Il est en même temps la source de toutes les mésaventures diplomatiques

où l’Allemagne s’est si gratuitement fourrée. N’est-il pas incroyable

que, dans la seule année 1917, elle ait trouvé moyen d’accumuler trois

erreurs aussi grosses que celles de Mexico, de Christiania et de

Buenos-Ayres? Ces noms de capitales forment un pendant expressif aux

noms des capitales qu’elle a conquises. Et, en effet, c’est le même

esprit qui l’a conduite dans les unes comme dans les autres. Zimmermann,

s’expliquant devant le Reichstag sur sa manœuvre au Mexique, disait, si

je m’en souviens bien, à peu près ceci: «La guerre avec les États-Unis

étant une éventualité sur laquelle il fallait compter, il s’offrait,

dans la vieille hostilité du Mexique à l’égard de ses voisins du Nord,

une _possibilité_, que mon _devoir_ était de ne pas négliger.» Il n’y a,

en effet, rien à reprendre à cette façon d’envisager la politique. On

peut même dire qu’elle est traditionnelle. Mais, en même temps, elle est

bien spécifiquement allemande. En face de toute situation se demander:

«Que peut-on faire?» et sitôt que se dessine sur un point quelconque,

non choisi, non voulu, une entreprise possible, s’y engager

délibérément, faire tout ce qu’il faudra jusqu’au bout, avec autant de

scrupule, de méthode et de _Gründlichkeit_[31] qu’on en pourra mettre.

Une fois la possibilité entrevue, il n’y a plus d’autre question qui se

pose: le «devoir» entre en jeu tout de suite, qui vous met des œillères

contre tous les dangers latéraux, qui empêche de prévoir ce qu’on n’a

pas pu imaginer. Sur le champ de bataille cet aveuglement réussit, il

est même peut-être indispensable; mais en diplomatie, il est presque

toujours funeste. Car c’est un département où l’on a à compter avec les

forces morales, qui ne se laissent pas aussi bien calculer que les

forces physiques. Et il arrive qu’on se trouve tout à coup à découvert

en face d’elles; elles surviennent, elles reviennent par des chemins

qu’on n’avait pas prévus et elles vous serrent si bien sur les flancs

que la possibilité qu’on avait cru voir se révèle tout à coup n’être

plus rien qu’une désagréable impasse.

[31] Conscience, faculté d’approfondissement.

Combien faut-il cependant que cette image de la possibilité soit

puissante sur l’esprit allemand pour qu’après un aussi gros échec que

celui du Mexique--il semble bien que cet incident ait contribué pour la

plus grande part à faire l’unité de l’opinion aux États-Unis--elle ait

pu le séduire à nouveau, à de si courts intervalles, en Norvège, puis en

Argentine! Il faut qu’elle soit vraiment pour lui l’irrésistible

enchanteresse, qui n’a qu’à paraître pour être aussitôt suivie. Aucun

avertissement ne peut le mettre en garde contre elle. Il ne se rappelle

pas qu’elle l’a trompé. A chaque fois ses attraits lui semblent nouveaux

et le même profond désir l’entraîne vers elle.

Et n’est-ce pas parce qu’il y a entre elle et lui des affinités comme

congénitales? L’Allemand se laisse toujours attraper, parce que toujours

les choses reviennent se placer devant lui sous ce même angle. On ne

peut ni penser ni voir avec autre chose qu’avec son esprit. Et l’esprit

allemand est organisé pour apercevoir d’emblée de toute chose ce qui

s’en laissera détacher par l’action, et comment il faut s’y prendre pour

le détacher.

*

* *

Si encore son appétit du possible se bornait au présent! S’il se

contentait de consommer ce qu’il voit devant lui de faisable! Mais même

ce qu’il a laissé derrière lui, ce que, par une négligence inexpiable,

il a oublié d’essayer, il ne se résigne pas à le considérer comme perdu.

Il revient, il reprend les vieilles affaires. Rien n’est jamais fini.

Son avidité de réalisation fouille le passé pour y découvrir les restes

d’occasions mal exploitées. Il glane sur le même champ qu’il a lui-même

moissonné.

