Pas du tout. Un peu plus voûté que de coutume sous le poids de l’injure,
d’un ton mélancolique et résigné, en traînant un peu sur les syllabes,
comme un qui constate qu’il n’a pas de chance, notre homme répond
simplement en français:
--Ça fait la troisième fois depuis ce matin qu’on me traite de c..!
* * * * *
Un incroyable manque de crête: voilà ce que je crois apercevoir d’abord
chez l’Allemand, voilà ce qui me paraît être vraiment au principe de son
caractère. Dans l’ensemble, ces gens-là ne sont aucunement susceptibles;
ils n’ont pas d’impatiences, rien jamais ne les démange. Parfois, comme
dans le cas du petit vieux, cette bonasserie peut devenir touchante,
ressembler même à de la générosité et au pardon des injures. Mais on
aurait tort de l’admirer et de s’y fier comme à une vertu positive; on
risquerait de graves mécomptes. Pour la bien comprendre, il n’y faut pas
voir autre chose que la faiblesse du premier fonds, que le défaut de
réalité psychologique dont souffre l’âme allemande. C’est un trou; pas
autre chose.
Et ne faut-il pas «avoir un trou» pour soutenir aussi mal que le font
les Allemands leur propre situation, l’avantage que leur donnent les
événements?
Un de mes camarades, de son métier libraire, s’était donné comme
architecte, sortant de l’École des Beaux-Arts de Paris. Il jouissait, à
ce titre d’un prestige extraordinaire. On lui avait octroyé un bureau,
où il faisait à peu près ce qu’il voulait; on venait le consulter, on
l’appelait: _Herr Baumeister!_[4] En un mot, il trônait. Un jour,
l’architecte allemand lui demande qu’elles seraient, à son avis, les
conditions de paix de la France.
[4] «Monsieur l’architecte.»
--Il nous faut, répondit-il sans se troubler, l’Alsace-Lorraine et cent
milliards.
--Cent milliards! Vous vous trompez, vous voulez dire sans doute: cinq
milliards.
--J’ai dit: cent milliards.
--Mais c’est terrible, c’est terrible!
Et l’Allemand d’aller raconter à tous ses amis que la France demande
l’Alsace-Lorraine et cent milliards pour faire la paix. L’un après
l’autre, ils vinrent chercher confirmation de la nouvelle auprès de mon
camarade. «C’était, me racontait celui-ci, comme si j’avais eu vraiment
les pleins pouvoirs du gouvernement français pour traiter. Ils
défilaient tous devant ma table:
--Est-ce vrai que la France demande cent milliards? interrogeaient-ils.
--Parfaitement, cent milliards!
--Mais c’est affreux! Jamais nous ne pourrons avoir la paix à ces
conditions-là. Jamais nos gouvernants n’y consentiront.
Et ils s’en allaient les épaules basses, désespérés.»
Il faut noter que c’était un moment de leur plus haute fortune.
S’ils eussent _senti_ vraiment ce qu’ils étaient, s’ils l’eussent été
par enthousiasme et par inspiration, si la passion les eût le moins du
monde soulevés, croyez-vous qu’ils se fussent laissés intimider par le
verdict qu’un vulgaire prisonnier osait rendre contre eux et qu’ils
eussent été prendre un seul instant en considération les exigences d’un
tel plénipotentiaire? Mais l’assurance même de mon camarade était
quelque chose de trop fort pour eux, ils étaient trop mal alimentés pour
y faire face; aucun appel à leur cœur ne leur fournissait la défense, la
contestation, la riposte qui eussent été nécessaires. Leurs sentiments
les laissaient misérablement en panne.
Et il en était ainsi à chaque fois qu’il leur fallait nous affronter.
Ils n’avaient même pas de quoi se tenir à la hauteur des situations
qu’ils créaient eux-mêmes. La sensation dont j’ai peut-être le plus
souffert en captivité est celle de l’incohérence. Et jamais je ne l’ai
éprouvée plus forte qu’au moment des premières «représailles». On nous
avait avertis solennellement que les Français infligeaient aux
prisonniers allemands du Kameroun d’horribles traitements, qu’ils les
faisaient garder par des cannibales, si bien que plusieurs de ces
malheureux avaient été tout simplement croqués par leurs sentinelles;
que pour mettre un terme à ces actes de sauvagerie sans précédent, le
gouvernement allemand se voyait obligé de prendre contre nous des
contre-mesures (_Gegenmassregeln_) et qu’en conséquence nous allions
être envoyés dans les marais de Poméranie ou du Hanovre, où nous
travaillerions enfoncés jusqu’à mi-corps dans une boue pestilentielle.
