Voilà ce que peut faire une seule case du cerveau restée vide. Cette

petite cloison qui sépare le compartiment du Bien de celui du Mal, par

sa seule absence, rend vaines toutes les autres qualités de l’esprit.

C’est comme un violon pourvu de toutes ses cordes, mais à qui manquerait

le chevalet: il ne rendra point de son. Il sera sans portée, sans

efficacité, sans influence sur les cœurs. Pas d’écho, pas d’appel à la

conscience générale; partant, pas de réponse, et cette solitude que nous

voyons. La nuit intérieure dont il souffre, l’Allemand la porte partout

avec lui; et elle se répand au dehors sur tout ce qu’il fait,

obscurcissant ses plus belles réussites.

*

* *

Si encore ce défaut en lui était bien uniquement un _défaut_! On

pourrait le plaindre, peut-être lui pardonner. En tous cas, cela ne le

mènerait jamais à faire le mal que d’une manière négative.

Mais hélas! à la place laissée vide par son incompétence morale, il y a

chez lui une compétence d’un autre genre, infiniment dangereuse. Au lieu

de penser les choses sous les deux catégories antithétiques de Bien et

de Mal, il les pense sous la catégorie unique du Possible. Il ne reste

pas sans s’interroger sur leur compte. De chacune il se demande:

«Peut-on la faire? Peut-on en venir à bout?» Son esprit glisse d’un

mouvement uniforme tout le long de l’échelle du possible, sans sentir de

différences; il arrive, sans être accroché, retenu, averti, à la hauteur

de tout, de n’importe quoi. Un peu plus loin, c’est la même chose

qu’ici, puisqu’on _peut_ y aller. _Ueber, hinaus_[26]; si je m’avance un

peu au delà du point où je suis, qu’y aura-t-il de changé? Rien, sinon

que j’aurai avancé, que je posséderai plus au lieu de posséder moins,

que j’aurai fait beaucoup au lieu d’avoir fait assez. Allons-y donc!

[26] Au delà, au dehors: particules continuelles employées en

allemand.

Comme il ne se représente pas le Bien et le Mal distinctement, il ne se

décide pas à croire qu’ils soient incommunicables. Il pense qu’on peut

faire pénétrer l’un dans l’autre, prolonger le Permis au sein du

Défendu, profiter des golfes que le Possible fait dans l’Interdit pour y

pousser une pointe. Il ne se résigne pas à laisser tranquille ce qui est

de l’autre côté de la barrière, pour la seule raison que c’est de

l’autre côté. Il faut qu’on lui démontre en plus que ce n’est pas

faisable; et si l’on échoue dans la démonstration, rien ne l’empêchera

de s’y atteler. Si lui-même arrive à la conviction qu’il y a seulement

une chance de l’enlever au possible pour le rendre réel, rien ne

l’arrêtera.

Entendons-nous bien: le souci de la morale n’est pas complètement exclu

de sa préoccupation. Mais voici sous quelle forme il reparaît: «Si je

fais ça, se demande notre homme, l’opinion l’acceptera-t-elle, le cri ne

sera-t-il pas trop grand, ne s’élèvera-t-il pas au point de compromettre

ma réussite, trouverai-je les explications suffisantes pour apaiser la

rumeur publique?» Il tient donc compte du caractère plus ou moins

prohibé de l’entreprise qu’il projette, mais dans la mesure seulement où

elle est rendue par là plus ou moins réalisable.

Si ce calcul était chez lui pleinement conscient, nous serions en

présence d’une mentalité bien connue, depuis longtemps définie, qu’on

peut appeler la mentalité machiavélique. Mais ce n’est pas tout à fait

ça. Même si la _Machtpolitik_[27] a été appliquée par Bismarck avec une

parfaite délibération, même si elle a trouvé plus tard ses théoriciens,

qui l’ont formulée jusque dans ses plus petits détails, elle est restée

dans la masse allemande plutôt à l’état d’instinct que de proposition.

C’est par tempérament, naïvement, que l’homme du commun envisage toute

chose sous l’angle pragmatique. Il est fait ainsi. Il ne se rend même

pas compte de ce que son point de vue a d’exceptionnel. Il est persuadé

que tous les autres y sont comme lui placés, mais qu’ils font seulement

plus de manières, qu’ils manquent de franchise et de simplicité.

