Je demande un peu de patience. Si l’on ne trouve pas ce passage

absolument limpide du premier coup, il nous offrira néanmoins tout à

l’heure une véritable mine d’indications des plus importantes sur

l’essence du génie allemand.

Pour le moment contentons-nous d’en retenir cette idée, que la culture

est susceptible de plusieurs aspects, suivant qu’il entre plus ou moins

de conscience et d’intention dans l’effort de coordination et

d’enchaînement du spirituel, en quoi elle consiste. Mais les formes de

plus en plus élevées qu’elle peut revêtir ne sont pas forcément

successives dans le temps; du moins elles ne se remplacent pas forcément

les unes les autres; elles peuvent exister à la fois; et, en effet, on

les rencontre les unes à côté des autres, personnifiées, incarnées par

les différents peuples civilisés. De même que les trois règnes de la

nature physique existent simultanément, de même les différentes races

humaines représentent et, pour ainsi dire, solidifient les modalités

principales de la culture. Et plus les aspects qu’elles en condensent

sont voisins les uns des autres, plus âpre est le conflit entre elles.

Une petite différence entre des êtres, fût-ce sociaux, qui par ailleurs

se ressemblent de très près est de toutes la plus inexpiable, celle qui

est la source des plus violents antagonismes. Elle conduit tout droit à

la guerre. La guerre est inévitable pour mettre au jour la forme la plus

récente, la plus neuve et la plus complexe de la culture et pour

permettre à l’humanité de s’y élever tout entière. Le combat (_der

Streit_) est bien, comme le disait Héraclite, le Père de toute chose,

«en ce sens que c’est lui qui éveille les forces qui sommeillaient ou

qui naissaient à peine dans le sein créateur de l’humanité et qui les

contraint à créer, à se créer elles-mêmes au monde (_zum

Sichanslichtschaffen_)... Il est non pas la cause, mais un symbole

pleinement valable de la création»[69].

[69] Page 101.

«_Hiermit ist die Grundlage gewonnen_», «Par là les prémisses sont

gagnées, l’assiette est conquise»[70], s’écrie Natorp un peu naïvement

et en montrant un peu trop tôt le bout de l’oreille. Et l’on devine

l’usage qu’il va faire de cette base, l’usage qui peut-être seul a par

avance déterminé son esprit à l’inventer et à y croire. Il va examiner

tour à tour l’essence politique et «culturelle» de chacun des grands

peuples actuellement en conflit et il découvrira que l’Allemagne est de

tous celui qui contient la forme la plus avancée de la culture, et que

la guerre est le seul instrument qui puisse l’en faire accoucher et qui

lui permette d’en assurer l’avènement sur le monde.

[70] Page 101.

* * * * *

Mais si prévu que soit un tel développement, quelque impression que nous

puissions éprouver de l’avoir déjà rencontré dans l’une ou dans l’autre

des apologies du germanisme, par la façon dont il est ici conduit et par

les observations auxquelles il amène incidemment son auteur, il mérite

d’être étudié spécialement et de près.

Entreprenant, dans un nouvel article qu’il intitule

_Deutschtum-Volkstum_[71], l’analyse des formes pour ainsi dire

incomplètes de la culture, Natorp pose d’abord l’essence de l’État

russe. (L’article a été écrit bien avant la révolution russe et dans un

moment où l’Allemagne se croyait encore--ou feignait de se

croire--menacée par le tsarisme.) Il montre la masse énorme, informe et

passive du peuple russe qu’anime un obscur mais vigoureux sentiment de

mutuelle dépendance, de cohérence intime, d’homogénéité originelle

(_Zusammengehörigkeitsgefühl_), dominée par une minorité avide de

pouvoir et qui lui imprime du dehors, par la force, une unité factice.

