_Faust_ est un chef-d’œuvre, parce que le sujet en est quelque chose

d’aussi parent et d’aussi bien connu que possible de l’esprit qui l’a

engendré: c’est à savoir l’impuissance où il est de rien créer de direct

et le vice de constitution qui lui rend le particulier comme

insurmontable. Mais dans toutes les autres œuvres allemandes, au lieu de

nourrir l’inspiration de l’écrivain en lui servant de thème, ce défaut

se fait sentir de nouveau comme maléfice et produit je ne sais quoi de

pesant et de manqué. Je suis gêné surtout par ce qu’on pourrait appeler

leur distance à l’individualité. Tout m’y semble lointain, en retard sur

la vie. Je suis séparé des personnages qu’on m’y présente par tout ce

qui a mené l’auteur jusqu’à les susciter. Entre eux et moi subsiste une

espèce de zone neutre, qui est celle justement qu’il a dû franchir, le

masque sur la bouche, comme on traverse une nappe de gaz, pour arriver à

les créer. Ils me demeurent étrangers dans la mesure même où son esprit

s’est bandé pour les atteindre. Toutes les créations allemandes

souffrent de n’avoir ainsi avec la vie et avec sa particularité

originelle qu’un contact forcé et seulement final. C’est ce qui diminue,

tout au moins pour les esprits d’une autre race, leur vibration et leur

retentissement. Elles sont touchées par la pédale sourde. Elles ont beau

être réussies: l’ordre même suivi par la pensée qui leur a donné

naissance les prive de leur efficacité, mange le son qu’elles devraient

rendre.

* * * * *

L’aveu que, pour lui, l’individuel n’est pas l’immédiat, que le plan des

idées est sans relief, que le discret n’est pas de l’ordre de

l’évidence, et que les «natures simples» lui sont inaccessibles: voilà

ce que je lis d’abord dans la définition que Natorp nous propose du

génie allemand. Et lui-même apporte sans le vouloir une preuve éclatante

que tel est bien le sens profond de ses formules. Car si nous regardons

de près son propre essai, si nous en examinons la trame pour voir

«comment c’est fait», nous constatons que, d’intention sans doute, c’est

bien une analyse, mais, qu’en fait, et si intelligente soit-elle, c’est

une analyse qui ne va jamais jusqu’au bout, qui n’atteint pas les

éléments premiers de la pensée. L’auteur s’achoppe sans cesse à je ne

sais quel obstacle invisible, et qui ne peut être que dans son esprit,

car on ne le voit pas dans la nature des choses dont il raisonne, et

souvent on s’offrirait à achever ses conceptions à sa place: où qu’il

touche, où qu’il pique, il y a complexité, chevauchement, interférence

d’idées; le dernier débrouillement, la conquête du dernier détail, lui

demeurent impossibles. Tout son effort ne le mène qu’à déterminer les

nœuds principaux de sa réflexion. Mais quant à les défaire...

Il a raison: la Culture est «la conscience de la continuité du

spirituel», autrement dit: l’impuissance à en apercevoir les

articulations.

III

L’ESPRIT D’UNIVERSELLE SYNTHÈSE

Mais ne soyons pas injustes. Elle est quelque chose de plus: elle est le

fait de passer outre à cette impuissance. Elle est une espèce de

gaillardise de l’esprit allemand, qui lui fait prendre légèrement sa

maladresse analytique et le décide à faire comme si elle n’existait pas.