Le sous-officier, chef de notre baraque, nous avait déjà fait ses
condoléances et ses adieux, car il ne pensait pas qu’aucun de nous en
pût revenir vivant. Ce début promettait. Mais, le jour du départ arrivé,
quand la colonne fut sur le point de sortir du camp, on la fit arrêter
et un officier nous adressa en français le petit compliment que voici:
«Amis Français, nous avons été très contents de vous posséder jusqu’ici,
nous n’avons absolument rien à vous reprocher, et nous regrettons
beaucoup que les agissements de votre gouvernement nous obligent à nous
séparer de vous. Mais rassurez-vous; dans le camp où l’on vous emmène,
vous serez aussi bien traités qu’ici; je peux vous assurer que vous
n’aurez à vous plaindre de rien. Et dans quelques mois vous nous
reviendrez, gais et bien portants, tout heureux de votre voyage.»
Je ne garantis pas l’exactitude absolue des termes; mais tel était bien
le sens général du langage qui nous fut tenu. J’avoue qu’il me parut
assez comique, et déjà, avant d’arriver à la gare, je commençais à ne
plus bien comprendre où j’étais ni comment tout cela pouvait diable
s’enchaîner. Mais ce fut bien autre chose quand nous eûmes pris le
train. Dans les faubourgs ouvriers de Dresde et de Leipzig, que nous
traversâmes, des femmes étaient aux fenêtres et elles nous envoyaient
des baisers au passage. Je le dis parce que je l’ai vu. Je me souviens
que je me prenais la tête entre les mains, en proie aux plus amères, aux
plus épuisantes questions: Qu’était donc tout ceci? Que me voulaient
donc ces imbéciles? N’auraient-ils pas pu au moins choisir? Si nous
étions en guerre, pourquoi ne pas y rester? S’ils me voulaient du mal,
que ne m’en faisaient-ils du fond de l’âme? J’aurais voulu toucher au
moins la haine qui les poussait contre moi. Puisque enfin ils s’étaient
déclarés, pourquoi leur cœur ne suivait-il pas? Je ne me contentais pas
de leurs foudres, j’appelais en même temps leur rage et leur exécration.
Pour me sentir à l’aise, je ne pouvais absolument pas m’en passer. Je
n’étais pas encore assez instruit pour deviner que dans leur cœur, même
au moment où ils me condamnaient soi-disant à mort, il n’y avait rien.
Je ne savais pas voir qu’ils étaient incapables de nourrir de colère
véritable, sentie, la décision qu’ils avaient prise. Je n’osais pas
reconnaître la misère inouïe de leur vengeance ni le vide dégoûtant où
leur cruauté prenait naissance.
Il faut corriger ce que j’avançais tout à l’heure: ce dont j’ai
peut-être le plus souffert en Allemagne, c’est du manque de
haine,--j’entends de haine spontanée, naturelle. Il m’a frappé déjà sur
le champ de bataille. Comme on nous emmenait prisonniers vers
l’intérieur des lignes, d’une troupe qui faisait la pause au bord d’un
bois, se détachèrent pour nous voir passer quelques hommes, des jeunes
pour la plupart, presque tous imberbes, certains avec des figures de
jeunes filles:
--_Die Schweine!_[5] dit l’un d’eux tout doucement, et l’on sentait dans
sa voix combien il était peu convaincu de cette injure, et qu’il la
répétait tout simplement, avec scrupule et fidélité, telle qu’il l’avait
apprise, comme un mot d’ordre, comme un renseignement reçu de ses
supérieurs. Il y croyait; et c’était tout. Mais s’il eût fallu la
trouver lui-même...
[5] Les cochons!
