JACQUES RIVIÈRE
L’ALLEMAND
SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS
D’UN PRISONNIER DE GUERRE
Cinquième édition
PARIS
Librairie Gallimard
ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, rue de Grenelle (VIme)
DU MÊME AUTEUR
ÉTUDES (Baudelaire, Claudel, Gide, Ingres, Cézanne, Gauguin, etc.), aux
Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1912.
AIMÉE, roman, aux Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1922.
IL A ÉTÉ RÉIMPOSÉ ET TIRÉ A PART SUR PAPIER LAFUMA DE VOIRON PUR FIL AU
FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE SIX EXEMPLAIRES HORS COMMERCE
NUMÉROTÉS DE I A VI ET SOIXANTE-QUATRE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 64.
TOUS DROITS DE TRADUCTION ET DE REPRODUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES
PAYS, Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY GASTON GALLIMARD 1918.
PRÉFACE
POUR LA RÉIMPRESSION
Six ans ont passé depuis que ce livre a vu le jour. «S’il s’épuise, me
disais-je, et qu’il faille le réimprimer, je le reprendrai de fond en
comble; j’introduirai dans mon portrait de l’Allemand toutes les nuances
et tous les tempéraments que la passion d’abord m’a fait négliger; je
tâcherai d’y ramener la pulsation subtile et modérée de la vie;
j’échapperai cette fois définitivement à la mentalité de guerre, contre
laquelle je ne me suis que bien imparfaitement défendu en l’écrivant.»
Le moment est venu; j’ai relu mon livre, la plume à la main. Hélas! je
n’ai pu y changer que quelques mots.
Qu’est-ce à dire? Qu’il m’est apparu pertinent, parfait,
indiscutable?--Bien loin de là; ses lacunes, ses exagérations, les
préoccupations subjectives qui en compromettent la thèse, m’ont sauté
aux yeux avec plus d’évidence encore que je ne m’y attendais.
Mais, pour en entreprendre une refonte complète, il m’eût fallu
retrouver mon modèle. Je ne vois clair qu’au contact de la vie.
Déjà des traits nouveaux m’avaient été fournis par quelques Allemands
que j’avais rencontrés depuis la guerre,--certains bien difficiles à
faire tenir dans le cadre impitoyable que j’avais d’abord tracé. Mais
comment les intégrer dans la peinture d’une âme collective, dans un
portrait ethnique? Je les surprenais sur des individus: avais-je le
droit de les généraliser?
Il eût fallu me replonger dans la masse même du peuple allemand et me
laisser imprégner une seconde fois, avec la porosité nouvelle que je me
sentais, par l’ensemble de ses puissances, par les bonnes autant que par
les mauvaises. Les circonstances ne me l’ont pas permis.
Me voici donc obligé de rouvrir la carrière à mon livre sans l’avoir
sérieusement amendé.
Du moins puis-je exprimer l’insatisfaction qu’il me laisse et montrer
ses défauts les plus gênants.
Le ton d’abord, même s’il arrivait qu’il plût à quelques-uns, en est
inadmissible. Cette colère envers tout un peuple, cette façon de
parodier jusqu’à ses meilleures intentions, cet ironique assaut contre
ce qu’il peut avoir de véritable bénignité («Haïssables, parce que nous
ne haïssons pas», m’a répondu spirituellement Natorp dans un article du
_Kunstwart_ où mon livre était discuté), le jour systématiquement
comique, ou odieux sous lequel je fais apparaître ses moindres
démarches, en un mot le caractère satirique de ma peinture, outre qu’ils
ont cessé d’être à la mode, ont quelque chose de tendancieux qui peut
révolter et me faire prendre pour un pur calomniateur.
La guerre a laissé ici ses traces: ceux qui n’ont pas subi son
influence, ou qui l’ont secouée, s’en trouveront peut-être incommodés.
Pourtant l’intolérance, et même la fureur que respire mon livre, n’ont
pas une origine purement contingente et ne viennent pas uniquement de la
guerre. Je crois qu’il en faut chercher les racines dans quelque chose
de plus personnel et de plus profond: dans ma naissance, dans mon être
français. Comme on l’a noté, mon portrait de l’Allemand, c’est aussi un
portrait du Français; l’Allemand ici est peint tel que peut le voir (ou
plutôt tel que ne peut pas le voir) le Français,--dont apparaissent tous
les défauts, toute la nervosité, tous les dégoûts natifs, irraisonnés.
Il faut l’avouer franchement: c’est une relation qui est ici décrite,
bien plutôt qu’un objet, bien plutôt qu’un visage: on peut y voir
comment deux races manquent à se comprendre, ou du moins comment l’une
est par l’autre hérissée. Le sujet de mon livre c’est l’antagonisme
français-allemand.
Encore n’est-il saisi que sous sa forme la plus aiguë sans doute, mais
la plus fruste et la plus grossière. Je montre surtout le désaccord
entre deux rythmes nerveux.
Il est évident que j’exclus par là-même tout ce qui pourrait
m’apparaître si je réussissais à épouser celui de l’Allemand.
J’ai toujours manqué de patience: ou plutôt les efforts de mon esprit
ont toujours été dans une étroite dépendance de ma sensibilité: ou
secondés par elle, ou contrariés.
Il faut que j’aime, il faut que je désire pour bien apprendre et bien
entendre.
On ne sent pas, à la base de mon étude, une connaissance assez ancienne
et assez profonde de la littérature et de la pensée allemandes. Je n’y
suis pas entré avec assez de loisir. Je me suis heurté à quelques
textes, rencontrés par hasard, et je les ai utilisés pour mon
exaspération, plutôt que pour mon édification personnelles.
Qu’eussé-je vu, si j’eusse été plus distrait de moi-même et plus vacant?
Je ne puis l’imaginer que vaguement. La musique allemande (j’aime
passionnément Bach et Wagner) me met par instants en correspondance avec
ce monde inconnu: un monde où l’âme respire plus lentement, avec des
émotions plus physiques, et parmi d’énormes naïvetés. Une des
malhonnêtetés de mon livre est que je n’y ai point dit combien les
_Maîtres Chanteurs_, par exemple, avec tout leur pédantisme et toute
leur sentimentalité, me subjuguaient et me ravissaient,--jusqu’à la plus
candide extase.
