absurdité dépassant toute imagination que les autorités suprêmes
effectuaient sur leur cheptel de prisonniers, pris dans son ensemble.
Par exemple, au camp de K... l’on décidait un jour d’envoyer tous les
hommes de la catégorie 3, considérés comme invalides (_arbeitsunfähig_),
au camp de Z... C’était, disait-on, pour mettre tous les invalides
ensemble et ne plus avoir à K... que des travailleurs--Oui, mais au bout
de huit jours, on voyait arriver de Z... un nombre scrupuleusement égal
d’éclopés qui venaient remplacer ceux dont on s’était soi-disant
débarrassé. Si l’Allemagne avait conservé tout le charbon que ses
locomotives ont dépensé à trimballer inutilement des prisonniers, elle
pourrait en approvisionner aujourd’hui les hauts fourneaux de l’Europe
entière.
Aucune intuition immédiate de ce qu’il faut faire et de la meilleure
disposition à imposer au donné. Là-dessus ils sont aussi stupides que
nous et nous devons perdre toute impression d’avoir à lutter avec des
inspirés, avec des gens secourus de Dieu. Mais nous devons comprendre
aussi le véritable avantage qu’ils ont sur nous, et qu’ils exploitent
sans en laisser perdre une miette. C’est leur patience, c’est leur
inépuisable énergie; c’est leur volonté sans égale. Là encore, elle
rattrape et dépasse (_sie überholt_) tout leur retard.
Ces remaniements continuels que subissent par exemple les camps de
prisonniers, ils sont l’effet et le signe de son action. L’Allemand
recommence, l’Allemand ne se fatigue pas. Quand il a rangé ses
bonshommes suivant un certain plan, il les reprend pour voir si ça
n’irait pas mieux autrement. Il épuise ainsi tous les possibles. Comme
il a de la patience en suffisance pour tout supporter, il en a de même
pour tout tenter. Et à la fin, il est fatal qu’il aboutisse à quelque
chose de bien. (Ce ne sera d’ailleurs pas forcément un terme pour lui;
souvent il cherchera encore au delà à cause de son incapacité à
reconnaître le point d’arrêt et de perfection.)
En présence de toute masse à organiser, de tout chaos à débrouiller,
s’il se sent à l’aise, c’est uniquement parce qu’il sait bien que la
patience ni la force ne lui feront jamais défaut; il sait bien que les
provisions qu’il en a sont inépuisables. Il n’est pas trop tard. Il ne
se dit pas: «A quoi bon commencer? Peut-être n’aurai-je pas le
temps d’aller jusqu’au bout», ou bien: «Peut-être les choses
s’arrangeront-elles en sorte que je pourrai me dispenser de cet effort.»
Non, il est prêt à toute dépense; il est prêt à toutes les erreurs et à
la correction de chacune. Il est prêt à verser tous les trésors que la
malchance ou la difficulté lui demanderont.
Il sait qu’il ne domine pas spontanément la réalité. Mais il n’abandonne
pas pour si peu ses prétentions sur elle. Car il se sent au cœur une
compagnie, et qui ne le lâchera pas non plus de si tôt: celle de sa
volonté. «_Was ich will, das will ich fest_»[59], me disait un jour un
_Unteroffizier_, et je voyais une ride d’application barrer son front,
et je devinais la morne mais terrible résolution qui emplissait, comme
une garnison en armes, la forteresse de sa tête carrée.
[59] «Ce que je veux, je le veux solidement.»
Il prend en mains la matière dont il lui faut obtenir l’organisation:
qu’elle soit vivante ou non, peu lui importe! Il la tourne et la
retourne, il la brasse jusqu’à ce qu’elle produise enfin toute seule
l’ordre le meilleur qu’elle contenait, et que son regard n’était pas
assez puissant pour y démêler du premier coup.
*
* *
J’ai menti jusqu’ici: l’Allemand a un don, l’Allemand a une spontanéité.
C’est justement la volonté. Si elle n’atteignait pas en lui à
l’inspiration, il n’y aurait pas moyen de s’expliquer les œuvres
auxquelles il aboutit. Elle est en lui facile comme une sève, elle
monte, elle afflue comme les images dans le cerveau d’un poète. C’est de
ne pas vouloir qu’il serait bien embarrassé.
