de concevoir le Beau et le Laid pour ainsi dire en communication; il ne
se sent pas du tout obligé de choisir entre eux; ils ne lui posent aucun
dilemme. Dans ce domaine encore, c’est le seul Possible qui guide tous
ses jugements et toutes ses entreprises. L’art allemand contemporain
tout entier répond à un seul ordre de questions: Que peut-on faire?
Jusqu’où peut-on aller? Qu’est-ce que la matière va pouvoir supporter?
Quelles sont les tortures par lesquelles on en exprimera le maximum? Là
encore, il est tenu compte du Laid, comme tout à l’heure de l’Interdit
ou du Faux, dans la mesure exacte où l’on pense qu’il risquerait de
compromettre le succès de l’œuvre projetée. Mais on fera dans ses terres
toutes les incursions dont on croira pouvoir espérer un bénéfice; on
l’assiégera d’aussi près qu’il se laissera faire. Il y a, dans toutes
les conceptions artistiques de l’Allemagne moderne, un aspect dynamique
qui suffit à les frapper de stérilité. Elles sont toujours ce qu’on peut
faire de plus fort et impliquent chez leurs auteurs, avant tout, des
muscles, de la volonté et de la science. C’est de quoi les soustraire
radicalement au ressort de l’Esthétique.
IV
LA VOLONTÉ ET SES MIRACLES
Déjà, dans les pages qui précèdent, nous avons commencé de réintroduire
sournoisement dans le caractère allemand l’élément positif que nous en
avions tenu jusqu’ici, pour plus d’ordre et de clarté, éloigné. On ne
s’expliquerait pas les formidables résultats obtenus par les Allemands
dans cette guerre, si l’on s’obstinait à ne voir chez eux que les
infirmités que nous venons de décrire. Il faut à tout prix--c’est le
principe de causalité lui-même qui l’impose--leur reconnaître une vertu
active.
Cette vertu est celle qui imprègne et corrige leurs jugements, qui
s’incorpore à leur vision de la vérité. C’est la volonté.
La volonté a chez l’Allemand une force et une étendue qui passent de
beaucoup l’ordinaire. Elle va partout, elle s’applique à tout, elle
opère tout. Elle est infatigable et sans défaut, elle est pratiquement
infinie.
* * * * *
Nous allons d’abord la voir réparer tous les manques que nous venons
d’analyser et reprendre à pied d’œuvre l’édifice psychologique de l’âme
allemande, si pauvrement ébauché par la nature. On ne saurait s’imaginer
combien elle commence bas, ni à quels rudiments elle s’emploie; elle ne
dédaigne pas de former de ses mains les plus minces éléments du
caractère; il est facile de la surprendre en train de modeler en stuc
toute cette sensibilité immédiate, dont l’Allemand nous est apparu si
cruellement dépourvu.
Je n’oublierai jamais le premier éclat de colère allemande auquel il me
fut donné d’assister. C’était à quelques kilomètres en arrière du champ
de bataille, tandis qu’on nous emmenait prisonniers; à un carrefour de
routes notre colonne se rencontra avec un train de bagages et avec un
groupe de cavalerie: un encombrement s’en suivit. A ce moment arrivaient
à toute vitesse, par une route latérale, des officiers en automobile;
ils trouvèrent le passage barré. L’un d’eux alors se leva dans la
voiture, d’un seul bloc--je le revois, gros, pâle, glabre comme si sa
figure même eût été chauve--et il entra brusquement dans un tel accès de
fureur, il arrosa les coupables d’un tel flot d’injures frénétiques, il
dépensa d’emblée une telle provision de cris de rage que j’en restai
stupéfait; oui, plutôt encore qu’effrayé, je me sentais abasourdi.
Ç’avait été si prompt, si mécanique, que je me demandais d’où il avait
pu sortir tout ça. Cela tenait vraiment de la sorcellerie; je le
regardais s’agiter comme un diable... Mais, entre temps, les cavaliers,
d’un coup d’éperon, avaient jeté leurs chevaux dans un champ voisin; la
voie était libre. L’homme en furie s’arrêta court, se rassit d’un seul
coup comme il s’était levé; l’auto démarra et repartit à toute allure.
Depuis, je n’ai eu que trop d’occasions d’assister à des crises de ce
genre et d’en mieux analyser la nature. Au camp, le moindre
sous-officier nous en fournissait journellement des échantillons. Mais
c’est surtout chez les hauts gradés qu’elles étaient intéressantes à
étudier.
