Une si grave inertie de la sensibilité ne peut manquer d’avoir ses

répercussions sur l’intelligence. L’indifférence du cœur entraîne chez

l’Allemand une inaptitude à saisir les différences entre les idées, un

affaiblissement du sens des valeurs. L’uniformité de sa substance

reparaît partout; elle empêche, elle empâte en lui le discernement.

Tout esprit normal a deux versants. Ses idées se disposent sur deux

pentes opposées, celle du Bien et celle du Mal, celle du Vrai et celle

du Faux, celle du Beau et celle du Laid. Bien entendu, il peut y avoir

des erreurs, principalement pour les idées qui naissent près de la

crête; il arrive qu’on les place sur le côté qu’il ne faudrait pas;

n’importe qui peut prendre le Mal pour le Bien, le Faux pour le Vrai; il

y a même des gens qui intervertissent complètement ces valeurs et qui,

d’un bout à l’autre de leur vie, se trompent en les employant; il y a

des esprits faux. Mais enfin tous distinguent, tous démêlent, séparent,

répartissent.

Chez l’Allemand seul, il semble que la ligne de partage des eaux

n’existe pas. C’est un esprit plan. Les idées qui y germent ne sont pas

opposées. Sériées, graduées, ordonnées, tant qu’on voudra. Mais entre

elles ne se glisse pas ce trait sinueux qu’on voit sur les cartes

subtilement diviser les terres voisines et rejeter les ruisseaux

qu’elles sécrètent vers des vallées différentes. L’Allemand sait qu’il y

a un Vrai et un Faux, un Bien et un Mal; mais il n’en sent pas le

relief. Comme tout le monde, il rattache à ces notions les faits qu’il

trouve dans son expérience, les inspirations qui lui viennent. Mais

c’est à tâtons; et simplement pour faire comme les autres. Jamais la

distinction ne jaillit en lui d’une source vive et naturelle; jamais il

ne la prononce du premier coup; jamais il n’a ce cri de l’homme sûr de

son fait, sûr de son droit, à qui une ligne de déplacement vers la

gauche ou vers la droite donne aussitôt des impatiences; rien ne

l’avertit directement de la justice ou de la justesse d’une chose; il

faut qu’il les détermine; son cœur, ses sens ne lui parlent pas de ça;

il n’a pas de nerfs non plus pour ça.

*

* *

Et d’abord mille détails de sa conduite nous le montrent impuissant à

reconnaître le Bien du Mal. Entre ce qu’on doit et ce qu’on ne doit pas

faire, entre ce qu’indiquent le devoir ou même simplement les

convenances et ce dont il vaut mieux s’abstenir, pas de démarcation pour

lui; il passe de l’un à l’autre sans s’en apercevoir, véritablement sans

malice.

Les gens qui nous arrêtèrent, mon camarade P... et moi, dans notre

tentative d’évasion, nous témoignèrent tout de suite une presque

cordiale indulgence. Ils nous menèrent tout droit dans un café, nous

offrirent de quoi nous réconforter, causèrent aimablement avec nous,

nous demandèrent des détails sur notre plan de fuite, s’émerveillèrent

bonnement de la façon, excellente à les en croire, dont il était

combiné, enfin s’apitoyèrent sincèrement sur notre sort.

--Mangez donc, nous disaient-ils. Vous en avez si grand besoin! Vous

devez être si fatigués!

Pas la plus petite trace d’animosité dans leurs propos; au contraire une

espère d’admiration, et même de sympathie. Comme pour s’excuser de

l’obligation où ils s’étaient trouvés de nous mettre la main au collet,

ils constataient avec une grosse lourdeur fataliste:

--_Das ist Krieg!_[14]

[14] «C’est la guerre!»

Mais tout à coup le _Kreissekretär_[15], qui avait le premier donné le

ton de la bienveillance, se leva:

[15] Secrétaire de district.

--Vous savez lire l’allemand? me demanda-t-il.

Et attrapant le journal du jour, il l’ouvrit à la «Dernière Heure»:

--Tenez, lisez, dit-il en me le tendant.

(C’était le soir du 5 août 1915.) Je lus en caractères gras:

«_Warschau ist gefallen!_»[16]

[16] «Varsovie est tombée!»

--Tournez la page, me dit-il.

Et je lus encore:

«_Ivangorod ist gefallen!_»[17]

[17] «Ivangorod est tombé!»