J’ai vu des ouvriers, des sentinelles, épuisés, vidés par les
privations, et qui continuaient de se tenir debout et de faire leur
tâche, par un effort inouï, mais absolument irraisonné! Simplement, tant
la volonté coulait en eux de source, et parce qu’ils n’eussent jamais su
comment en fermer le robinet.
Le travail n’est pas pour les Allemands cette pénible obligation, cette
punition qu’il est pour nous; ils s’y portent de tout leur cœur; c’est
en eux une manie, c’est un vice auquel ils cèdent. Ils retombent dans le
travail comme d’autres dans le péché.
Souvent en corvée, même en l’absence de toute surveillance supérieure,
le _Gefreite_ qui nous commandait, après nous avoir un moment observés
en train de faire semblant de travailler, se précipitait tout à coup sur
l’un de nous, lui arrachait l’outil des mains et, sans un mot, sans un
reproche, se mettait à bêcher à sa place. On sentait que c’était plus
fort que lui, qu’il ne pouvait pas voir ça plus longtemps.
Le valet de ferme le plus éloigné du maître, le plus perdu dans le champ
le plus reculé, ne pensez pas qu’il en profite pour lambiner, ni même
qu’il lèvera les yeux pour regarder passer le train. Il lui suffit
d’avoir une besogne devant lui: c’en est assez pour le captiver
entièrement, pour lui ôter la distraction. Cela excite en lui je ne sais
quelle informe vocation. Toute la journée à quatre pattes: il n’y a pas
de position plus agréable; c’est celle qu’il choisirait encore, s’il
écoutait son cœur.
--Ah! les cochons! s’écriait un jour un de mes camarades en voyant des
paysans ainsi furieusement accrochés à leur champ. Et je crois
comprendre son sentiment. D’une part: «Est-il possible, se disait-il,
d’insulter à ce point à ce que la vie peut avoir de libre et de
plaisant?» Mais d’autre part, il mesurait avec haine l’effarante avance
qu’une telle rage de travail pouvait donner à ces gens sur nous. Il
sentait bien qu’il était en présence de leur véritable et plus dangereux
génie, de leur ressource la plus inégalable, et partant la plus
menaçante.
*
* *
Par le travail, en effet, et par les flots de volonté qu’il répand sans
aucune peine, l’Allemand non seulement rattrape ses désavantages, mais
encore obtient des résultats qui nous sont peut-être interdits, en tous
cas qui nous surprennent toujours. Il arrive, en effet, à une sorte de
création _ex nihilo_: il fait sortir tout ce qu’il veut du néant.
La volonté en nous est tempérée, mais il faut dire aussi paralysée par
toutes les impulsions et toutes les répugnances de la sensibilité; elle
doit compter avec elles, et, en mettant tout au mieux, elle ne peut
qu’espérer les vaincre. Chez l’Allemand elle est pure, elle est seule;
elle est donc toute-puissante. Elle agit en pleine indépendance, sans
conseil, sans secours et sans obstacle. De son veuvage elle prend vite
parti et elle est si forte naturellement qu’elle le change en une force
nouvelle. Pour commencer quelque œuvre que ce soit, on a besoin en
général de quelque rudiment, d’une invitation, si ténue soit-elle, de la
matière. L’Allemand se passe de tout. Ou plutôt il crée les
commencements mêmes de tout ce qu’il se propose de faire; il les façonne
de sa main comme tout le reste. Et ainsi, n’importe où, il peut
entreprendre n’importe quoi. Toutes nos surprises dans cette guerre,
d’où sont nés tous nos échecs, ne sont-elles pas venues de ce que nous
n’eussions jamais imaginé, tant la place nous paraissait nette, vierge
de tout encouragement, qu’on pût entamer une action quelconque là où
l’adversaire se mettait pourtant à l’ouvrage? Toutes les offensives
allemandes ont été engagées, non pas sans tenir compte des possibilités,
mais sans attendre de l’événement aucune faveur de plus que celles qui
étaient déjà données. Le commandement a amené à pied d’œuvre, à
l’endroit choisi, autant de divisions, il a accumulé autant de munitions
qu’il fallait pour obtenir une supériorité certaine; il a formé lui-même
de toutes pièces sa chance. Il y a ici quelque chose qui correspond à la
façon dont le général que j’ai présenté plus haut, par un simple coup de
baguette, faisait surgir en lui le château de sa colère. L’Allemand
accouche directement le réel, avec pour sage-femme sa seule volonté.