Le général inspecteur de la région où j’étais prisonnier aimait à nous
faire des discours sur les crimes de la France. Chaque fois que les
journaux avaient découvert quelques nouvelles «_französischen
Greueltaten_»[46], il venait nous en accabler. Il passait dans les
baraques et dans chacune il tenait la même harangue, que l’interprète
ensuite devait traduire. On entendait: «_Ein ungeheuer Schandfleck...
Unverschämt... So lassen Ihre Chefs die wehrlosen deutschen Gefangenen
erbarmungslos erschiessen... Ist doch Frankreich die grosse Nation_, «la
grande Nation», _wie Sie sagen... Und wir, wir sind die Barbaren_»[47].
A ce moment, régulièrement, il s’échauffait, son visage devenait tout
rouge, sa voix rauque, et ça finissait par des hurlements indistincts et
par une sorte d’accès épileptique, auquel il se livrait sans le moindre
embarras, au milieu du silence mortel des deux cents prisonniers au
garde-à-vous. Quelque ardeur qu’il y dépensât, il n’en recommençait pas
moins ses vitupérations dans la baraque suivante et n’éprouvait aucun
mal à se réinoculer la même rage au moment voulu.
[46] Cruautés françaises.
[47] «Une tache d’infamie sans pareille... Éhonté... C’est ainsi que
vos chefs font fusiller sans pitié les prisonniers allemands, sans
défense... La France est pourtant la Grande Nation, la «Grande
Nation» (en français) comme vous dites... Et nous, nous sommes les
Barbares.»
Le chef de camp que nous avions en représailles possédait au plus haut
degré cette faculté de se mettre en colère où et quand il voulait. Il
s’en faisait une spécialité, comme d’autres ont celle de faire remuer la
peau de leur front. Il vous servait ça à la minute et tout chaud. Qu’un
prisonnier par ses réponses le mît dans l’embarras (le cas se présenta
plus d’une fois), immédiatement il s’arrachait du fond de la gorge
d’affreux aboiements où il était impossible de reconnaître aucun mot;
immobile dans sa longue pèlerine, il rugissait pendant cinq minutes
comme un fauve, tout son visage nous assassinant d’éclairs; puis, quand
il avait suffisamment martyrisé l’air de ses clameurs, il appelait une
sentinelle pour vous conduire en cellule, «_in’s Loch_»[48], comme il
disait, et tournant les talons, il s’en allait, brusquement apaisé.
[48] «Au trou!»
Il ne faut pas croire que ces démonstrations produisaient toute la
terreur que les Allemands les croyaient faites pour inspirer. Sans doute
elles étaient physiquement impressionnantes. La seule voix du
manifestant vous traversait la chair et la travaillait assez
désagréablement. Mais au bout d’un certain temps on s’endurcissait et
l’on finissait par ne plus sentir que le grotesque de cette frénésie.
Dans les rangs des prisonniers rassemblés pour entendre quelqu’une de
ces semonces, un doux rire circulait, dissimulé tant bien que mal, et
qui parfois s’échappait ouvertement, ici ou là, sans que celui qui en
était la cause, tant il était occupé à attiser et à entretenir sa propre
colère, s’en aperçût ni en prît ombrage. C’est qu’aussi nous ne pouvions
pas nous empêcher de sentir justement tout ce qu’il y avait de factice
dans ces explosions, et qu’elles étaient de véritables pièces montées.
Nous ne pouvions nous défendre de l’impression que si quelque farceur
eût été en cachette fermer le courant derrière lui, le bonhomme fût
resté brusquement en panne, la bouche ouverte, la main levée, immobilisé
au beau milieu de son «_Passen Sie mal auf!_»[49]. En un mot, il ne nous
échappait pas que nous étions en présence de pures et simples créations
de la volonté.
[49] «Faites bien attention!»
Et en effet l’Allemand pense qu’il est bon de se donner de la colère en
certaines occasions. Connaissant toute sa patience naturelle, il s’en
méfie, et froidement, il prend tous les moyens qu’il faut pour en
rattraper les effets, il s’implante artificiellement dans l’âme toutes
les rages dont il a besoin. Il se gouverne avec une facilité inouïe,
mais dans le sens exactement inverse de celui où l’homme normal aspire
en général à le faire.