Il y a dans les définitions de Natorp, que j’ai alignées tout à l’heure,

une phrase dont on n’a peut-être pas remarqué au passage toute

l’importance, je dirais même toute l’énormité. Ayant avancé que la

pensée occidentale conçoit les deux opérations de la «généralisation» et

de la «particularisation» comme distinctes et opposées, comme simplement

affrontées, il ajoute: «L’esprit de la culture allemande, par contre,

aspire en toute chose d’une façon consciente et conséquente vers la

continuité la plus vraie, la plus intérieure. Il ne nie pas du tout les

deux phases (de la généralisation et de la particularisation), qui ne

sont antagonistes qu’en apparence, mais il les présuppose, il les assume

complètement en soi, puis aspire à les dépasser, et n’y aspire pas

seulement, mais les dépasse réellement (_sondern setzt sie voraus, nimmt

sie vollständig in sich auf, aber strebt, und strebt nicht bloss,

sondern schreitet wirklich über sie hinaus_).» Sans doute _Besonderung_,

que je traduis par «particularisation», n’est pas tout à fait synonyme

d’analyse; mais c’est tout de même bien le mouvement de l’esprit par

lequel on isole, on distingue, par lequel on aboutit à des éléments

détachés (à des _Sonderheiten_), qu’ils soient simples ou complexes, peu

importe, c’est bien le mouvement par lequel on effectue le divers. Et la

Culture apparaît donc comme le fait, non pas si l’on veut de nier ce

mouvement, mais, ce qui revient au même dans le fond, de nier son

indépendance. Elle est une opération--Natorp nous le dit en toutes

lettres--dans laquelle «particulariser» cesse d’être le contraire de

«généraliser», qui réunit les deux démarches en une seule. En dernière

analyse, elle est donc l’art de se passer de toute _Besonderung_, de

toute dissociation, de toute décomposition préalables des masses qui

s’offrent à la pensée; car qui pourrait vraiment concevoir une

particularisation entreprise en même temps, dans la même ligne et du

même élan qu’une généralisation? Oui, il y a dans le _setzt sie

voraus_[86], dans le _nimmt sie vollständig in sich auf_[87], un aveu

d’une importance qu’on ne saurait assez souligner. L’esprit allemand y

confesse sans détour, sans pudeur, sa ferme résolution de supposer dans

tous les cas l’analyse sans la faire. Il y proclame son droit d’avaler

les morceaux sans les mâcher et de traiter leur intégrité par le mépris.

Il revendique la permission de spéculer sur des ensembles qu’il n’aura

pas auparavant reconnus et décomposés.

[86] «Les présuppose.»

[87] «Les assume complètement en soi.»

La culture, au fond, ça consiste à partir tout de suite, et sans

attendre d’y voir clair.

* * * * *

Et en fait, nous voyons la pensée allemande contemporaine refuser de

savoir jamais à quel point de vue elle se place en face d’un donné

quelconque. La marque de tous ses aperçus, c’est qu’on ne reconnaît

jamais d’où ils sont pris exactement. Toutes ses conceptions désignent

un centre de réflexion multiple. L’homme qui pense sous la catégorie de

la culture n’est pas obligé de choisir un poste d’observation déterminé.

La culture, ça consiste peut-être à ne pas être obligé de choisir.

Rien de plus curieux que la revue où ont paru les articles de Natorp,

que ce _Kunstwart_, qui s’est transformé pendant la guerre, pour se

mettre au diapason de l’héroïsme allemand, en _Deutscher Wille des

Kuntswarts_. Est-ce une revue d’art, ou de sociologie, ou de

littérature? Bien fin qui le dirait. Et si l’on interrogeait ses auteurs

eux-mêmes, je pense qu’ils refuseraient délibérément d’en préciser le

caractère. Leur dessein est très évidemment de s’affranchir de toute

obligation discriminative, de secouer, comme le dit Natorp lui-même, la

domination des genres et des espèces. Ils pensent atteindre une

profondeur nouvelle en attaquant la réalité sous plusieurs angles à la

fois et en acceptant comme instrument pour la saisir leur esprit

naturellement implexe.

Nous ne pouvons pas nous accoutumer, nous autres Français, à ces

voisinages extraordinaires que nous constatons sans cesse entre le point

de vue des socialistes allemands et celui de leur gouvernement. Mais en

fait, ils n’apparaissent pas à ceux qui y consentent sous le même jour

qu’à nous. Certainement ils se présentent à leurs yeux comme un effet et

comme un signe de leur culture; ils leur donnent la sensation d’une

capacité bien plus haute, bien plus rare et bien plus nouvelle que

toutes celles dont nous pouvons nous glorifier. Ils pensent avoir

atteint un niveau supérieur de civilisation en ne se laissant plus

obliger par la nécessité analytique. Et ici, j’emploie le mot dans le

sens précis où Kant l’a consacré. La culture est pour eux le droit de ne

pas rester dans l’ombre de la notion qu’ils ont un jour choisie comme

devise et comme programme, le droit de ne pas se laisser enfermer par

les conséquences qu’on en peut déduire, le droit de ne pas s’enfoncer

sur les yeux le capuchon déductif, le droit d’aller à la rencontre des

autres points de vue, de leur faire des avances et des agaceries, le

droit de ne pas être un seul homme à la fois.

