faire la tournée de toutes les installations merveilleuses que sa
générosité lui avait inspirées pour notre bien-être. Il y avait en
particulier la cuisine: une cuisine faite exprès pour nous, spécialement
construite pour que nous puissions y faire chauffer les aliments que
nous recevions dans nos colis. Il y introduisait solennellement les
visiteurs et leur montrait sur un vaste foyer rougi par un feu d’enfer
tout un peuple de gamelles qui ronflaient. Il oubliait seulement de dire
qu’il n’avait fait livrer de charbon que pour un jour, qu’en vue
justement de cette exhibition, et que le reste du temps nous devions,
pour manger chaud, déployer des ruses d’apaches, et nouer des intrigues
périlleuses avec les Russes chargés du calorifère. De même, quand il
faisait admirer aux délégués notre chapelle--il s’était mis en tête un
jour, pour que ce fût plus beau, de placer les prêtres dans leurs
ornements sur les degrés de l’autel, et il n’avait dû renoncer à son
idée que devant le ferme refus, pour lui d’ailleurs incompréhensible, de
ceux dont il prétendait faire ainsi ses comédiens--de même, il omettait
de mentionner que cette magnifique chapelle servait en même temps de
temple protestant, d’église russe, de synagogue; qu’elle se transformait
plusieurs fois par semaine en théâtre, qu’on y passait les visites
médicales, qu’on y faisait la distribution des livres de la
bibliothèque, et qu’enfin toute une bande de savants allemands, armés
d’un phonographe et de nombreux appareils enregistreurs, y étaient venus
procéder à des expériences de linguistique et l’avaient encombrée
pendant plusieurs jours de leur bruyante présence.
Mais il ne faut pas parler trop vite de bluff ni d’hypocrisie. Le
malheureux ne trompait pas ses hôtes de façon tout à fait délibérée. Il
était lui-même la première dupe du mensonge qu’il leur faisait avaler.
Il oubliait sincèrement tout ce qui rendait vains et fictifs les
avantages dont il se faisait gloire d’avoir gratifié ses prisonniers.
C’était vrai, pour lui, que nous avions une cuisine et une chapelle,
puisqu’il pouvait les montrer; c’était vrai que nous avions de quoi
faire chauffer nos aliments, puisqu’il avait pu en persuader des gens
qui par profession eussent eu une tendance à croire le contraire. Il ne
voyait pas de différence entre la chose elle-même et l’apparence qu’il
avait réussi à lui donner. Pour lui, de même que le bien c’était tout ce
qu’on pouvait faire, le vrai c’était tout ce qu’on pouvait «introduire»
dans les esprits.
* * * * *
Nous touchons ici à un point sensible et je sens que je vais soulever
des protestations. Pourtant je dois dire toute ma pensée: je prétends
qu’à de très rares exceptions près, les Allemands n’ont pas lancé dans
cette guerre de véritables mensonges, de nouvelles entièrement
fabriquées; ils ont donné peut-être moins que nous dans le genre du
«canard» proprement dit. Dans l’ensemble, leur presse n’a jamais rien
caché de ce qu’il était impossible de cacher, et n’a rien annoncé de ce
qu’il était possible à l’adversaire de démentir. Elle a toujours exclu
le faux, dans la mesure exacte où il pouvait être surpris et décelé.
J’ai lu le communiqué allemand tous les jours pendant trois ans: dans
l’ensemble il est fidèle. Quand il annonce la prise d’une ville, c’est
que la ville est prise, on peut en être sûr; et quand les armées
impériales ont perdu assez de terrain pour que ça paraisse, il
l’enregistre, avec une mauvaise humeur visible, et avec des tours de
phrase d’une complication parfois comique, mais enfin tout de même avec
exactitude.
Mais il ne faut pas s’imaginer que cette exactitude prenne sa source
dans quelque scrupule profond, dans le respect naturel que tout homme
sent pour la vérité. Pas un instant, ni von Stein, ni Ludendorf n’ont eu
l’idée que la vérité fût quelque chose en soi ni qu’elle méritât par
elle-même des égards. C’est la nécessité qui forme toute leur sincérité,
cette nécessité dont ils savent si bien reconnaître partout les
exigences et à laquelle ils font face toujours avec tant de promptitude
et de perfection. Ils sont vrais parce qu’ils ont reconnu d’emblée les
inconvénients du mensonge, le fâcheux effet d’une nouvelle qui peut être
contredite. Ils ont vu qu’il fallait maintenir leur crédit en pays
neutre, exactement comme il fallait y soutenir autant que possible leur
change. Voilà tous les motifs de leur véracité.