«Le noyau de l’essence russe (_des russischen Wesens_), ceux qui passent

pour ses connaisseurs les plus profonds le voient dans cela justement

qui semble être la commune essence des peuples orientaux, dans une

profondeur et une puissance originellement religieuses du sentiment de

l’universalité, tel qu’il s’exprime d’une façon si saisissante dans la

littérature russe, en particulier dans les romans de Dostoïevski. Mais

ce sentiment demeure, somme toute, passif, pris dans un réseau confus de

possibilités qui se combattent, et du sein desquelles des conceptions

pleines de fantaisies, de forts ébranlements émotifs, des actes de

violence surgissent avec richesse et vigueur, mais d’une manière

chaotique et éruptive, par suite en se paralysant en tous sens les uns

les autres et en se consumant par leur contradiction»[72]. La Russie est

peut-être le réservoir de futures richesses humaines; mais pour

l’instant elle n’a d’existence qu’inconsciente et diffuse et ne

participe de l’Unité, comme eût dit Platon, que d’une manière toute

superficielle et toute mécanique, que par le despotisme politique

qu’elle subit. Elle représente un état encore tout à fait rudimentaire

de la culture et sa victoire serait une formidable régression. Ce serait

peut-être le retour à l’état de Paradis. Mais Natorp pense et affirme

que la civilisation ne peut être remontée et que le premier pas qu’a

fait l’homme par delà le seuil du jardin d’Éden est à jamais

irrévocable.

[71] _Deutscher Wille des Kuntswarts_, _Zweites Novemberheft_ 1915.

[72] Page 126.

Contrairement à la Russie, les nations occidentales, France et

Angleterre, acceptent sans restrictions ce pas, qui est en somme un pas

vers la liberté. Elles sont imprégnées jusqu’à la moelle de l’esprit

individualiste. Elles représentent la forme la plus différenciée que la

civilisation ait atteinte. Chaque individu devient chez elles une entité

rigoureusement indépendante. Elles se sont assimilé l’Unité jusqu’à la

faire descendre dans la simple cellule sociale, jusqu’à la faire

coïncider avec elle. Le grand principe d’égalité, proclamé et adopté par

la France, décerne aux individus, malgré les différences considérables

que la nature met entre eux, les mêmes droits et les mêmes devoirs, et

réduit ainsi la société en éléments parfaitement distincts et isolables,

quoique aussi ressemblants que possible.--En Angleterre, le libéralisme

de la constitution permet à chacun le développement intégral de son

énergie et produit ainsi une plus véritable et plus profonde

indépendance des individus, celle qui se traduit et s’affirme dans

l’action et dans l’entreprise. Chacun à sa façon, les deux peuples

occidentaux offrent l’image de ce que l’humanité a su jusqu’ici réaliser

de plus fin, de plus complexe et de mieux abouti, et ils peuvent

revendiquer l’honneur d’avoir travaillé plus qu’aucun autre à former la

«civilisation» moderne.

«Cependant, depuis déjà plus d’un siècle, l’Allemagne pose comme

supérieure à l’exigence, comprise essentiellement dans le sens

occidental, de la «civilisation», l’exigence de la «culture». Ce n’est

pas une simple modification verbale, mais nous comprenons sous ce mot

quelque chose de radicalement différent. La «civilisation» se contente

d’équilibrer de l’extérieur des individualités qui se tiennent les unes

à côté des autres, sans rien qui les unisse intérieurement. La culture

exige une aspiration convergente et de l’intérieur vers une unité non

pas indifférenciée ni qui ne fasse qu’effacer, en cas de besoin, les

différences, mais qui, dans la différenciation la plus riche et, somme

toute, la plus illimitée qui soit, demeure malgré tout parfaitement

cohérente en tous sens. (_«Kultur» fordert inneres Zusammenstreben zu

einer nicht unterschiedslosen oder bloss zur Not die Unterschiede

abglättenden, sondern in reichster, in überhaupt unbeschränkter

Differenzierung dennoch allseitig zusammenhängenden Einheit_)»[73].

[73] Page 128.

Natorp n’a pas de peine à montrer que cette conception, ou plutôt que

cette _Forderung_[74] a toujours été dans l’esprit allemand et que de

toute la métaphysique post-kantienne il ne faut retenir justement que

«l’effort pour pénétrer, par delà le vide de l’abstraction, jusqu’à

l’Individuel concret, dans lequel cependant on reconnaît non pas quelque

chose d’isolé, ou même qui soit théoriquement à isoler, mais justement

la concentration la plus étroite, la plus intérieure de l’infini.»