Au fond ce livre est une aventure que j’ai courue: j’y ai poussé ma
chance jusqu’au bout, avec injustice, avec insolence. Il s’agissait pour
moi,--comme je reproche aux Allemands d’avoir voulu faire par la
guerre,--de me conquérir. Je discernais en moi, dans mes limbes, un
certain don contemplatif, une certaine pureté de regard, qui pouvaient
peut-être, pensais-je, devenir mon originalité. Pour les mieux saisir,
il me fallait un repoussoir: l’Allemand était là; je l’ai pris pour
exemple d’une pensée au contraire confuse et fléchie.
Ce que j’avais pu, par l’observation, lui arracher de torts en ce genre,
je l’ai étendu, dramatisé: je cherchais mes vertus à travers ses
défauts: pour faire les premières plus grandes, j’ai fait les seconds
plus gros.
Est-ce donc une caricature, à la fin, que j’ai tracée? Je ne sais pas;
je ne crois pas. Beaucoup de traits portent, j’en ai la sensation, et
sont à peine forcés. Mais ils ne sont pas assez nombreux: les quelques
idées que j’ai découvertes se sont comportées comme des phares, écrasant
tout détail de leur lumière, dévorant toutes les nuances du modèle. J’ai
trop simplifié.
Si le lecteur pourtant veut bien aborder mon livre, peut-être
réussira-t-il à s’intéresser au débat qu’il raconte, d’un esprit féroce
et vif, assoiffé d’évidence et d’inutilité, contre les forces mal
connues qui le menacent: il y verra peut-être un petit drame
d’actualité: la pensée pratique ne projette-t-elle pas de nos jours une
ombre immense et grandissante sur la pensée spéculative? Quelqu’un, dans
ce livre, entre, corps et âme, en révolte contre cet oppressant nuage.
A vrai dire, c’est comme arbitre surtout que je convie ici le lecteur.
Je n’ai pas l’intention de lui faire approuver de force toutes mes
démarches: Je sais que certains coups que je porte ne sont pas francs:
qu’il les distingue et qu’il les répudie.
Mais qu’il veuille bien aussi se rendre attentif à ce que ma fureur peut
soulever de valable et de pertinent. C’est dans de tels combats, malgré
tout, où il y va de la vie, qu’un peu de vérité a chance de se faire
jour. Comme je me suis mis tout entier dans mon livre, il me paraît
impossible qu’il n’en ressorte pas quelque chose de plus général et de
plus important que moi-même.
Septembre 1924.
AVANT-PROPOS
DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Les pages qu’on va lire ont bien failli ne jamais voir le jour. Et je ne
veux pas du tout insinuer que c’eût été un malheur considérable. Mais je
ne crois pas sans intérêt de marquer ici les raisons qui ont été sur le
point de m’empêcher de les publier. Elles sont d’un ordre très général
et je ne suis peut-être pas le seul qu’elles soient venues déranger. Je
m’étonnerais fort, si, dans mes hésitations, beaucoup de lecteurs ne
reconnaissaient pas leurs propres doutes, les embarras où ils se sont
eux-mêmes, parfois peut-être avec angoisse, débattus.
* * * * *
Appelé dès le troisième jour de la mobilisation, j’eus le malheur de
faire partie d’une unité qui fut opposée à la ruée allemande à un moment
et sur un point où elle était particulièrement irrésistible. Je fus fait
prisonnier dans les derniers jours d’août 1914.
Je suis resté près de trois ans en Allemagne. Ce n’est qu’en juin 1917
que j’ai été interné en Suisse. Pendant ce long séjour forcé chez
l’ennemi, j’ai eu le temps d’observer et de rassembler dans mon esprit
les traits principaux de son caractère. A vrai dire, la plupart des
idées qu’on trouvera plus loin exposées me sont venues au bout de
quelques mois à peine de contact avec lui. Je les avais même fixées dès
le début de ma deuxième année de captivité, tout au moins sous leur
forme élémentaire. A ce moment, j’avais la ferme intention d’en faire
part au public, dès que l’heure de la délivrance aurait sonné pour moi.
Rien ne me semblait plus naturel. L’image que je m’étais faite des
Allemands, pourquoi l’eussé-je gardée pour moi, enfermée dans un tiroir?
Tous les jours j’avais à subir leurs taquineries: il me semblait de
bonne guerre de la brandir, en réponse, aux yeux du monde entier.
Mais lorsque j’eus passé en Suisse, les choses commencèrent à
m’apparaître sous un jour différent. J’étais libre désormais, libre de
faire tout ce que je voudrais. Je n’avais plus rien à craindre.
J’échappais à la guerre. Comme tout le monde me le disait en guise de
félicitations (ah! si l’on avait pu voir quel torrent de remords cette
simple phrase déchaînait dans mon cœur!) «la guerre était finie pour
moi». Oui, je ne le savais que trop bien, désormais j’étais à l’abri.
Avais-je dès lors le droit de donner libre cours à mes réflexions?
Pouvais-je en conscience émettre des idées dont ce ne serait pas moi qui
aurais à supporter les conséquences? Je ne pouvais me faire aucune
illusion sur ce qu’il y avait d’excitant, d’encourageant pour la haine
dans ce que j’avais à dire sur les Allemands. Était-ce à moi à le dire,
qui n’avais plus qu’à assister en spectateur à la guerre? Était-il juste
de ma part d’attiser un foyer, où je ne risquais plus de me brûler?
Pouvais-je créer de l’inexpiable, sous le prétexte que je n’aurais pas à
l’expier personnellement?
Plus généralement, avais-je le droit de contribuer, pour si peu que ce
fût, à l’augmentation de la haine et de la douleur dans le monde?
M’était-il permis d’alimenter de mes remarques ce monstrueux capital,
déjà si difficile à liquider?
J’avais vu beaucoup souffrir. Et la souffrance dont on a été le témoin
ne produit pas infailliblement, dans toutes les âmes, le seul besoin de
la venger. Je suis de ceux à qui elle inspire surtout l’ardent désir de
n’y rien ajouter, de ne travailler en rien à sa propagation, d’en
empêcher, au contraire, si possible, le rayonnement. Il m’est trop clair
que l’homme est naturellement méchant, pour que je ne me propose pas en
première ligne de ne l’être moi-même que le moins possible.
Si l’on veut avoir une idée des scrupules dont j’étais assailli, vers ce
moment de ma délivrance, voici un échantillon des résolutions que je
couchais alors sur le papier: «Tenir compte de toutes les conséquences
de ce que je dis, notais-je. Me représenter toujours à l’avance le poids
en efforts et en souffrances de chaque phrase qu’il me vient l’envie de
prononcer. Traduire mentalement chacune des impulsions de mon esprit en
termes de réalité.»