Cet étonnant privilège, il le doit en somme, dans le fond, à sa pauvreté
intérieure. Et c’est à notre richesse intérieure que nous devons de ne
pouvoir nous habituer à en tenir compte, à en attendre les effets. Car
ne faisant rien sans écouter l’inspiration, ni sans attendre ce bon vent
du sort, qui en est l’équivalent hors de nous, nous ne nous représentons
pas qu’on puisse se mettre en branle avant qu’ils aient soufflé. Mais
l’Allemand, sachant que rien ne doit venir, qu’attendrait-il donc? C’est
pourquoi il a eu si longtemps l’initiative, c’est pourquoi il nous a si
longtemps «manœuvrés».
*
* *
Je suis pourtant arrêté ici par le sentiment d’exagérer l’indigence
psychologique de l’Allemand et d’accorder une puissance par trop
monstrueuse à sa volonté. La volonté toute pure, sans aucun soutien ni
secours de la nature, même si on lui suppose une abondance qui en fasse
une sorte de nouvelle inspiration, il y a des obstacles qu’elle ne peut
pas vaincre, il y a des prodiges qui restent au-dessus de ses forces.
C’est d’ailleurs, en un sens, la question même que pose la guerre
actuelle. Suffit-il de vouloir pour pouvoir? Une volonté infinie
a-t-elle un pouvoir infini?--Ou, en transposant le problème en termes
d’activité: Est-ce assez que de faire tout ce qu’il faut? Suffit-il de
penser à tout?--Il n’est pas dit, et mon cœur, par chacun de ses
battements, m’interdit de le croire, que le déploiement intégral de la
volonté et de l’attention soit capable de subjuguer complètement les
événements. D’assez forts indices, qui s’appellent la Marne et Verdun
sont propres à en faire douter[60].
[60] Écrit en avril 1918.
Si l’Allemand en était réduit à sa seule application, si sa seule
patience et sa seule énergie venaient à bout d’animer les grands espaces
inertes dont son esprit est semé, il n’y aurait peut-être pas lieu
d’éprouver devant lui toute l’inquiétude dont témoignait l’exclamation
que je rapportais tout à l’heure; nous pourrions entrer sans désespoir
(et je ne dis pas non plus qu’il faille désespérer) en concurrence avec
lui. Sans doute, il aurait de quoi nous rattraper, mais de quoi nous
dépasser, c’est moins sûr.
Malheureusement pour nous (il faut regarder le danger en face), à cette
frénétique ardeur au travail, à ce vouloir inépuisable que nous venons
de constater, ne se bornent pas toutes ses vertus. Sa disgrâce n’est pas
aussi complète. Une faculté étrange veille au fond de lui, attendant la
volonté, prête à se porter à sa rencontre, à lui donner réponse et
subvention. Comment la définir? Je maintiens que, pris à l’origine,
l’Allemand est parfaitement vide et d’une rigoureuse indifférence
naturelle. Mais cette indifférence même est quelque chose; elle est une
sorte de plasma et de plasma germinatif. Elle forme entre les mains de
la volonté une pâte docile, mais ingénieuse. Voici le moment où le «_Das
ist mir egal!_» prend un sens positif. Il s’anime, il s’offre, il se
dévoue, il se multiplie. Après en avoir été la faiblesse la plus grave,
il devient la force essentielle du caractère allemand et l’auteur, ou
tout au moins l’adjuvant de sa prospérité.
L’Allemand est éducable à merci. Nous avons vu avec quelle incroyable
facilité il se donnait les colères dont il avait besoin. Nous en avons
ri; mais nous cesserons d’en rire, quand nous aurons compris qu’il a ce
même pouvoir pour toutes les aptitudes dont il manque. Il dispose, pour
toutes les greffes qu’il peut inventer de faire sur lui-même, d’une
fécondité incomparable. On dirait qu’il a une faculté de bourgeonnement
intérieur. Tout «prend» sur lui, tout se développe; ses tissus
psychologiques sont si actifs, si prolifique, qu’à tout organe dont il
veut se doter, ils fournissent aussitôt une suffisante matière.