Et la preuve que telle en est bien l’inspiration, c’est qu’elle a pour
limites exactes la possibilité du contrôle. (C’est d’ailleurs ce qui
suffit à la détruire.) Les Allemands n’annoncent rien dont ils pensent
que la fausseté puisse être constatée. Mais, en temps de guerre surtout,
ce genre de constatation n’est pas possible dans tous les cas; il y a
une zone qui échappe à la vérification; il y a des endroits où on ne
peut pas aller voir; il y a des éléments qui ne peuvent être appréciés à
leur valeur précise que par les témoins immédiats, que par les acteurs
mêmes du drame. Cette marge que constitue entre le vrai et le faux
l’invérifiable, l’esprit allemand l’occupera automatiquement; il saura
bien la remplir, et de données toutes en sa faveur; tout ce qui s’y
produira sera avantage pour lui, victoire, triomphe pour sa cause; c’est
là que Dieu lui montrera tout particulièrement sa protection et le
comblera le plus infailliblement de ses bienfaits.
Des exemples: Bataille de la Somme en 1916: les Anglais avancent, ils
ont occupé les tranchées allemandes sur plus d’un kilomètre de
profondeur; mais, par chance, il ne se trouve dans cette zone aucun
village, aucun point topographique auquel un nom propre soit attaché;
par conséquent, dans son communiqué, l’adversaire ne pourra caractériser
par aucune indication de lieu son progrès. On pourra donc nier celui-ci.
Et le communiqué allemand annonce froidement que de fortes attaques
ennemies sont venues se briser avec des pertes sanglantes contre le mur
de fer des héroïques troupes du général von X...
L’évaluation des effectifs engagés dans une affaire n’est possible que
pour les gens qui sont sur place. Jamais le redoutable journaliste
neutre n’approchera assez près des lignes pour pouvoir s’en former une
idée personnelle. On peut donc annoncer que des masses ennemies énormes
se sont précipitées tout le jour contre les positions allemandes sans
réussir à les ébranler, alors qu’un bataillon seulement, ou peut-être un
régiment, a été repoussé.
Il en est de même pour l’appréciation des intentions de l’adversaire:
s’il a atteint les objectifs qu’il s’était fixés, on lui en attribuera
d’infiniment plus vastes, car personne jamais ne pourra prouver qu’il ne
les a pas en fait poursuivis.
Et je sais bien que nous ne nous sommes pas toujours assez soigneusement
gardés de ces sortes d’arrangements de la réalité. Mais nous n’y avons
recouru que de loin en loin, que dans les moments critiques où il
s’agissait à tout prix de ne pas inquiéter l’opinion. Et surtout, en les
commettant, nous savions que nous trahissions la vérité.
L’Allemand, au contraire, d’abord use d’une manière continue,
inflexible, de ce droit que lui confère l’impossibilité du contrôle; il
l’exploite de sang-froid jusqu’au bout. Il se tient sans cesse sur
l’extrême frontière de la vraisemblance; exactement de même qu’il
trouverait insensé de laisser inoccupé le moindre vide des lignes
adverses, exactement de même qu’il a pénétré immédiatement dans tous les
coins du front qu’il avait découverts praticables, de même il ne peut
physiquement pas s’empêcher de remplir, en tous temps et partout, de ses
embellissements, les lacunes qui s’offrent dans le tissu de la vérité.
Et, secondement, tandis qu’il se livre à ces broderies, il n’a pas le
moins du monde la sensation de mentir. C’est là le plus grave. Pour lui,
le passage du fait à l’idée qu’il voit qu’il en va pouvoir donner est
absolument insensible; pas de seuil à franchir; pas de barrière à
sauter, aucun cahot ne l’avertit qu’il change de route. Il faut le dire
carrément: l’Allemand ne ment jamais; il prolonge. Il ne sort pas de la
vérité, parce qu’elle n’a pas pour lui de limites propres; s’il la
déborde, c’est sans la voir; au delà comme en deçà, c’est le même
paysage pour lui; et le seul cadre qu’il touche, où il se sente enfermé,
auquel il ait à proportionner ses affirmations, c’est encore ici celui
du possible.