Si étrange qu’une telle préoccupation puisse paraître en pleine guerre,
je ne crois pas me tromper en affirmant qu’elle est celle de la grande
majorité des combattants. Ils trouvent que ce qu’ils sont obligés de
faire, c’est bien assez. Ils ne souhaitent aucunement de voir les
autres, ceux dont l’intervention ne peut servir à rien, se lancer à côté
d’eux dans la bagarre. Ils ont un grand souci de ne pas laisser la
guerre s’étendre au delà des gestes par lesquels on la fait, de ne pas
la laisser remonter dans le domaine de la parole. Ils sont avares
d’héroïsme pour les autres, pour tous ceux qui ne peuvent l’exercer que
verbalement. Décidément, ils les supplient de ne pas se mêler de la
chose. C’est qu’ils ne s’empêchent pas de calculer ce que chaque mot de
haine peut coûter en horreurs du genre de celles dont l’image ne les
quitte pas. Invinciblement ils tendent le dos à chaque rodomontade
qu’ils entendent, comme à tout bruit qui peut attirer les obus:
«C’t’idiot-là qui va encore nous faire repérer!» Et c’est pourquoi vous
les voyez en général si réservés, si peu disposés aux injures, si gênés
par celles dont vous voudriez les rendre complices.
C’est bien assez comme ça! pensais-je. Non, décidément, je ne dirai pas
ce que je crois avoir aperçu sur les Allemands. Je n’irai pas renflammer
la haine naturelle que nous avons pour eux, et qui risquerait ensuite de
nous aveugler, quand viendront les premières possibilités de résolution
du conflit. Je redoutais en effet, comme le plus épouvantable qu’il pût
être donné à un homme de commettre, le crime de laisser passer sans la
voir la première minute où la guerre cesserait d’être inévitable.
Peut-être en publiant mes réflexions, en leur permettant de développer
leur venin, allais-je contribuer à rendre cette première minute moins
perceptible, moins évidente. L’idée seule d’un tel risque me paralysait
complètement.
* * * * *
Mais une autre considération m’arrêtait aussi. J’avais beau être
intimement convaincu de la vérité de mes remarques sur le caractère
allemand, il est impossible, me disais-je en même temps, de penser juste
par le temps qui court. Tout n’est-il pas bouleversé? Ne vois-je pas les
esprits les plus fermes, ceux en qui j’eusse mis ma plus grande
confiance, courbés, dans un sens ou dans l’autre, par la tempête? N’y
a-t-il pas une ambition plus que folle à vouloir se tenir debout sur le
pont d’un navire où tout le monde chancelle?
J’avais lu, pendant trois ans, les journaux allemands. J’avais causé
avec des sentinelles. Et j’avais pu constater combien leur point de vue,
si éloigné du mien, si exactement en toutes choses opposé au mien,
était, lui aussi, naturel; je veux dire combien ils s’y plaçaient
naturellement, fatalement, avec quelle infaillibilité ils y étaient
ramenés par chaque événement qui pouvait survenir, par chaque expérience
qu’ils pouvaient faire. En d’autres termes, la vision allemande m’était
apparue, non pas bien entendu aussi juste, mais aussi nécessaire que la
mienne; une aussi inexorable pente m’avait semblé y conduire.
Et j’en venais à cette idée qu’en temps de guerre toute pensée est
soumise à une sorte de gravitation. Les passions de chaque individu,
plus profondément encore sa race, sa naissance forment un centre,
forment un astre, autour duquel sa réflexion, retenue par une invisible
influence, ne peut rien faire de mieux que de tourner. En réalité on ne
pense plus: on se confirme, on se félicite, on se congratule soi-même,
on admire sans cesse à quel point l’on a raison. On happe au passage
tout ce qui peut vous encourager dans votre système; et le reste, on ne
le voit pas; il glisse sous votre nez, sans qu’un soupçon vous effleure
du désordre qu’il pourrait porter dans vos représentations. Il ne faut
pas dire tout à fait qu’on devient aveugle; la clairvoyance de bien des
esprits au contraire s’affine et s’exaspère; mais elle prend un cours
circulaire et comme enchanté; elle ne sait plus sortir de l’enceinte
magique où une invisible puissance l’a enfermée.
La révolte même ne sert de rien. Je n’ignorais pas que, dans tous les
pays en guerre, il s’était trouvé des gens pour refuser le point de vue
national. Ils avaient voulu échapper au piège de leurs origines et de
leur race. Je les voyais raidis, tendus, guindés, pleins d’un effort
majestueux, mais vain. Car la corde à laquelle ils se cramponnaient pour
marcher droit, comment ne remarquaient-ils pas qu’elle s’enroulait, elle
aussi, en sens inverse, autour du plus solide cabestan? Eux aussi, ils
allaient en rond, eux aussi, ils subissaient une évidente gravitation.
Toutes leurs démarches m’apparaissaient étroitement commandées par leur
mauvaise humeur, par l’instinct de contradiction, par le besoin de
montrer à tout le monde qu’ils n’étaient pas les esclaves de la
nationalité que le hasard avait jugé bon de leur octroyer. Ce souci-là
formait un centre de préoccupation antagoniste, mais parfaitement
symétrique du premier. Il n’était pas moins obsesseur et ne réclamait
pas leur réflexion avec moins d’exigence; il ne la détournait pas moins
des voies de la raison. Et que peut-on rêver, par exemple, de plus
incohérent, de plus influencé par le sentiment, de plus purement
pathétique, que les considérations par lesquelles un Romain Rolland a
cru s’élever _au-dessus de la mêlée_?
Au milieu de si forts remous, de si impérieux tourbillons, encore une
fois pouvais-je espérer que ma pensée eût seule, par miracle, trouvé une
assiette ferme et l’autonomie indispensable pour reconnaître la vérité?
Comment eussé-je été le seul à ne subir aucun des entraînements divers,
auxquels je voyais tous ceux qui réfléchissaient, et même les plus
appliqués à le faire proprement, céder à leur insu? D’où me serait venu
le privilège d’apercevoir mon ennemi le plus détesté d’un œil vraiment
dépouillé? Et si j’en suis incapable, me disais-je, ce que je crois être
une exacte peinture de son caractère n’est donc, en fait, rien de plus
qu’un réquisitoire. Ai-je bien le droit de publier, sous les dehors
d’une étude scientifique, un pamphlet, une caricature? Vais-je ajouter
un chapitre à cette littérature féroce et précaire, que je ne puis lire
moi-même sans dégoût?