--_Glauben Sie das?_[18] me demanda-t-il.

[18] «Croyez-vous cela?»

Et comme je l’assurais que je n’avais aucune raison d’en douter, sachant

fort bien, dans les journaux allemands, démêler le vrai du faux, il

éclata d’un rire pesant, que ses compagnons aussitôt imitèrent; et se

tapant mutuellement sur les cuisses, ils commencèrent à se congratuler

entre eux:

--Ha! Ha! L’Allemagne est grande! Elle a des réserves innombrables,

hein? Fritz! Et il faut bien croire qu’elle a plus de soldats qu’il ne

lui en faut, puisque de solides gaillards comme nous, hein? Konrad, sont

encore ici!

Ils n’avaient pas dessein, je crois, de nous faire de la peine. Tout ce

qui avait précédé et tout ce qui suivit exclut cette hypothèse. Ils

auraient dû deviner pourtant le coup que ces nouvelles, et leur joie,

nous portaient, surtout dans l’état d’épuisement physique où nous

étions. Mais non! ils ne voyaient rien; ils ne comprenaient pas que pour

être vraiment généreux, il eût fallu qu’ils s’abstinssent de cette

manifestation-là aussi, comme ils s’étaient abstenus de nous frapper et

de nous injurier. Leur attitude continuait de leur paraître à eux-mêmes

homogène; ils ne distinguaient pas le contraste qu’elle contenait; ils

avaient passé la ligne sans la remarquer.

* * * * *

Je me rappelle encore une sentinelle géante de la garde saxonne, en face

de qui je suis resté une matinée tout entière, dans une maison

abandonnée d’un village désert où l’on nous avait envoyés ensemble en

corvée. Il faisait froid. C’était dans les débuts de la guerre. Ce grand

garçon, à figure rouge, aux oreilles décollées, me racontait sa

campagne. Il avait été jusqu’à Rethel. Et il me décrivait avec une

admiration profonde tout ce qu’il avait vu:

--Il y avait une épicerie, dans la grand’rue, vous connaissez? non, où

on trouvait tout ce qu’on voulait. Et les Françaises étaient bien

gentilles pour nous. Le vin coûtait tant le litre. Le croyez-vous?

Est-ce possible? Est-ce que c’est si bon marché chez vous? Et alors il y

avait des bateaux sur le canal, vous connaissez? non, tout chargés de

blé. Alors on les a tous fait brûler!

Je regardais ses larges yeux bêtes, pareils à ceux d’un veau; comme il

était trop grand pour la chambre, sa baïonnette s’accrochait sans cesse

au plafond, et il rentrait gauchement les épaules pour la dégager. Et

interminablement, avec toujours ce même geste, d’une voix basse et

confuse, cramponné à ses souvenirs, il continuait de me décrire mon pays

tel qu’il l’avait vu, et souillé. Et je lisais sur son visage une si

irrémédiable absence de soupçon du mal qu’il me faisait que c’en était

désarmant. Si je l’avais averti tout à coup qu’il me donnait sur les

nerfs, je suis certain qu’il m’eût fait des excuses et qu’il n’eût plus

su comment se tenir devant moi. Mais voilà! il ne se doutait de rien.

* * * * *

Non seulement l’Allemand vous offense sans le vouloir et par simple

ignorance des contours, des frontières de la bienséance, mais encore il

s’offense lui-même. Il ne perd pas une occasion de vous montrer ce que

d’autres cachent, de vous raconter ses mésaventures et ses hontes.

Au camp, quand un officier était ivre, son premier soin était de venir

se faire voir aux prisonniers et d’exécuter devant eux toutes les

sottises de son répertoire. J’ai vu le commandant de mon camp, un homme

âgé, gros et court (c’était, paraît-il, un grand industriel), défiler,

pour la fête du roi de Saxe, entre deux haies de prisonniers réjouis,

dans un état de parfaite ébriété; il roulait comme un tonneau d’un bord

à l’autre de l’allée et ne se protégeait qu’à grand’peine, en

s’accrochant de loin en loin aux arbres, contre l’écroulement définitif.

Je l’ai vu l’année suivante, ponctuellement à la même date, se

présenter, comme à un rendez-vous, dans le même état, devant ses

prisonniers et venir jouer aux boules avec eux.