Nous étions habitués en captivité à ce perpétuel retour d’esprit de nos

gardiens. Nous attendions toujours cette remise en train des anciennes

histoires: «Tiens! nous disions-nous, il y a trois mois qu’on n’a pas

parlé de représailles. Ça va être pour bientôt!» Et, en effet, ça ne

manquait pas: au bout de quelque temps, les journaux commençaient

l’offensive, ramenaient des anecdotes horrifiantes sur les traitements

que les Français infligeaient aux prisonniers allemands (certaines

dataient déjà de deux ou trois ans; mais qu’importait-il? tout est bon à

se rappeler). Après cette préparation, le gouvernement allemand

déclarait une fois de plus que, bien qu’elles lui brisassent le cœur,

qu’il a fort sensible, il se voyait obligé de prendre des

«contre-mesures» contre les prisonniers français, pour faire cesser les

infâmes tortures auxquelles ses loyaux soldats étaient exposés. Cette

petite comédie se répétait suivant un rythme uniforme, qui est le rythme

même de l’inquiétude allemande.

La cantine nous vendait des sacs de touriste (_Rucksäcke_) à des prix

variant entre 5 et 7 marks. Au bout de deux ans, l’ordre vint de

reprendre ces sacs à ceux qui en avaient acheté: on leur donna en

échange un petit bout de papier qui représentait un reçu. Sans doute

quelqu’un en haut lieu avait-il découvert après coup que ces engins

pouvaient devenir entre nos mains une arme dangereuse, ou peut-être

simplement leur avait-il trouvé une destination plus avantageuse; et il

n’avait pas hésité à les récupérer de cette façon vraiment idéalement

simple et pratique. Mais ce qui prouve combien ce «repentir» était en

somme superficiel et gratuit, combien il était subjectif, c’est que,

devant nos réclamations énergiques, au bout de quelque temps on nous

rendit notre bien.

Pas de ligne telle qu’une fois au delà, on ne revienne plus jamais en

arrière. Ils ont beau vous avoir dépassé: vous n’êtes pas encore en

sûreté. La zone exposée à leur _réflexion_ comprend tout ce qu’ils ont

derrière eux. Et le temps lui-même ne vous met pas hors d’atteinte. Il

n’y a pas de prescription.

C’est ici qu’il convient de placer leur manque de foi. Ils ne peuvent

pas s’en tenir à ce qu’ils ont dit, se résigner aux promesses qu’ils ont

faites. Ils les ont faites peut-être sincèrement. Mais c’est qu’ils

n’apercevaient pas encore toutes les possibilités qu’ils excluaient par

là. Elles n’avaient pas encore paru, elles ne leur avaient pas encore

fait signe. Et maintenant qu’elles se révèlent une à une, entre leur

appel et la parole qu’ils ont donnée, il ne peut plus y avoir de

balance. Ils ne rompront peut-être pas celle-ci d’un seul coup; mais ils

chercheront des intermédiaires, ils poseront des restrictions, ils

chicaneront sur la quantité ou la nature de ce qu’ils se sont engagés à

fournir, ils ajouteront à leur promesse des conditions imprévues et

telles que l’accomplissement cesse d’en paraître souhaitable à ceux-là

mêmes qui l’attendaient. Une promesse, après tout, ce n’est rien

d’absolu: pourquoi ne pourrait-elle pas être corrigée, quand les

circonstances se renouvellent et ouvrent des perspectives qu’on ne

pouvait pas jusque-là entrevoir? Est-il vraiment impossible de la

concilier avec les chances à courir qui se présentent? N’y aurait-il pas

moyen d’être à la fois fidèle et pratique, loyal et ingénieux? Tout est

possible; il suffit de découvrir le joint; il existe forcément quelque

part; de si beaux avantages ne peuvent pas être perdus.