*
* *
Tels étaient à peu près les scrupules qui, au moment même où je devenais
libre de l’exécuter, me décourageaient de mon projet d’écrire sur les
Allemands. Ils me tourmentèrent si fort qu’après avoir rédigé les pages
qui forment le chapitre II de la première partie du présent volume,
j’abandonnai mon travail et passai à d’autres occupations.
Mais, me demandera-t-on, pourquoi donc y êtes-vous revenu, et quelles
considérations ont bien pu vaincre vos premières répugnances?
Ce n’est aucune considération théorique, et mes répugnances subsistent
entières. Voici simplement ce qui m’est arrivé:
J’ai essayé d’écrire autre chose; j’avais mille idées en vue; il me
semblait n’avoir que la main à étendre pour les saisir. Mais elles se
dérobaient; ou, quand une fois je m’en étais emparé, je les trouvais si
pauvres, si pâles! Tout ce que je notais était faible, triste,
entortillé. Ma pensée, comme un enfant malingre, ne se développait pas,
restait nouée. J’avais beau la provoquer de ma plume: elle refusait de
s’épanouir. Je me sentais un poids intolérable, non plus sur la
conscience, mais sur l’esprit. Quelque chose l’oppressait et le
paralysait, dont d’abord je voyais mal la forme et la nature.
Mais j’eus bientôt fait de comprendre ce que c’était. C’étaient mes
Allemands qui «ne passaient pas». Aucun effort ne pouvait me les faire
digérer. Tout ce que je savais, tout ce que j’avais découvert sur leur
compte, du seul fait que j’avais résolu de le garder pour moi, agissait
contre moi, menaçait de m’étouffer.
Je m’étais cru plus fort que je n’étais. Mes scrupules étaient fort
beaux; mais encore fallait-il que je fusse capable de leur obéir. Je
m’étais faussement pris pour un humanitaire; je m’étais trompé sur ma
capacité de pardon; j’avais une nature trop formée, trop définie pour
qu’elle pût abdiquer, avec une soumission vraiment sincère et
irrévocable, devant son contraire.
Au fond, j’avais mal connu la profondeur de mon antagonisme aux
Allemands. J’étais avec eux dans une incompatibilité d’humeur si
foncière, si exacte,--il y avait une correspondance à rebours si
parfaite de leur caractère au mien, que je voyais quelle utopie ç’avait
été de vouloir les surmonter, les oublier et les taire.
La question désormais était bien claire. Entre eux et moi, il me fallait
choisir. En leur faisant grâce de ce que j’avais à dire sur leur compte,
je me condamnais moi-même à mort. A tout le moins je perdais le libre
usage de mon esprit; il me fallait renoncer à toute joie et à toute
aisance intellectuelles.
J’étais bien obligé de reconnaître que je n’étais pas mûr pour un tel
sacrifice et que ma générosité ni mon amour du prochain n’allaient
jusqu’à me le rendre possible.
* * * * *
Je suis donc revenu à mon manuscrit un moment délaissé et j’ai écrit le
livre qu’on va lire, rien que pour rejeter de moi les Allemands.
Je ne me fais aucune illusion et je ne cherche pas à donner le change
sur les motifs qui me le font publier: ils sont d’ordre égoïste, je le
sais. Je ne suis pas de ceux qui confondent leurs sentiments et pensent
faire œuvre de charité chrétienne en s’abandonnant à leur haine. Je vois
très bien que la charité ne saurait ici m’ordonner autre chose que de me
taire. Je ne la compromettrai pas dans l’entreprise violente où je me
jette; je ne lui ferai pas couvrir ma colère. Je lui désobéis en pleine
conscience, et à contre-cœur, sous l’empire d’une passion irrésistible,
pour une fois seulement, si Dieu le permet.
Je cède ici, le sachant, à la fureur de mon esprit, à son intégrité. Je
le laisse se défendre tout seul, par son unique volume, contre
l’atteinte et contre l’attentat de son ennemi parfait, de son ennemi
idéal. De son propre élan, il se précipite sur le génie allemand, tout
droit, avec l’ardeur immédiate et aveugle des phagocytes s’emparant des
microbes qui voudraient s’insinuer dans l’organisme.
Je me débarrasse, je me déblaye. Ceci n’est pas un jugement, une mise en
accusation de l’Allemagne, du genre de celles que dressent
quotidiennement nos journalistes et nos hommes d’État. On ne trouvera
pas dans mon livre l’appareil solennel de la justice. Je n’y condamne
rien; j’y déteste seulement. Mon livre n’est rien de plus que la grande
détestation que mon esprit fait de l’Allemagne.
Je ne m’en prends pas à ses crimes, mais à sa façon de penser et de
sentir; je la répudie bien exactement; je dis: «Voilà tout ce que je ne
suis pas, tout ce dont je ne veux pas.» Je me nettoie de l’Allemand,
comme la France elle-même cherche, depuis plus de quatre ans, avec une
si dramatique patience, à s’en nettoyer. Je ne me place pas à un point
de vue transcendant; je fais de l’hygiène, comme on dit; je pense à moi,
à ma propreté intérieure, et j’écarte ce qui la compromet. Je cherche
simplement à retrouver l’aisance de mon souffle et le bon fonctionnement
de mon cerveau.
* * * * *
Et pourtant je ne voudrais pas non plus, par trop d’insistance sur ce
point, éveiller l’idée que je n’ai tenu compte, dans tout mon livre, que
de ma commodité personnelle. A m’entendre répéter que je m’y suis
uniquement proposé de me débarrasser des Allemands, on pourrait croire
que je n’ai pas été trop scrupuleux sur les moyens d’y réussir; je
finirais par suggérer à mes lecteurs le soupçon que je n’ai pris conseil
que de ma fureur et que mon essai n’est donc rien qu’une vaine diatribe.
Non. Malgré la force des sentiments qui m’animaient, malgré l’urgence de
la fin que j’avais en vue, je me suis efforcé d’être aussi objectif que
possible. Le moyen que j’ai choisi de détacher de moi les Allemands,
c’est de les définir,--de les définir avec toute l’exactitude et toute
la minutie dont j’étais capable. Je me suis appliqué à ne rien laisser
passer dans mon analyse de purement injurieux, j’ai évité dans tous les
cas la simple vitupération. J’ai toujours motivé par des exemples
empruntés soit à mes souvenirs de captivité, soit à des textes
incontestables, chaque trait que j’ai cru pouvoir tracer. J’ai contenu
mon indignation le plus que j’ai pu. J’ai pensé qu’il y avait toujours
avantage à en remplacer l’expression par quelque détail authentique ou
par quelque réflexion dont la pertinence pût être directement sentie.