* * * * *

L’esprit allemand est naturellement synthétique, au sens justement où

Kant oppose ce mot à analytique; c’est-à-dire qu’il a une tendance

spontanée à rapprocher ce qui ne l’est pas naturellement. Et il est

temps en effet de ne plus considérer son renoncement à l’analyse sous le

simple aspect statique. Non seulement il refuse de distinguer entre ses

idées, non seulement il les accepte à l’état embrouillé, mais encore il

s’efforce de rejoindre celles qui par hasard lui sont apparues détachées

et de créer entre elles des liens artificiels. Natorp nous avertit avec

insistance que la culture est essentiellement une aspiration vers

l’unité, l’art de mettre en relation, de combiner, l’esprit

d’universelle coordination: «La culture exige une aspiration convergente

et de l’intérieur vers une unité non pas indifférenciée ni qui ne fasse

qu’effacer, en cas de besoin, les différences, mais qui, dans la

différenciation la plus riche et somme toute la plus illimitée qui soit,

demeure malgré tout parfaitement cohérente en tous sens (_Kultur fordert

inneres Zusammenstreben zu einer... allseitig zusammenhängenden

Einheit_).»

Il veut dire au fond--et, malgré les précautions qu’il introduit, c’est

le sens qu’il faut donner à sa phrase--que la culture est le besoin de

confondre, la passion de l’identification à tout prix, et si je ne

craignais de tomber dans l’injure, j’ajouterais: l’instinct de salade

universelle.

Et en effet, l’Allemand excelle aux rapprochements arbitraires. Il se

distingue par une précipitation, non pas inductive, mais, si l’on peut

dire, réductive. Il aime les réductions, et les réductions dont il se

sent l’auteur, qui s’opèrent bien entièrement sous son influence, sans

que rien dans les choses les ait préparées. S’il attache tant

d’importance à la philosophie de l’histoire et s’il la considère un peu

comme sa chasse privée, n’est-ce pas parce qu’elle consiste

essentiellement à faire se ressembler les choses qui n’en ont pas envie?

En allant jusqu’au bout de cette tendance, on retrouve la grande

conception de l’identité des contraires, qui a fait la gloire de

Hegel[88].

[88] Et dans l’ordre pratique, on retrouve aussi cette conviction, que

nous avons constatée plus haut, qu’une chose n’en empêche pas une

autre, qu’on peut mentir et dire la vérité à la fois; on aboutit en

droite ligne au _Gerettete Norweger_.

En prenant les choses un peu différemment, on peut dire que l’Allemand

est naturellement doué pour opérer la synthèse du disparate. Dès qu’il

se met à l’œuvre, il n’est rien de si étranger qui ne se puisse agripper

et combiner, qui ne puisse entrer dans une compatibilité imprévue. De

tout ce qu’on voudra il fera sans manquer quelque chose. Qu’y a-t-il de

plus hétérogène, après tout, que les différentes disciplines (c’est à

peine si je trouve un mot qui puisse désigner toutes ces choses à la

fois), que Natorp prétend nous donner comme les parties intégrantes de

la culture: la création poétique, les métiers, l’économie, la

législation et la politique, les professions, les mœurs populaires,

l’éducation, la science, la philosophie? Si l’on me dit que cette

énumération est de Platon, qu’on me la montre dans son œuvre. Je l’ai

cherchée en tous cas vainement dans le _Banquet_.

Sous l’incantation de la culture, tout plie et se rejoint. Aucune

branche qui ne devienne assez flexible pour aller s’enlacer à celles de

l’arbre voisin. C’est une sorte d’Enchantement du Vendredi Saint, où

toutes les fleurs s’entremêleraient en poussant. Une immense

transmutabilité s’empare du monde des idées tout entier. La résistance

intérieure, la droiture des concepts est vaincue; ils penchent les uns

vers les autres, comme des gens qui s’assoupissent; ils finissent par

avoir chacun la tête appuyée sur l’épaule du voisin.

«_Allseitig zusammenhängender Einheit_»[89]: il est beau d’arriver à une

parfaite cohérence de toutes ses idées. Mais encore faut-il savoir

comment on l’obtient. Ce ne doit jamais être au prix d’aucun sacrifice,

d’aucune économie, d’aucune simplification entreprise par en haut. Or,

Natorp a beau nous assurer que l’unité de la culture respecte la

différenciation du donné intellectuel et l’indépendance des éléments

qu’elle groupe, on ne voit pas comment elle le pourrait faire.

