contemporaine. Dans le fond, plutôt
qu’une manière de penser, elle est un mode de gouvernement des idées.
Les idées sont ses sujettes et elle les traite comme telles. Elle n’est
pas sur le même plan qu’elles; elle les appelle, elle les pousse, elle
les plie, elle les emploie; elle nomme parmi elles des officiers, et qui
sauront se faire obéir.
Oui, il y aura peut-être encore des différences entre elles, mais rien
ne pourra nous garantir que ce sont encore les primitives, les
véritables. Rien ne pourra nous donner l’assurance que nous sommes
encore en présence de leur hiérarchie naturelle. Leur masse aura subi
une trop forte pesée, une contrainte trop déformatrice, l’action d’une
trop formidable machine. Trop de volonté aura été mélangé à
l’intelligence qui les considérait. Qu’elle l’ait ou non voulu, la
culture aura ressemblé de trop près à l’esprit d’organisation.
Et en effet, penser n’est pas pour l’Allemand une opération qui ait sa
fin en soi. Pour lui, tout ne se termine pas à savoir, à comprendre. Les
idées ne sont en aucun cas le dernier port où il veuille toucher. S’il
tient à les dominer, c’est parce qu’il a l’intention de les dépasser. Il
est temps d’insister sur ce point qui est, à mon avis, d’une gravité
capitale et pour lequel nous avons déjà des aveux très importants de
Natorp.
IV
L’IMPUISSANCE A LA CONTEMPLATION
Rappelons-nous, entassons ici toutes les phrases où notre philosophe
fait allusion à ce qu’il y a dans l’esprit allemand de tendance au
dépassement, au franchissement et à l’infinité. A l’en croire, «l’esprit
de la culture allemande», au lieu de s’enfermer dans la double opération
de la généralisation et de la particularisation, comme dans un manège où
l’on tourne en rond, «aspire à la dépasser, et n’y aspire pas seulement,
mais la dépasse en réalité».--Ailleurs, la tâche qui s’offre à la
culture est représentée comme infinie, comme irréalisable dans sa
totalité, comme à jamais inaccessible, mais par là même comme
profondément appropriée au génie allemand qui «aime le regard dans les
lointains éternels et qui sent son instinct d’activité le plus intime
s’éveiller dans ce regard».--L’Allemand éprouve des élancements
passionnés, quand l’alouette, au plus haut des cieux, «chante sa fuyante
chanson».--Toutes ses œuvres portent l’empreinte de l’infini.--Ailleurs
encore, la Conscience confondue avec la Vie apparaît comme une sorte de
«dépassement éternellement constant» (_ewig stetiger Uebergang_), comme
un progrès que rien n’arrête.
Ainsi s’indique le penchant de la pensée allemande à sortir d’elle-même,
à déborder pour ainsi dire son propre objet. Et, ainsi, du même coup, se
déclare ce qu’on pourrait appeler d’après Kant son _hétéronomie_
spontanée.
Car sans doute, au premier regard, cette ouverture sur l’infini dont
elle se fait gloire peut être prise pour le signe de sa parfaite liberté
et pour le mouvement même de son indépendance. On peut la croire
orientée vers les objets éternels; on peut croire qu’elle ne s’emporte
au delà de ses limites que pour atteindre aux suprêmes Idées. Et en
effet, elle a été, dans le passé, capable de spéculation désintéressée;
elle a eu, elle aussi à son heure, une tournure contemplative; elle a su
élever des monuments théorétiques, dont il faudrait être fou pour nier
la grandeur.
Mais ici, par toutes les formules de Natorp que nous venons de rappeler,
c’est seulement sa servitude, sa soumission à une loi étrangère, qui est
définie. Car cet infini vers lequel elle est tournée, à la poursuite
duquel elle s’élance sans tenir compte d’aucune barrière, est après tout
quelque chose de fort vague, et qui par suite risque de se voir, par le
premier venu, dangereusement précisé. Supposez qu’à sa place l’idée
vienne à quelqu’un de mettre quelque fin mieux déterminée. L’habitude
qu’a prise la pensée de regarder toujours plus loin, son incapacité à
s’en tenir à ce qu’elle touche vont la dévouer tout entière, et sans
qu’elle puisse esquisser la moindre défense, à cette nouvelle
destination. De la parfaite indétermination dont elle est si fière à son
utilisation la plus spéciale, la plus brutale, il n’y a qu’un pas. Un
pas que rien ne peut la préserver de franchir, une sorte de précipice
auquel elle s’est mise elle-même hors d’état d’échapper.
Au fond, pour la pensée en général, il n’y a d’autonomie possible que
dans un entier asservissement à son objet. Elle ne peut se dégager de
celui-ci que pour entrer dans un esclavage cent fois pire. Elle ne peut
devenir dépassante sans devenir du même coup employable, sans tomber
sous la coupe de l’Utile.
En fait les Allemands d’aujourd’hui ne savent plus penser sans
condition. Ou mieux ils ne pensent plus que des conditions. (On pourrait
s’amuser à dire que leur esprit est entré en condition.)