Leibniz déjà avait donné de ce besoin intellectuel une expression

métaphysique frappante en imaginant ses «monades infinies, c’est-à-dire

des unités individuelles, intensives, dont chacune, dans sa discrétion

absolue, est un infini» et par là-même, bien qu’absolument fermée, «mire

en soi» tout l’univers[75].

[74] Exigence.

[75] Page 129.

Le génie russe reste plein de possibilités et de promesses, mais encore

confus et chaotique. La pensée occidentale, d’autre part, conçoit les

deux opérations de la «généralisation» et de la «particularisation»

comme distinctes et opposées, par conséquent comme ne pouvant pas se

relayer l’une l’autre, comme simplement affrontées. C’est à cette

conception qu’elle doit sa clarté transparente, mais superficielle.

«L’esprit de la culture allemande, par contre, tend (_strebt_) en toute

chose d’une façon consciente et conséquente vers la continuité la plus

vraie, la plus intérieure. Il ne nie pas du tout ces deux phases (de la

généralisation et de la particularisation) qui ne sont antagonistes

qu’en apparence, mais il les présuppose, il les assume complètement en

soi, puis aspire à les dépasser, et n’y aspire pas seulement mais les

dépasse réellement. (_Er verneint jene beiden, nur scheinbar zueinander

gegensätzlichen Phasen durchaus nicht, sondern setzt sie voraus, nimmt

sie vollständig in sich auf, aber strebt, und strebt nicht bloss,

sondern schreitet wirklich über sie hinaus_)»[76].

[76] Page 129.

Natorp lui-même reconnaît que ce n’est pas là une tâche des plus

commodes. Il avoue même qu’il est impossible de s’en acquitter jamais

complètement, car elle est infinie. «Ce qui est pour les autres le Tout

n’est pour nous qu’un élément subordonné, employé au service d’autre

chose et qui conditionne simplement de l’extérieur cet objet d’une autre

essence que nous gardons devant les yeux comme un but qui n’est

certainement pas accessible au sens commun du mot. (_Darum ist, was den

andern das Ganze, uns etwas Untergeordnetes, nur Dienendes, nur

äusserlich Vorbedingend für das wesentlich Andre, das als freilich nicht

im gemeinen Sinne erreichbares Ziel uns vor Augen steht_)»[77].

[77] Page 130.

Au point de vue politique ce but que l’Allemand poursuit et vers lequel

se précipitent toutes ses puissances, c’est l’abolition de la violence

faite au monde par les États à forme conquérante (comme l’Angleterre),

c’est l’établissement d’une «libre alliance d’États libres, formés de

gens libres, à la place de toute la compétition et de tout le

marchandage actuels. La paix par la liberté, par la liberté de tous, et

par l’association des hommes libres, association qui aura ses racines

dans la liberté, et liberté qui aura ses racines dans l’association,

voilà ce que nous voulons emporter de vive force (_das ist es, was wir

erstreiten wollen_)»[78].

[78] Page 130.

(Il faut avouer qu’à contempler les événements, même du point de vue le

plus impartial, on ne se douterait pas que c’est là l’idéal à la

réalisation duquel l’Allemagne est en train de travailler. Mais

peut-être avons-nous les yeux brouillés par les préjugés, peut-être ne

savons-nous pas voir les choses comme elles sont.)

En tous cas, Natorp ne prévoit qu’une objection à sa thèse, et d’un tout

autre ordre: c’est que cet idéal, qui est dans le fond, prétend-il,

celui qu’a toujours poursuivi l’Histoire tout entière, est dans une

sorte de lointain éternel et qu’il fuit à mesure qu’on croit s’en

rapprocher. «Eh bien! répond-il, l’Allemand aime à regarder dans les

lointains, dans les lointains éternels. Son instinct d’activité le plus

profond s’éveille dans ce regard. Chez nous, c’est par un mouvement inné

que les sentiments de chacun s’envolent et s’élancent quand, au-dessus

de nous, perdue dans l’espace bleu, l’alouette chante sa fuyante

chanson»[79]. Tout l’art allemand, toute la création allemande sont

empreints du caractère de l’infinité; et c’est justement ce qui les rend

d’un accès si difficile aux autres races.