* * * * *

Un lieutenant, le jour de Noël, monte sur la scène de notre petit

théâtre, et se frappant à grands coups la poitrine, commence en français

un discours:

--Mes amis, vous le voyez, je suis venu au milieu de vous, en ce soir de

fête, et sans armes... sans armes...

* * * * *

Un major bavarois arrive un soir à l’hôpital, les yeux flambants, se

tenant à peine debout. Il appelle l’infirmier français:

--Est-ce que vous ne remarquez pas que j’ai quelque chose de drôle

aujourd’hui?

--Mais non, monsieur le major?

--Mais si, mais si! Vous ne savez pas ce que c’est? Non? Eh! bien, c’est

aujourd’hui l’anniversaire de la mort de ma mère. J’oublie!

* * * * *

J’ai montré tout à l’heure comment ils affichaient leurs victoires, sans

penser à vous donner du chagrin. Mais leurs défaites les taquinent

aussi; ils ont besoin d’en faire le récit, et principalement à ceux-là

mêmes de qui ils les ont reçues. Combien de sentinelles ai-je vues, à

qui nous ne demandions rien, nous poursuivre dans tous les coins pour

nous raconter la belle, la magnifique pile qu’ils avaient remportée à la

Fère-Champenoise! C’était dans les débuts. Nous ne comprenions pas

encore beaucoup d’allemand. Mais les gestes étaient d’une éloquence

suffisante. Ils suggéraient les masses énormes de l’artillerie

française, leur feu écrasant, et la fuite éperdue des Allemands. «_Es

war tüchtig da!_»[19] concluait l’un des narrateurs, avec une sorte de

satisfaction pareille à celle du devoir accompli. Si l’on fût venu lui

dire qu’il eût mieux fait de ne pas étaler de tels souvenirs devant un

ennemi, il eût certainement ouvert de grands yeux:--Pourquoi donc?

[19] «C’était fameux là-bas!»

*

* *

Si vous voulez voir un Allemand dans l’embarras, observez-le quand il

est obligé de porter un jugement moral. Que les circonstances lui

demandent de se prononcer, de dire simplement si tel acte est bon ou

mauvais: le voilà dans la plus cruelle perplexité. On sent son malaise à

distance. C’est que sa conscience ne lui dit rien; aucune indication

n’en surgit. Il en est réduit à raisonner d’après ce qu’il sait, d’après

ce qu’on lui a appris, d’après ce qu’il voit que les autres estiment ou

condamnent.

De là, presque toujours, une certaine oscillation, un va-et-vient

d’amplitude variable entre les pôles opposés de l’appréciation. D’abord

une certaine générosité, des concessions au point de vue de

l’adversaire, une liberté apparente dans la façon d’estimer sa conduite,

une certaine bonne grâce à oublier qu’il est lui-même partie. L’Allemand

reconnaît plus facilement que nous qu’il est possible qu’il n’ait pas

raison. On en verra des exemples tout à l’heure.

Mais c’est surtout parce qu’il a tellement peur de se tromper! En face

d’une conception morale bien définie, d’une couleur bien nette donnée

aux choses, d’un point de vue fixe, il commence toujours par se sentir

déconcerté. Et son premier mouvement est de céder à cet être

extraordinaire qui a l’air si sûr de ce qu’il avance. Rien ne l’intimide

comme quelqu’un qui ne bronche pas. Si tout de même c’était cet autre

qui tenait le bon bout!

Mais en général, à défaut d’autre avertissement, notre homme reçoit

bientôt celui de son intérêt, qu’il allait oublier. Il se sent

brusquement rappelé, tiré en arrière. Aussitôt une grande embardée en

sens inverse; un changement complet de vision et de procédés. Ce n’est

plus un jugement, d’ailleurs, qu’il porte; il y renonce, il envoie tout

promener; c’est trop difficile pour lui. Il agit simplement, comme son

génie, là-dessus presque infaillible, lui enseigne qu’il faut agir. Et

s’il est absolument nécessaire de doubler son acte d’un commentaire

moral, d’une justification, eh bien! il en chargera un _fachmann_[20].

Il doit bien y en avoir pour ça. N’y en a-t-il pas pour tout? Il lui

donnera les matériaux et le laissera se débrouiller. Ce qu’il trouvera

sera toujours bien assez bon! Pour l’importance que ça a!

[20] Un spécialiste.