Et depuis, j’ai pu souffrir mille vexations: mais jamais--ou plutôt une
seule fois peut-être--je n’ai senti la douche de la haine sur moi. Que
les humanitaires prennent bien garde ici! Qu’ils n’aillent pas utiliser
cet aveu pour conclure à la fraternité spontanée entre ennemis. Aucune
déduction ne pourrait être plus inexacte. Les «postes[6] qui nous
emmenaient en corvée étaient bien loin de déborder d’attendrissement et
d’amour pour nous. Simplement ils avaient le cœur vacant. Leur petite
baïonnette leur battant les jambes, leur tartine de pain noir beurrée de
saindoux dans la cartouchière, leur calot rond sur la tête, ils allaient
_fromm und stark_, marchant à nos côtés de leur pas solide et docile,
vers la carrière ou la route en réfection qu’on leur avait désignée. Ils
écoutaient nos conversations, ils prenaient part à nos plaisanteries,
ils maudissaient avec nous les «Gros», _die Dicken_, les riches, qui ont
fait cette guerre pour s’engraisser encore davantage. Rien en eux à cet
instant ne leur parlait contre nous. Mais il ne fallait pas que
«Chocolat», le feldwebel chargé de la surveillance des corvées, parût
tout à coup à l’horizon sur son cheval pie. Quel branle-bas aussitôt!
Comme ils avaient tôt fait de bondir en avant et de hurler contre nous,
et de prendre le numéro de celui qui n’avait pas compris leur rugissant
_Hände aus den Taschen!_[7] Et voilà où je commençais à souffrir. Car
encore une fois, pour mon bien-être intérieur, il eût fallu que
j’entendisse toute cette rage sortir vraiment d’eux-mêmes; il eût fallu
que je sentisse leur âme même la cracher. Oui, peut-être leur eussé-je
pardonné, peut-être eussé-je entrevu une réconciliation possible avec
eux dans l’avenir, s’ils me fussent tombés dessus «pour de bon» à cet
instant. Car alors j’eusse deviné en eux des hommes, au lieu que je
n’avais affaire qu’à des pantoufles.
[6] _Posten_: sentinelles.
[7] «Les mains hors des poches!»
Pas bien étonnant qu’ils aient montré si peu de fureur contre nous,
quand on les voit si peu exaltés par la perspective de se battre. Je
sais bien que dans aucun pays aucun homme ne désire, ne peut sincèrement
désirer--surtout après quatre ans de guerre--d’être envoyé sur le front.
Mais je doute qu’en aucun pays aucun homme ose étaler, surtout devant
des ennemis prisonniers, une aussi complète absence de passion
belliqueuse que l’Allemand. A cet égard il est vraiment stupéfiant
d’impudeur. Je n’aime pas qu’on «crâne». Mais je ne vois pas non plus la
nécessité de laisser n’importe quel regard, surtout celui de notre
ennemi, pénétrer jusqu’aux hésitations secrètes de notre courage,
jusqu’à la lâcheté de la bête en nous. Or, il n’y avait pas dans le camp
une sentinelle désignée pour le front, qui n’accourût aussitôt nous
exposer sa détresse, ses terreurs, et nous faire part de son intention
de se rendre à la première occasion favorable. Beaucoup nous demandaient
de petits certificats attestant qu’ils s’étaient toujours bien conduits
à notre égard, pour les montrer dès leur capture et échapper ainsi aux
mauvais traitements. J’ai signé pour ma part au moins un de ces
témoignages de satisfaction et j’en ai vu octroyer plusieurs par mes
camarades. Rien n’était plus comique que l’allure penaude du malheureux
en quête de signatures, que les regards qu’il jetait à droite et à
gauche, en suivant l’allée de la baraque, dévisageant les prisonniers, à
la recherche des bonnes figures; et quand il pensait en avoir trouvé
une, rien n’était plus attendrissant et plus éhonté que la façon dont il
expliquait son désir: «Moi, tout de suite: _Kamerad_», faisait-il en
esquissant le geste bien connu. Et il prenait son papier à la main,
indiquant comment il comptait s’en faire un talisman.
Il y avait un vieux _landsturmmann_ qui accompagnait chaque jour la même
corvée. Il se croyait solidement embusqué, quand un jour il se vit
subitement déclaré _felddienstfähig_[8]. Sa désolation, son angoisse
dépassèrent tout ce que nous avions vu jusque-là. A tous ceux qui
l’approchaient, qu’ils comprissent ou non l’allemand, il racontait:
[8] Apte au service en campagne.
--Et puis, vous savez, je vais aller au front. A mon âge! Avec quatre
enfants! Si ce n’est pas honteux!
--_Front nixt gut!_ lui disaient en rigolant des prisonniers de Verdun
qui travaillaient sous sa surveillance.
--_Nixt gut!_ répétait-il d’un air consterné, d’un pauvre visage tout
décomposé par la peur.