La vérité? C’est quelqu’un qu’il ne connaît pas, qu’il n’a jamais vu,
jamais rencontré, qui ne lui a jamais été présenté. Comment pourrait-il
l’avoir offensée? Il a conscience d’avoir fait tout son devoir envers le
seul dieu qui lui ait jamais été révélé, envers le seul qui soit à ses
yeux réel, permanent et immuable, envers son intérêt, envers l’intérêt
de la patrie allemande.
* * * * *
C’est à tout ce qu’il croit possible d’entreprendre sur elle, qu’on
reconnaît bien que la vérité n’est pas pour l’Allemand quelque chose par
soi, un phénomène, un accident. Elle ne lui apparaît jamais comme
irrémédiable; jamais il ne se sent par elle réduit à l’impuissance;
jamais par elle il ne sera fait quinaud. Même quand elle s’est déclarée,
même quand la voici devant lui donnée et patente, il ne pense pas que le
dernier mot soit dit. Si quelque événement fâcheux se produit du fait de
la _Kriegsführung_[36] allemande et qu’un hasard malheureux le fasse
apparaître au grand jour et le rende irrécusable, de trois choses l’une,
se dit-il: ou bien on peut le r’avoir, ou bien on peut l’expliquer, ou
bien on peut le compenser. Le choix entre ces trois opérations sera
déterminé par le degré du scandale provoqué.
[36] La manière de faire la guerre.
Premier cas: une infraction maladroite (et qui sera punie, n’en doutez
pas) a été commise au grand principe: _Coulez sans laisser de traces._
Le monde sait ce qu’il y a eu. Mais l’affaire n’est pas des plus
retentissantes et l’on est en droit d’espérer que le bruit n’en ira pas
trop loin. On peut donc essayer de l’escamoter. D’un petit mouvement du
poignet, on peut rattraper, dans le temps même qu’on la lâche, la
gênante vérité.
Je me rappelle un entrefilet de journal dont voici à peu près les
termes:
«La barque de pêche norvégienne X... a été coulée par un sous-marin
allemand. 22 hommes de l’équipage et le capitaine ont péri, 3 ont été
recueillis par le schooner Y...»
Et devinez maintenant comment il était intitulé. _Ein Unglück_[37] ou
_Verunglückte Norweger_[38], supposerez-vous peut-être. Non. Le
journaliste allemand avait trouvé mieux, il avait trouvé ce que pas un
homme du monde n’eût été capable à sa place de trouver, il avait imaginé
une combinaison; il avait mit tout simplement: _Gerettete Norweger_[39].
Ainsi, au-dessus des trois lignes qui annonçaient l’assassinat de 23
hommes, il pensait qu’on pouvait écrire, pour les résumer et pour les
présenter au lecteur, ces deux mots: «Norvégiens sauvés». Il ne voyait
pas de contradiction fondamentale entre les deux parties de son texte.
Il faisait la part de la vérité dans la dépêche; pourquoi dans le titre
n’eût-il pas fait la part de son intérêt, qui était de la masquer? Il
était forcé de la poser puisqu’elle était de celles que d’autres sinon
eussent dénoncées à sa place; mais il revenait à pas de loup sur elle
et, d’un geste tout simple, il croyait lui tordre le cou. Là encore,
nous retrouvons cette idée chez lui profondément établie et comme
instinctive qu’une chose n’en empêche jamais une autre, que tout ce qui
est possible à la fois peut être fait à la fois; là encore, il voit la
possibilité d’un double mouvement dans ce qui apparaîtrait simple à tout
autre regard; là encore, il pense que la vérité est une chose comme
toutes les autres qui, puisqu’elle peut être donnée, peut être aussi
reprise.
[37] Un accident.
[38] Norvégiens naufragés.
[39] Norvégiens sauvés.
Mais là, plus encore que dans le domaine de l’action, il se trompe, il
se perd. Car, justement au contraire, la vérité est une chose qu’on ne
peut donner sans qu’elle devienne immédiatement impossible à reprendre.
Les criminels ordinaires le savent bien; ils savent que n’en livrer
qu’un morceau, c’est la livrer tout entière, qu’une fois qu’on lui a
permis de risquer dehors ne fût-ce que le bout du nez, elle a tôt fait
de se dégager toute seule comme un animal et de sortir tout entière de
son panier. Aussi se confinent-ils en général dans une dénégation
absolue, même contre l’évidence, de tout ce qui leur est reproché. Mais
l’Allemand ne s’est pas encore avisé de ça. Il croit pouvoir cumuler la
franchise et la précaution et rogner sur ses aveux, comme il rogne sur
ses promesses.