[79] Page 131.

Si l’on demande d’où vient cette forme si particulière qu’a revêtu

l’Esprit justement en ce point du globe, si l’on veut savoir l’origine

du _Deutschtum_, il faut répondre qu’elle est dans la situation assignée

au peuple allemand par le résultat final des grandes fluctuations

ethniques: «Au centre d’un continent point trop étendu et fortement

différencié», il s’est vu dans l’obligation de se confronter et de

s’expliquer sans cesse avec les formes les plus délicates, les plus

fines, les plus nuancées de la conscience universelle, mais en même

temps, de se replier toujours à chaque fois sur lui-même et pour ainsi

dire de se regrouper sans cesse autour de son propre centre. Il y a là

un fait qui n’a rien de mystique, ou du moins «qui n’est pas plus

mystique que le fait même de la _Mnémè_: qui est que, dans ce que nous

appelons Esprit et spirituel, rien ne se perd et rien n’existe en soi,

mais que tout en soi demeure en relation avec tout et converge vers

l’unité la plus hautement consciente, et cela non pas sous les genres et

les espèces métaphysiques, mais d’une façon concrète, dans ce passage

éternellement constant que nous appelons Vie ou Conscience (_in jenem

ewig stetigen Uebergang, den wir Leben oder Bewusstsein nennen_)»[80].

[80] Page 132.

«C’est pour cette raison même que cette essence allemande n’est, comme

il a déjà été dit, rien en soi de fermé, de fini, mais se trouve

éternellement en devenir. C’est ce que tous nos grands hommes ont

déclaré d’une seule voix, c’est ce qui s’exprime d’une manière

absolument unanime dans notre inspiration artistique et philosophique,

dans l’esprit dont nous animons l’Histoire, la Culture, l’Éducation, et

qui toujours révèle une éternelle genèse issue d’une éternelle source,

jamais quelque chose de clos, jamais un Tout fait. Aucune science ni

aucune métaphysique ne peut prouver cela, cela ne peut se prouver que

comme Dieu se prouve: par l’action et par la vie[81]». Être Allemand

pour l’Allemand, c’est donc d’abord un devoir: celui de le devenir.

L’essence allemande «est en nous, mais seulement en ce sens que nous

devons éternellement l’amener au jour; c’est ce que les plus perspicaces

d’entre nous ont compris et se sont imposé comme tâche.» «Aujourd’hui

nous ne devons connaître aucun autre but que d’être une bonne fois enfin

nous-mêmes des Allemands (dans ce sens suprême), de devenir des

Allemands, de vouloir rester des Allemands. Nous le sommes, comme nous

ne l’avons encore jamais été, nous le sommes en devenir, jamais nous

n’avons été si forts en devenir. Nous sommes jeunes, les plus jeunes de

tous, est-ce qu’on ne sent pas cela?

[81] Page 132.

«Cela signifie d’ailleurs, pour aujourd’hui et pour demain, la guerre et

non la paix. Car être jeune veut dire combattre. Mais cette guerre qui

est notre guerre (_dieser unser Krieg_) est le chemin, le seul chemin

possible vers la paix»[82].

[82] Pages 132-133.