[27] Politique de la force.

Prenez l’Allemand à tel instant que vous voudrez: comme il y a des gens

qui sont toujours à houspiller les filles, vous le trouverez à coup sûr

en train de tâtonner sur les frontières de la morale, de chercher les

endroits faibles, de peser les interdictions, de calculer les

résistances et d’essayer de les tourner. Son esprit est comme liquide:

abandonné à lui-même, il découvre les moindres pentes et coule toujours

au plus bas. Quand il s’arrête à mi-chemin, on peut être sûr que c’est

contre un obstacle sérieux, et qui ne vient pas de lui.

Mais cet obstacle même, dans un cas donné, on n’a jamais de garantie

qu’il se rencontrera. Le possible est une catégorie vertigineuse. A la

question: «Peut-on faire cela?» il n’y a presque jamais lieu de

répondre: non. Il y a toujours un angle sous lequel un acte quelconque

est possible. Si donc de tout acte on se borne à se demander s’il est

possible, on trouvera toujours qu’il l’est en effet.

De là vient l’extrême difficulté, quand on accuse l’Allemand d’un crime

précis, même s’il est invraisemblable, de dire: «Il n’a pas fait ça!»

Pour qu’il l’ait fait, il n’y a pas besoin de lui supposer une cruauté

particulière, quelque irrésistible violence intérieure, quelque sadisme

monstrueux. Il suffit que l’acte en question lui soit apparu un jour

comme possible; il suffit qu’il ait découvert un aspect sous lequel il

se présentait comme mûr et bon à cueillir. Et qui peut affirmer que cet

aspect, pour des yeux qui cherchent, n’existe pas?

C’est pourquoi, bien que je sente dans ce qu’on attribue aux Allemands

beaucoup d’exagération et de broderie, mis en face d’une abomination

particulière dont on leur fait honneur, je n’oserai jamais dire qu’elle

est controuvée.

*

* *

C’est aussi que je les ai vus à l’œuvre. Je ne sais comment décrire

l’impression d’étouffement, d’écrasement progressif que j’avais en

captivité; je les sentais sans cesse entièrement sur mon dos; pas

d’intervalle entre eux et moi. Et en effet, en face de leurs

prisonniers, ils se demandent seulement: «Comment en tirer le meilleur

parti possible? Par quel réactif les traiter pour en faire sortir le

maximum d’utilité?» Ils savent bien qu’il y a une réglementation

internationale qui pose certaines limites à leur pouvoir sur eux. Et ils

en tiendront compte dans la mesure où ils prévoient que les infractions

risqueraient de transpirer et de faire scandale. Mais jamais cette ligne

ne leur apparaîtra comme méritant en soi d’être respectée. Au contraire,

ils ne seront occupés qu’à découvrir les points où on peut la franchir

sans être aperçu.

De là d’abord des différences considérables dans leur façon de traiter

les diverses catégories de prisonniers. A ceux qu’ils ont sentis privés

de tout secours, comme les Russes, les Serbes, les Roumains, ils ont

tout de suite tout demandé. Ils n’ont même pas conçu qu’il pût y avoir

aucune borne aux exigences qu’ils élevaient sur eux. Ils leur ont

réclamé leur travail, leur santé, leur vie. Puisque c’était possible de

les avoir! Je n’entre pas dans le détail des tortures incroyables qu’ils

leur ont fait subir. Pour les embrasser toutes d’un seul coup, il aurait

fallu en voir le résultat. Il aurait fallu voir les Russes qu’ils

retiraient de derrière le front français, après en avoir extrait tout le

travail qui y était contenu. Il aurait fallu voir ces ombres, s’appuyant

au mur pour marcher, ces visages de plomb, ces regards consumés,

disparus de l’autre côté des yeux, et, quand on les déshabillait pour la

visite du médecin, ces squelettes, tout préparés, qu’on devinait

nettoyés déjà sous la peau, tout de suite bons pour l’amphithéâtre. Je

n’oublierai jamais cette épouvante. Des gens râclés, grattés jusqu’à la

moelle, sucés par tous les bouts et qu’il n’y avait plus qu’à jeter. On

sentait qu’aucune pitié, aucun scrupule n’avaient empêché les bourreaux

de pousser cette exploitation jusqu’au bout. La pente de la possibilité

avait été plus forte que toutes les réflexions: ils avaient glissé tout

naturellement, et, si j’ose dire, sans penser à mal, jusqu’au bas.