L’Allemand est monstrueusement éducable. Et il le sait. Et c’est cette
conscience qui fait sa souveraine tranquillité, cette espèce de
confiance brutale qu’il garde en lui-même, malgré tous les vides qu’il
se connaît, cette assurance non pas toujours forcément orgueilleuse,
mais placide et satisfaite, que nous lui voyons. Après avoir réussi à
mettre sur pied et à diriger la Neuvième Symphonie de Beethoven, Wagner
écrivait: «En moi se fortifia, en cette circonstance, le sentiment
bienfaisant que j’avais du pouvoir et de la force de mener à bonne fin
ce que je voulais sérieusement.»[61] L’Allemand vit avec le «sentiment
bienfaisant» de pouvoir «mener à bonne fin» tout ce qu’il voudra, et
d’abord sa propre édification; il sent qu’il aura de quoi conduire
jusqu’à l’épanouissement toutes les vertus qu’il entreprendra de se
donner. C’est justement ce qui le soutient dans son travail et le fait
s’y jeter avec un tel entrain: il sait d’avance que l’issue en sera
heureuse, que le résultat en sera obtenu. Rien ne lui a résisté jusqu’à
présent, rien n’a refusé de «venir» sur le terrain qu’il prête aux
possibilités. Pourquoi aurait-il moins de chance cette fois-ci?
[61] _Œuvres complètes_. Trad. Prod’homme. T. II, p. 28.
Nous touchons ici au mystère de la puissance allemande. Nous rencontrons
l’Allemand dans toute sa maîtrise, dans la plénitude de son génie. Nous
découvrons l’«endroit» de son ingénuité et de cette innocence, dont nous
avons eu peut-être tort de nous moquer si longtemps.
Il est comme le jeune Siegfried dans la forêt: il ne sait rien, il ne
comprend rien, il écoute les voix du vent et de la nature, et il rit
sans savoir pourquoi. Tout son bien, ce sont ses muscles bien formés et
cette âme bien unie qu’il se sent. Mais l’oiseau l’instruit; le hasard
le met à l’école de cette voix savante; le monde s’ouvre à lui, avec
toutes ses possibilités; il voit l’or dans les profondeurs, et en lui il
découvre cet or cent fois plus précieux, cent fois plus fin, plus
ductile et plus malléable, l’or de son âme sans préférence et sans
défaut, de son âme prête à tout. Il l’extrait d’abord et se met à le
forger; à grands coup de marteau sur l’enclume, avec un chant candide,
féroce et joyeux, le jeune Siegfried forge son âme qui n’était rien du
tout et il en fait un tas de choses. Il en fait, au fur et à mesure,
tout ce dont il a besoin. Elle n’est jamais finie; elle n’atteint jamais
sa forme, ni sa limite. A chaque demande des circonstances, il n’a qu’à
la retourner sur l’établi avec sa pince. Le métal est encore chaud; il
s’étend, il s’étire, il reçoit tous les prolongements qu’il faut. Et
bien malin sera celui qui jamais dénoncera le raccord!
DEUXIÈME PARTIE
A L’EN CROIRE
Je ne donne pas les pages qu’on vient de lire pour un portrait
parfaitement achevé de l’Allemand. Il eût fallu un autre génie que le
mien pour embrasser, avec une impeccable et totale fidélité, un objet
aussi complexe que l’âme d’un peuple. Bien des traits de mon esquisse
restent, je le sais, grêles ou indécis et peut-être, dans l’ensemble,
leur mutuelle proportion n’est-elle pas indiquée avec toute l’exactitude
qu’on serait en droit de désirer. Cependant je crois avoir marqué tout
au moins l’emplacement des principaux; en tous cas, j’ai tant bien que
mal exprimé tous ceux que mon esprit a su saisir. Et ce n’est pas le
besoin d’en ajouter de nouveaux qui me pousse, en ce moment, à
poursuivre mon analyse. Mais j’ai déjà laissé percer ma secrète
ambition: je voudrais communiquer à mon œuvre toute l’objectivité
possible et empêcher qu’elle ne reste suspendue en l’air, comme le
simple monument de mon éventuelle ingéniosité. Je voudrais lui faire
trouver le contact et l’adhésion des autres esprits. Je l’ai même dit:
mon idéal serait de forcer mon modèle lui-même à s’y reconnaître.