Et si l’on prétend que c’est là une affirmation en l’air et dont la
malveillance ne s’étaie d’aucune preuve, si l’on objecte que je force
les formules de Natorp, que je les rends arbitrairement pendables, je
demanderai la permission de transcrire à nouveau la phrase qui suit
presque immédiatement le passage où notre auteur insiste justement sur
le caractère infini des buts poursuivis par la pensée allemande. La
voici dans toute sa tranquillité: «Ainsi ce qui est pour les autres le
Tout n’est pour nous qu’un élément subordonné, employé au service
d’autre chose, et qui conditionne simplement de l’extérieur cet objet
d’une autre essence que nous gardons devant les yeux comme un objet qui
n’est certainement pas accessible au sens commun du mot. (_Darum ist,
was den Andern das Ganze, uns etwas Untergeordnetes, nur Dienendes..._)»
Il est impossible, je crois, d’étaler une plus placide inconscience. Il
y a ici un cynisme candide, beaucoup plus effrayant que celui des
carnets de route que nos premiers envahisseurs ont laissé tomber entre
nos mains. Je l’avoue, je ne puis rester tout à fait de sang-froid
devant ces deux petits mots, si audacieusement avancés: «_nur
Dienendes_». C’est plus horrible encore que le «_nichts steht für
sich_». Ainsi--c’est eux qui le disent--une idée n’est rien que de
«servant», elle est une pierre d’attente; tout son sens, c’est de
permettre autre chose, d’aider à atteindre ce but qu’une pudique
définition nous présente simplement comme quelque chose de «_wesentlich
Andre_»[91].
[91] «D’essentiellement autre.»
Et si l’on me reproche de m’échauffer trop vite, si l’on prétend qu’il
n’est pas question, dans le texte que j’incrimine, de la pensée et que
le «_Ganze_» des autres races qui devient «_nur Dienendes_» pour
l’Allemand n’est rien d’aussi défini que je veux bien le dire, il me
suffit, répondrai-je, pour déclencher mon indignation, du rapport
qu’établit Natorp; c’est assez de l’équation qu’il pose. Point n’est
besoin d’en réaliser les termes. En elle-même elle est assez
révélatrice. Il me suffit de savoir que ce qui nous apparaît à nous
comme propre à terminer notre effort, que ce qui vient nous apporter le
double sentiment de la totalité et de la satisfaction, dans quelque
ordre que ce soit, n’est pour l’Allemand qu’un commencement, que le
commencement de quelque chose de «_wesentlich Andre_», qu’un instrument
pour des opérations dont la nature importe peu, dont c’est déjà bien
assez monstrueux d’apprendre qu’elles seront ultérieures. Nous avons
ici, sans même avoir besoin de serrer les mots de plus près qu’ils ne
veulent l’être, la définition d’une mentalité absolument nouvelle, et
contre laquelle ce que je peux dire après tout de plus décisif, c’est
que je la déteste. Nous avons la définition de la mentalité
«conditionnelle», de l’esprit d’universelle subordination. Nous touchons
l’impuissance au gratuit, l’impuissance à accepter qu’une chose puisse
n’avoir aucune autre raison qu’elle-même, le refus de reconnaître
l’existence comme une valeur en soi. Nous touchons le besoin de ne pas
laisser les choses comme elles sont, l’esprit de tracasserie et de mise
en système, la rage de faire au lieu de constater, d’organiser au lieu
de voir. C’est encore bien plus grave que la simple incapacité à penser
purement et absolument.
Et, j’y reviens, ça la comprend. Oui, j’ai bien dit, la pensée allemande
est parvenue, de nos jours, à une radicale impuissance théorétique. Elle
ne sait plus se placer en face de rien dans l’attitude de la
contemplation. Le pire est qu’elle continue de se donner tous les airs
du désintéressement spéculatif le plus scrupuleux. Mais, sous ces
dehors, elle se laisse entièrement mener par les préoccupations
pratiques. Elle est tout entière utile; elle est «_nur dienende_» à un
degré dont on ne saurait assez s’émerveiller. Elle ne heurte, elle ne
trouve que ce qui peut servir; et elle s’avance ainsi, d’un pas à la
fois sûr et aveugle, flairant bassement, reconnaissant au fur et à
mesure le chemin le plus «intéressant». Certes, il n’est pas besoin de
l’embaucher du dehors, ni de la suborner; d’elle-même elle présente le
cou, d’elle-même elle s’engage,--et je veux dire à la fois qu’elle
s’enrôle comme le premier petit jeune homme venu, en proie à la bonne
volonté, et qu’elle se laisse prendre la tête comme une poutre dans une
charpente: jamais plus elle ne la relèvera.
On peut constater presque expérimentalement cette impuissance de la
pensée allemande à rien concevoir d’indépendant ni d’en-soi. Il suffit
de la voir fonctionner pour la voir s’employer. Tous les objets qu’elle
touche prennent aussitôt une destination. Quelquefois cette
appropriation est si sournoise qu’elle est à peine saisissable. Mais
nous autres Français, nous la reconnaissons toujours aux impatiences, à
la haine qu’elle nous donne. Même sans savoir quoi, nous sentons qu’il y
a quelque chose là-dedans qui ne va pas, ou plutôt qui va trop bien.
Cette pertinence trop continue nous agace, avant même que nous ayons
aperçu où l’on veut nous mener.
Quand je relis les articles de Natorp, ce qui m’y frappe peut-être le
plus, c’est leur direction, c’est l’infaillibilité de leur itinéraire.
Cela court, cela fait des méandres, cela peut même avoir l’air de
s’arrêter; l’auteur se paie parfois le luxe d’hésiter, de nous montrer
des carrefours. Mais ils ne sont peints qu’en trompe-l’œil; c’est du
camouflage; n’ayez pas peur qu’il oublie son chemin; il sait qu’il doit
aboutir, et où. Il ne dit rien pour rien. Toute sa pensée aspire,
«_strebt_», comme il s’en vanterait lui-même; l’intention y circule
comme une sève: il faut montrer l’Allemagne au premier rang de la
hiérarchie «culturelle», il faut justifier, sanctifier sa cause, il faut
lui forger une mission; toutes les idées qu’il accueille, quel qu’en
soit le fil, coulent en réalité vers ce lit, épousent d’avance ce
_thalweg_. Une profonde et souple soumission les anime; elles ont leur
pôle et dès leur naissance elles le reconnaissent et le révèrent.