Finalement, quand il s’est agi de fixer l’essence du génie allemand,
pour être bien sûr de ne rien inventer, j’ai demandé tous mes matériaux
à un Allemand et ce n’est que du texte même de son essai que j’ai voulu
tirer les formules qui m’ont servi à la caractériser.
En un mot, j’ai voulu faire une œuvre posée, concrète, véridique. Bien
que j’y sois étroitement mêlé et que j’apparaisse directement intéressé
à son issue, je n’ai pas désespéré de lui donner une valeur indépendante
de la passion qui me l’inspirait, ni même de forcer les esprits qu’elle
est faite pour indisposer le plus violemment, à en reconnaître la
vérité. Oui, je voudrais que l’Allemand lui-même ne pût la contester, je
voudrais le contraindre à avouer sa ressemblance avec cette image que je
lui tends.
Sans doute, c’est encore là une utopie, mais qu’il vaut la peine de
poursuivre. Car en la gardant sans cesse comme idéal devant les yeux, je
commencerai peut-être, à tout le moins, à réduire et à dégonfler ces
monstres intellectuels, ces caricatures géantes qui flottent entre les
deux camps comme des baudruches et dans lesquels chaque peuple croit
reconnaître son adversaire.
* * * * *
C’est même, en fin de compte, ce qui me rassure sur la responsabilité
que j’encours en publiant ces pages. Elles finissent par m’apparaître
plus utiles que dangereuses. Je me demande si elles ne peuvent pas avoir
cet excellent effet de remplacer les notions entières, absolues et vides
que nous nous sommes formées sur le compte des Allemands par des idées
tout de même plus nuancées, plus relatives, reflétant mieux la
complexité du modèle. Peut-être peuvent-elles nous aider à sortir de la
féroce et grandiose ignorance où nous vivons, de notre ennemi.
Peut-être, malgré ce qu’elles ont encore de trop ardent et d’un peu
grossier, contribueront-elles à nous replacer dans cette attitude de
pure et d’impartiale observation vis-à-vis de ce que nous n’aimons pas,
où il va bien falloir que nous consentions à rentrer.
Et voici qu’après avoir craint de prendre rang parmi eux, je vais
espérer de déplaire, par trop de modération, aux excitateurs de tous
calibres qui mènent le chœur de la vocifération contre l’ennemi. J’avoue
que ce serait une bien grande satisfaction pour moi, si l’exactitude de
ma peinture allait les déconcerter; et je ne tiendrais pas pour un petit
honneur les injures qu’ils voudraient bien m’adresser ni le mépris
qu’ils consentiraient à faire de moi.
*
* *
On voit, en tous cas, que je suis loin d’être fixé sur le retentissement
possible de mon livre. Mais c’est assez m’interroger à son sujet.
Puisque aussi bien je suis maintenant décidé à le donner, il est
parfaitement ridicule de me demander plus longtemps ce qui pourra bien
se passer, quand je l’aurai fait. Et ce l’est d’autant plus, que le plus
vraisemblable est qu’il ne se passera rien du tout.
Août 1918.
PREMIÈRE PARTIE
D’APRÈS NATURE
I
LE MANQUE DE CRÊTE
Il me semble qu’on fait fausse route quand on veut apercevoir d’abord
chez les Allemands des sentiments d’une violence et d’une cruauté
anormales, un tempérament furieux. Je ne nie pas cette violence, cette
cruauté, cette fureur, dont il y a tant d’exemples constatés. Mais je ne
pense pas qu’elles soient en eux primitives. Je ne nie pas qu’ils soient
des barbares. Mais il ne me paraît pas que ce soit tout à fait à la
façon des Huns.
Ce qui me frappe bien plutôt au premier coup d’œil, c’est leur manque de
tempérament et ce que Maurras appelait un jour très bien «la médiocrité
du premier fonds allemand». Cet ensemble de goûts, d’instincts, de
préférences et d’aversions, qui fait la substance de chaque âme et donne
au caractère sa tournure, est en eux d’une indigence prodigieuse.
Prenez-les bien exactement au début d’eux-mêmes, avant que leur
formidable volonté ait eu le temps d’intervenir: ils ne sont rien; ils
ne désirent, n’attendent, ne prétendent rien.
Qui dira jamais la profondeur de leur _indifférence_? Et il faut
entendre par là qu’ils sont à la fois extraordinairement indifférents et
extraordinairement indifférenciés. Tous les prisonniers connaissent,
pour s’en être souvent moqués, l’immanquable réponse des sentinelles à
toute proposition qui, par chance, ne vient pas se heurter à quelque
interdiction, que n’a, par hasard, prévue et d’avance repoussée aucun
règlement: _Das ist mir egal!_ ripostent-elles infailliblement. Et il
faut entendre le son plein et convaincu de la dernière syllabe: _Das ist
mir egââl!_ Cela est prononcé avec une sincérité radicale, exhaustive;
on sent que c’est le tréfonds de l’âme qui s’y exprime et s’y épuise.
Or, qu’est-ce que cela veut dire, sinon: «A ce que vous me suggérez,
rien en moi n’incline et rien en moi ne s’oppose. Vraiment, je me sens
aussi vide que possible en face de votre envie. Je pourrais chercher
longtemps: je ne trouverais rien qui soit pour ou contre. Je suis
tellement uni, tellement homogène, tellement équivalent en quelque point
que vous me preniez! Je ne connais tellement pas d’autres différences
que celles qu’on m’a apprises!»
Ne confondons pas. Ce n’est pas ici le fatalisme slave ou oriental; il
ne s’agit d’aucune résignation. L’Allemand ne replie pas ses désirs et
ses rêves devant un événement jugé insurmontable. La vérité est qu’il
n’a d’abord ni désirs, ni rêves; ni amour, ni haine; ni plaisir, ni
dégoût; ni passion d’aucune sorte. Dirons-nous que c’est un endormi, que
la vie en lui reste faible et basse? Au contraire, à n’en mesurer que le
branle, elle semble en lui exceptionnellement forte et tendue. Le
courant qui le traverse dépasse de beaucoup l’intensité moyenne. Mais il
ne traverse que le vide; il ne trouve rien pour l’orienter; la matière
qu’il parcourt est complètement amorphe. Les rudiments même de la
sensibilité sont absents de cette âme, et ses inclinations élémentaires,
son premier clivage.