Cette conduite est très précisément celle que les Allemands ont suivie

avec les États-Unis. Et l’on a bien vu, à cette occasion, qu’ils étaient

incapables de se représenter l’effet qu’elle produit immanquablement sur

les gens de mentalité normale. Leur manque de foi est si spontané, si

innocent, il leur semble si naturel de revenir sur leurs engagements

qu’ils ne sentent pas la colère de ceux qui se trouvent par là trompés;

ils ne l’imaginent en aucune façon, ils n’en ont aucune idée. Reprendre

n’est-il pas de même espèce, de même sens que donner? Pourquoi se fâcher

quand on vous reprend après vous avoir donné? Ce sont les deux phases

d’un même mouvement, ce sont deux opérations complémentaires. Ils ne

voient pas la ligne qu’il y a entre les deux, ils ne comprennent pas ce

qu’elle a d’infranchissable, ni que la franchir en retour constitue la

plus sanglante injure que l’on puisse faire à un partenaire.

Les explications perfides et absurdes que les journaux allemands ont

fournies à leurs lecteurs de la brusque résolution du Président Wilson

n’étaient pas entièrement insincères. Elles reflétaient bien ce qu’ils

avaient été obligés de supposer pour comprendre un geste dont les

véritables raisons leur demeuraient complètement insoupçonnables.

*

* *

L’Allemand découvre des possibilités partout; non seulement quand il

avance, mais aussi quand il recule; non seulement quand il s’agit de

quelque chose à prendre, mais aussi quand il s’agit de quelque chose à

perdre. Il a une sorte de génie pour perdre le moins possible; il trouve

des positions intermédiaires là où personne n’en eût jamais imaginé, il

se rattrape sur des lignes que tout autre eût considérées comme

intenables.

Je me rappelle avec quelle impatience nous suivions sur la carte, en

1916, les progrès de l’offensive Broussilov sur les deux ailes de

l’armée von Bothmer. Comme on s’en souvient, cette armée, établie sur la

Strypa, était menacée d’un débordement par le nord (vers Brody) et par

le sud (vers Stanislau). Tous les jours nous attendions son repli. Nous

faisions des pronostics; il nous apparaissait d’après la carte qu’elle

ne pouvait guère se reporter moins loin en arrière que sur la

Gnila-Lipa. Mais en attendant elle ne bougeait toujours pas. Et quand

enfin, à la dernière extrémité, elle s’ébranla, nous fûmes stupéfaits de

voir qu’elle trouvait moyen de s’arrêter presque aussitôt, dans une

position qui ne correspondait à aucune ligne naturelle, et en

abandonnant le minimum de terrain nécessaire pour se dérober à la

pression qui menaçait ses flancs.

L’Allemand a un coup d’œil prodigieux pour reconnaître les arrêts

possibles sur le chemin de la retraite; il sait introduire de l’économie

dans les catastrophes; elles lui apparaissent semées de points de repère

et de crampons. Rien de plus instructif à cet égard que de suivre

l’histoire des concessions politiques de l’empereur. Au printemps 1917,

une vive agitation en faveur de la réforme du droit électoral prussien

se déclare. Après avoir tâté le terrain, devant des signes très nets de

mécontentement, l’empereur comprend qu’il faut céder: il publie son

_Osterbotschaft_[32] promettant la réforme. Mais il a bien soin de

s’engager le moins possible et il se garde de préciser la nature de

cette réforme: sa promesse peut avoir trait aussi bien à une simple

modification du suffrage de classes qu’à l’introduction du suffrage

universel. Comme elle réussit quand même à calmer les esprits, il s’en

tient là jusqu’à nouvel ordre. Tant que la promesse suffit, pourquoi la

dépasser? Tant qu’il ne vous est pas expressément demandé, pourquoi

faire un pas de plus en arrière? Trois mois passent sans que le peuple

allemand entende parler de rien. A la fin il apprend par les journaux

que le chancelier consulte le gouvernement saxon, pour savoir s’il est

content du suffrage censitaire, des plus démodés, par lequel il fait

procéder à l’élection de son Landtag. C’est donc un vote de ce genre que

l’on se prépare à établir en Prusse; la concession solennelle de

l’empereur se ramène donc à un ridicule trompe-l’œil. A cet instant

l’agitation recommence, il semble même que ce soit la plus vive que

l’Allemagne ait connue depuis le début de la guerre. Les partis de

gauche livrent une vraie bataille au chancelier. En même temps qu’ils

insistent sur la réforme du régime électoral, ils émettent des exigences

touchant la conduite des affaires extérieures et déposent leur fameuse

résolution en faveur d’une paix sans indemnités et sans annexions.