Mais enfin on lui suggéra le moyen de s’en tirer au meilleur marché.
Très obligeamment, les Français lui expliquèrent comment il devrait s’y
prendre pour effectuer sa capitulation avec le minimum de risques; ils
lui indiquèrent l’heure la plus propice, les circonstances
atmosphériques à choisir; ils lui enseignèrent les appels qu’il aurait à
lancer, les gestes qu’il aurait à faire, pour ne pas être accueilli trop
brusquement par ses sauveurs. Comme on peut penser, ces leçons de
désertion les amusaient au plus haut point et ils poussèrent la chose
aussi loin qu’ils purent; ils surent persuader le vieux que, pour être
sûr de n’oublier, le moment venu, aucun détail, il était bon qu’il
s’exerçât à l’avance, et ils organisèrent, dans l’atelier où ils étaient
seuls avec lui, de véritables répétitions. On vit le malheureux se
dépouiller de ses cartouchières, poser son fusil dans un coin et
s’avancer, les mains hautes, à la rencontre des prisonniers, qui, tapis
derrière des sacs, faisaient semblant de le tenir en joue.
Bien entendu, il n’entre pas un instant dans mon esprit d’accuser
l’Allemand de lâcheté positive, effective. Qu’il soit un admirable
soldat, il faudrait être de bien mauvaise foi pour le contester; et ce
serait faire injure à nos combattants eux-mêmes que de suspecter le
courage de l’ennemi auquel ils ont affaire. Je suis convaincu que la
plupart des désertions, dont nous avons vu les préparatifs, n’ont pas eu
lieu: une fois sur le front, l’homme se sera trouvé certainement placé
dans des circonstances où son premier dessein lui sera à lui-même apparu
comme un rêve. Mais aussi je n’ai rien voulu prouver de plus, par les
précédentes anecdotes, que le manque complet de spontanéité héroïque
chez l’Allemand. On se tromperait à fond si l’on concluait de ses
exploits à son caractère, de ses prodigieuses réussites militaires à
quelque goût inné chez lui pour la bataille et pour le risque. A la
place de l’enthousiasme qu’on lui suppose, là encore il n’y a rien. Pas
de naturelle _Begeisterung_[9], c’est-à-dire qu’il n’est empli ni
transporté par aucun «esprit» et qu’il ignore absolument la rage de
périr ou de vaincre.
[9] Enthousiasme.
Pour bien comprendre ce point, il faut l’avoir vu au combat. Qu’il
ressemble donc peu à cette brute furieuse, à cet animal de proie qu’on
se représente d’habitude! Je garde, de l’attaque que j’ai eu à
supporter, le souvenir non pas d’une ruée sauvage, mais d’une puissante
opération mécanique. J’ai été englouti méthodiquement, comme on voit
disparaître une pièce de bois dans la gueule impassible de certaines
machines. Mais les hommes qui composaient cette machine, les hommes qui
marchaient, tiraient, tombaient, je n’ai senti chez eux aucun transport,
aucune colère bien définis. Ils avançaient simplement, portés, régis par
un mouvement colossal et régulier. Ils tuaient là où il fallait tuer,
ils prenaient là où il fallait prendre. Nulle part ils n’étaient
entraînés par aucune fureur individuelle. Ils avaient l’air parfaitement
«désintéressés». Je me rappelle surtout le dernier assaut qu’ils nous
donnèrent, à la nuit déjà tombée, avec l’accompagnement de leurs trompes
rudimentaires, d’où ne s’échappaient que deux ou trois sons rauques et
maladroits, semblables aux appels de bergers préhistoriques. Il y avait
dans les cris dont ils s’excitaient vers nous quelque chose de tellement
indifférent! Je les devinais à la fois terribles et si peu convaincus.
Ils allaient, ils marchaient encore un peu contre cet ennemi déjà
piétiné que nous étions, pendant cette demi-heure qui restait avant la
soupe et qu’il ne fallait pas laisser inemployée. «Hourra!» criaient-ils
d’une voix fatiguée, c’est-à-dire: «Encore ça pour finir la journée,
pour en être quittes avec le devoir!» Pour beaucoup c’était la mort qui
était embusquée dans cette étroite demi-heure. Mais même cette
perspective ne suffisait pas à les mettre hors de leurs gonds. Même la
mort entrait pour eux en équivalence avec la vie.