Avec les Français, qui résistaient, qui les tenaient en respect

(exactement comme sur le front) et qu’ils devinaient mieux protégés par

leur gouvernement, l’attitude des Allemands était plus respectueuse. Ils

ne renonçaient pas pourtant à obtenir ce qui pouvait être obtenu. Même

empêchée, leur prétention gardait toute sa force. On ne peut imaginer à

quelle multiplicité d’usages ils nous découvraient propres. D’abord ils

se servaient de nous pour encourager l’enthousiasme guerrier de leur

peuple. Chaque train de prisonniers, au moins au début, faisait des

zigzags interminables à travers l’Allemagne pour passer par le plus

grand nombre de villes possible; il s’arrêtait longuement, non seulement

dans les gares, mais en pleine voie, à tous les endroits où quelqu’un

pouvait en voir le contenu. Nous sommes restés ainsi une bonne heure sur

un pont, au-dessus d’une rue de Dresde où la foule s’était assemblée, et

ce n’est que lorsque, repue du spectacle, elle s’est dispersée

d’elle-même que nous sommes repartis.

Un deuxième avantage qu’ils tiraient de nous, c’était, bien entendu,

notre travail. Les sous-officiers cependant, de par un accord réciproque

entre les gouvernements, étaient dispensés de fournir le leur. Qu’à cela

ne tienne! «Ce qu’on ne peut obtenir d’eux par la force, se

disaient-ils, voyons s’ils ne le donneraient pas par hasard _de bon

gré_.» Et pour faire naître ce bon gré, ils ne manquaient pas de moyens.

Il s’agissait de nous inspirer le désir d’aller travailler, hors du

camp, dans les _Kommandos_[28]. Eh bien! ils organisaient une petite

persécution pour nous rendre la vie du camp intenable: ils nous

mettaient d’abord dans une baraque spéciale, où le couchage était plus

mauvais qu’ailleurs; ils nous faisaient faire trois heures d’exercice

par jour sous prétexte d’hygiène, ils fermaient l’eau dans notre

baraque, pour nous obliger à aller nous laver dehors; ils nous faisaient

stationner en hiver dans la neige, pendant des heures; ils nous

confiaient des fonctions humiliantes, comme celle d’empêcher les Serbes

et les Russes de venir manger les restes que nos camarades leur

faisaient passer. Et ils nous continuaient ces petits témoignages de

bienveillance jusqu’à ce qu’ils eussent obtenu des _volontaires_. Je

prie de constater qu’à chacune de ces mesures il y avait toujours une

raison suffisante qui permettait de sauver les apparences. Ainsi l’on ne

risquait rien du côté des neutres: si par hasard l’idée nous fût venue

de réclamer auprès d’eux, jamais nous n’eussions pu faire la preuve que

nous étions intentionnellement molestés. Et voilà comment on s’arrange

pour gagner sur le prisonnier un peu plus qu’il ne rapporterait

naturellement. D’ailleurs, si nos chefs immédiats se relâchaient par

moments dans l’exercice de cette fructueuse tyrannie, ils étaient bien

vite rappelés à leur devoir par quelque circulaire de Berlin, qui leur

démontrait, avec chiffres à l’appui, et non sans reproche, que le

«rendement» de leur camp était un des plus faibles, et qu’il fallait à

tout prix l’augmenter à nouveau.

[28] Détachement de travailleurs.

Le troisième service que les Allemands croyaient possible de nous

demander, c’était--oserai-je le dire?--notre propagande. Leur calcul sur

ce point était surtout clair dans les premiers temps de notre arrivée au

camp, avant que nous n’eussions fait connaissance les uns avec les

autres. Ils s’étaient mis dans la tête qu’il leur fallait se concilier

nos esprits pour opérer, plus tard, par notre moyen, la conversion de la

France. De là le groupe des mesures dites libérales: telles que l’octroi

d’un théâtre, d’une chapelle, etc. Et de peur que nous ne comprissions

pas tout seuls le prix exceptionnel de ces faveurs et la générosité

d’âme dont elles témoignaient, ils nous les faisaient sentir dans de

petits discours et nous enjoignaient de raconter notre bonheur dans nos

lettres et de répandre plus tard dans nos foyers, dans nos villages,

l’admiration pour l’Allemagne et pour sa magnanimité. Quand les

sanitaires ont été sur le point de repartir en France, pour les préparer

à leur mission et pour leur faire un bon moral, ils ont eu l’idée de

leur faire d’abord un bon physique: ils les ont mis dans une baraque où

il y avait de vrais lits, et ils leur ont octroyé une double ration de

viande tous les jours.--Je n’ai d’ailleurs jamais rien vu de plus

comique que la déception de nos gens quand, au bout d’un certain temps,

ils ont compris que nous n’étions pas utilisables pour la propagande.