* * * * *
La volonté, chez lui, remplace tout. On la retrouve partout. Le mal même
qu’il fait en est plein, et peut-être est-elle toute seule à l’inspirer.
«_Brand um Brand_»[50], annonçait un entrefilet de journal, au moment où
les Russes étaient venus ravager la région de Tilsitt. Et on lisait que
pour chaque village incendié par les Russes, les Allemands avaient
décidé, comme _Vergeltung_[51], d’incendier trois villages de Pologne
occupée. Ce n’était ni deux, ni quatre, mais trois exactement. Ainsi
leur vengeance était dosée, elle était susceptible de proportion. Ils ne
disaient pas: «Tant nous sommes en colère et pour nous venger, nous
allons tout mettre à feu et à sang!» Ils disaient: «Puisqu’il le faut,
nous prendrons sur nous de faire, chez l’ennemi, des ravages qui seront
à ceux qu’il a causés chez nous, dans le rapport de trois à un. C’est
une résolution que nous prenons, et calculée jusqu’à pouvoir être écrite
en termes arithmétiques.»
[50] Incendie pour incendie.
[51] Représailles.
J’ai dit la sensation de détresse que m’avait donnée, au moment du
départ en représailles, l’étrange bonhomie de ceux qui prétendaient nous
martyriser. Et certes, ils n’avaient aucun mal à se montrer ainsi
«braves gens»! Car c’était de sang-froid, suivant un plan délibérément
édifié, qu’ils nous envoyaient souffrir. Ils avaient même pris soin, ce
plan, de le «mettre par écrit». Sachant bien que les impulsions de la
vengeance risquaient d’être en eux trop languissantes et trop faibles,
pour ne rien oublier, pour être sûrs de ne pas être laissés en panne
(_im Stich gelassen_) par leur haine, ils avaient élaboré un petit
programme, une sorte de memento des supplices qu’ils comptaient nous
infliger. On trouvera le texte de celui qui fut composé à l’occasion des
représailles de Russie dans les souvenirs qu’un rapatrié a publiés dans
la _Revue des Deux Mondes_ du 1er et du 15 mars 1918 sous le titre:
_Dans les camps de représailles_. On peut y lire, entre beaucoup
d’autres, les prescriptions que voici:
«Il ne devra être laissé en possession des prisonniers qu’un morceau de
savon de dimensions aussi réduites que possible...
«Dans les cantonnements, il leur sera retiré tout ce qui pourrait leur
servir de table, de chaise, y compris les petits meubles fabriqués par
les prisonniers eux-mêmes.
«Ils ne devront posséder de cuillers qu’à raison d’une pour trois
hommes. De même un plat à manger pour trois...
«Il est prévu un litre d’eau par jour et par homme pour tous usages...
«Les prisonniers seront attachés au poteau, chaque bras ramené en
arrière, les mains écartées et plus haut que la tête, le corps penché en
avant, les pieds levés et soulevés de terre...
«A moins de 39° de fièvre, pas de visite médicale et pas d’exemptions,
etc.»[52]
[52] Tome XLIV, p. 427.
Je ne trouve rien de plus significatif à la fois du désert intérieur de
l’âme allemande et de la façon toute tranquille dont elle s’entend à le
peupler, que ces consignes invraisemblables. Nous ne sentons rien,
pensent-ils, à l’endroit de nos ennemis. Qu’à cela ne tienne! Ce petit
trou sera bien vite comblé. Le «_deutscher Wille_»[53] n’est pas là pour
rien. Au travail! Nous aurons bientôt bâti sur ce terrain vague le
monument de haine qui convient. Nous sommes trop bons. Eh! bien, comme
compensation, nous décidons «qu’ils n’auront qu’un plat à manger pour
trois». Nos hommes sont lents à détester les prisonniers qu’ils gardent.
Eh! bien, dans un bureau de Berlin, nous allons leur fabriquer la
cruauté qui leur manque et nous la leur enverrons par la poste, avec le
timbre du ministère.
[53] Le vouloir allemand
* * * * *
L’Allemand est incapable de rien faire sans s’y être préalablement
obligé. Et pas même le mal. Mais il s’y oblige fort bien. J’ai déjà
montré dans quel esprit presque paisible et comme ouvrier il allait au
combat. Tous les excès que je lui ai vu commettre après la bataille
étaient empreints de la même application, portaient de même la marque du
devoir.