L’empereur (ou, si l’on veut, le parti militaire) sent que la situation

est de nouveau difficile et qu’il faut rendre de la corde. Il promet

cette fois nettement le droit de vote égal et secret et procède à une

«démission» solennelle et ostensible du chancelier. Mais c’est ici

qu’apparaît le coup d’œil magistral pour les possibilités intermédiaires

et l’art prodigieux de se raccrocher sur les pentes, dont l’Allemand est

doué. Le parti militaire cède aux libéraux, puisqu’il leur abandonne

Bethmann-Hollweg, qui d’ailleurs ne faisait guère son affaire, en

pâture; mais l’idée lui vient tout de suite: ne pourrait-on pas

_profiter_ de cette capitulation pour, au contraire, se remettre mieux

en selle? L’opération que représente le changement de chancelier peut,

en somme, se décomposer en deux temps bien distincts: il y a le renvoi

de celui qui est en place, ça ce sera pour les mécontents; et il y a son

remplacement; pourquoi ceci ne serait-il pas pour nous? Nous donnons;

pourquoi, en échange, n’essaierions-nous pas de reprendre? Nous faisons

plaisir à nos adversaires; n’y aurait-il pas moyen d’utiliser cette

bienveillance même que nous leur témoignons pour nous faire plaisir à

nous? On voit le genre de réflexion qui s’est exercé ici. Dans ce qui

fût apparu à tout autre esprit simple et de sens unique, l’Allemand a

reconnu une multiplicité interne et la possibilité d’une double

direction. Il a trouvé le moyen d’avancer en reculant, de s’affermir en

faisant la culbute, de se rapprocher de la côte en ayant l’air de gagner

le large. La nomination du Dr Michaëlis, bien plus docile instrument du

parti militaire, au poste même où l’opposition venait de trouver le

libéralisme de Bethmann insuffisant, est vraiment un chef-d’œuvre

tactique supérieur encore au repli de Bothmer et l’une des plus

frappantes réussites de ce génie du possible qui fait le fond du

caractère allemand.

[32] Message de Pâques.

Il serait passionnant de suivre et de retrouver à l’œuvre le même génie

dans la politique ultérieure de l’Allemagne et d’abord dans la palinodie

éhontée du Dr Michaëlis lui-même sur la question des buts de guerre. Au

moment où ce personnage monte sur la scène, il sait bien qu’il est là

pour assurer le contact avec le Reichstag, pour l’amorcer et le

maintenir bien accroché au bout de la ligne. Aussi, dans son premier

discours, déclare-t-il son adhésion pleine et entière à la motion de

paix de la majorité; il prend simplement la précaution d’une restriction

très enveloppée, «pour autant que je comprenne cette motion»,

dit-il,--une restriction qu’on peut ne pas apercevoir, qu’il souhaite

qu’on n’aperçoive pas, mais qui est là, pourtant, pour marquer

l’emplacement de son dédit futur et du parjure auquel il est déjà résolu

dans son cœur. On le voit ensuite tirer--plus ou moins habilement

d’ailleurs--sur la corde, pour constater si l’opinion est suffisamment

enferrée et si l’on peut espérer la ramener à soi. Puis soudain, dès que

les événements semblent lui redonner l’avantage, avec une effronterie

sans exemple, il essaie de tout ravoir d’un seul coup et il proclame

tranquillement qu’il ne s’est jamais associé au vœu du Reichstag en

faveur de la paix sans annexions.

Sans doute objectera-t-on qu’il ne fit preuve, à cet instant, que d’un

assez médiocre sens des possibilités, car l’opinion justement n’était

pas mûre pour cette reculade et il se trouva subitement avec elle dans

un écart trop accentué qui fut l’origine de toutes les complications par

où sa chute fut amenée. Mais il ne s’était trompé en somme que de

moment; il avait cru trop tôt apercevoir une opportunité qui devait

venir, à la faveur des événements, quelques mois plus tard. Son

discernement du possible avait fonctionné trop vite. Dans le fond, il

avait vu juste et reconnu d’emblée tout ce que l’Allemagne allait

pouvoir rogner sur ses promesses, tout le chemin qu’elle allait pouvoir

faire à reculons. Et en effet, sitôt que la Révolution russe eut

commencé à porter ses fruits de désordre et eut fait luire de nouvelles

perspectives, l’opinion allemande tout entière s’éveilla à l’apostasie;