Or, je ne suis pas assez présomptueux pour m’imaginer que l’Allemand va
bonnement et du premier coup accepter une ressemblance aussi peu
flatteuse. Pour l’y contraindre, je sens qu’il est besoin d’un peu plus
d’insistance et même de prévenance. Le meilleur moyen me semble être de
le laisser d’abord parler lui-même, d’apprendre de sa propre bouche
quelle idée il se forme de son propre génie et de sa mission et de lui
montrer que cette idée, dans le fond, une fois dépouillée des fioritures
dont il l’enjolive, de la couleur dont il la pare arbitrairement, n’est
rien de différent de celle que j’avais eu déjà l’honneur de lui
proposer.
* * * * *
Aussi bien est-il de toutes façons nécessaire de lui prêter un instant
audience. Son plus gros grief contre nous, le seul qui soit juste et
dont nous ayons à tenir compte, est précisément que nous ne voulons pas
l’écouter, que nous refusons de nous former une image de ses vertus en
nous plaçant à son propre point de vue, en entrant dans sa mentalité. «A
tout ce qui fait notre originalité, écrit par exemple Paul Natorp[62],
leurs organes n’atteignent pas, ils ne connaissent pas cela, ils
n’essaient même pas du tout d’en prendre sérieusement connaissance ou de
le mesurer à un autre étalon qu’à celui de leurs propres catégories,
tandis que nous nous efforçons honnêtement de les comprendre dans leur
originalité et de nous représenter celle-ci suivant la conception qu’ils
s’en font eux-mêmes. Notre «essence nationale» leur demeure cachée,
comme le secret de notre édifice linguistique. Ce n’est donc pas un
miracle que nous restions pour eux les Barbares, c’est-à-dire un peuple
qui est assez entêté pour parler sa propre langue, une langue qu’ils ne
comprennent pas.»
[62] Dans le _Deutscher Wille der Kunstwarts_, _Zweites Novemberheft_
1915.
Cette amère sortie n’est pas isolée. La presse et les revues allemandes
sont pleines de ce même reproche: «On ne veut pas nous comprendre.» Il y
a là chez nos gens une amertume qui n’est point feinte. Devant le mur
d’incompréhension qu’ils prétendent qu’on leur oppose, ils ont le cœur
tout gros, tout ulcéré. C’est de nous autres Français qu’ils
s’attristent le plus de ne pouvoir fixer l’intérêt. Je pense que nous
aurions tort de mépriser absolument cet appel boudeur et passionné à
notre jugement. A défaut de la compassion, notre intérêt nous le
déconseille. Car le malaise d’où il naît, à rester plus longtemps
méconnu, ne peut que s’envenimer et que renforcer une rancune, dont nous
n’avons aucun motif de nous réjouir.
Donnons-leur donc pour une fois satisfaction; faisons effort pour
«comprendre leur langue»; entrons dans l’examen de leurs titres à notre
attention et à notre reconnaissance (car ils n’hésitent pas à la
réclamer). Tâchons de «nous représenter l’originalité allemande à la
manière allemande, _nach der deutschen Art das Deutschtum uns
zurechtzudenken_.» (Natorp.)
I
UNE DÉFINITION DU GÉNIE ALLEMAND PAR UN ALLEMAND
Puisque c’est lui de qui nous avons accueilli la plainte, il est tout
naturel que nous empruntions à Natorp l’exposé de cette originalité
allemande qu’il nous accuse de ne pas savoir discerner tous seuls. Et
justement le passage que j’ai cité fait partie d’une vaste dissertation
en plusieurs articles, où cet auteur s’est efforcé, avec une ingéniosité
remarquable et une modération relative, de définir l’essence du
_Deutschtum_[63] et d’expliquer le rôle qu’il est appelé à jouer dans le
monde. Sa pensée est difficile, et j’avoue avoir gagné plusieurs
migraines dans mes efforts pour me l’assimiler. Mais elle a l’avantage
d’être bien spécifiquement allemande et de nous instruire autant par sa
forme que par son contenu. En l’analysant, nous allons nous trouver
immergés dans le plus authentique bain de germanisme qui se puisse
rêver, et nous nous imprègnerons par tous les pores à la fois de la
mystérieuse _Eigentümlichkeit_[64] qui est maintenant l’objet de notre
enquête.
[63] Le mot n’est pas facile à traduire. _Germanisme_ n’en est pas
l’équivalent tout à fait exact. Il faudrait plutôt hasarder:
_Germanité_. Plus simplement, c’est _l’essence allemande_.
[64] Particularité.