J’ai assisté par exemple au pillage du village d’A..., en
Meurthe-et-Moselle. Ni bruit, ni désordre. Je ne peux pas dire qu’ils
faisaient ça poliment; ils n’ont pas de manières; ils vont toujours un
peu rudement. Mais enfin ce n’était pas non plus le déchaînement sauvage
qu’on se figure peut-être. Il y avait dans leur procédé quelque chose de
méthodique et de modéré, qui me frappa tout de suite. Ils allaient de
maison en maison, ils demandaient les clefs de la cave, remerciaient,
descendaient et commençaient l’enlèvement des bouteilles. Toutes y
passaient, par exemple; leur visite était absolument exhaustive. Mais
ils commençaient toujours par en offrir quelques-unes au propriétaire.
Puis à nous. Et ils trouvaient fort extraordinaire notre refus:
«Pourquoi? Vous avez peur que nous les ayons empoisonnées?» On voyait
très bien qu’ils accomplissaient un des rites de la guerre. Je ne veux
pas insinuer que le vin qui leur passait par la gorge leur paraissait
sans goût. Mais il y avait surtout ceci dans leur caboche que, quand on
est en guerre, on _doit_ piller. Ils s’acquittaient d’une des
prescriptions du _Felddienst_[54]. Ce n’était pas une licence qu’ils se
donnaient; c’était un point de leur programme qu’ils prenaient garde de
bien exécuter. Et s’il n’eût été inscrit quelque part, dans quelque
manuel du soldat en campagne, s’ils n’eussent eu soin de se le fixer à
l’avance, comme un thème pour leur volonté, ils n’eussent jamais su
comment s’y prendre pour le commettre.
[54] Service en campagne.
C’est dans le même esprit qu’ils assassinaient les civils. Ils en
avaient joint sept à notre colonne de prisonniers, qu’ils avaient pris
un peu au hasard dans les villages conquis la veille, et ils les
poussèrent devant nous tout le jour, jusqu’à la frontière de Lorraine
annexée. Pour ma part je ne devinais pas ce qu’ils voulaient en faire.
Pourtant, les hommes de l’escorte, pour la plupart de gros paysans sans
malice, essayaient bien de nous le faire comprendre; ils nous répétaient
sans cesse: «Vous soldats, bien, camarades, amis... Mais ceux-là...» Et
ils faisaient le geste de les embrocher à la baïonnette. Je sentais très
bien qu’au fond ils ne leur en voulaient pas plus qu’à nous. Mais
c’étaient des civils, que leurs chefs leur avaient désignés comme
francs-tireurs. Il _fallait_ donc les fusiller. Posément, gentiment, pas
pour leur faire de la peine. Mais c’était nécessaire. Comme
représailles. Le devoir était là, un devoir qu’ils s’étaient forgé, et
dont ils ne doutaient plus. Et en effet, le lendemain matin, ils
l’accomplirent sans hésiter, sans tordre le nez sur la besogne. La nuit
ne leur avait porté aucun conseil. Du moment qu’ils s’y étaient
décidés...
Représailles. La notion même a de secrètes affinités avec leur esprit.
Ils la retrouvent, ils la «re-servent» à tout bout de champ. Et en effet
elle correspond bien à l’incapacité où ils sont de faire le mal
spontanément, à leur besoin de se l’imposer d’abord comme une tâche.
Elle est une sorte de «schème» qu’ils dressent automatiquement devant
eux. La part d’obligation qui y est contenue rend à leur imagination
toute la fécondité que les passions ne savent pas lui communiquer.
«_Brand um Brand_», c’est-à-dire au fond: «Incendiez voir, que
j’incendie. Et si vous n’incendiez pas, nous supposerons tout de même
que vous l’avez fait. Car, sinon, je ne saurais comment m’y prendre pour
inventer les ravages que j’ai besoin de faire.»
La guerre elle-même, prise dans son ensemble, n’est pas pour les
Allemands une aventure où ils se soient précipités de gaieté de cœur,
par simple goût du risque et du pillage. Il n’est pas vrai qu’ils aient
fondu sur nous comme jadis les hordes barbares. Je veux dire que ce ne
fut pas en tous cas dans le même esprit. Là encore, il me semble très
inexact de les comparer aux Huns. «_In diesem uns aufgezwungenen
Kriege..._»[55] ne cesse de répéter l’empereur dans toutes ses harangues
et dans tous ses messages. Il a raison: cette guerre leur a été imposée.