«Un Allemand ne tient pas devant un Français», me disait un jour un
camarade de captivité, un petit bonhomme, dont je revois les minces yeux
brillants, le regard décidé. Étant détaché au travail, tout seul dans un
village, il y avait pris sur ses employeurs un ascendant extraordinaire
et avait réussi à obtenir leur complicité pour une évasion. Seul, le
repentir imprévu et prématuré d’une femme, qui avait été, toute en
pleurs, se dénoncer, et lui avec, aux autorités, avait fait échouer son
projet. C’est en se rappelant la facilité avec laquelle il avait
convaincu tous ces gens de lui venir en aide contre leur patrie, qu’il
énonçait ce principe, dont la justesse m’avait frappé. Un Allemand ne
tient pas devant un Français. C’est-à-dire que si vous les prenez tous
les deux à l’état naturel, au moment où ils ne reçoivent encore
d’indications que de leurs respectifs tempéraments, l’Allemand ne peut
pas affronter le Français; il est sans armes devant lui; il n’a rien qui
corresponde à ces désirs droits et perçants, à cette vivacité
passionnée, à cette avide intrépidité du cœur dont son partenaire est
pourvu. Qu’opposerait-il à nos mille partis-pris, à nos décisions
sentimentales, à cette façon que nous avons de voir tout de suite les
choses sous le jour le plus déterminé? Dès qu’il paraît à nos yeux, le
tableau de la réalité a toutes ses nuances. Je ne dis pas que cette
promptitude soit dans tous les cas un avantage. J’aimerais même à
montrer qu’elle est peut-être à la source de toutes nos erreurs et de
tous les malheurs qui s’en suivent. (Nous sommes des esprits trop vite
fixés.) Mais enfin elle témoigne d’une vigueur générale, d’un entrain et
d’une «pleine terre» des sentiments, auxquels l’Allemand, avec son
étique spontanéité, ne saurait songer à résister, et qui, toutes les
fois qu’il se trouve seul en tête à tête avec l’un de nous, le mettent
en état de notoire infériorité.
_Der deutsche Jüngling fromm und stark
Beschirmt die heilige Landmark[1]._
[1]
«Le jeune Allemand pieux et fort
Protège la frontière sacrée.»
(2e couplet de la _Wacht am Rhein_.)
C’est trop bien ça. Je le vois trop bien, «le jeune Allemand pieux et
fort», appuyé sur son arme, prêt à tous les chocs, la poitrine solide,
l’esprit seulement animé d’un éperdu dévouement. Je le vois trop bien
pour pouvoir le souffrir. «Pieux et fort»: voilà tout ce qu’il a à nous
montrer, voilà son entière richesse intérieure en deux mots exprimée.
Qu’on n’aille pas dire qu’une chanson n’est pas une peinture
psychologique. Non, tel quel, le portrait est complet; il n’y manque
aucun détail. Voilà le héros allemand, tel qu’il s’apparaît à lui-même,
voilà toute la complexité et toute la nuance qu’il se découvre; voilà à
quoi, à ses propres yeux et en fait, il se ramène.
Plus que d’avoir ravagé, pillé, incendié et massacré, je lui en veux de
se résumer si facilement, de se réduire à si peu de chose. Ce que je ne
puis lui pardonner, c’est son néant intérieur. Il faut qu’il aille
chercher des vertus pour faire croire qu’il est quelque chose; il ne
commence qu’à la morale. Pour s’apercevoir qu’il existe, il faut lui
donner quelque chose à faire; alors on peut admirer comme il le fait
bien. C’est un de ces êtres qu’on ne remarque que lorsqu’on est obligé
de les féliciter.
Les vieux du _landsturm_ qui venaient au camp prendre livraison des
corvées, après avoir recueilli, d’un visage tendu par le respect, les
recommandations du sous-officier de service, se tournaient vers le
groupe de prisonniers qu’ils allaient accompagner: _Also, marsch!_[2]
s’écriaient-ils. C’est-à-dire: «Puisque c’est ça que nous devons faire,
faisons-le!» Rien ne les eût poussés à l’entreprendre spontanément,
cette idée ne leur serait jamais venue. Mais c’était presque effrayant
de penser à quel point ils n’y trouvaient pas non plus d’objection! On
sentait en eux une vacance presque infinie, et surtout, ce qui
m’impatientait plus que tout le reste, cette bonne humeur des gens qui
n’ont pas de désirs, qui sont contents de faire ce qu’on leur dit de
faire, parce que sinon ils n’auraient pas su à quoi passer leur temps.
[2] «Eh! bien donc, en avant!»
*
* *
Comme c’est l’aspect, je crois, le moins soupçonné de son caractère, je
voudrais illustrer par quelques anecdotes cette indifférence foncière de
l’Allemand. Et d’abord qui chantera jamais en termes suffisamment
héroïques sa patience? Qui racontera tout ce qu’il est possible de lui
«faire voir», avant qu’il ne comprenne qu’il faut se fâcher?
Chaque jeudi, nous allions faire en ville des achats pour la société de
secours mutuels de notre camp. Accompagnés d’une seule sentinelle que
nous traînions derrière nous plutôt qu’elle ne nous conduisait, nous
entrions librement dans tous les magasins et nous y étions toujours
royalement accueillis. Nous récoltions même bien des sourires et bien
des compliments qui ne se fussent jamais égarés à l’adresse de vulgaires
soldats allemands. Car les Allemands se soutiennent sans doute très
fortement les uns les autres, mais ils ne s’aiment guère entre eux; il
suffit de les avoir vus se parler pour en être convaincu. Le visage même
qui nous regardait plein d’aménité, dès qu’il se tournait vers un
compatriote, devenait dur, sombre et sec: quelques mots de réponse,
juste ce qu’il fallait; et si «l’autre» n’était pas content, il n’avait
qu’à s’en aller. (Peut-être aussi, pour tout dire, cette différence
d’égards tenait-elle en partie à la différence que le marchand supposait
entre nos respectifs porte-monnaie.)--Quoi qu’il en soit, ce n’est pas
sur cette curieuse anomalie psychologique que je veux insister en ce
moment. Je pense surtout à l’endurance de certains _feldgrauen_ qui
attendaient pour se faire servir qu’on en eût fini avec nous; j’en
revois un, entre autres, que nous fîmes «poser» certainement pendant
près d’une demi-heure, dans un magasin de quincaillerie. Sans même oser
s’asseoir, il regardait, derrière nous, d’un air mélancolique, les scies
et les serpes pendues au plafond, et poussait de loin en loin de timides
soupirs. Parfois l’un de nous lui lançait par-dessus l’épaule un regard
ironique et amusé; mais il ne semblait pas s’en apercevoir.