Natorp est philosophe. Aussi cherche-t-il d’abord une plate-forme
abstraite, des assises aussi générales que possible pour l’édifice
qu’il projette. Dans un article préliminaire qu’il intitule
_Geschichtsphilosophische Grundlegung für das Verständnis unsrer
Zeit_[65], il pose une sorte de «premier principe»: celui de la
continuité de la conscience. «Rien ne se perd, rien n’existe pour soi
seul (_nichts steht für sich_), mais il y a des fils qui font
communiquer toute chose avec toute autre. C’est ce que veut dire
Conscience. «La nature ne fait pas de sauts»; tel que l’entend la
tradition, ce principe a trait seulement à la nature extérieure, mais
originellement et proprement il concerne la nature de l’esprit. La
conscience ne saute pas, mais elle se développe et développe tout son
contenu suivant des lignes de progrès constant, elle noue des attaches
dans toutes les directions et selon toutes les dimensions à l’infini,
elle tend et s’élève de toute particularité vers l’unité, vers
l’unification; une unité qui n’anéantit pas la discrétion, mais qui
veille à ce qu’elle ne devienne pas, et à ce qu’elle ne reste pas
dissolution, séparation»[66].
[65] Établissement d’une base historico-philosophique pour la
compréhension de notre temps. (_Deutscher Wille des Kunstwarts_,
_Erstes Novemberheft_ 1915.)
[66] Page 99.
Cette opération de la conscience est spontanée et, si l’on ose dire,
inconsciente pendant longtemps. C’est en vertu d’une loi naturelle et
sans aucun secours délibéré de la raison, que la mémoire, par exemple,
rassemble, coordonne et perpétue les images et les connaisances éparses
dans tous les cerveaux humains, et c’est à leur insu que les générations
nouvelles reçoivent par l’intermédiaire du langage «les acquisitions
spirituelles d’époques depuis longtemps disparues»[67]. Mais il vient un
moment où l’homme prend une vue claire et comme une seconde conscience
du rôle unificateur que joue la conscience, et où il commence à vouloir
accompagner celle-ci par la raison dans tous ses va-et-vient, à vouloir
embrasser systématiquement tout ce qu’elle embrasse et réunit. «Ceci,
qui est proprement la conscience de culture (_Kulturbewusstsein_), ne
poind que tardivement dans l’histoire de l’humanité. Le Banquet de
Platon est peut-être l’œuvre la plus centrale de l’histoire universelle
de l’esprit (_der geistigen Weltgeschichte_), en ceci que pour la
première fois ici, du milieu même de la plus entière naïveté créatrice,
par quoi l’Hellade se distingue si particulièrement, la conscience comme
tout d’un coup éveillée de la continuité de tout le spirituel, qui est
ce que le mot culture signifie pour nous, s’exprime clairement et sans
voiles. Il y a un moment du livre qui est comme le premier embrasement
du jour, qui est le «Que la lumière soit,--et la lumière fut» de la
création du monde spirituel: c’est celui où la sage Diotime, dans
l’étrange esquisse d’une théorie de l’Amour qu’elle expose «comme un
parfait sophiste»... à Socrate plein d’étonnement, représente la
reproduction, aussi bien corporelle que spirituelle, comme étant
l’immortalité--il vaudrait mieux traduire: l’immortalisation--du mortel,
grâce à laquelle tout le périssable se perpétue malgré tout (ce que nous
avons appelé le fait de la mémoire; ce que Platon lui-même nomme:
_Mnémè_); et où la même Diotime se met à dériver de là tout ce que nous
appelons Culture et Conscience de Culture: c’est-à-dire à la fois la
création poétique, les métiers, l’économie, la législation, la
politique, les professions, les mœurs populaires, l’éducation, la
science et au sommet la philosophie, qui, telle qu’elle est ici décrite,
n’est rien d’autre que la conscience de l’unité dans tout cela, l’effort
pour ramener tout cela à une loi dernière, extérieure à l’Espace et au
Temps, laquelle pourtant reste en même temps constamment en relation
avec le développement dans le Temps et dans l’Espace, car le but de
l’Amour (c’est-à-dire de la Tendance vers l’Unité) n’est pas la seule
contemplation du Beau (de l’Unité elle-même), mais la procréation dans
le Beau,--la création de culture, dirions-nous (_sondern das Erzeugen im
Schönen--das Kulturschaffen, würden wir sagen_)»[68].
[67] Page 100.
[68] Pages 100-101.