Il y avait au camp une corvée dite de «paillassons». Les prisonniers y

fabriquaient de petits coussins en paille dont ils n’avaient jamais pu

deviner l’usage. Un jour, un soupçon leur vint que c’était pour servir,

dans les caissons d’artillerie, de tampons entre les obus. Avaient-ils

tort ou raison? Je n’en sais rien. Toujours est-il qu’ils refusèrent de

continuer le travail, prétextant qu’il avait un but militaire. Le

commandant les fit tous rassembler--comme on pense, ils n’étaient pas

sans inquiétude en allant au rendez-vous--et il les félicita. Il leur

dit, en substance, qu’ils étaient de braves gens, que c’était en effet

leur devoir de refuser un travail qui pouvait être utile à leurs ennemis

et qu’on ne manquerait pas en France de les récompenser pour leur

conduite quand elle serait connue. Nos gens, qui s’étaient attendus au

tonnerre et à la foudre, revinrent stupéfaits, ravis, fiers d’eux-mêmes

et presque attendris par tant de générosité.

Le lendemain, le commandant les convoqua à nouveau et leur dit:

--Vous avez très bien agi. Mais vous vous êtes trompés. Ce n’est pas

pour l’armée que vous travaillez. Les paillassons que vous fabriquez

servent à empêcher les chevaux de glisser sur la glace. On les leur fixe

sous le pied de la façon que voici.

Et prenant un paillasson et un fer à cheval qu’il avait fait apporter,

il leur démontra par l’expérience les affinités indiscutables des deux

objets.

--D’ailleurs, ajouta-t-il, nous n’employons les paillassons que nous

devons à votre industrie que pour les chevaux de l’intérieur, et même

spécialement pour les chevaux appartenant aux civils et accomplissant

des besognes civiles. Vous voyez donc que vous n’avez rien à craindre.

On ne pourra vous faire en France aucun reproche à ce sujet. C’est

pourquoi vous reprendrez le travail demain matin à huit heures.

Le lendemain, il y eut les convaincus et les non convaincus. Le groupe

formé par ces derniers était encore assez important: ils ne se rendirent

pas à la corvée. Le commandant leur fit savoir que s’ils ne suivaient

pas immédiatement l’exemple de leurs camarades plus intelligents, ils

s’exposaient à de sévères punitions. Quelques-uns cédèrent encore. Mais

il resta un petit noyau d’irréductibles.

Le commandant se rendit alors en personne, avec les officiers du camp,

dans une baraque où l’on introduisit les coupables. On ferma

soigneusement les portes. Et là commença une scène que personne n’a vue.

Mais ce n’était pas nécessaire. Car on pouvait l’entendre de loin. Le

commandant donna l’ordre aux sentinelles de frapper. Les coups de crosse

se mirent à pleuvoir. Les officiers n’avaient que leur cravache, mais

elle leur suffisait; leur travail n’était pas le moins bien exécuté. On

prétend même que le commandant trouvant que ses hommes y allaient avec

trop de ménagements, leur criait de toutes ses forces: «A la tête! A la

tête!» Les hurlements des victimes faisaient frémir dans tout le camp

les autres prisonniers que l’on avait au préalable enfermés dans leurs

baraques et à qui la honte, l’indignation et la rage donnaient de

véritables nausées.

Il y eut encore quelques réfractaires qui ne retournèrent pas au travail

le lendemain. Mais c’était parce qu’on avait dû les transporter à

l’infirmerie[21].

[21] Pour être tout à fait exact et pour éviter le classique démenti

que je vois poindre à l’horizon, dont je m’offrirais, si l’on

voulait, à rédiger moi-même, les termes, tant je les devine bien:

«Il est absolument inexact qu’aucun Français ait été frappé dans les

circonstances que..., etc.»--je dirai que la corvée était composée

de Russes et de Français, que les discours du début s’adressaient

aux uns comme aux autres, mais que la schlague ne fut appliquée

qu’aux Russes. Je ne me rappelle pas très exactement les moyens qui

furent employés pour réduire les Français. Je crois cependant que

l’on compta seulement sur l’exemple du traitement infligé à leurs

camarades, pour les ramener à la raison.

Je ne vois rien à objecter à la conduite de cette brute, sinon qu’il

aurait bien dû commencer par là où il a fini. Une volée de coups de

crosse, c’est un point de vue, c’est clair, c’est cohérent; à tout le

moins c’est sincère. Mais je ne peux lui pardonner son indécision du

début, ni cette générosité dont il a voulu se donner l’avantage, et qui

n’était rien de plus que le reflet de son embarras.