* * * * *
Si la prise qu’il a donnée à l’indignation est trop forte et si la
vérité qu’il a laissée devenir publique ne peut plus être dissimulée
sous un simple «chapeau», il lui reste la ressource de l’explication.
Tout peut être expliqué, tout peut être justifié. Aucun crime n’est trop
noir pour qu’on puisse lui trouver un sens et une excuse. Il n’y a pas
de cathédrale démolie qu’on ne puisse rebâtir avec des mots, il n’y a
pas de population réduite en esclavage qu’un article de journal soit
impuissant à rendre bienheureuse et à faire déborder d’actions de grâce.
Il faut lui faire justice: l’Allemand n’a pas peur. Il ne connaît pas de
cas impossibles, il les affronte tous avec la même intrépidité; il va à
l’assaut avec toujours le même courage. On n’a encore jamais vu de
complication qui ait fait reculer sa faculté d’apologie.
C’est qu’il continue de voir dans la vérité quelque chose
d’essentiellement modifiable. C’est qu’il la croit, dans tous les cas,
susceptible de recevoir le plus ou le moins. Il est convaincu que de
tout ce qu’il trouvera à dire à son sujet, quoi que ce puisse être, elle
sera _réellement_ diminuée. Une chose est vraie. Bon. Mais tout n’est
pas fini par là. Elle peut être bien autre chose encore; on peut lui
communiquer un tas de caractères nouveaux qui l’affaibliront, qui
l’embrouilleront, qui lui reprendront peu à peu sa virulence et sa
nocivité. On peut l’apprivoiser, la mater; on peut la ramener la corde
au cou.
Les explications des Allemands! C’est où on les repince; c’est où ils
deviennent beaucoup trop malins pour réussir; c’est où ils prêtent le
plus dangereusement le flanc, sans qu’eux-mêmes puissent arriver à
comprendre en quoi. Car leur astuce ne serait astucieuse que si elle
s’adressait à des gens de même esprit, de même complexion mentale
qu’eux. Ils parlent pour leurs coreligionnaires du Possible et ne
comptent pas sur cet instinct immédiat de la vérité dont l’homme normal
est pourvu. N’en soupçonnant même pas l’existence, ils le froissent du
premier coup, ils le tournent contre eux à la première phrase, ils le
gendarment, si j’ose dire, d’emblée.
Et pour qui donc diable, pour des cerveaux de quelle forme peuvent bien
être écrites les lignes suivantes, qui prétendent rendre compte de la
défaite allemande du mois d’août dernier entre Somme et Oise?
«Les Allemands suivent aussi, sur l’Ancre et sur l’Avre, la même
tactique que celle qui a fait ses preuves, d’une façon si
extraordinaire, entre la Marne et la Vesle. Les éléments de terrain que
seuls des sacrifices auraient permis de tenir ont été abandonnés en
temps utile, et c’est ainsi que Montdidier a été abandonné à temps
devant la menace d’une attaque d’enveloppement. C’est maintenant que
ressort l’énorme avantage de la liberté d’opérations que le commandement
suprême allemand a obtenue par le grand gain de terrain de l’offensive
du printemps.
«Sans être contraint de tenir d’une façon ferme et rigide des éléments
de terrain définis, il peut reporter le combat sur un terrain qui paraît
favorable à ses intentions, et entraîner l’ennemi en des combats
meurtriers, qu’il devra livrer en un terrain à lui défavorable. Ainsi
donc, le but visé dès le début par le commandement suprême allemand,
l’effritement des forces ennemies, tout en épargnant le plus possible
les troupes allemandes, se rapproche de sa réalisation[40].»
[40] Extrait d’un journal allemand, d’après la _Petite Gironde_ du 13
août 1918.
Du moment que ça pouvait être dit, du moment que ça pouvait venir en
diminution de la vérité...
Quand le plafond de Tiepolo, à Venise, eut été endommagé par un
bombardement aérien, le critique d’art du _Dresdner Anzeiger_ fut
mobilisé pour réparer l’accident. Et entre autres excuses magistrales
qu’il alla chercher, il démontra que Tiepolo après tout n’était qu’un
auteur de décadence et que par là même il avait, au moins partiellement,
mérité son sort.