Leur découragement a été d’autant plus pitoyable qu’ils n’ont jamais

soupçonné les raisons qui nous rendaient rebelles à l’œuvre humanitaire

et de haute culture qu’ils avaient rêvé de nous confier: ils en ont été

réduits à incriminer notre «mauvaise volonté» et l’entêtement de notre

haine, ne voyant pas que cette haine, ils l’avaient créée eux-mêmes de

toutes pièces, et avec une industrie qui, pour être inconsciente, n’en

touchait pas moins au génie.

Car voilà où leur croyance à l’indéfinie possibilité des choses les

perd. Comme ils sont persuadés qu’une chose n’en empêche pas une autre,

ils croient qu’on peut demander _à la fois_ au même individu des

services opposés. Entre deux «actions» également possibles, ils ne

voient jamais de contradiction et ils les entreprennent résolument de

front. C’est ainsi que, malgré les vues qu’ils avaient sur nous comme

missionnaires de la culture, ils ne renonçaient pas à retirer de nous un

quatrième avantage: ils nous prenaient comme instruments pour modifier

le sort de leurs prisonniers en France. Et comme ils le supposaient

mauvais, pour y introduire une amélioration, ils rendaient le nôtre

aussi exécrable que possible. Ainsi, d’une part, ils nous offraient un

théâtre, mais de l’autre ils nous envoyaient en «représailles». Pourquoi

pas? Puisque les deux choses étaient possibles, pourquoi ne pas les

essayer l’une et l’autre, et en même temps? Il y avait des moments où ce

conflit entre les exigences qu’ils faisaient peser à la fois sur nous

devenait franchement réjouissant. Les mêmes hommes à qui l’on avait

recours comme acteurs pour notre petite scène, on eût bien voulu les

avoir aussi comme travailleurs. Au bout d’un certain temps, la tentation

devint trop forte: on en commanda quelques-uns de corvée, tout en leur

laissant «toute liberté» de rester membres de la troupe théâtrale. Les

besoins augmentant, la réquisition devint plus importante. On n’avait

vraiment pas l’intention de tuer le théâtre. Et l’on fut tout étonné,

quand on s’aperçut un jour qu’on l’avait étouffé. On conserva pourtant

la salle et les décors, pour les montrer aux neutres, quand il en

viendrait.

Peut-être vous semble-t-il qu’il est impossible d’obtenir d’un

prisonnier plus que n’en voici obtenu. Peut-être trouvez-vous

l’exploitation que je viens de décrire absolument radicale. C’est que

vous manquez d’imagination. Voici quelques encore petites opérations

qu’on peut effectuer sur lui. On peut lui racheter pour 15 pfennigs la

portion de pain que les règlements internationaux obligent à lui donner,

et dont il n’a pas besoin, puisqu’il mange des biscuits. On peut lui

proposer de lui fournir des baquets d’eau chaude contre les baquets de

soupe qu’on ne peut pas faire autrement que de lui présenter et qu’il

laisse perdre, parce qu’il a le goût trop fin.