Qu’étions-nous pourtant, que de vulgaires prisonniers, que des esclaves
qu’il eût pu balayer d’un geste? Mais je suis bien sûr qu’il ne pensait
pas à ce détail; et ce qui l’en rendait oublieux, ce n’était ni
générosité, ni grand élan de fraternité humaine. Tout simplement il ne
sentait rien; il ne réalisait pas la situation par le sentiment; elle ne
lui donnait aucune secousse; les fibres qui l’eussent fait tressaillir
et se révolter manquaient dans son cœur.
En chemin de fer, entre Leipzig et Francfort, nous étions six
prisonniers conduits par deux sentinelles; nous nous étions
confortablement installés dans un compartiment et d’abord, sans hésiter,
et sans provoquer la moindre protestation de nos gardiens, deux des
nôtres avaient pris les deux coins près de la fenêtre. Le train
cependant était bondé: beaucoup de permissionnaires, quelques civils; et
de nos places, nous contemplions tous ces gens, qui s’amoncelaient dans
le couloir, la plupart debout, quelques-uns lamentablement assis sur
leurs paquets, tous écrasés les uns contre les autres, piétinés par
chaque passant, jetés contre les parois par chaque cahot du train, mais
ne pensant aucunement à nous déranger. Nous les entendions bougonner les
uns contre les autres; c’est tout ce qu’ils voyaient de mieux à faire. A
la fin, le spectacle nous parut si ridicule que nous nous décidâmes à
«inviter» un grand artilleur, qui se tenait debout en travers de la
porte, à venir s’asseoir au milieu de nous: il accepta avec force
remerciements.
Il est incroyable à quel point l’Allemand est lent à se représenter le
véritable rapport où il est avec les gens qu’il rencontre: c’est parce
qu’il n’en est averti par aucune commotion affective, par aucun
sentiment immédiat. Et le Français profite d’une façon admirable,
souvent même téméraire, de ce retard à l’allumage. Instruit du premier
coup d’œil, avec une folle impertinence, il saisit son avantage et le
pousse aussi loin que possible, pendant le temps que l’autre met à
composer sa réaction. Arrive ensuite que pourra! Il aura toujours bien
ri en attendant.
On n’imagine certainement pas ce que les prisonniers réussissent à
«faire avaler» à leurs gardiens. On n’a aucune idée du ton de certaines
conversations entre eux. Que de fois ai-je entendu mes camarades dire à
leur chef de chantier: «Vous aurez beau faire, vous êtes foutus! Ce
n’est plus qu’une question de jours, de mois ou d’années. Mais vous êtes
foutus. Tout le monde sait ça en Europe. Il n’y a que vous qui ne le
sachiez pas encore.»
Un jour, un prisonnier se voit interpellé par un officier aviateur, qui
a la naïveté de lui demander ce qu’il pense de la guerre. Le Français
aussitôt de se lancer dans une peinture effroyable de la situation où
l’Allemagne s’est imprudemment fourrée et de montrer le châtiment qui
s’approche d’elle pas à pas. Je me rappelle particulièrement la
conclusion de sa diatribe, si décisive que l’autre en resta tout sot:
«D’ailleurs, s’écria-t-il, quand on n’est pas foutu de nourrir ses
prisonniers, on ne fait pas la guerre!»
Nous avions un sous-officier qui était chargé de nous faire faire
l’exercice. Figure rose, tête toujours légèrement inclinée sur l’épaule,
parole doucereuse, allure timide et gênée; dans le civil il était
fabricant de poupées.--Avec un pareil innocent, direz-vous, il n’y avait
guère de mérite à se montrer provoquant.--Oui, mais bien qu’il ne fît
presque jamais d’observations et qu’il se contentât de mouvements
exécutés avec toute la nonchalance que des Français sont capables de
mettre à une besogne qui les ennuie, il avait un petit carnet où il
crayonnait gentiment de temps en temps quelques notes personnelles; et
la suite en était généralement qu’au bout de quelques jours l’un de nous
se voyait emmené en cellule pour mauvaise tenue à l’exercice. L’animal
dans le fond était donc venimeux. Eh bien! malgré le danger qu’il y
avait à l’exciter, je ne puis songer sans rire, j’allais presque dire
sans pitié, aux énormités que certains d’entre nous réussissaient à lui
faire entendre. Il est vrai qu’il avait, lui aussi, la manie bien
allemande de nous demander notre avis sur les opérations. Ce n’était
donc jamais nous qui avions commencé. Mais c’était bien nous qui
continuions, et avec quel entrain! Je me rappelle surtout le moment de
l’attaque sur Verdun. Le malheureux avait eu l’imprudence de nous
laisser voir, dès les premiers jours, qu’il comptait bien sur la chute
imminente de la place. «La semaine prochaine, nous serons à Verdun!»
nous avait-il déclaré d’un petit air timide et satisfait. Empruntant
alors une assurance qu’il était sans doute bien loin de ressentir à cet
instant, un de mes camarades lui répliqua vertement que ni la semaine
prochaine, ni le mois suivant, ni jamais les Allemands n’entreraient à
Verdun. Et quand les événements eurent confirmé sa prophétie, on pense
comme il triompha! Je le revois parlant à sa victime sous le nez, et
avec des gestes presque menaçants: «Eh! bien, vous voyez comme vous y
êtes entrés à Verdun! Vous étiez à Douaumont l’autre jour! Vous n’y êtes
plus aujourd’hui. C’est une drôle de façon d’avancer... Enfin, peut-être
qu’avec le temps!... Mais non, vous n’y arriverez jamais. Vous êtes trop
bêtes. Le kronprinz vous fera tous crever devant nos tranchées; mais
vous n’avancerez plus, etc.» Sous cette algarade, dont je n’exagère
nullement les termes, notre homme avait pris un air piteux et vexé, mais
il ne bougeait pas. Frileux et «rentré» comme un oiseau sous une averse,
un mauvais petit sourire d’embarras sur les lèvres, il essayait
simplement de mettre un frein à la verve de notre camarade en lui posant
la main sur le bras: «Permettez! Permettez!...» Mais il ne pensait plus
du tout à son carnet, ni à l’uniforme qui lui donnait un si terrible
pouvoir sur son interlocuteur. Il était ennuyé: rien de plus.