Que pouvait-il dire? objecterez-vous.--Mais d’abord, il pouvait ne rien
dire du tout: c’eût été le plus digne. Ensuite, il pouvait dire: «Nous
ne l’avons pas fait exprès»; ce qui eût été vrai. Et enfin, il pouvait
crier: «Nous faisons la guerre; nous casserons tout. Si Saint-Marc a été
épargné jusqu’ici, c’est que nos pointeurs aériens ne sont pas encore
assez habiles; mais ça viendra.» De même que le rédacteur de
l’entrefilet sur les Norvégiens eût pu légitimement l’intituler: _Ein
Treffer_[41]. Alors je les aurais compris, je n’aurais pas pu m’empêcher
de penser: «Ce sont des brutes, mais ce sont des types!» Tandis que
c’est toujours par le mépris et la dérision que je suis ressaisi, quand
je les vois travailler si bassement et si petitement, et contre toute
chance de réussite, à contre-sens de la vérité.
[41] En plein dans le but.
* * * * *
Quand la gaffe commise décourage l’excuse directe, l’Allemand
n’abandonne pourtant pas encore la partie. Il «encaisse» comme il peut
l’averse d’insultes qu’il a conjurée sur sa tête. «Bien mérité se
dit-il, comment ai-je pu être si maladroit!» Mais en même temps il
cherche. Il cherche quoi? Un équivalent, quelque chose de symétrique de
sa faute, qu’il puisse jeter en grief à la face de l’ennemi. Son canon à
longue portée a eu la sottise d’aller aboutir, le Vendredi saint, dans
une église où il y avait du monde et de faire de la bouillie. C’est
ennuyeux; et il est vraiment difficile de se débarbouiller complètement
de l’affaire. Il admettra donc honnêtement et piteusement que c’est «un
coup de canon malheureux». Mais il ne s’en tiendra pas là; sa pensée
continuera, fouillera tous les environs en quête de compensations. Et
justement les Français ne tirent-ils pas, eux aussi, sur des villes, et
sur des villes françaises, les misérables, assassinant ainsi leurs
propres compatriotes? N’y a-t-il pas là quelque chose à exploiter, dont
on pourrait se servir pour rétablir la balance?--Reste le caractère
particulièrement sacrilège du coup de canon allemand frappant, le
Vendredi saint, des fidèles en train de prier. On ne peut évidemment pas
attribuer le même crime aux Français; on verrait trop l’invention. Mais
voici qui va très bien faire: les victimes de l’artillerie française
auront été atteintes au moment où elles suivaient un convoi funèbre.
N’est-ce pas cent fois plus affreux, cent fois plus démoniaque de la
part des bourreaux? N’y a-t-il pas là un sadisme dans le pointage d’une
espèce cent fois plus raffinée? L’Allemand se frotte les mains; il a
trouvé. Et maintenant, pour se redonner décidément l’avantage, il ne lui
reste plus qu’à se faire apparaître lui-même dans une attitude de
générosité et de délicatesse morales où le Français n’aura pas su se
hausser: tandis que l’Allemand cessera le bombardement pendant les
funérailles des victimes de son coup de canon, le Français non seulement
le continuera, mais bien mieux, le recommencera juste le matin du jour
où les pieux envahisseurs ont résolu de rendre les derniers devoirs aux
malheureux sinistrés et il fera même de nouveaux ravages dans la
population de Laon![42]
[42] On trouvera les communiqués Wolff ayant trait à l’incident dans
le _Journal de Genève_ des 5, 6 et 9 avril 1918.
Tandis qu’il élaborait cette intéressante petite anecdote, l’Allemand,
j’en suis sûr, ne s’est pas un seul instant aperçu de la différence
qu’il y avait entre les deux faits qu’il prétendait mettre en regard: à
savoir que le premier était réel et le second inventé[43]. Ce n’est là
pour lui qu’un détail et qui ne le frappe pas beaucoup. Si on lui en
fait une objection, il ne la comprendra pas tout de suite. Elle sera
sans valeur, sans poids pour son esprit. A son point de vue, les deux
cas seront exactement identiques, si l’on peut faire croire le second
comme le premier a été cru.
[43] Je ne nie pas le bombardement de Laon, qui n’était, hélas! que
trop nécessaire, mais je flaire quelque chose d’extrêmement suspect
dans toute cette histoire d’enterrement.
* * * * *
Le plus étrange, et ce qui révèle le mieux le vice profond, ou plutôt
l’incurable _défaut_ de son esprit, c’est justement qu’il puisse espérer
faire croire le second, que les chances du second puissent lui
apparaître égales à celles du premier, qu’il soit aussi curieusement
aveugle à l’absurdité de sa contrefaçon. Mais s’il ne devine pas mieux
l’effet qu’elle va produire, c’est encore une fois parce qu’il en est la
première dupe, qu’elle se présente à lui exactement sur le même plan que
la vérité, qu’elle fait sur lui la même impression.