Mais ce sont encore là des échanges. Les Allemands voient des

possibilités au delà de l’échange. Ils font des calculs bien plus

savants. «Si l’on pouvait ravoir leurs restes: on en engraisserait des

cochons.» Un tonneau à l’entrée de chaque baraque, où il sera prescrit,

sous peine de punitions sévères, de venir jeter son «rabiot».--Mais les

Russes et les Serbes sont là qui assiègent les Français à l’heure des

repas. Ils ont faim!--Tant pis! Il faut les chasser. Un planton français

à chaque porte, pour interdire ce commerce abominable. Et s’il se laisse

fléchir, s’il ferme les yeux, de derrière la fenêtre du bureau, un bon

Allemand est là qui le guette et qui l’expédie en cellule.--Mais la faim

est une maîtresse terrible: elle pousse, en dépit de tout, ces

malheureux aux portes où peut-être, avec beaucoup de chance, ils

trouveront un fond de gamelle à nettoyer avec les doigts. Rien ne les

chasse!--Le lieutenant chef de camp descendra donc lui-même dans l’arène

et vous dispersera cette racaille à coups de cravache, courant comme un

fou après ceux qui s’échappent sans avoir été cinglés; il protégera en

personne son «rabiot», il assurera envers et contre tous la nourriture

de ses cochons, il «fera valoir» jusqu’au bout ses prisonniers, il

garantira le fonctionnement exhaustif de la grande _Verwertung_[29]

entreprise sur eux.

[29] Exploitation, mise en valeur.

Mais ce n’est pas encore tout. Au delà des choses qu’on peut demander,

il y a encore celles qu’on ne peut pas demander, mais qu’on voudrait

bien avoir tout de même. Et pourquoi ne pas essayer de les obtenir? N’y

a-t-il pas des moyens de faire comprendre, sans le dire, qu’on en a

besoin? Nous recevions du gouvernement français des biscuits, pour

compléter l’insuffisante ration de pain que les Allemands nous

donnaient. Ils arrivaient dans des caisses et on les entreposait dans

une «stalle». De temps en temps il s’en trouvait de moisis. On les

mettait à part, et ceux qu’on ne pouvait rendre mangeables en les

grattant passaient dans le poêle, où ils servaient à réchauffer la pièce

assez humide. Un jour, le prisonnier qui dirigeait le service des

biscuits est appelé par le commandant:

--Vous faites du feu à la stalle 2?

--Oui, mon commandant.

--Eh bien! je regrette: mais je suis obligé de vous retirer

l’autorisation d’en faire.

--Mais, mon commandant, nous ne brûlons pas de charbon. Nous nous

servons de débris de planches et de biscuits moisis.

--Justement, justement; je ne puis vous permettre cela.

--Mais, mon commandant, puis-je vous demander pourquoi?

--C’est trop dangereux. Vous pourriez mettre le feu aux caisses.

C’était au mois de janvier 1917. Il faisait un froid terrible. Au bout

de quelques jours, les prisonniers qui travaillaient à la manutention

des caisses, n’y pouvant plus tenir, abandonnèrent le travail. Le

directeur du service revint donc courageusement à la charge. Mais quand

il se présenta à la _Kommandantur_[30], au lieu d’être introduit auprès

du commandant, il fut reçu par un civil, dont le rôle dans le camp

n’était pas très bien défini, mais à qui l’autorité militaire

abandonnait en général les affaires diplomatiques. Grande cordialité.

Cigarettes.

[30] Bureau du commandant.

--Je suis persuadé, dit cet homme, qu’il ne serait pas très difficile de

trouver un terrain d’entente entre M. le commandant et vous. Avec un peu

d’habileté, vous obtiendriez fort bien l’autorisation de faire du feu.

C’est surtout une question de combustible, voyez-vous.

Et se penchant vers lui, il ajouta à mi-voix, en lui mettant la main sur

l’épaule:

--Vous êtes trop intelligent pour ne pas comprendre ce qu’on désire de

vous.

Lesté de ces bonnes paroles, le prisonnier revint au camp en

réfléchissant. Heureusement, nous étions tous entraînés, par les

nombreuses occasions que nous avions eues de nous y livrer, à la lecture

de la pensée allemande. Notre camarade comprit en un éclair de quoi il

s’agissait: le commandant voulait nos biscuits moisis; il leur avait

découvert sans doute quelque emploi merveilleux et il ne pouvait pas

résister à la tentation de nous les soutirer. Mais comme il n’osait tout

de même pas formuler sa demande, il avait trouvé cette manière perfide

et naïve d’amorcer l’affaire et de nous mettre sur la voie de ses

désirs. Nous eûmes bientôt la preuve que notre camarade avait deviné

juste. Il n’eut pas plutôt offert de livrer les biscuits moisis, que

l’autorisation de brûler du bois dans le poêle lui fut rendue.

Rien, me semble-t-il, ne rend mieux sensible que cette petite anecdote

la marche naturelle de la pensée d’un Allemand. Elle va, elle descend,

elle gagne de proche en proche, et jamais rien ne l’avertit: «Il

vaudrait mieux ne pas faire ça! Il serait plus propre de t’en abstenir.