Leur premier mot aux prisonniers qu’ils venaient de faire était
toujours:
--_Krieg nixt gut!_[10]
[10] «Guerre, pas bon!»
Et ils ajoutaient pour eux-mêmes avec un grand soupir:
--_Wenn es nur alles wäre!_[11]
[11] «Si seulement c’était tout! Si seulement c’était fini!»
(Je parle du mois d’août 1914.)
Voilà ce qui résume tous les sentiments dont ils étaient capables, les
seuls dont ils fussent animés en se précipitant sur nous. Voilà le
maximum de la passion chez eux, voilà la passion toute pure, telle
qu’elle les gonflait au moment de l’action, au moment même où leur bras
se faisait assassin.
Qu’on ne pense pas que, par tout ce que je dis là, je veuille le moins
du monde introduire l’idée de leur innocence, ni prévenir les esprits en
leur faveur. Bien au contraire, ce qui nourrit mon indignation et mon
ressentiment contre les Allemands, c’est qu’ils aient pu commettre
toutes les abominations du combat avec si peu de haine au cœur. Nous, au
moins, quelque chose d’affreux, mais de sacré, nous transformait jusqu’à
la racine, ramenait pêle-mêle du fond de nous-mêmes de la rage, de
l’insulte, du désespoir, je ne sais quelle frénésie vengeresse. Si nous
étions criminels, au moins l’étions-nous tout entiers. Mais eux, ils se
contentaient d’être «_fromm und stark_». Ça leur suffisait. «Pieux et
solides», bien bâtis de partout, l’âme aussi peu excessive que le corps,
de la santé et un grand vide intérieur: voilà comment ils s’avançaient
sur nous et voilà comment ils se présentent, quand on vient les trouver
dans leur ingénuité primitive, à leur état le plus naturel. L’Allemand,
c’est d’abord quelqu’un à qui «c’est égal» et qu’une insuffisante
détermination psychologique rend capable à la fois de tout supporter et
de tout faire.
*
* *
Une nature. Qui me montrera chez lui une nature? Je l’avoue, à défaut de
bons, je voudrais lui trouver au moins de mauvais penchants; je voudrais
entendre raconter de son enfance des traits bien noirs, quelque chose
qui témoigne d’une perversité vraiment originelle. Je voudrais que ses
parents aient eu tout de suite à se plaindre de lui: «Mon pauvre
monsieur, si vous saviez quel monstre c’est!» Mais non; je n’apprends de
ses débuts dans la vie rien que de louable et d’indifférent. Il
promettait déjà, il promettait tout ce qu’on voulait.
Le seul rudiment positif de caractère que je puisse apercevoir en lui,
c’est non pas de la cruauté, mais une certaine brutalité, une façon trop
brusque de faire les choses. Mais cela est à peine psychologique. Il ne
faut y voir que l’explosion de cette force toute physique qui le
remplit, que la détente de son corps trop bien portant, que l’effet
d’une trop robuste constitution. Il se décharge à coups de poing du
trop-plein de santé qui le gêne; c’est un dérivatif hygiénique, où l’âme
n’a presque aucune part.
Un jour, de sournois interprètes russes avaient été signaler à la
sentinelle un de leurs camarades qui, disaient-ils, ne se lavait qu’à
des intervalles par trop imposants. L’Allemand vint, empoigna le Russe
par sa veste, comme on prend un chat par la peau du dos, le traîna
jusqu’au lavabo, d’une grande gifle de la main droite fit voler au
diable sa casquette, d’une grande tape de la main gauche le poussa sous
le robinet qu’il ouvrit tout grand sur sa tête, et de son poing
d’Hercule le maintint pendant cinq bonnes minutes sous le flot
purificateur. J’étais encore sensible à ce moment-là et cette petite
scène m’avait impressionné. Mais je comprends maintenant que l’Allemand
n’était inspiré dans toute cette affaire par aucune méchanceté profonde.
Il y avait en lui, à ce moment-là, deux choses: la conviction acquise,
apprise, que la propreté est un devoir, et un surplus d’énergie
musculaire, qui transformait en une râclée la leçon qu’il voulait
donner. Le rire même dont en général les bourreaux accompagnent ces
sortes de corrections, atteste, je crois, qu’ils n’y mettent aucune
malice et qu’ils seraient tout prêts, une fois l’opération finie, si la
victime y voulait seulement consentir, à s’en amuser franchement avec
elle[12].