Le _Schein_ et le _Wesen_[44] sont pour l’esprit allemand une seule et
même chose. Être c’est paraître, et paraître c’est être. Des mots
arrangés d’une certaine façon, des idées enduites d’un certain vernis,
des images proposées suivant un certain angle provoquent en lui les
mêmes réactions que l’objet qu’ils remplacent. Ce n’est pas sans raison
qu’il s’est accommodé si facilement pendant la guerre du régime de
l’_Ersatz_. L’_Ersatz_[45] est pour lui non pas seulement un équivalent,
mais la chose même dont il porte le nom et masque l’absence. Et
l’_Ersatz_ intellectuel, le substitut de la vérité, n’a pas moins de
puissance et de réalité à ses yeux que les autres; en tous cas il n’est
pas moins comestible, il ne se laisse pas moins bien digérer.
[44] L’apparence et l’être.
[45] Le succédané.
Ainsi, ce qu’il tire de lui, à grand renfort de réflexions et de
combinaisons d’idées, lui paraît tout aussi bon, tout aussi valable que
ce que les événements ont d’eux-mêmes produit. Je vous assure, la
mauvaise foi de l’Allemand n’est pas aussi profonde que vous croyez. Ou
plutôt elle l’est bien davantage; elle est beaucoup plus naïve, beaucoup
plus naturelle. Avant d’être quelque chose dans sa volonté, elle est
quelque chose dans son esprit: une sorte de simultanéité et de
continuité qu’y prennent spontanément l’être et l’apparence. Il ne
trompe pas, il confond, et il confond d’abord pour son propre compte. Il
voit lui-même la réalité comme il l’arrange, comme il faut qu’elle soit.
Le tour qu’il lui donne en fait positivement partie à ses yeux. Il y a
quelque chose d’obscur et de despotique dans sa façon d’envisager le
monde. Rien ne dépassera: telle est la loi qu’il pose en le regardant.
Il est Kantien à sa manière. Il vit dans un monde qu’il forge à chaque
instant, et non pas en poète, par l’imagination, mais comme un officier,
par la discipline qu’il lui impose.
Jamais il ne laisse sa conduite s’expliquer toute seule; il pose avec
elle les raisons qu’elle doit avoir. En général, dans les camps, les
supérieurs nous rendaient compte, beaucoup plus que ce n’est la coutume
dans le militaire et que notre situation d’esclave ne l’eût commandé,
des mesures qu’ils prenaient à notre endroit. S’ils nous interdisaient
de faire passer à nos camarades serbes le pain dont nous ne voulions
pas, immédiatement ils en fournissaient la raison: c’était pour que ces
malheureux, affaiblis par les privations, n’allassent pas se faire
crever de trop manger. Et si l’on suppose qu’une telle justification
n’était là que pour masquer le motif véritable de l’interdiction, qui
était le souci de récupérer pour l’administration du camp notre superflu
de pain:--Bien entendu, répondrai-je, mais l’Allemand ne s’en était pas
aperçu. (C’est même la seule hypothèse qui explique qu’il ait pu croire
que nous ne nous en apercevrions pas.) Il avait instinctivement ajouté à
la prescription les principes d’où, dans son système, elle était censée
dériver. Au lieu de voir, il avait dicté. Au lieu de sentir la vérité et
de la taire, il l’avait construite. Comme ces baraques que toutes leurs
pièces numérotées permettent de dresser en une heure, il l’avait
apportée complète, avec tout ce qu’il fallait pour lui donner dans le
paysage l’aspect voulu.
Je ne puis m’empêcher de reconnaître ici cet esprit législateur dont
Kant a si profondément défini les besoins et les démarches. Un donné
informe, absolument plastique, d’où n’émanent aucune indication, aucune
obligation, et un puissant instrument intellectuel qui lui communique
d’en haut, en toute indépendance, par une sorte de décret automatique et
constant, la tournure qu’il doit prendre. Voilà les deux éléments dont
la mutuelle opération suffit à créer pour l’Allemand la vérité.
C’est peut-être en écrivant sous cette forme sa psychologie, qu’on peut
comprendre comment se rejoignent les tendances pratiques et les
tendances métaphysiques de son esprit. Mais nous reviendrons là-dessus.
*
* *