II

L’IMPUISSANCE ANALYTIQUE

Au risque de fatiguer, j’ai tenu à laisser parler mon auteur tout au

long et sans l’interrompre. D’abord parce qu’il fallait à tout prix ne

lui fournir aucun prétexte de réclamation ni de protestation, lui ôter à

l’avance tout droit d’arguer d’une déformation de sa pensée. Ensuite

parce qu’il me paraissait très important de permettre à cette pensée de

se développer, de s’épanouir sous nos yeux et de revêtir sa forme

spontanée. Outre que nous n’aurions certainement pas réussi sans

beaucoup de peine à la ramener à nos catégories, son ordre même, sa

démarche me semblaient devoir être pour nous tout un enseignement. Et en

effet, je crois que d’en avoir seulement suivi l’enchaînement, nous

voici mieux préparés à en comprendre le contenu. Nous avons ici un

premier exemple de ce que c’est que de penser sous la catégorie de la

Culture: nous voyons clairement que c’est d’abord renoncer au soutien et

à l’armature des genres et des espèces, que c’est se débarrasser du

harnais logique. Il serait tout à fait injuste de nier la cohérence des

idées de Natorp; mais il serait tout à fait vain de vouloir l’attribuer

à leur subordination réciproque, à la rigueur de leur emboîtement. Il y

a ici un point de vue qui se promène et qui groupe le donné

intellectuel, non pas forcément selon ses affinités naturelles, mais en

fonction d’un certain résultat à obtenir. Reconnaissons franchement un

des points tout au moins que notre auteur nous demande de lui accorder:

c’est que nous sommes ici en présence d’une forme de réflexion inédite,

que nous devons par conséquent juger avec d’autant plus de prudence

qu’elle est plus éloignée de la nôtre. Oui, l’esprit allemand est bien

quelque chose d’original et d’absolument irréductible à aucun autre mode

de l’esprit universel.

Cependant, on est en même temps en droit de douter que cette originalité

allemande soit quelque chose de très clair, de très immédiat, de très

évident, quelque chose qui saute aux yeux, dont la réalité soit si forte

qu’elle fasse comme une sortie à la rencontre de qui l’assiège et

l’étudie. La façon même dont Natorp s’y prend pour la définir,

l’énormité des moyens qu’il met en œuvre inspirent une certaine

suspicion à cet égard. Jusqu’où n’est-il pas obligé de remonter! Quel

pèlerinage il lui faut entreprendre pour découvrir cette _Grundlage_[83]

dont il a besoin! N’est-ce pas parce qu’il ne la rencontre pas où elle

devrait être, parce qu’il ne trouve pas sur place le _Grund_[84] du

génie allemand? n’est-ce pas parce qu’au fond de ce génie rien ne gît,

rien ne _liegt_? n’est-ce pas parce que c’est un génie sans gisement? On

peut au moins se le demander. Et le soupçon s’aggrave, quand on constate

que, même une fois muni de sa _Grundlage_, même une fois qu’il l’a

conquise (_gewonnen_), il est encore obligé de poser d’abord le génie

des peuples étrangers pour faire apparaître celui de son peuple.

N’est-ce pas avouer que celui-ci n’existe qu’en fonction d’autre chose,

en tous cas qu’il ne se révèle, ne s’actualise que grâce aux oppositions

qu’il rencontre? Ne pense-t-on pas invinciblement à ces corps amorphes

qui ne peuvent se déterminer et prendre leur structure qu’au contact de

corps différents, qu’au prix d’une «réaction»?

[83] Base, fondement.

[84] Fond.

Et déjà Natorp me donne l’impression de quelqu’un qui s’attelle à la

tâche difficile de modeler en relief ce qui n’est peut-être rien de plus

qu’un ensemble de virtualités, qui sait? rien de plus, peut-être, qu’une

absence. Il me semble voir déjà qu’il s’emploie à transformer non pas

des défauts en qualités, mais des manques en suffisances, mais des trous

en montagnes.

* * * * *

Et en effet qu’y a-t-il réellement au fond de cette idée de la

«continuité du spirituel» dont il montre l’esprit allemand imprégné?

N’est-il pas permis d’y voir comme une transcription de l’impuissance

analytique, qui est l’infirmité principale de cet esprit? Quand Natorp

définit la conscience comme la faculté de tout mettre en relation, de

tout joindre, et quand il nous dépeint ensuite l’Allemand comme

spécialement désigné par sa constitution mentale pour opérer cette

universelle coordination, n’est-ce pas d’abord--et je ne veux pas dire

qu’à ce déguisement s’épuise tout le sens de sa thèse--n’est-ce pas tout

de même en premier lieu un moyen de traduire en beauté, et par là de

dissimuler, cet aveuglement aux différences naturelles, cette terrible

incapacité à distinguer, dont nous avons vu que souffrait son modèle?