elle comprit, avec plus ou moins de rapidité, mais avec un flair tout de

même merveilleusement vif, tout le champ qui s’ouvrait à son manque de

parole. Elle vit la marge qu’il y avait entre les assurances qu’elle

avait données et la situation que créaient les nouveaux événements, se

peupler de mille lignes voisines et successives qu’elle ne put se

retenir de réoccuper tour à tour; et tant elle passait naturellement de

l’une à l’autre, tant elle était à son affaire en les distinguant et en

les épousant l’une après l’autre, elle eut à peine la sensation de

quitter les positions qu’elle avait prises à la face du monde, les

intentions qu’elle avait solennellement déclarées. Je suis convaincu en

effet que la grosse majorité de l’opinion allemande n’est guère sensible

aujourd’hui à la différence qu’il y a entre la résolution de juillet

1917 et les clauses de la paix de Brest. Elle la devine bien, vaguement;

mais elle n’y voit rien d’anormal; elle ne voit pas le mur qu’elle a

sauté. Un monsieur von Kleist a pu dire tout tranquillement au Landtag

prussien: «Beaucoup qui, jusqu’ici, étaient partisans d’une paix de

renonciation, ont maintenant changé d’avis.» Quoi de plus simple? Quoi

de plus innocent? C’est le tissu même de l’esprit qui est ici si

profondément élastique qu’il revient tout seul, dès que l’événement le

lui permet, et sans se rompre jamais, à toutes les ambitions qu’il avait

été forcé de résigner.

Le peuple allemand tout entier est animé d’un seul et même mouvement

mental, d’un insensible glissement de la pensée, qui lui fait sans cesse

parcourir toute l’échelle des possibles. Rien ne peut arrêter son esprit

en un point, sinon les obstacles matériels, les empêchements

physiquement insurmontables. Aucune encoche sur la règle qu’il frôle ne

saurait lui imposer une limite définitive. Tout dépend de ce qui

surviendra; il est toujours prêt à «_hinüber_» ou «_hinausschreiten_».

Que la porte s’entr’ouvre seulement, contre laquelle il s’est buté, et

déjà il est de l’autre côté.

C’est un fait remarquable qu’en Allemagne une véritable opposition ne

puisse pas arriver à se former. Même quand plusieurs partis réussissent

à se grouper, comme en juillet 1917, la première chance imprévue qui

luit à l’horizon politique suffit pour désagréger leur bloc. Aucune idée

commune, aucun principe ne les lient; il n’y a pas pour eux de

conception générale qu’il faille envers et contre tout réaliser, pas de

stipulation morale minimum, aucune règle qui mérite d’être d’abord et à

tout prix sauvegardée. Ils sont ensemble contre le gouvernement parce

qu’ils ont cru ensemble reconnaître un chemin qu’il ne voyait pas, une

affaire à cueillir qu’il semblait ignorer. Mais que le même gouvernement

leur fasse comprendre qu’il est sur la voie d’une affaire meilleure et

qu’il en entr’ouvre seulement la perspective, plus rien ne subsiste

entre eux; ils ne trouvent plus la moindre idée qui puisse les maintenir

ensemble; le moindre bout de la ficelle qui les attachait a disparu[33].

[33] Comme je l’ai indiqué plus haut, le présent chapitre a été

composé, pour la plus grande partie, pendant l’été 1917; seule

l’histoire des concessions politiques de l’empereur date d’avril

1918. Malgré les événements formidables et que j’étais bien loin, je

l’avoue, de prévoir, qui se sont passés depuis, je ne pense pas

qu’il ait perdu toute vérité. Au contraire, si j’eusse attendu

jusqu’à maintenant pour l’écrire, peut-être eussé-je pu le fournir

d’exemples bien plus saisissants que ceux que j’ai allégués. Mais

j’espère que ces illustrations meilleures de mes remarques, dont

l’ordre des temps m’a seul interdit d’user, s’évoqueront

d’elles-mêmes dans la pensée de mes lecteurs et viendront y

remplacer automatiquement leurs équivalents moins heureux.