[89] «Une unité parfaitement cohérente en tous sens.»

Car, enfin, il ne faut pas l’oublier, ces éléments ont été réunis avant

d’avoir été reconnus. L’esprit n’est pas allé les trouver chez eux, leur

demander ce qu’ils étaient; il n’a pas recueilli leur témoignage

individuel; il n’a pas daigné s’informer de leurs rapports naturels et

de fait. Comment dès lors pourrait-il, en les organisant, tenir compte

de ces rapports? Comment pourrait-il modeler l’ordre qu’il va leur

imposer sur leur ordre véritable? Comment ne serait-il pas d’avance

condamné à les froisser, à les vexer, à les navrer plus ou moins (en

allemand on dit: _lähmen_)? Du propre aveu de Natorp, le

_Zusammenstreben_[90] de la Culture vers l’unité, est, par essence,

différent de la simple généralisation. Il ne peut donc pas avoir cette

délicatesse, cette légèreté, ce doigté, il ne peut pas avoir cette

déférence et même cette docilité au particulier qui sont le propre de

l’induction.

[90] Aspiration.

Fatalement, qu’elle le veuille ou non, la culture est un procédé

despotique. Elle est le reflet très exact dans le domaine intellectuel

du régime politique de l’Allemagne contemporaine. Dans le fond, plutôt

qu’une manière de penser, elle est un mode de gouvernement des idées.

Les idées sont ses sujettes et elle les traite comme telles. Elle n’est

pas sur le même plan qu’elles; elle les appelle, elle les pousse, elle

les plie, elle les emploie; elle nomme parmi elles des officiers, et qui

sauront se faire obéir.

Oui, il y aura peut-être encore des différences entre elles, mais rien

ne pourra nous garantir que ce sont encore les primitives, les

véritables. Rien ne pourra nous donner l’assurance que nous sommes

encore en présence de leur hiérarchie naturelle. Leur masse aura subi

une trop forte pesée, une contrainte trop déformatrice, l’action d’une

trop formidable machine. Trop de volonté aura été mélangé à

l’intelligence qui les considérait. Qu’elle l’ait ou non voulu, la

culture aura ressemblé de trop près à l’esprit d’organisation.

Et en effet, penser n’est pas pour l’Allemand une opération qui ait sa

fin en soi. Pour lui, tout ne se termine pas à savoir, à comprendre. Les

idées ne sont en aucun cas le dernier port où il veuille toucher. S’il

tient à les dominer, c’est parce qu’il a l’intention de les dépasser. Il

est temps d’insister sur ce point qui est, à mon avis, d’une gravité

capitale et pour lequel nous avons déjà des aveux très importants de

Natorp.

IV

L’IMPUISSANCE A LA CONTEMPLATION

Rappelons-nous, entassons ici toutes les phrases où notre philosophe

fait allusion à ce qu’il y a dans l’esprit allemand de tendance au

dépassement, au franchissement et à l’infinité. A l’en croire, «l’esprit

de la culture allemande», au lieu de s’enfermer dans la double opération

de la généralisation et de la particularisation, comme dans un manège où

l’on tourne en rond, «aspire à la dépasser, et n’y aspire pas seulement,

mais la dépasse en réalité».--Ailleurs, la tâche qui s’offre à la

culture est représentée comme infinie, comme irréalisable dans sa

totalité, comme à jamais inaccessible, mais par là même comme

profondément appropriée au génie allemand qui «aime le regard dans les

lointains éternels et qui sent son instinct d’activité le plus intime

s’éveiller dans ce regard».--L’Allemand éprouve des élancements

passionnés, quand l’alouette, au plus haut des cieux, «chante sa fuyante

chanson».--Toutes ses œuvres portent l’empreinte de l’infini.--Ailleurs

encore, la Conscience confondue avec la Vie apparaît comme une sorte de

«dépassement éternellement constant» (_ewig stetiger Uebergang_), comme

un progrès que rien n’arrête.

Ainsi s’indique le penchant de la pensée allemande à sortir d’elle-même,

à déborder pour ainsi dire son propre objet. Et, ainsi, du même coup, se

déclare ce qu’on pourrait appeler d’après Kant son _hétéronomie_

spontanée.