[12] «_Es war bloss zum Spass!_ Ce n’était que pour rire!»
Et surtout à n’y plus penser.--Pour comprendre combien la brutalité des
Allemands est en eux chose peu consciente et de provenance
essentiellement physique, il faut voir avec quelle facilité ils oublient
le mal qu’ils vous ont fait. Là-dessus ils sont d’une générosité
incroyable. Ils peuvent vous briser de coups: dix minutes après, vous
les voyez revenir, gais et contents, sans aucun souvenir, sans aucune
pensée:
_Le ciel n’est pas plus pur que le fond de leur cœur._
Ils n’ont rien fait, rien vu, rien entendu; rien ne s’est passé, dont
leur mémoire ait gardé le moindre souvenir. Vous êtes copains comme
devant; vous auriez tort d’avoir plus de rancune qu’ils n’en ont. Vous
ne voudriez pourtant pas montrer un plus vilain caractère... Au besoin,
ils vous demanderont une cigarette.
Nous eûmes, pendant quelque temps, comme chef de baraque, un
sous-officier qui poussait jusqu’au sublime cette indulgence envers
lui-même. Il arrivait, le lundi matin, sombre, la voix rauque et presque
indistincte, râclé par la noce bestiale qu’il avait faite en permission.
Ce jour-là, il fallait éviter de tomber sous sa griffe, car il cherchait
une victime. Mais quand il l’avait trouvée et qu’il avait passé sur elle
sa fureur--un jour il jeta par terre un de mes camarades et le
piétina--les muscles soudainement détendus, il ne voyait plus aucune
raison de nous en vouloir, et c’était le moment qu’il choisissait en
général--car j’avais le malheur d’être son interprète--pour me faire ses
déclarations les plus conciliantes:
--_Hier sind wir weit von dem Schlachtfeld_, disait-il. _Wir müssen
unsere Feindschaft vergessen, wir müssen in Eintracht miteinander
leben_[13].
[13] «Ici, nous sommes loin du champ de bataille. Nous devons oublier
que nous sommes ennemis, nous devons vivre ensemble en bonne
intelligence.»
Je n’ai jamais vu d’apaisement si subit, ni si ridicule. On sentait
qu’il s’était vidé comme une bête d’une sorte de rancœur physique, qui
lui restait de la veille, et qu’il se trouvait maintenant rétabli dans
cet état de bonne respiration et de robuste indifférence où son âme
avait l’habitude de se tenir.
* * * * *
Je ne peux pas croire au sadisme des Allemands. Ils sont trop simples,
trop élémentaires pour trouver du goût dans la souffrance d’autrui. Ce
ne sont pas gens à se lécher de quoi que ce soit les lèvres; il n’y a
pas en eux de ces petits coins secrets où l’être vraiment pervers
déguste ses impressions; ils ne sont à aucun degré amateurs.
Même dans le mal qu’ils font, le «_fromm und stark_» suffit à donner
tout le contenu de leur cœur. Ils sont _stark_, ils sont de fer. Et
c’est pourquoi leur contact est rude et dangereux. C’est pourquoi l’on
fait bien de ne pas rester à portée de leur bras. On a raison de se
méfier d’eux, et tort de supposer des racines psychologiques à leur
brutalité.
Bien entendu, je ne songe pas un instant à nier qu’ils soient capables
de violences préméditées, intentionnelles; nous étudierons plus loin en
détail les étranges «devoirs de cruauté» qu’ils s’imposent. Mais la part
de la délibération et de la volonté est réservée jusqu’à nouvel ordre;
nous en sommes encore à l’Allemand primitif; nous le prenons encore tel
que la nature nous le livre.
Eh! bien, à cet âge de son développement, décidément, non, son âme ne
distille aucun venin spécifique; elle ne lui suggère aucune atrocité
directe, gratuite, dont elle seule ait à profiter; elle est sans
tentation et sans appétit. Elle reste d’une désespérante innocence. Ce
n’est pas elle qui s’exprime dans la grêle de coups qu’il fait de temps
en temps pleuvoir. A cet instant même, si vous pouviez pénétrer jusqu’à
elle, vous la trouveriez aussi neutre, aussi peu endiablée que jamais.
Même à cet instant, elle ne réussit pas à vaincre son informité
naturelle; elle reste en retard sur l’animal, moins vive, moins
dégourdie, moins décidée.
II
LA MORALE DU POSSIBLE