* * * * *

Je serais injuste pourtant si je laissais pénétrer trop profondément

dans les esprits l’impression que peut produire cette anecdote et si je

prétendais insinuer que toutes les concessions que fait l’Allemagne au

point de vue de l’adversaire, sont toujours uniquement apparentes et

toujours suivies de réactions aussi brutales. Il y a une certaine

chevalerie allemande que l’on méconnaît trop souvent et dont j’ai eu

personnellement à me louer. L’Allemand aime dans certains cas à bien

traiter son ennemi; il l’estime quand il est courageux et il le lui dit;

il lui laisse volontiers son épée. Quand sont arrivés au camp les

premiers prisonniers de Verdun, le _feldwebel-leutnant_ qui devait les

recevoir nous a déclaré à l’avance solennellement qu’il les considérait

comme des «héros». Sur le champ de bataille même, il est fréquent de

voir un officier venir féliciter les prisonniers, les remercier presque

de s’être bien battus. Il leur fera d’ailleurs de même de violents

reproches, s’il juge que leur résistance a été insuffisante.

Il n’y a aucune raison de soupçonner la sincérité de ces manifestations.

Mais n’y sentez-vous pas tout de même je ne sais quelle application?

Pour ma part, je ne puis m’empêcher d’y reconnaître, sous une nouvelle

forme, le même manque de spontanéité morale que nous avons déjà noté.

Ces gens qui vous décernent des «satisfecit» quand on ne leur demande

rien, on sent qu’ils ont _appris_ ce qui est bien et ce qui est mal et

qu’ils veulent montrer qu’ils le savent, prouver qu’aucune circonstance

n’est capable de le leur faire oublier. S’ils mettent si soigneusement à

part le souci de leur intérêt, n’est-ce pas pour qu’on admire leur

indépendance d’esprit et que l’on se persuade de la pureté absolue de

leurs jugements éthiques? Comme toujours quand on n’est pas sûr de soi,

ils font les compétents, ils clignent de l’œil, ils opinent, ils

parlent. Si leur conscience était réellement aussi prompte qu’ils

veulent le faire croire, ils n’en afficheraient pas les décisions avec

tant d’insistance.

* * * * *

A un évadé repris, le chef de camp demande pourquoi il s’est échappé:

--Parce que c’était mon devoir! s’entend-il répondre.

Le lendemain, il réunit tous les prisonniers et leur tient un discours:

--Cet homme a dit qu’il avait fait son devoir en s’évadant. Je déclare

hautement que je l’approuve. Je suis obligé de le punir. Mais j’estime

sa conduite. Si le malheur voulait que je fusse prisonnier en France, je

n’aurais pas de repos que je n’eusse réussi à m’échapper.

Oui, mais s’il était repris et qu’il prétextât le même «Parce que

c’était mon devoir», je lui prédis un beaucoup moins grand succès que

celui auquel il s’attendrait peut-être. Je crois entendre le Français

qui le tiendrait sous sa patte lui répondre par le souverain: «Tu m’dis

ça à moi?» qui laisse si peu de place à la conversation et termine de

façon si décisive toutes les controverses spéculatives.

Étroitesse d’esprit de notre part? Peut-être un peu. Mais surtout

certitude de notre fait, inébranlable aplomb de nos jugements. Nous

savons depuis longtemps ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ce qui

est louable et ce qui est répréhensible, ce qui est devoir et ce qui est

crime. Nous n’avons plus besoin de parler de ça; nous pouvons même

l’oublier; et quand une forte passion, comme est en ce moment la haine

de l’Allemand, nous pousse, il se peut que nous passions dans la

pratique par-dessus ces distinctions (nous ne sommes pas plus saints que

les autres). Mais elles restent en nous, elles existent pour nous; nous

les retrouverons quand nous voudrons.

L’Allemand, au contraire, a besoin d’y penser sans cesse, comme à une

leçon difficile, et qu’il faut remâcher si l’on ne veut pas qu’elle

s’échappe. Il reste irrémédiablement écolier en morale.