«La nature spirituelle ne fait pas de sauts»: ce solennel principe ne

serait-il pas par hasard une simple tournure objective donnée à cette

constatation tout intérieure et personnelle, que son esprit n’a pas de

dents, ne mord pas sur le plan des idées? Je crains bien que le «_nichts

steht für sich_»[85], que notre philosophe pose si hardiment, ne soit

tout autre chose qu’un postulat métaphysique; je crains qu’il ne soit

d’abord un postulat psychologique, la projection dans l’abstrait, dans

la théorie, de ce qu’il y a de plus faible dans le tempérament

germanique. Il veut dire dans le fond: «Je ne vois rien, je ne reconnais

rien; donnez-moi toutes les idées que vous voudrez, elles ne se

tiendront pas devant moi avec leurs rapports et leurs différences, dans

la situation, dans l’avancement les unes par rapport aux autres, que

leur contenu devrait leur donner; aucune ne s’appuiera sur ses propres

jambes, n’ira se poster à sa place, mais elles formeront toujours pour

moi un vaste panorama peint sur carton, une seule ligne continue comme

celle de l’horizon, une longue série, le long de laquelle mon esprit se

promènera sans cahot, sans surprise et sans tressaillement.»

[85] Rien n’existe pour soi.

Le «_nichts steht für sich_», que n’explique-t-il pas, que

n’exprime-t-il pas, que ne trahit-il pas? J’en vois, non pas

l’application, mais l’origine, dans ces efforts éperdus et toujours

vains que faisaient nos gardiens pour nous compter. C’est à force de ne

pas réussir dans leurs opérations de dénombrement qu’ils en sont venus à

croire, sincèrement j’en suis persuadé, que «_nichts steht für sich_».

C’est à force de ne pouvoir décomposer les masses qui s’offraient à leur

patience, ni retrouver les unités qu’ils avaient d’abord eu la chance

d’y isoler, qu’ils se sont persuadés que ni les choses ni les gens

n’existaient à l’état distinct et que l’individuel n’était rien par soi.

Et en effet pour l’Allemand l’individuel n’est pas premier.

Rappelons-nous comment Natorp le conçoit. Il est quelque chose qu’il

faut atteindre, qu’il faut aller toucher, tout là-bas, en fin de course,

comme on va toucher barre. Il est un des pôles de ce vaste mouvement,

pareil à une double marée, qu’est la «conscience de culture». Il est le

terme d’un grand effort, et qui ne peut être soutenu de façon constante.

Il ne se réalise en somme qu’à la limite et que pendant un instant. On

pourrait presque dire qu’il est un produit, une invention de l’esprit

tendu jusqu’à son extrême capacité élastique. Il n’est pas quelque chose

qu’on voit, mais quelque chose qu’on effectue.

Et je crois qu’un des traits les plus caractéristiques de la spéculation

et de la création (de la _Dichtung_) allemandes est justement que ce

qu’elles peuvent faire de mieux, leur plus grande réussite, c’est

d’_aboutir_ à l’individuel et au discret. Le personnage de Faust

n’existe pas d’emblée; il ne surgit pas; il est au bout d’un long procès

mental, il ne naît que de tout ce qu’il résume et condense; il est,

comme dirait Natorp, une «concentration de l’infini». Oui, la «monade»,

qui est le résultat d’une sorte de chute, de catastrophe de l’univers

entier dans l’unique, est bien la seule espèce d’individualité que

l’Allemand puisse concevoir.

Faust est une monade, et si de là lui viennent une exceptionnelle

ampleur, une sorte de dynamisme représentatif encore jamais atteint, il

garde aussi de sa nature comme totale quelque chose d’éloigné, de mal

humain. On pourrait même dire qu’il est un symbole merveilleux du

malheur qui pèse sur l’esprit allemand: par la difficulté qu’il trouve à

vivre, à faire des gestes qui soient les siens, à être quelqu’un. Il

incarne le rêve de ce paradis terrestre, de cette volupté, hélas, à

jamais impossible, que ce serait d’exister d’abord, d’être antérieur à

ce qu’on résume. Il vend son âme dans l’espoir, qui sera trompé, de

prendre un caractère. Il se donne au diable--et en vain--pour obtenir de

commencer à lui-même.

L'Allemand · 第 9 / 13 段