Car sans doute, au premier regard, cette ouverture sur l’infini dont

elle se fait gloire peut être prise pour le signe de sa parfaite liberté

et pour le mouvement même de son indépendance. On peut la croire

orientée vers les objets éternels; on peut croire qu’elle ne s’emporte

au delà de ses limites que pour atteindre aux suprêmes Idées. Et en

effet, elle a été, dans le passé, capable de spéculation désintéressée;

elle a eu, elle aussi à son heure, une tournure contemplative; elle a su

élever des monuments théorétiques, dont il faudrait être fou pour nier

la grandeur.

Mais ici, par toutes les formules de Natorp que nous venons de rappeler,

c’est seulement sa servitude, sa soumission à une loi étrangère, qui est

définie. Car cet infini vers lequel elle est tournée, à la poursuite

duquel elle s’élance sans tenir compte d’aucune barrière, est après tout

quelque chose de fort vague, et qui par suite risque de se voir, par le

premier venu, dangereusement précisé. Supposez qu’à sa place l’idée

vienne à quelqu’un de mettre quelque fin mieux déterminée. L’habitude

qu’a prise la pensée de regarder toujours plus loin, son incapacité à

s’en tenir à ce qu’elle touche vont la dévouer tout entière, et sans

qu’elle puisse esquisser la moindre défense, à cette nouvelle

destination. De la parfaite indétermination dont elle est si fière à son

utilisation la plus spéciale, la plus brutale, il n’y a qu’un pas. Un

pas que rien ne peut la préserver de franchir, une sorte de précipice

auquel elle s’est mise elle-même hors d’état d’échapper.

Au fond, pour la pensée en général, il n’y a d’autonomie possible que

dans un entier asservissement à son objet. Elle ne peut se dégager de

celui-ci que pour entrer dans un esclavage cent fois pire. Elle ne peut

devenir dépassante sans devenir du même coup employable, sans tomber

sous la coupe de l’Utile.

En fait les Allemands d’aujourd’hui ne savent plus penser sans

condition. Ou mieux ils ne pensent plus que des conditions. (On pourrait

s’amuser à dire que leur esprit est entré en condition.)

Et si l’on prétend que c’est là une affirmation en l’air et dont la

malveillance ne s’étaie d’aucune preuve, si l’on objecte que je force

les formules de Natorp, que je les rends arbitrairement pendables, je

demanderai la permission de transcrire à nouveau la phrase qui suit

presque immédiatement le passage où notre auteur insiste justement sur

le caractère infini des buts poursuivis par la pensée allemande. La

voici dans toute sa tranquillité: «Ainsi ce qui est pour les autres le

Tout n’est pour nous qu’un élément subordonné, employé au service

d’autre chose, et qui conditionne simplement de l’extérieur cet objet

d’une autre essence que nous gardons devant les yeux comme un objet qui

n’est certainement pas accessible au sens commun du mot. (_Darum ist,

was den Andern das Ganze, uns etwas Untergeordnetes, nur Dienendes..._)»

Il est impossible, je crois, d’étaler une plus placide inconscience. Il

y a ici un cynisme candide, beaucoup plus effrayant que celui des

carnets de route que nos premiers envahisseurs ont laissé tomber entre

nos mains. Je l’avoue, je ne puis rester tout à fait de sang-froid

devant ces deux petits mots, si audacieusement avancés: «_nur

Dienendes_». C’est plus horrible encore que le «_nichts steht für

sich_». Ainsi--c’est eux qui le disent--une idée n’est rien que de

«servant», elle est une pierre d’attente; tout son sens, c’est de

permettre autre chose, d’aider à atteindre ce but qu’une pudique

définition nous présente simplement comme quelque chose de «_wesentlich

Andre_»[91].

[91] «D’essentiellement autre.»