*

* *

Certes, pas plus que de sadisme, ce n’est de fanatisme que je songerai

jamais à accuser les Allemands. A part les quelques visionnaires du

pangermanisme, dont ce sont surtout les appétits qui font les

certitudes, qu’ils sont peu entêtés, qu’ils sont peu entichés! Qu’ils

ont le regard prompt et éducable! Avec quelle facilité ils se laissent

instruire! Qu’ils ont donc d’aptitude à la conversion! Leur foi varie

exactement avec les chances qu’ils pensent apercevoir. Leur _credo_ est

étroitement déterminé par les circonstances. Et cela, non pas par

scepticisme, ni par opportunisme conscients. Ils croient réellement, au

fur et à mesure, à toutes les doctrines qui correspondent à leur

avantage maximum. Ils adhèrent avec une sincérité positive à tous les

postulats qu’implique tour à tour leur action la plus efficace. Mais

jamais en eux aucune conviction ne précède la leçon des choses, ni ne

cherche à l’étouffer.

Qui oserait contester qu’ils soient capables, dans la pratique, du plus

noble acharnement? Tous les combattants savent avec quel courage ils se

font tuer sur leurs mitrailleuses. Mais, chose étrange, leur esprit n’a

pas la même vertu que leur volonté. Il ne se cramponne pas; il n’accepte

pas de périr avec ce qu’il a une fois conçu. Et c’est parce qu’il ne l’a

conçu que faiblement.

Les aspects moraux ne le frappent pas; ils sont sur lui sans morsure et

sans inscription; on sent qu’il les reçoit comme une plaque fatiguée,

voilée, qui «a vu le jour».

Il y a un mot pour lequel tout bon Allemand possède une secrète

dilection, qui est le plus bel éloge qu’il sache décerner et par le

constant et amoureux emploi duquel il trahit sa profonde inconsistance

morale, tout ce que sa conscience a d’invertébré. C’est le mot:

_anständig_[34].

[34] Raisonnable.

L’Allemand est «_ein anständiger Mann_»[35], c’est-à-dire un homme qui

comprend les choses, avec qui on peut causer, un homme dont l’esprit se

plie aux éventualités et à toutes les indications de la fortune, un

homme qu’aucune idée trop raide ni trop fixe m’embarrasse, un homme qui

ne souffre d’aucune répartition irrévocable de ses idées.

[35] Un homme raisonnable.

III

LA VÉRITÉ, C’EST TOUT CE QU’ON PEUT FAIRE CROIRE

Pas plus qu’entre le Bien et le Mal, l’Allemand n’aperçoit spontanément

de différence entre le Vrai et le Faux. On est plus ou moins

intelligent, on a plus ou moins d’esprit critique, on reçoit des

impressions plus ou moins fortes de la vérité. Mais en général quelque

chose vous avertit directement que telle proposition est juste et que

telle autre ne l’est pas, que telle idée est conforme à la réalité et

que telle autre n’y répond pas.

Pour l’Allemand, là encore tout est sur le même plan. Je ne parle pas de

son misérable asservissement à son journal ni des trésors de crédulité

qu’il dépense chaque jour en le lisant. Il ne serait pas très généreux

de lui faire un grief d’un aveuglement que nous partageons tous plus ou

moins, hélas! à l’heure actuelle et dont il faudrait faire des efforts

plus qu’humains pour se débarrasser complètement.

Mais il y a chez l’Allemand une sorte d’ignorance congénitale du vrai,

qui mérite d’être étudiée de près. Le vrai n’est pas pour lui une chose

dont le faux soit le contraire. Le vrai n’est rien d’indépendant des

esprits qui le présentent, ni de ceux qui le reçoivent; ce n’est pas une

qualité des idées en elles-mêmes. Le vrai, c’est ce qu’il est possible

de faire croire, c’est toute disposition d’objets ou de mots qui peut

donner à un spectateur ou à un lecteur l’impression de la vérité. Le

vrai, c’est tout ce qui peut être rendu vraisemblable.

* * * * *

L'Allemand · 第 5 / 13 段