* * * * *

L’écolier sait, mais il ne voit pas lui-même, il ne trouve pas. Et de

fait, en morale, l’Allemand ne trouve pas. Si, malgré ses efforts

militaires, il n’a pas pu décider la guerre en sa faveur, amener la

fameuse _Entscheidung_[22], la raison la plus profonde en doit peut-être

être cherchée dans son incapacité à frapper les imaginations par des

propositions morales, simples et claires. Quelle force n’eût pas été la

sienne, s’il eût su jeter dans le monde des formules aussi

impressionnantes que celles que l’Entente a mises en circulation!

[22] Décision.

Mais encore une fois, pour ce genre de choses, il est impuissant; pour

employer une expression bien allemande, «_er versagt_»[23]; il dit non,

il «cale», ses facultés le laissent en plan. N’est-il pas curieux de

constater que, depuis le début de la guerre, il n’a pas encore su

trouver un terrain propre où faire pousser des conceptions à lui,

marquées au sceau de son originalité, mais qu’au contraire il s’est

toujours laissé entraîner par l’adversaire sur son terrain? Il conteste,

il dément, il rectifie. Mais la matière même de la dispute, ce n’est pas

lui qui la fournit. Il se débat contre les jugements sous lesquels on

prétend l’écraser; mais il n’en dépose pas de contraires.

[23] Mot à mot: il refuse.

Ou s’il condamne à son tour, s’il prend l’offensive dans le domaine

moral, c’est en imitant exactement les démarches et les procédés de ceux

qui l’attaquent. Il y eut le cas _Lusitania_. Comme riposte, il crée le

cas _Baralong_. Il retourne tout simplement les injures, les accusations

qu’il reçoit, comme au début on relançait les grenades avant qu’elles

n’eussent éclaté. Nulle part je ne découvre de valeur qu’il ait lui-même

fixée, dont il puisse revendiquer à bon droit la paternité. Il ne sait

pas orner tout seul sa cause, lui mettre ces petits agréments de morale

qui la rendraient séduisante et sympathique. Dans le même temps que nous

produisions dans le monde le Droit, la Justice, la Civilisation, le

Principe des Nationalités, le Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes,

et finalement la Société des Nations, il ne trouvait à lancer que la

timide idée de la Liberté des Mers, dont il était trop évident à

première vue que son intérêt le plus égoïste la lui avait seul inspirée.

Il n’est pas sans s’apercevoir de son infériorité sur ce point, et il

fait des efforts désespérés pour y remédier. Mais je suis certain que le

poids le plus lourd qu’il sente à l’heure actuelle peser sur lui, c’est

bien moins celui des armées de l’Entente que celui de tous ces jugements

qu’elle a tournés contre lui, braqués sur lui comme des canons, et

auxquels il ne peut pas répondre. L’horrible impression d’impuissance

que nous avons eue au début de l’invasion, en face de ses mitrailleuses

et de son artillerie innombrables, il l’éprouve à son tour en face de

nos condamnations si décisives, si simples, si immédiates, qu’elles se

sont automatiquement imposées au monde entier. Il se sent muet, comme

nous l’étions quand il nous bombardait. Il «tient», mais c’est tout ce

qu’il peut faire. Et déjà, je pense que la question se pose pour lui de

savoir si dans ce domaine il pourra «tenir» jusqu’au bout.

Ah! qu’il a bien fait de mettre la main sur tant de territoires! Quelle

grande prudence c’était! Comme son instinct l’a bien averti! Car ainsi

au moins il a une réponse; il peut dire: «Vous avez peut-être raison.

Mais moi j’ai ça, que je vous ai pris.»

Et encore, il n’est pas sûr du tout que la riposte soit décisive. Déjà

il se trouble, il s’intimide, il n’ose plus trop se servir de cet

argument matériel qu’il a entre les mains. On lui a tant de fois répété

qu’il ne connaissait rien aux choses du droit et de la justice, et il

sent tellement bien que c’est vrai, qu’il ne se hasarde plus que

craintivement à faire état de ses avantages; il ne fait plus à la

«_Kriegskarte_»[24] que des allusions furtives et comme honteuses. On le

sent très nettement refoulé, comme tassé, et progressivement bloqué par

une force supérieure, contre laquelle il n’arrive pas à se défendre

efficacement, n’en comprenant pas la nature. L’opinion adverse dessine

autour de lui un cercle qui va se rétrécissant tous les jours et sous la

menace duquel il sera bientôt peut-être obligé de déposer les armes[25].

[24] Carte de guerre.

[25] Écrit en 1917.

* * * * *

L'Allemand · 第 3 / 13 段