Et si l’on me reproche de m’échauffer trop vite, si l’on prétend qu’il

n’est pas question, dans le texte que j’incrimine, de la pensée et que

le «_Ganze_» des autres races qui devient «_nur Dienendes_» pour

l’Allemand n’est rien d’aussi défini que je veux bien le dire, il me

suffit, répondrai-je, pour déclencher mon indignation, du rapport

qu’établit Natorp; c’est assez de l’équation qu’il pose. Point n’est

besoin d’en réaliser les termes. En elle-même elle est assez

révélatrice. Il me suffit de savoir que ce qui nous apparaît à nous

comme propre à terminer notre effort, que ce qui vient nous apporter le

double sentiment de la totalité et de la satisfaction, dans quelque

ordre que ce soit, n’est pour l’Allemand qu’un commencement, que le

commencement de quelque chose de «_wesentlich Andre_», qu’un instrument

pour des opérations dont la nature importe peu, dont c’est déjà bien

assez monstrueux d’apprendre qu’elles seront ultérieures. Nous avons

ici, sans même avoir besoin de serrer les mots de plus près qu’ils ne

veulent l’être, la définition d’une mentalité absolument nouvelle, et

contre laquelle ce que je peux dire après tout de plus décisif, c’est

que je la déteste. Nous avons la définition de la mentalité

«conditionnelle», de l’esprit d’universelle subordination. Nous touchons

l’impuissance au gratuit, l’impuissance à accepter qu’une chose puisse

n’avoir aucune autre raison qu’elle-même, le refus de reconnaître

l’existence comme une valeur en soi. Nous touchons le besoin de ne pas

laisser les choses comme elles sont, l’esprit de tracasserie et de mise

en système, la rage de faire au lieu de constater, d’organiser au lieu

de voir. C’est encore bien plus grave que la simple incapacité à penser

purement et absolument.

Et, j’y reviens, ça la comprend. Oui, j’ai bien dit, la pensée allemande

est parvenue, de nos jours, à une radicale impuissance théorétique. Elle

ne sait plus se placer en face de rien dans l’attitude de la

contemplation. Le pire est qu’elle continue de se donner tous les airs

du désintéressement spéculatif le plus scrupuleux. Mais, sous ces

dehors, elle se laisse entièrement mener par les préoccupations

pratiques. Elle est tout entière utile; elle est «_nur dienende_» à un

degré dont on ne saurait assez s’émerveiller. Elle ne heurte, elle ne

trouve que ce qui peut servir; et elle s’avance ainsi, d’un pas à la

fois sûr et aveugle, flairant bassement, reconnaissant au fur et à

mesure le chemin le plus «intéressant». Certes, il n’est pas besoin de

l’embaucher du dehors, ni de la suborner; d’elle-même elle présente le

cou, d’elle-même elle s’engage,--et je veux dire à la fois qu’elle

s’enrôle comme le premier petit jeune homme venu, en proie à la bonne

volonté, et qu’elle se laisse prendre la tête comme une poutre dans une

charpente: jamais plus elle ne la relèvera.

On peut constater presque expérimentalement cette impuissance de la

pensée allemande à rien concevoir d’indépendant ni d’en-soi. Il suffit

de la voir fonctionner pour la voir s’employer. Tous les objets qu’elle

touche prennent aussitôt une destination. Quelquefois cette

appropriation est si sournoise qu’elle est à peine saisissable. Mais

nous autres Français, nous la reconnaissons toujours aux impatiences, à

la haine qu’elle nous donne. Même sans savoir quoi, nous sentons qu’il y

a quelque chose là-dedans qui ne va pas, ou plutôt qui va trop bien.

Cette pertinence trop continue nous agace, avant même que nous ayons

aperçu où l’on veut nous mener.

Quand je relis les articles de Natorp, ce qui m’y frappe peut-être le

plus, c’est leur direction, c’est l’infaillibilité de leur itinéraire.

Cela court, cela fait des méandres, cela peut même avoir l’air de

s’arrêter; l’auteur se paie parfois le luxe d’hésiter, de nous montrer

des carrefours. Mais ils ne sont peints qu’en trompe-l’œil; c’est du

camouflage; n’ayez pas peur qu’il oublie son chemin; il sait qu’il doit

aboutir, et où. Il ne dit rien pour rien. Toute sa pensée aspire,

«_strebt_», comme il s’en vanterait lui-même; l’intention y circule

comme une sève: il faut montrer l’Allemagne au premier rang de la

hiérarchie «culturelle», il faut justifier, sanctifier sa cause, il faut

lui forger une mission; toutes les idées qu’il accueille, quel qu’en

soit le fil, coulent en réalité vers ce lit, épousent d’avance ce

_thalweg_. Une profonde et souple soumission les anime; elles ont leur

pôle et dès leur naissance elles le reconnaissent et le révèrent.

L'Allemand · 第 10 / 13 段