A une sentinelle «bon enfant», qui ne savait pas un mot de français, des
prisonniers, comme à un serin, avaient appris cette simple phrase: «Ils
sont foutus, les boches!» Et il allait la répétant partout avec extase.
Quand nous le rencontrions dans le camp, nous lui criions: «Sont-ils
foutus?» Et il répondait: «Ils sont foutus, les boches!» Un jour, nous
le vîmes arriver tout triste: quelqu’un l’avait renseigné sur le sens de
son exclamation favorite. Mais tout ce qu’il fit, ce fut d’être bien
malheureux et comme tout détraqué de ne plus pouvoir la lancer.
Les gosses de K..., quand nous passions par la ville, nous couraient
après en criant: _Schokolade! Schokolade!_[3] Mais nous avions la
cruauté de ne leur rien donner avant qu’ils eussent eux-mêmes sanctionné
leur déconfiture par le même sacramentel: «Ils sont foutus, les boches!»
Et encore que, moins bêtes que la sentinelle, ils comprissent
parfaitement le sens de la phrase, ils n’hésitaient pas un instant à
acheter de cette monnaie la précieuse plaquette; aucune indignation ne
montait du fond d’eux-mêmes leur interdire d’en user.
[3] «Du chocolat! Du chocolat!»
Il y avait au camp un petit feldwebel courte-patte, qui avait servi
jadis dans notre légion étrangère. Ses seules amours étaient un corbeau,
qu’il élevait avec des tendresses de mère. Il le faisait coucher dans sa
chambre et l’y laissait prendre des libertés dont il restait, paraît-il,
des traces fort sensibles à l’odorat. C’est du moins ce que m’ont
raconté les prisonniers qui allaient en corvée sous sa direction et
qu’il employait presque exclusivement à lui ramasser des vers et des
insectes pour la nourriture de son protégé. Tous les Français le
tutoyaient et quand ils lui demandaient: «Eh bien, Münch, que penses-tu
de la guerre?» il répondait invariablement: «Beud-èdre que les boches
seront fainqueurs, beud-èdre que ce sera vous. Moi, je m’en fous.»
Un jour, on envoya pour conduire la promenade du samedi un vieux petit
feldwebel, propre, bien rasé, aux yeux clairs et tristes. Je m’imaginai
tout de suite, je ne sais pourquoi, qu’il devait être dans le civil soit
confiseur, soit professeur de maintien. A peine fûmes-nous sortis du
camp, il commanda: «Halte!» Puis, s’approchant des prisonniers qui
étaient en tête: «Que faites-vous?» demanda-t-il en français au premier.
Légèrement interloqué, notre camarade ne comprit pas tout de suite
la question: «Quelle profession? reprit l’Allemand avec
douceur.--Instituteur, répondit alors le prisonnier.--Ha! Ha!» fit le
feldwebel, en hochant par deux fois la tête, et avec les marques
d’une grande approbation. Puis il passa au second: «Que
faites-vous?--Comptable.--Ha! Ha!» Il vint au troisième pour en obtenir
le même renseignement. Mais le reste de la colonne commençait à
s’intéresser vivement à la conversation. Un esprit de moquerie la
parcourut comme une vague: nous nous mîmes à combiner les réponses les
plus extravagantes. Déjà le troisième d’entre nous qui fut interrogé se
révéla «marchand de cacaouëts». «Cacaouëts? Cacaouëts?» fit le vieux
d’un air interrogatif, en penchant un peu la tête de côté. Mais il ne se
déconcerta pas pour si peu et continua sagement son enquête. Son
français n’était sans doute pas des plus étendus, ni des mieux au
courant, car il parut plus d’une fois embarrassé. Quand il ne comprenait
pas, il jetait un petit coup d’œil circulaire, comme pour nous prendre
tous à témoins de l’étrangeté de la réponse qu’on lui faisait, et il
nous voyait fort bien en train de nous tordre de rire. Mais rien ne le
décourageait. L’un de nous n’ayant pas voulu lui laisser ignorer qu’il
était «marchand de cochons», «Couchons? Couchons? fit-il avec la même
timide inquiétude. Et il passa. Il ne s’arrêta que quand il eut
dépouillé le secret des cinquante ou soixante hommes qu’il avait sous
ses ordres. Il reprit alors le commandement et remit la colonne en
marche, l’air content et renseigné. Il marchait à côté de nous, d’un
petit pas sautillant et nous faisions à haute voix mille plaisanteries
sur son compte: «Est-il possible, me disais-je, qu’il ne comprenne pas
qu’on se moque de lui?» Mais je crois plutôt que ça lui était égal; il
sentait bien, vaguement, que nous n’étions pas très sérieux; mais cette
impression ne passait pas en lui jusqu’à l’indignation; elle n’éveillait
aucune susceptibilité; elle n’enflammait aucun amour-propre; elle le
laissait tranquille, serviable et satisfait. C’était en hiver, il avait
neigé. Quand nous fûmes sur le point de rentrer au camp, il nous fit
arrêter de nouveau, à la hauteur d’un vaste champ de neige: «Maintenant,
battez-vous avec des boules!» nous dit-il simplement. Au cours du
combat, il fut atteint à plusieurs reprises par de faux maladroits. Il
souriait un peu, s’époussetait, et continuait à nous contempler
placidement.
F. B... était un grand sous-officier saxon, costaud et paisible, avec de
longs bras qui pendaient du haut d’épaules légèrement voûtées. Horloger
dans le civil, il l’était à peine moins dans le militaire et ne pensait
qu’à nous colloquer des montres, pour lesquelles il nous faisait
d’ailleurs des prix réellement avantageux. Il avait vécu en France et
savait très passablement notre langue; il la parlait peu, mais il
l’entendait parfaitement. Tous les prisonniers ne connaissaient pas ce
détail. Un jour, il entre dans un bureau où travaillaient quelques
Français qui justement n’en étaient pas instruits. L’un d’eux, de
mauvaise humeur, le salue de la classique exclamation où s’exprime au
naturel l’âme de tout bon Français qui, dans un endroit quelconque,
fût-ce dans un camp de prisonniers, est en possession d’un «filon»:
--Qu’est-ce qu’il vient encore nous faire ch..., ce c..-là?