Ils n’auraient pas su sinon comment l’entreprendre. Je leur consens très
bien qu’ils manquaient de la fureur nécessaire pour s’y lancer tout
droit et spontanément. Un seul point veut être précisé. Si l’on demande
par qui elle leur a été imposée, il faut répondre: par eux-mêmes. Elle
est une création de leur volonté, elle est le plus formidable pensum
qu’ils se soient jamais infligé. Ils ne l’ont pas voulue, en ce sens
qu’ils ne l’ont pas désirée. Mais ils se la sont mise sur les bras. Leur
esprit en ayant conçu la possibilité, ils l’ont délibérément inscrite à
leur programme, ils s’y sont astreints, avec toute l’application, toute
la bonne volonté dont ils étaient susceptibles.
[55] «Dans cette guerre qui nous a été imposée...»
*
* *
Exactement comme elle lui fournit les colères et la méchanceté qu’il ne
sait pas avoir, la volonté vient combler l’abîme que creuse chez
l’Allemand l’absence de tous les dons naturels. Il est admirable
d’embrasser d’un seul coup d’œil tout ce dont l’Allemand est par nature
incapable et tout ce qu’il arrive pourtant à faire. Ce sont deux
infinis--contradictoires, mais coexistants. Et le passage de l’un à
l’autre s’opère par la volonté.
J’aimerais à analyser ce prodigieux secours qu’elle porte à une vocation
ingrate sur un exemple où l’on ne pense généralement pas que son rôle
soit si grand. Ceux-là mêmes qui contestent aux Allemands toute faculté
créatrice, tout esprit d’invention, n’oseraient cependant pas leur
refuser le génie de l’organisation. Dieu merci, nous sommes tous assez
pénétrés de la réalité en eux de ce génie! Il inspire même à la plupart
d’entre nous une sorte de crainte superstitieuse. Bien entendu, je
n’aurai ni l’imprudence ni la présomption d’en nier tout court
l’existence. Les faits sont là, qui la mettent hors de question. Mais je
prétends que ce don merveilleux, dont nous redoutons si fort les effets,
n’est pas un produit entièrement naturel, que l’instinct n’en est
peut-être pas l’élément principal et que bien des signes font croire
qu’il ne doit qu’à la volonté sa perfection.
J’ai vu de trop près l’impéritie, le manque de tête, l’affolement et
l’inaptitude des Allemands aux opérations les plus élémentaires de
rangement et de distribution, pour pouvoir garder l’illusion de leur
compétence spontanée en matière d’organisation.
Chaque matin, à l’appel, les prisonniers se rassemblaient sur quatre
rangs. L’adjudant français présentait au sous-officier allemand, sur un
bout de papier, l’effectif total de la baraque (_Belegzahl_) suivi du
nombre des indisponibles (malades, en cellule, en corvée, etc.); il n’y
avait qu’à faire la soustraction et à constater si le nombre des hommes
présents coïncidait avec la différence. Paix sur la terre aux hommes de
bonne volonté! L’infortuné sous-officier se mettait au travail avec un
cœur qui ne pouvait qu’émouvoir. Il nous comptait par files de quatre.
Mais il n’arrivait pas une fois sur dix à tomber juste du premier coup.
Comment s’arrangeait-il pour se tromper aussi régulièrement? C’est un
mystère que je ne me charge pas d’éclaircir. Mais le fait est là: neuf
fois sur dix, il était obligé de recommencer. Neuf fois sur dix, il lui
fallait parcourir à nouveau d’un bout à l’autre la longue colonne
immobile, avant de pouvoir exhaler--avec l’air de quelqu’un qui vient de
surmonter, à force d’énergie, quelque grand péril--le «_Stimmt!_»[56]
libérateur.
[56] «Ça concorde! C’est juste!»
Infirmité individuelle, direz-vous.--Outre que je l’ai pour ma part
constatée chez plus de vingt individus différents, interrogez n’importe
quel prisonnier: vous le verrez immédiatement sourire au souvenir des
interminables opérations de dénombrement auxquelles lui et ses camarades
ont été soumis. Il y a une chose certes qu’il est impossible de compter,
c’est le nombre de fois que chaque prisonnier aura été compté pendant
son séjour en Allemagne.