Même dans ton propre intérêt, quand ce ne serait que pour sauvegarder ta

dignité.» Sa dignité, ce n’est jamais pour lui une raison à elle seule

suffisante de ne pas faire une chose; il pense toujours qu’il pourra la

réparer après coup, si vraiment elle a été endommagée au cours de

l’opération; il s’imagine qu’il trouvera des formules pour la rétablir

aux yeux du monde, et qu’à défaut des actes les mots lui permettront

toujours de se faire un front serein. En attendant, il ne résiste pas à

cette pauvre idée d’avare: «C’est dommage de laisser perdre ça! Ce

serait dommage de laisser passer cette petite occasion de «faire du

_boni_».

*

* *

«Ne gaspiller aucune possibilité. Ne rien omettre de ce qui peut être

tenté.» N’est-ce pas le principe même de toute la politique allemande?

N’est-ce pas l’origine de tous les succès militaires et de tous les

échecs diplomatiques dont les Allemands peuvent se vanter depuis le

début de la guerre?

L’invasion de la Belgique, vue dans le plan psychologique, je veux dire

telle qu’elle s’est passée dans l’âme de l’Allemand, ce n’est pas une

scélératesse délibérée, un crime à la hauteur duquel il a dû se hausser

par une résolution tragique. Elle lui a été beaucoup plus facile et

beaucoup plus naturelle. Elle n’a été qu’un cas privilégié de son

incessant débordement sur les choses, sur les êtres, sur le monde. Et

qu’avait donc aussi ce petit pays à être si mal défendu et à offrir de

si grandes possibilités? Pourquoi donc ouvrait-il la route de Paris? Qui

donc se fût empêché de profiter de sa faiblesse? Comment un honnête

Allemand, fidèle à son génie et aux indications de sa conscience--oui,

il faut risquer le mot,--aurait-il supporté de laisser inculte,

infertile à jamais, un terrain qui promettait de si merveilleux

produits?

Depuis la Belgique, l’Allemand n’a pas cessé de se répandre de la même

façon sur tout ce qu’il pouvait atteindre. Partout où il y avait à

prendre, il a pris. Partout où il a flairé du possible, il l’a grignoté,

quelles qu’en dussent être les conséquences. Si puissante qu’ait été sa

conduite de la guerre, sa _Kriegsführung_, il faut remarquer qu’elle

manque de ligne. Pas de grand dessein à la Napoléon, pas de plan réalisé

envers et contre tous. Excepté devant Verdun, il ne s’entête pas contre

les obstacles. Mais il guette les endroits faibles, et les enfonce, les

places à prendre et s’y installe, les points sur lesquels on est sûr à

l’avance d’être le plus fort, et il y triomphe. Campagnes de Russie, de

Serbie, de Roumanie, de Russie à nouveau: quel lien y a-t-il entre

elles, sinon qu’elles sont toutes des applications d’un même principe,

même pas, d’un même instinct: celui de l’empiètement maximum, de la mise

en valeur complète des occasions?

Tout le génie d’un Hindenburg ne se ramènerait-il pas par hasard à

savoir infailliblement reconnaître les points sur lesquels une occasion

est en train de se former? Je trouve, pour ma part, qu’il y manque cet

élément dominateur, emprunté à la morale ou, si l’on veut, imité de la

morale, qui peut seul achever le grand capitaine: la prévoyance, le

sacrifice des petits résultats, la poursuite d’un même but à travers les

incidents qui le masquent et les tentations qui le traversent,

l’insistance inflexible sur le point qui a été reconnu du premier coup

comme devant amener la solution finale; en d’autres termes encore, la

préférence délibérée et définitive de son propre dessein aux conditions

que peuvent créer passagèrement les circonstances.

Quoi qu’il en soit, ce flair de ce qui peut être entrepris, même s’il

n’est pas autre chose qu’un instinct élémentaire et sans grandeur, a

mené les Allemands à Bruxelles, à Varsovie, à Belgrade, à Bukarest et à

Riga. Peut-être a-t-il été favorisé dans bien des cas par l’insouciance

des Alliés. Mais c’est tout de même lui qui est la source de toutes les

victoires allemandes.

L'Allemand · 第 4 / 13 段