Souvent nos gardiens se mettaient à plusieurs pour multiplier leurs
chances de réussite; l’_Unterroffizier_ comptait d’abord, puis le
_Feldwebel_, puis l’officier chef de camp lui-même. Ils se réunissaient
ensuite, et nous les regardions d’un air goguenard, ayant mis en commun
leurs résultats, délibérer à voix basse sur les causes possibles de leur
irréductible incompatibilité. Finalement, l’_Unteroffizier_ se détachait
du groupe et s’adressait à l’interprète: «Allez chercher le contrôle de
la baraque». On commençait alors l’appel nominatif des cinq cents
prisonniers qu’elle contenait. Chacun de nous, à l’appel de son nom,
devait sortir des rangs et venir se placer à côté de son voisin
alphabétique, dans une nouvelle formation dont l’un des trois opérateurs
comptait au fur et à mesure les unités et surveillait religieusement la
croissance. Ils arrivaient ainsi quelquefois à apprivoiser ensemble les
chiffres récalcitrants.
Il y avait des camps où l’opération de l’appel était jugée si redoutable
et si épuisante qu’on ne l’entreprenait qu’une fois par semaine. Mais
alors la matinée entière du dimanche y passait.
Un chef de baraque, dans le civil professeur d’histoire naturelle,--nous
l’appelions le Chinois, à cause de ses yeux bridés--avait trouvé un
truc. Pour s’y reconnaître, toutes les vingt files, il faisait sortir
l’homme du premier rang. Si bien qu’au second tour, il pouvait aller
plus vite et compter par vingtaines. Celui-là, c’était un malin; on
voyait bien que c’était un homme instruit. Mais avant d’en arriver là,
il avait affreusement peiné. Il comptait à haute voix, lentement, les
sourcils froncés, tout le visage contracté d’attention: «_Ein, zwei,
drei... Vier und zwanzig, fünf und zwanzig..._»[57] et à chaque fois il
posait la main à plat sur la poitrine de l’homme, pour être sûr qu’il
était bien là, et comme pour y prendre point d’appui.
[57] «Un, deux, trois... vingt-quatre, vingt-cinq, etc.»
Non, il m’est difficile d’admettre que les Allemands aient ce qu’on
appelle une bonne tête. Je veux bien reconnaître leur génie; mais même
dans le domaine où il se déploie avec le plus d’évidence, il ne commence
pas tout de suite, il n’a rien d’originel.
Et dans l’organisation simplement matérielle d’un camp de prisonniers,
ou même d’un camp militaire en général, quelles maladresses ne
commettent-ils pas! Que d’à-coups! Que de fausses manœuvres! Que de
force gaspillée! On croirait, n’est-ce pas, qu’ils arrivent du premier
coup à l’ordre magnifique, à la savante économie que tout visiteur peut
ensuite constater. C’est au contraire à force de remaniements et de
branle-bas. Le déménagement: voilà la grande occupation du prisonnier.
Il n’est pas plus tôt installé dans une baraque, il n’a pas plus tôt
recloué à la cloison les quelques planches qui lui servent à la fois
d’armoire et de buffet, il n’a pas plus tôt revissé les quelques
crochets qui représentent sa garde-robe, qu’un vague bruit commence à
circuler: «On passe à la 7.» Et en effet, le plus souvent, la rumeur se
vérifie. Les hommes de la baraque 8 passent à la baraque 7, pendant que
ceux de la 7 viennent occuper la 8. Quelquefois on arrive à deviner un
semblant de raison à cet échange; mais, dans la plupart des cas, son
utilité et son excuse restent parfaitement mystérieuses.
C’est pure taquinerie, supposera-t-on.--Pas toujours, et la preuve,
c’est que les Allemands eux-mêmes, dans leur camp qui jouxtait le nôtre,
étaient sans cesse de la même façon ballottés. Ils venaient s’en
plaindre à nous (comme de tous les malheurs qui leur arrivaient): «_Wir
sind noch einmal im Wandern!_»[58] avouaient-ils avec un visage
consterné. Et en effet, quand nous étions appelés à un bureau
quelconque, nous étions sûrs de ne jamais le retrouver au même endroit
qu’à notre précédente convocation.
[58] «Nous sommes encore une fois en train d’émigrer.»